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Full text of "Voyage pittoresque à Naples et en Sicile [microform]"

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MASTER NEGATIVE 

NO. 93-81254 



MICROFILMED 1993 
COLUMBIA UNIVERSITY LIBRARIES/NEW YORK 



as part of the 
"Foundations of Western Civilization Préservation Project" 



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NATIONAL ENDOWMENT FOR THE HUMANITIES 



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would involve violation of the copyright law. 



A UTHOR: 



SAINT NON, JEAN 
CLAUDE RICHARD DE 



TITLE: 



VOYAGE PITTORESQUE 

A NAPLES ET IN SICILE 

PLACE: 

PARIS 

DA TE: 

1829 



Restrictions on Use: 



COLUMBIA UNIVEI^ITY LIBRARIES 
PRESERVATION DEPARTMENT 

lUlUJOGRAPHIC MICROrORM TARGET 



Master Négative # 



Original Matcrial as Pilmed - Exisling Bibliographie Record 



!; 94 5N16 
\ Sa2 



■^r ■» 



Saint Non, Jean Claude Richard de, 1727-1791. 

Voyage pittoresque à Naples et en Sicile, par 
J.-C. Richard de Saint-Non. Nouvelle édition, 
corrigée, augmentée, mise dans un meilleur 
ordre, et dédiée à monsieur le vicomte de fJÎar- 
tignac, par P.-J. Charrin ... Paris, Dufour, 

1829. 

4 V. 21-^. and Atlas of plates, maps. 

"Notice sur J.-C. Richard de Saint-Non": v. 1, 
p. ivj-xxij. 



: V • 



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(Continued on next card) 



TECHNICAL MICIIOFORM DATA 



FILM SIZE: 3_^_'y_^_ __ REDUCTION RATIO:. 

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FILMED BY: RESEARCM PUBLICATIONS. INC WOODBRIDGE, CT 



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COLUMBIA UNIVm^rrY LIBRARIIiS 
PRESERVATION DEPARTMENT 

BII3LIOGRAPHIC MICROFORM TAU^FT 



Masler Ncgalivc // 



17 



Restrictions on Use: 



Original Malerial as Hhned - Existing Bibliographie Record 



945N16 



Sa2 



Saint Non, Jean Claude Richard de, 1727-1791. 
Voyage pittoresque à Naples et en Sicile. 
1^29. (Card 2) 



"Analyse du Voyage pittoresque de Naples et 
de^^Sicile": v. 1, p. i xxiii, -Ixxix. 

"Précis historique des révolutions do Naples 
et de Sicile, par Chamfort": v. 1, p. j 39, -114. 



TECHNICAL MICROFORM DATA 



i^ILM SIZE:__Jf:_^_-^_ _ REDUCTION RATIO: (./Y 

IMAGE PLACEMENT: lA OT ili III3 

DATE FILMED:__Y2_^:>2_ INITI ALS__„>^_: AÇ 

i'ILMEDBY: RESEARCH PUIHJCATIONS . I NC VVOODIJRIDGE. CT 



GUIDE TO CONTENTS 

for 
VOYAGE PITTORESQUE A NAPLES ET IN SICILE 



REEL MASTER NEGATIVE # 



DATE 



VOLUME 



93-81253 



1829 



V. 1-2 



93-81254 



1829 



V. 3-4 




c 




Association for information and Image IManagement 

1100 Wayne Avenue, Suite 1100 
Silver Spring, Maryland 20910 

301/587-8202 




Centimeter 

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 mm 

iliiiiliiiiliiiilii|ilii|iliiiilii[ilim^ 

12 3 4 5 

Inches 



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MflNUFRCTURED TO fllIM STRNDflRDS 
BY APPLIED IMfiGE, INC. 




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VOYAGE PITTORESQUE 






NAPLES ET EN SICILE 



TOME III. 



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Cette O^e^cxi^ûcu^^'^e^ oK^^oiUM^^ 'De ^fCa^i^ 

et ce Ô iMe 

COMPREND : 

NAPLES ET SES ENVIRONS, TOUTE LA PARTIE MÉRIDIONALE 

DE l'iTALIE, connue AUTREFOIS 

SOUS LE NOM DE GEANDl-GRicE , ET LA SICILE. 



SAVOIR : 



Naples et ses environs, Planches n~ i à -iSS. 

Grande-Grèce Planches n- 286 à 400. 

Sicile Planches n*»* 401 à 558. 



SE l'imprimbrie de ceapklet, 
ruetle Vaugirard,n"9. 



1(1 



VOYAGE PITTORESQUE 

1 

NAPLES ET EN SICILE, 

NOUVELLE ÉDITION, 

CORRIGÉE, AUGMENTÉE, MISK DANS UN MEILLEUR ORDRE, 

ET DÉDIÉE 

cL Qyyijoud'ycwc ie Yuoiute^e cMOcvikxmiiCic j 

par J).-3. €l)arrin, 
TOME III. 



PARIS. 

DIJFOUR ET C", LIBRAIRES^ÉDITEURS, 

RUE DU PAON, K° 1. 

I 

CHAILLOU-POTRELLE, MARCHAND D'ESTAMPES, 

llUB SAIMT-HONO&É , B° ll^O. 
1829. 



VOYAGE PITTORESQUE 



DE 



LA GRANDE-GRÈCE. 



\ 



II 



CHAPITRE III. 

TERRE d'otRANTE. — ROUTE DE POLIGNANO JUSQu'a 
GALLIPOLI , EN PASSANT PAR BRINDES, SQUINZANO, 
LECCE, SOLETTA ET OTRANTE. 



i 



n" 3a2. 



Nous fûmes obligés de repasser encore à Poli- CrtedeU 
gnano, et, après avoir traversé une forêf d'nli ,'^»P''»°ate, 
viers pendant 1 espace de six milles, nous arri- d«'» Terre di 
vâmes à Monopoli. L'aspect et les édifices de cette ^-"^'0"" 
ville sont d'un goût italien tout-à-fait moderne, """' 
c est-à-dire du plus mauvais, sans caractère] 
sans eflFet, et d'un genre qu'on peut dire au- 
dessous du grec des plus bas temps, et même du 
gothique, qui n'est pas quelquefois sans noblesse. 
Des sentinelles, que nous trouvâmes à la porte 
nous conduisirent à un vieux château dont lé 
casteUan nous reçut avec beaucoup de distinction 
surtout quand il aperçut les lettres et la signature 
du ministre. 



III. 



122630 



f 



a VOYAGE PITTORESQUE 

Notre suite ordinaire nous attendait dans la 
cour, car depuis que nous voyagions dans ces 
provinces du royaume deNaples, nous ne man- 
quions pas de trouver, en arrivant, les oisifs, les 
curieux du canton. Tout a ses inconvéniens et 
ses avantages, et loin de nous plaindre de cette 
excessive curiosité, nous nous en trouvions sou- 
vent bien; car parfois, dans le nombre, il se pré- 
sentait des espèces de ciceroni qui, d'eux-mêmes, 
sans s'en douter, nous indiquaient des antiquités, 
des choses fort curieuses que nous n'aurions sû- 
rement pas trouvées seuls. Les Italiens, en gé- 
néral spirituels, mais peu instruits dans les arts, 
et peu occupés, ont cependant la petite préten- 
tion de vouloir connaître ce qu'on vient chercher 

chez eux. 

Les antiquaires de Monopoli s'étant donc em- 
parés de nous, nous conduisirent à la cathédrale, 
oii on a conservé dans la sacristie deux inscrip- 
tions incrustées dans un mur. A dire la vérité, 
elles étaient de fort peu d'intérêt; mais on n'est 
pas toujours heureux en découvertes: l'une, qui 
n'est qu'un fragment d'inscription grecque , ne 
porte que ces quatre mots : 

MATA T EPMI2 HAPA MINOnOAIN. 

'Le commencement de cette inscription ne peut 
guère s'expliquer, étant très certainement tron- 



DU ROYAUME DE NAPLES. 3 

que, et les deux derniers mots, qui veulent dire 
près Monopoli, écrits en caractères grecs, indi- 
quent seulement que cette ville a été habitée par 
une colonie de Grecs. On sait effectivement que 
Monopoh a été construite des débris de l'antique 
ville dEgnatia, du temps de l'empire grec de 
Constantmople, et entre le règne de Charle- 
magne et l'établissement des Normands dans le 
royaume de Naples. ' 

Il y avait encore une inscription latine, mais 
sur 1 antiquité de laquelle on pourrait bien éle- 
ver quelques difficultés : 

A PARTV VIRGINIS CCLVI 

DIVO MERCVRIO MARTIRI 

TEMPLVM HOC FVIT DICATVM 

IDOLORVM SVBVERSO DELVBRO. 

Cette inscription n'indique qu'une chose, c'est 
que l'église ou le temple où elle se trouve a été 
consacré à saint Mercure, martyr, et qu'il a été 
élevé des débris d'un temple et des idoles des 
païens. L'église peut avoir étéconstruite en 256, 

' Il est vraisemblable que l'inscription a été raal copiée • 
peut-être y avait-il k*t* tov EPMI2. Alors on y pourrait trou-' 
ver quelque sens, K^r^t étant la préposition grecque qui si- 
gnifie contra, per, super, etc.; .or. l'arlicle, illum , quem- 
EPMI2 peut être un nom propre. Au reste, l'inscription 
quoique n'étant point entière, suffit pour prouver qu'il y à 
eu dans ces cantons une ville grecque appelée Minopoli " 






\i 







4 VOYAGE PITTORESQUE 

comme l'annonce l'inscription; mais quant à 
son antiquité, il est certain , par son style même, 
qu'elle est très moderne, peut-être du quinze ou 
seizième siècle, et, d'ailleurs, on n'a commence 
à dater de l'ère chrétienne que vers le septième 
siècle , après la chute de l'Empire romain. 

Quoi qu'il en soit, n'ayant absolument rien 
trouvé d'intéressant dans ce lieu de Monopoli , 
nous en partîmes de grand matin, parce qu'il 
nous restait un long trajet à faire pour arriver 
à Brindisi, Le lendemain , nous rencontrâmes 
a sept milles, les ruines de l'antique Egnatia, 
qui font voir encore l'étendue de cette ville. Elle 
était considérable, et arrivait jusque sur les 
bords de la mer. On aperçoit encore quelques 
vestiges, qui pourraient être ceux d'un môle. Il 
est vraisemblable que la construction de ce mole 
n'était pas antique, mais qu'il avait été élevé sur 
les bords de la mer, des débris de l'ancienne 
ville, dont les murailles sont encore, en quel- 
ques endroits, de cinq pieds d'élévation, et en 
très grosses pierres posées à sec. Nous distin- 
guâmes même au milieu de ces débris , et malgré 
le blé qui y était semé , les traces interrompues 
des rues et quelques angles de maisons. 

A force de chercher, nous découvrîmes l'en- 
trée d'une longue voûte, qui formait apparem- 
ment la substruction de quelque forteresse an- 
tique : c'était une espèce de corridor souterrain. 



DU ROYAUME DE NAPLES. 5 

se prolongeant assez loin, dans une forme carrée 
dont on ne voit plus que deux côtés. Quoique ce 
fragment soit ce qu'il y a de plus conservé des 
rumes d'Egnatia, il est difficile qu'il puisse don- 
ner une idée de ce que pouvaient être autrefois 
les édifices de cette ancienne ville. Tout ce qu'on 
en peut dire, c'est que ces antiques débris ne 
tiennent en rien des ruines romaines, ni pour 
les matériaux, ni pour la manière de les em- 
ployer. 

Celte bâtisse est entièrement de tuf marin 
mêlé de coquillages, telles que sont toutes les 
pierres qu'on trouve sur les rives plates de l'A- 
driatique : espèce de pierre fort tendre qui peut 
se couper et s'enlever par couches régulières. On 
peut croire que c'est cette manière d'exploiter 
les carrières dans le pays qui leur donne l'appa- 
rence de constructions antiques, au point qu'un 
voyageur qui ne les observerait pas avec attention 
y serait trompé. On ne trouve pas, au reste, dans 
les environs, ni un seul fragment de colonne, 
ni l'apparence d'un seul grand édifice. Il paraît 
qu'on ignore absolument le temps de la destruc- 
tion d'Egnatia, et par qui elle fut détruite. 

Notre journée fut assez monotone; nous tra- 
versâmes un pays triste, dépeuplé, et ne rencon- 
trâmes que de vieux oliviers, des pâturages ou 
brûles ou marécageux, rien enfin qui méritât 
d'être observé. Nous allâmes rafraîchira unemas- 



m 

ÉIÉ 



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6 VOYAGE PITTORESQUE 

séria ou ferme du prince de Franca- Villa , à vingt- 
six milles de Monopoli; et, continuant notre route 
en suivant la mer, nous trouvâmes, à sept milles 
de Brinde, des fragmens de ruines construites en 
mosaïque, sans pouvoir deviner quel en avait pu 
être l'emploi, h moins que ce ne fussent des frag- 
mens de quelques tombeaux places sur la voie Ap- 
pienne , qu'on aperçoit encore au-dessus du sol, à 
la hauteur de quatre pieds et demi , et flanquée, 
de quinze en quinze pieds, d'arcs-boutans carrés 
de même bâtisse. 

La pluie qui survint avait hâté la nuit; notre 
mauvaise fortune nous fit entrer dans un chemin 
creux qui aboutit tout a coup à la mer, de façon 
que nous ne pouvions plus ni avancer, ni retour- 
ner sur nos pas : cependant nous jugeâmes, à 
quelques lumières que nous aperçûmes à peu de 
distance, que nous étions proche du port; le 
parti le plus prudent fut donc de descendre de 
voiture, et bien nous en prit, car, pendant que 
nous cherchions un passage a travers les buissons, 
nos voituriers, qui s'étaient avisés de marcher sur 
le bord de la mer, enfoncèrent tout à coup dans 
la vase, au point que les mules, qui avaient fait 
quarante six milles dans le jour, y restaient sans 
faire aucun effort pour en sortir. En accourant à 
leur secours, nous tombâmes de mal en pis; car 
en voulant faire éviter à une voiture qui n'était 
pas encore engagée dans ce mauvais pas, l'acci- 



4 



DU ROYAUME DE NAPLES. 7 

dent des deux autres , nous la dirigeâmes dans un 
autre chemin où elle ver<îa. 

La nuit était obscure, nous commencions a 
craindre de ne pouvoir sortir de cet embarras 
qu'en nous chargeant nous-mêmes de notre ba- 
gage et en gagnant la ville à pied : un miracle 
amena d'autres voyageurs (car à Brindisi un 
voyageur est une chose inouïe), un baron hol- 
landais ayant entrepris le même voyage que nous, 
arrivait le même jour à Brindisi, avait enfilé le 
même chemin, et se trouvait, à la même heure, 
dans la même position avec ses voitures, qui, 
jointes aux nôtres, formaient un convoi nom- 
breux, composé de neuf calèches , dix-huit che- 
vaux et vingt-sept personnes qui ne s'entendaient 
pas, ne se voyaient point et ne pouvaient con- 
cevoir ce qui les rassemblait dans un pareil em- 
barras. 

Les chevaux n'en pouvant plus, les voitures 
sur le côté, les paquets dispersés, telle était 
notre situation lamentable, lorsque des torches 
allumées vinrent enfin éclairer cette désastreuse 
scène, qui ne laissait pas cependant, au dire de 
nos peintres, d'avoir, à la lueur des flambeaux, 
son piquant et son effet pittoresque; mais n'ayant 
pas le temps défaire un tableau, nous nous mîmes 
en devoir de chercher a tâtons, de ramasser à 
peu près tout ce qui était tombé dans la boue et 
de gagner Brindes non sans beaucoup de peine. 



■fl 



8 . VOYAGE PITTORESQUE 

Nous y arrivâmes enfin; notre premier gîte fut 
une auberge qui avait plutôt Tair d'une écurie 
que d'une maison destinée à servir d'asile à des 
voyageurs. Nousobtînnies très difficilement, après 
nous être reposés quelques minutes, d'être con- 
duits chez le consul, qui heureusement nous re- 
çut bien, et nous consola en nous offrant un 
souper et de bons lits. 
Vue de^ Brin- Le lendemain, remis de nos fatigues, nous al- 
no 323. lames voir le port de Brindes , ce Brindisi ou 
Brundusium, si célèbre sous l'ancienne Rome, 
où s'équipaient les flottes les plus formidables et 
qui joignait , par la navigation , l'Italie à la Grèce 
tlueraw ^' ^ ^^"' rOrient; son port est un vrai miracle 
pariieduport delà naturc daus un pays aussi uni et aussi neu 

deBrindes, ,.11 j; i • ti . . " 

n* 3a4. susceptiblc d abri. 11 consiste aujourd'hui en une 
grande rade formée par deux jetées isolées et na- 
turelles, dont un château, bâli sur l'une d'elles, 
défend l'abord ainsi que l'entrée de la rade, d'où 
on peut sortir par le même vent qui y fait entrer. 
Au fond de ce port est un canal qui commu- 
nique à un bassin en demi-cercle dont la ville 
est entourée, et qui devait produire autrefois le 
plus magnifique effet, lorsque de nombreuses 
flottes bordaient fastueusement le quai de cette 
ville. 

Ce fut la prise de Brindes par les Romains qui 
acheva de leur donner l'Italie, où ils n'eurent 
alors de bornes à leur empire que celles de l'I- 



DU ROYAUME DE NAPLES. g 

talie même. Il est aisé de voir de quelle impor- 
tance elle devait être, puisque, indépendamment 
de ce que c'était un des plus beaux ports de 
l'Adriatique, la possession de Brindisi mettait les 
Romains dans le cas , non seulement de prévenir 
les descentes des Grecs, mais encore d'y équi- 
per des flottes pour les aller attaquer jusque dans 
leur pays. 

On nous fit voir aussi les pilotis que César y 
avait fait faire pour fermer le port de Brindes 
lorsqu'il y assiégea Pompée; c'est ce qui en a 
commencé la destruction par l'amas de sable que 
ces pilotis y retinrent. Les Vénitiens achevèrent 
depuis de le fermer en coulant à fond des bâti- 
mens pleins de pierres et de maçonnerie : tous 
ces embarras n'avaient laissé qu'un très petit 
passage, si peu profond qu'à peine les petites 
barques pouvaient arriver au bassin, où l'eau ne 
se renouvelant pas, devenait un marais pestilen- 
tiel pendant quatre mois de l'année. 

L'ouverture du canal, déjà assez avancé pour 
faire entrer les vaisseaux facilement, rend ce 
port au commerce et la célébrité à Brindes, qui 
peut redevenir pour Naples ce qu'elle fut jadis 
pour les Romains. Le peu de profondeur du ca- 
nal prouve combien les bâtimens des anciens 
prenaient peu d'eau. On voit, à droite, la ruine 
d'un puits antique qui faisait partie d'une maison 
que, dans le pays, on prétend avoir appartenu à 



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10 VOYAGE PITTORESQUE 

Cicëron; mais rien n'est moins certain : on au- 
rait pu nous montrer de même la maison où est 
mort Virgile, s'il était possible de conserver la 
moindre idée d'une ville qui a dû changer de 
face autant de fois, soit dans les guerres civiles de 
Pompée , soit dans celle de Marc-Antoine , et qui 
fut, par la suite, absolument détruite par Totila 
vers le milieu du sixième siècle. 

Il n'existe plus rien de tout ce faste de Brnn- 
dusium, que les restes de deux colonnes qui 
avaient été élevées dans ce lieu, et dont l'une 
s'est conservée, comme par miracle, absolument 
entière; mais il n'y a plus que le piédestal de la 
seconde, avec un seul morceau du fût de la co- 
lonne, qui , suivant les apparences, renversée par 
un tremblement de terre, est restée comme sus- 
pendue et posée en travers sur son piédestal. Ces 
deux colonnes de marbre blanc, de cinquante- 
deux pieds de haut, étaient sans proportion : le 
fut de la colonne ayant beaucoup trop de hauteur 
pour le diamètre. Quant au chapiteau , quoique 
assez mauvais, il mérite attention par la manière 
dont il est composé. Ce sont quatre figures de 
Neptune , placées comme autant de cariatides à 
chaque angle du chapiteau : un même nombre 
de figures de femme, qui occupent chaque face 
du tailloir, et huit tritons en forme de volutes à 
chaque angle. Ce singulier chapiteau était sur- 
monté d'un piédestal qui pouvait porter vraisem- 



4 
4 



1 



DU ROYAUME DE NAPLES. ii 

blablement une statue , et qui aujourd'hui ne sup- 
porte qu'un mauvais entablement. 

On a raisonné diversement sur l'utilité et 
l'emploi de ces colonnes : quelques personnes 
ont pensé qu'elles avaient été élevées pour servir 
de phare au port, et ce sentiment est appuyé sur 
ce que effectivement elles se trouvent dans la di- 
rection du canal. Mais, outre qu'un fanal était 
placé d'ordinaire sur la partie du port la plus 
avancée dans la mer, ces colonnes n'étant point 
percées, auraient été d'un usage très incommode 
pour le service de la lanterne. Ne serait-ce pas 
plutôt (et ce sentiment paraît le plus vraisem- 
blable) un terme posé à la voie Appienne, qui 
aboutissait à Brindes? Pourquoi n'aurait-on pas 
élevé un monument à l'extrémité de cette voie 
publique, comme on en avait élevé un à Rome 
pour marquer la première pierre milliaire , 
Brindes étant alors, dans cette partie, la frontière 
de l'empire , et ayant été long-temps le seul 

port de l'Adriatique où venaient s'embarquer les 
Romains ? 

On a joint, dans des temps modernes, une in- 
scription à ce monument, mais qui paraît n'y 
avoir aucun rapport, et ne donne, d'ailleurs, au- 
cun éclaircissement sur son usage ni sur le temps 
ou il a ete eleve. 

Il y avait encore dans la ville quelques restes 
d'antiquités, et, entre autres, des débris d'anciens 



h 



\^ 



12 VOYAGE PITTORESQUE 

thermes, mais ils sont aujourd'hui presque en- 
tierement détruits, ainsi que Taquéduc qui y ap- 
portait Teau. Les murailles , bâties depuis par 
Charles-Quint, Font e'té aux dépens de ces 
thermes. On peut dire que ce prince a dévasté 
ritalie, en démolissant tout ce qu'il rencontrait 
de monumens pour bâtir partout de grands murs 
aussi tristes qu'inutiles. Il n'existe d'un peu re- 
marquable à Brindes qu'un vieux château bâti 
par Frédéric II, et un autre, sur le môle, par Al- 
phonse d'Aragon. 

Au reste, l'air de cette ville a été jusqu'ici 
très malsain, et surtout dans l'été, ce qu'on ne 
pouvait attribuer qu'à l'état déplorable dans le- 
quel on laissait son port depuis fort long-temps; 
quant au sol, au territoire qui entoure la ville, 
il est excellent, et produit des vins et des huiles 
de la meilleure qualité. On y rencontre souvent 
ou des médailles ou des tombeaux ou d'autres 
fragmens antiques, seuls indices qui puissent 
faire reconnaître ce qu'était autrefois cette ville 
célèbre. 

On nous fit voir plusieurs camés très beaux 
qu'on y avait trouvés dans différens temps. Un 
riche particulier de cette ville, nommé Ortensio 
Léo, a fait, avec beaucoup de connaissance et de 
goût , une collection de médailles grecques qui 
prouvent l'antique origine de Brindisi, et jus- 
qu'à quel point les beaux-arts y ont été connus. 



DU ROYAUME DE NAPLES. ,3 

Sur ces médailles , qui sont très belles, il y avait, 
d'un côté, une tête d'Hercule, entourée de k 
peau du lion, ou une tête de Neptune, avec le 
trident, et au revers, un homme assis sur un 
dauphin, et tenant divers attributs, comme une 
lyre, une victoire, une corne d'abondance ^ On 
fait remonter son origine à Diomède, et même 
au temps de Thésée; ses compagnons la bâtirent, 
dit-on , au retour de l'expédition de la Toison 
d'Or. ^ 

Après avoir fait nos adieux à l'honnête consul de 
Brindes, nous quittâmes cette ville pour parcourir 
l'Iapygie , ou l'ancienne Messapie, et nous nous 
acheminâmes vers Lecce, la capitale moderne de 
l'ancien pays des Salentins. Nous avions vingt- 
quatre milles à faire. Nous sortîmes de Brindisi; 
après avoir traversé une plaine déserte l'espace 
de quinze milles, nous arrivâmes à Squinzano , 
très beau village dont nous donnons une vue, 
prise sur sa principale place, et nous poursui- 
vîmes notre route dans cette éternelle plaine , 
aussi triste que les oliviers dont elle est couverte! 
enfin nous aperçûmes Lecce , dont la vue est, de 

• Voir la planche des médailles , n» 290. 

«Brindes fut la patrie du poète tragique Pacuvius, qui 
vivau vers 1 an 1 54 avant J.-C. Il était neveu d'Ennius, et ac- 
quit a Rome une grande réputation par ses tragédies. Il mou- 
rut a Taren te. Il ne reste que des fragmens de ses poésies. On 
estimait, dit-on, surtout sa tragédie à'Oreste. 



Village de 

Sqaînzano , 

n" 325. 



1^ 



i4 VOYAGE PITTORESQUE 

loin, si plate et si étendue, qu'on la dessinerait 
sur une aune de ruban. Nous y arrivâmes à une 
heure; à six, Fennui commençait à nous ga- 
gner. C'est, dit-on, une des plus belles villes 
du royaume de Naples , et c'est peut-être en effet 
la mieux bâtie. Toutes les maisons, toutes les 
e'glises y sont belles, ou, ce qui est plus exact, 
elles y sont toutes laides; car, s'il n'y en a pas 
une qui ne soit bien construite et très décorée, 
il n'y en a pas une aussi qui soit bâtie et ornée 
dans un bon goût. 

On a élevé dans la grande place le fût de la 
seconde colonne renversée de Brindisi , auquel 
on a ajouté un mauvais piédestal et un plus mau- 
vais chapiteau , sur lequel est placé un gros saint, 
qui semble menacer d'écraser tous ceux qui le 
regardent. Il n'y a rien de plus pitoyable que ce 
monument , si ce n'est une fontaine sans eau 
très estimée dans le pays, et une petite figure 
équestre de Philippe II, en pierre, du même 
genre, et qui a la même réputation. Cette place, 
qui est celle du marché , et la plus considérable 
de la ville , est bâtie sans aucune régularité ni 
aucun dessin. 

La seule des constructions modernes de Lecce 

qui mérite quelque attention , est l'intérieur du 

Cloître des cloitrc du couvcnt des Dominicains. Ce n'est ce- 

^TLecce?'' pendant qu'un vaste carré long, entouré d'une 

galerie portée par des colonnes accouplées, 



n« 3a6. 



DU ROYAUME DE NAPLES. i5 

dont l'effet est assez bon , quoique les colonnes 
ne soient pas d'une belle proportion ; mais cette 
cour a un caractère sage et noble qui repose les 
yeux du travail fatigant de la façade extérieure 
de l'édifice , et de tous ceux de cette ville mo- 
derne. 

Personne ne put nous dire le temps où Lecce 
fut bâtie ; à la quantité de vases étrusques qui 
s'y sont trouvés et qu'on y trouve encore, on ne 
peut douter que son territoire n'ait été occupé 
par quelques grandes cités où les arts même fu- 
rent connus. ^ 

Nous voyons dans les savantes Recherches de 
Mazocchi sur l'origine de Lecce , qu'il y eut dans 
cette partie de la Messapie une colonie très an- 
cienne , fondée par des Grecs sous le nom de 
AvKicLvoi, dont il rapporte même deux médailles. 
Depuis et dans le même lieu s'établit une colonie 
romaine , sous le nom de Lupia : de là , par cor- 
ruption et par succession de temps , la même 
ville a été appelée Lecce, 

On nous fit voir à l'archevêché un petit bronze 
représentant Hercule brisant une colonne, qui, 
bien qu'il ne soit pas du plus beau style , n'est 
pas sans mérite. Nous regrettâmes fort de n'avoir 
pu voir le cabinet d'un marquis de Palmiria, 
qui se trouvait alors à Naples, et qui est, dit- 
on, rempli d'antiquités trouvées dans le pays 
même. 



i6 VOYAGE PITTORESQUE 

On dît aussi que Lecce, qu'on pourrait croire 
être la ville d'Aletum ou Aletium, communi- 
quait, par un souterrain , à Rugia ou Rudia, an- 
cienne ville détruite, à trois milles de celle-ci. 
On prétend que ces deux villes, unies d'inte'rét, 
se prêtaient mutuellement des secours, et que 
Guillaume-le-Mauvais, roi de Sicile, qui en fai- 
sait le siège , n^aurait pu s'emparer de Tune ni 
de l'autre, si, après une longue défense de la 
part des assiégés , il n'eût enfin découvert et 
rompu la communication et les secours qu'elles 
se prêtaient. Il ne reste plus rien de Ruggia, si- 
non les traces de son enceinte et quelques tom- 
beaux souterrains , où on trouve des vases dont 
les figures sont grecques. Ce fut apparemment 
Guillaume-le-Mauvais qui détruisit cette ville 
et celle de Lecce , dans le douzième siècle ; car 
le plus ancien de ses édifices est du temps de 
Jeanne P®, reine de Naples, dans le quator- 



zième. 



Cette ville moderne serait une des plus belles 
qui existent, si elle eût été bâtie avec un peu 
de goût; car la beauté de la pierre et des ma- 
tériaux lui donne la plus grande apparence, 
mais l'emploi qu'on en a fait est détestable : 
tous les édifices sont surchargés de la plus 
mauvaise et de la plus inutile sculpture. C'est 
d'autant plus fâcheux, que la ville est bâtie très 
solidement. On la regarde comme la plus belle 



i 



4 



DU ROYAUME DE NAPLES. ,„ 

du royaume après Naples. On ose même la com- 
parer à cette dernière, s'il est permis de compa- 
rer a tapies une ville sans port, sans fleuve 
sans grands chemins, sans population et presque 
sans commerce, si ce n'est celui d'une dentelle 
assez grossière qui se fabrique à Lecce, et à la- 
quelle nous vîmes travailler toutes les femmes de 
la ville. 

Nous laissâmes nos calèches à Lecce, et primes 
des chevaux de selle pour nous transporter à 
Otrante; mais, n'ayant pu partir que l'après-midi, 
. il fallut nous résoudre à aller coucher à Soletta 
En sortant de Lecce, on trouve d'abord des car- 
rières dont la pierre se tire de la grosseur qu'on 
veut; étant tendre en sortant de la carrière et 
d un grès fin et égal , on peut la tailler, la couper 
et la tourner à volonté. A deux milles plus loin 
on trouve un vallon charmant couvert de conl 
structions, et ensuite le village de San-Cesare, 
Je plus beau et le mieux bâti que j'aie vu de ml 

H.?'7''':r'''* T '^'^g-'I^ritë de la province 

de la Poudle et de la Terre d'Otrante que la 

beauté des villages qu'on rencontre sur la route 

et dont les vues ressemblent souvent à celles 

qu on pourrait désirer à des villes considérables 

A quelques milles plus loin, on découvre le Ca™„a„H 

Campamllo de Soletta, où nous arrivâmes une ^W^ 

heure avant la nuit par le plus raboteux chemin '^ 



m 



i8 VOYAGE PITTORESQUE 

qu'il soit possible de trouver. Nous fîmes usage 
de notre lettre du préside de Lecce : sans cette 
précaution, nous eussions été siirs découcher sans 
souper au milieu de la place publique. Mais nos 
recommandations avec le nom du ministre firent 
une si grande frayeur au syndic, que sa stupé- 
faction pensa annuler l'effet de la protection avec 
laquelle nous voyagions; jamais nous ne pûmes 
le rassurer. 

Heureusement pour nous, le lieutenant du 
syndic, qui avait apparemment un peu plus de 
tête que lui , vint à notre secours et nous proposa 
de nous loger à un couvent de Capucins : on ne 
se souciait guère de nous y recevoir, mais la 
peur et la menace de réduction des aumônes 
nous firent ouvrir les portes. Une fois entrés, 
nous nous apprivoisâmes avec les pères, nous 
leur dîmes que nous voulions souper au réfec- 
toire, manger comme eux, coucher comme eux ; 
alors nous nous trouvâmes frères, amis, compa- 
gnons de misère, enfin à Taumône des mendians : 
le souper ne fut cependant pas mauvais , on 
nous donna même de bon vin ; en sortant 
de table, nous fûmes conduits à la cellule du 
prieur, qui était bon homme, fort gai, et, de 
plus , fort bon musicien ; il nous chanta du 
Piccini , traduit en franciscain : après cela , nous 
allâmes nous coucher sur des lits de capu- 
cins, c'est-à-dire sur de la paille qu'on nous 



'^ 



DU ROYAUME DE NAPLES. jg 

arrangea dans des chambres, heureusement assez 
propres. 

Cette manière de recevoir les étrangers n'a 
pl«.s, il est vrai, rien du faste de l'antique Sa- 
lente, dont Soletta se vante d'être issue. Nous 
y cherchâmes en vain quelques vestiges 'd'anti- 
quité; mais ce qu'il y avait de plus ancien n'était 
absolument que de l'architecture gothique. 

L'antique Salente, bâtie par Idoménée, et qui 
devmt la capitale des Salentins, était, selon Stra- 
bon, sur le bord de la mer. Il est vrai que ceux 
qui soutiennent 'que Soletta est cette ancienne 
Ville, prétendent aussi, pour appuyer leur sys-" 
teme, que la mer couvrait alors le pays qui est 
entre elle et la rive actuelle , sans vouloir prendre 
garde qu'Hidrontum et Gallipoli, qui occupent 
la rive aux deux côtés de Soletta, étaient des 
villes aussi anciennes que Salente. Quoi qu'il en 
sou dans l'état actuel de Soletta, je ne crois pas 
que Fenelon y amenât son prince pour y ap- 
prendre k gouverner : car les Idoménées sont 
aussi rares dans le royaume de Naples qu'ail- 
leurs. ^ 

Les vases étrusques quon a trouvés et qu'on 
trouve encore en grand nombre dans le territoire 
de Soletta , attestent indubitablement l'anti- 
quité de son existence, peut-être sous un autre 
nom. On dit qu'on a trouvé dans les sépultures 
des ossemens d'une grandeur démesurée; mais 



■Or 



f» 






it 



"Village de 
Monlié, 
n" 328 



20 VOYAGE PITTORESQUE 

personne ne put nous en faire voir. Il y a, au 
reste, une nuit très obscure répandue sur l'his- 
toire de cette ancienne ville et sur le temps de sa 
destruction. Un prince de Tarente, comte de 
Soletta, y fit élever, dans le quatorzième siècle, 
un caftipanillo très beau et du meilleur goût 
de ce temps; nous l'avons fait graver planche 327 
de notre Atlas. 

Nous partîmes de Soletta à neuf heures du ma- 
tin, et deux heures après nous arrivâmes à six 
milles de là, à Moglié, village dans le genre de 
San-Cesare. A trois milles plus loin, on ren- 
contre Muro, ville antique dont Strabon fait 
mention comme une des treize qui occupaient le 
pays nommé Japy^ia, mais il n'entre dans aucun 
détail sur son compte. Nous trouvâmes effective- 
ment les murs de son ancienne enceinte, qui 
était de trois milles, construits en pierres de 
taille énormes, de trois assises de front, compo- 
sant neuf pieds d'épaisseur. Ces murs sont encore 
à la hauteur de trois pieds dans de certains en- 
droits et construits à sec, assise par assise. 

On peut faire une remarque, c'est que toutes 
ces villes antiques de l'iapygia avaient la même 
forme, la même grandeur d'enceinte et la même 
manière d'être bâties, comme si c'eut été le 
même fondateur qui les eut construites; il n'existe 
aucun autre témoignage de l'antiquité de Muro, 
pas une monnaie, pas un vase étrusque, quoi- 






DU ROYAUME DE NAPLES. 21 

qu'on nous assurât qu'il s'en était trouvé. Le 
bailli, qui était aussi l'apothicaire et le savant 
du lieu, nous parla latin, nous cita des passages 
grecs, et, qui plus est, donna l'orge à nos che- 
vaux, mais ne put nous faire voir une seule mé- 
daille de son pays. 

Nous le quittâmes pour aller à Otrante , qui est 
a huit milles plus loin, par des chemins presque 
impraticables, traversant cependant d'excellens 
pays et de superbes villages. A trois milles d'O- 
irante, le pays s'élève, et lorsqu'on est arrivé sur 
les hauteurs, on 'découvre l'Albanie et les côtes 
de la Grèce, comme si on devait y aller coucher. 
Nous ne vîmes pas d'aussi près cette Grèce fa- 
meuse, sans quelque regret de ne pouvoir nous 
embarquer sur-le-champ pour la visiter, et eu 
même temps sans un retour de tristesse, en pen- 
sant que ce pays, qui avait produit les plus 
grands hommes dans tous les genres, qui avait 
été le berceau de tous les arts, où ils avaient tous 
été portés jusqu'à leur perfection, était plongé 
maintenant dans les ténèbres de l'ignorance, et 
souvent fermé aux recherches et aux regards des 
curieux par la grossièreté de ses habitans; il 
l'était de plus pour nous, à cause de la peste et de 
l'effrayante quarantaine qu'il eût fallu essuyer, si 
nous nous étions permis cette petite excursion, 
pour laquelle il ne faut que six heures quand le 
vent est favorable. 



n 



^tJlillllj^ 



22 



Port el ville 

d'Otrante» 

n" 339. 



VOYAGE PITTORESQUE 

Avant d'arriver à Otrante, ou descend dans 
un vallon qu'on peut comparer à un paradis ter- 
restre, à un vallon des Champs Elysées. La nature 
n'est nulle part plus riche et plus généreuse : des 
arbres de toute espèce plantés les uns sous les 
autres dans des champs de blé, ou au milieu des 
vignes qui croissent superbes encore sous cette 
ombre à triple étage. Les pignons, les citronniers, 
orangers , figuiers , étaient si élevés que nous les 
prenions pour de gros noyers. L'air doux du 
printemps, l'odeur de la fleur d'oranger et le 
chant du rossignol achevaient de parer et d'em- 
bellir ce beau vallon, qu'il faut chanter et qu'on 
ne peut décrire. 

La ville d'Otrante et la mer terminent ce char- 
mant tableau et achèvent d'en faire un lieu dé- 
licieux pour ceux qui aiment la nature pour 
elle-même et sans le secours de l'art. Au reste, 
le charme cesse quand on est arrivé à Otrante, 
qui n'est plus qu'une petite ville, où trois mille 
habitans sont resserrés dans de hautes murailles , 
et dans des rues étroites et mal pavées. 

Nous nous levâmes le lendemain de bonne 
heure, dans l'impatience de chercher et d'aper- 
cevoir quelques restes de k fameuse Hidrontum, 
de voir le mont et le temple de Minerve, mais 
quel fut notre chagrin de ne pas trouver une 
seule pierre , une seule trace de tant de richesses ; 
jamais, au contraire, pays plus pauvre et plus 



DU ROYAUME DE NAPLES. 23 

ruiné que celui-là. Otrante fut, dans son origine, 
colonie grecque. Ses médailles, sur lesquelles on 
lit encore taPQNTINON, en sont la preuve', 
successivement elle est devenue la conquête des 
Romains, des Maures, des Goths et des Turcs. 

La première rareté qu'on nous fit voir à 
Otrante fut la cathédrale^ où on nous montra de 
grandes armoires remplies d'os des martyrs que 
fit Achmet Géduc, général des troupes de Maho- 
met II, sous le règne de Ferdinand V d'Aragon, 
roi de Naples. Ces martyrs étaient de braves gens 
dont les corps ne sont pas plus conservés que 
ceux de tous les particuliers, dont on voit les re- 
liques dans les autres parties de l'Italie. On nous 
fit descendre dans une église souterraine au-des- 
sous de la cathédrale, et qui n'a de curieux que 
d'être soutenue par des colonnes antiques de 
toutes formes, grosseur et hauteur; il y en a, 
dans le nombre, d'un marbre très précieux, tel 
que le jaune antique, et un marbre violet fort rare 
appelé Pavonazzo, 

On nous conduisit de là à une chapelle dédiée 
à San-Pietro, où on nous raconta que cet apôtre 
venant d'Antioche à Rome, prêcha l'Evangile et 
dit la première messe qui ait été dite en Italie et 
en Europe. On conserve ce primitif autel; sur la 
porte de la chapelle, on voit une ancienne in- 

' Voir la planche de médailles , n* 290. 



^ 



f 



24 VOYAGE PITTORESQUE 

scription grecque en mosaïque, mais elle est si 
détruite qu'il est presque impossible de la lire. 
On y a supplée par celle-ci, écrite au-dessous en 
mauvais latin : 

Hic Pbtrvs Occidvis Jesvm Christvm, primvm 

EVANGELISAVIT, ARAMQVE EREXIT. 

Nous allâmes de là au temple de Minerve, où 
ndf s ne trouvâmes qu'une église de Minimes et des 
miracles, car les miracles nous accompagnaient 
partout. On regarde effectivement comme tel, 
dans le pays , la fermeté et le courage prodigieux 
avec lesquels les citoyens d'Otrante défendirent 
leur ville pendant le siège qu'en fîrentles Turcs en 
1480, quoiqu'ils fussent dépourvus d'artillerie, 
dont on commençait à connaître l'usage, et que 
les Turcs, au contraire, en eussent une formi- 
dable. On en trouve encore des témoignages à 
chaque pas dans la ville, où on a conservé des 
boulets de pierre de vingt pouces de diamètre, 
que les Turcs envoyaient avec des mortiers 
énormes, à la manière des bombes. Le cruel Gé- 
duc, qui commandait le siège, furieux de la lon- 
gue résistance des Otrantains et des pertes consi- 
dérables d'hommes qu'il éprouva, se vengea sur 
les prisonniers qu'il fit à la prise de la ville. 

Il ne faut pas oublier un trait de fermeté pré- 
cieux à l'histoire de ce siège d'Otrante : le comte 
de Marco , gouverneur de la ville , pour toute ré- 






I 
\ 

I 

f 



DU ROYAUME DE NAPLES. aS 

panse aux sommations que lui faisait Géduc d'ou- 
vrir ses portes et de se rendre, donna ordre de lui 
apporterles clefs de la ville, et les fit jeter dans un 
puits en présence des députés. Cette réponse, 
aussi courageuse qu'énergique, était digne des 
premiers temps de Rome. 

Voici deux inscriptions, gravées sur un piédes- 
tal de pierre dure, que nous trouvâmes parfaj^e- 
ment conservées, comme elles sont écrites ici.^ 



IMP. CAES. M. 
AVRELIO. ANTO. 

NINO. AVG. TRIB. 

POT. XIV. COS. III. 

DIVX ANTONINI FIL. DIVI. 

HADRIANI. NEP. DIVI. 

TRAIANI. PARTHIC. PRO. 

DIVI. NERV*. ABNEPOT. 

PVBLICE. 

D. o. 



IMP. CAES. L. AV 

RELIO. VERO. AVG. 

TRIB. POT. II. COS. II. 

DIVI. ANTONINI. F. 

DIVI HADRIANI. 

NEP. DIVI TRAIANI. 

PARTHIC. PRONEP. 

DIVI NERV/E. ABNEPOTI. 

. PVBLICE. 

H- D. 



f 



Ces deux inscriptions ont été faites en l'hon- 
neur de deux empereurs régnant en même temps, 
ÂNTONiN et Vérus , auxquels il fut élevé aussi des 
statues dans le même temps par la ville d'Hy- 
drontum. L'empereur Adrien adopta, comme 
on sait, Antonin, à condition qu'il adopterait 
lui-même Lucius Verus , qui était fils d'^Elius 
Caesar. ' 

• Quoique ces deux inscriptions ne soient pas de l'antiquité 
la plus reculée, leur parfaite conservation semble faite pour 



il 



i 

■! 



26 VOYAGE PITTORESQUE 

Le port d'Otrante est petit , mauvais par 'sa 
forme , et plus mauvais encore par son état , qui 
ne permet aux vaisseaux d'en occuper que ren- 
trée. Ce n'est plus qu'une rade peu sure, le fond 
étant comblé de sable. Il est cependant certain 
que, par sa situation, il pourrait être le premier 
port de l'Adriatique , et en devenir la clef; c'est 
ce qui avait fait naître, dit-on, à Pyrrhus le 
projet extraordinaire de faire construire un pont 
de bateaux pour communiquer à la Grèce, qui 
n'en est qu'à cinquante milles de distance, et 
h Mahomet II de s'en emparer, afin de s'ou- 
vrir la porte la plus commode pour entrer en 
Italie. 

Otrante ne nous présentant rien d'assez inté- 



prouver une opinion qui paraît être assez fondée : c'est qu'on 
doit attribuer la rareté extrême des monumens dans toute 
cette partie de l'Italie à la qualité et k l'espèce même de 
la pierre avec laquelle ils ont été construits; étant d'une 
nature fort tendre et destructible par la seule impression de 
l'air, tous les monumens grecs qui étaient les plus anciens 
s'y sont comme anéantis d'eux-mêmes ; ce qui n'est point 
arrivé dans le reste de l'Italie , en Sicile et ailleurs , où la 
dureté de la pierre a pu les sauver de la fureur et de l'or- 
gueilleuse jalousie des peuples barbares; car on ne peut qua- 
lifier autrement la résolution qu'ils ont prise de démolir des 
édifices qui , par la solidité de leur construction , auraient 
pu durer autant que les montagnes. Cette absolue dégrada- 
tion n'existe pas dans les anciens édifices élevés en briques, 
plus à l'abri , j)ar leur uature , des différentes impressions de 
l'air. 



5 



1 

■ ) 



DU ROYAUME DE NAPLES. 27 

ressaut pour nous arrêter davantage , nous re- 
montâmes le fleuve Hydrum, qui a pris son nom 
d'Hydrontum, ou qui lui a donné le sien. Ce 
fleuve se perd et disparait à chaque instant dans 
les jardins qu'il arrose et fertilise. Il est alors di- 
visé en canaux , qui , dans leur plus grande lar- 
geur, pourraient être franchis à pieds joints. 
C'est cependant le plus grand fleuve de cette 
partie de l'Italie qu'on appelle le Talon de la 
Botte, Nous retournâmes sur nos pas jusqu'à 
Morigeno ; de là, nous allâmes diner à Sombrino, 
où on nous servit du vin si vif, qu'une seule 
bouteille nous étourdit au point qu'un verre de 
plus nous aurait fait perdre entièrement la tête , 
et cela le plus traîtreusement du monde ; car il 
est doux et agréable à boire, et ne tient en rien 
de la lourde chaleur de la plus grande partie des 
autres vins d'Italie. 

Apres Sombrino , le terrain s'élève , et , lors- 
qu'on est arrivé au sommet de cette élévation , 
on découvre, dans l'espace d'un quart de lieue, 
la mer Adriatique des deux côtés de la Terre 
d'Otrante, les montagnes de l'Albanie et celles 
de la Calabre. De ce côté , la vue est superbe ; on 
aperçoit Gallipoli , qui termine une plaine riante 
et couverte d'oliviers. C'est effectivement le pays 
de la terre qui produit le plus d'huile; on l'em- 
barque à Gallipoli, et elle se répand de là dans 
toute l'Europe. Il y arrive des vaisseaux de toutes 



t 



i 



a8 VOYAGE PITTORESQUE 

les nations, qui ne chargent autre chose que 
cette marchandise , qui rapporte , dit-on , au roi 
quatre millions en droits de sortie : à la vérité, 
ce droit se paie par l'étranger; mais il n'en est 
pas moins certain que c'est toujours en rabais du 
prix de la denrée. 

Ce genre d'impôt est certainement le plus per- 
nicieux à l'industrie d'un royaume, où le culti- 
vateur ne se donnera jamais la peine de faire 
rendre au sol un superflu qu'il ne pourra vendre 
qu'à bon marché, et où l'inaction est toujours un 
moyen de se soustraire à l'imposition. Cette im- 
position n'existe donc que sur le commerce^ et 
jamais sur la terre ni sur l'individu , qui devient 
un être isolé pour l'État dès qu'il veut, et peut 
se contenter d'un nécessaire que le sol lui donne 
trop facilement. 
Port et ville GallipoH cst situéc très agréablement dans une 

de Galbpoli, ai • • 

n»33o. Ile qui ne tient au continent que par un seul 
pont. Elle est défendue par un château qui serait 
assez fort s'il était approvisionné. Bâtie sur un 
tertre isolé, et environné de la mer de tous les 
côtés , les murs qui entourent la ville bordent 
le rocher, de manière que les flots en baignent 
la base. C'est dans ce rocher, et sous les maisons 
de la ville , que sont creusées les caves où on 
renferme l'immense quantité d'huile qui se fa- 
brique à Gallipoli. On vante particulièrement 
l'excellence de ces caves , parce qu'elles ont^ à 



DU ROYAUME DE NAPLES. 29 

ce qu on assure , la propriété de clarifier l'huile 
en très peu de temps , et de lui donner une qua- 
lité qui les fait rechercher et préférer a beaucoup 
d'autres. Ce n'est pas qu'on en fasse cas pour 
manger; car, malgré l'excellente qualité des 
olives, la manière de fabriquer l'huile dans ce 
pays la renci forte au goût , et elle n'est employée 
que dans les manufactures. Malgré cet inconvé- 
nient, les commerçans la viennent chercher de 
fort loin , quoique le port de Gallipoli ne soit 
rien moins que commode. 

Ce port, presque tracé par la nature, deviendrai t 
de la plus grande sûreté pour les vaisseaux, si on 
prenait le parti de construire un môlesur un écueil 
qui s'élève à peu de distance dans la mer, et de le 
joindre a la ville par une jetée ; sans cet abri , 
peu dispendieux, les vaisseaux, souvent forcés 
d'attendre leur chargement pendant plusieurs 
mois, et toujours exposés à être poussés a terre 
par le vent du nord, quitteront infailliblement 
le commerce de Gallipoli ; et préféreront dou- 
bler le cap de Leuca, qu'on appelle aussi 
dans le pays Finistère, pour retrouver le port 
de Brindisi , beaucoup plus sûr et plus abrité 
maintenant par les travaux qu'on y a faits de- 
puis peu. 

Gallipoli fait encore un commerce assez con- 
sidérable en toile de coton de toute espèce et en 
mousselines, le coton étant une production -très 



1^1 



IfnR' 



i 







3o VOYAGE PITTORESQUE 

abondante dans ce pays, où on le file et le fabri- 
que sur les lieux. 

La cathédrale est ornée de quantité de ta- 
bleaux , parmi lesquels on admire ceux du Cu- 
poli, peintre originaire de Gallipoli. On pré- 
tend que ce peintre vint faire ses études à 
l'Académie de France , mais qu'il ne peignit 
et n'acquit de réputation qu'à son retour. Ses 
tableaux sont d'une riche et brillante composi- 
tion ; mais son dessin n'est pas toujours correct : 
il pèche surtout dans la perspective de ses figures, 
qui , bien que d'un style noble et fin de trait , 
sont peintes d'une manière sèche et dans le goût 
des premiers tableaux de Raphaël. 

Gallipoli n'offre, au reste, aucune antiquité 
ni même aucun vestige qui puisse en indi- 
quer ; la situation resserrée de cette ville ayant 
toujours obligé de construire, reconstruire et 
fouiller dans le même lieu et sur un rocher aride, 
qui ne laisse à trois mille habitans que la place 
de leurs maisons, sans jardins ni aucun espace 
de libre. Les caves servent de magasins, et se 
louent par mois aux propriétaires des terres du 
dehors , qui y amènent leurs huiles pour les cla- 
rifier et les charger ensuite. 

11 y a apparence que ce sont ces deux avantages 
qui ont fait bâtir Gallipoli dans le lieu où il existe 
acluellement; car, selon une tradition du pays, 
qui n'est pas sans vraisemblance , cette ville était 



DU ROYAUME DE NAPLES. 3i 

autrefois à quelque distance et un peu plus au 
midi. Effectivement, à quelques milles de là, 
dans les terres, on voit plusieurs vestiges de mu- 
railles d'une très grande ville absolument dé- 
truite : elle l'est même au point qu'il est impos- 
sible de rien découvrir de sa forme et de son 
étendue ; mais des tombeaux., des vases , et sur- 
tout des médailles d'or, d'argent et de cuivre, 
ne laissent aucun doute que ce n'ait été une ville 
grecque , où les arts furent connus et portés à 
leur perfection. 

Ces médailles ont toutes été enlevées à mesure 
qu'elles ont été trouvées. On nous en fit voir seu- 
lement deux, dont l'une était de la plus grande 
rareté pour le fini et la beauté du style ; il y avait 
aussi plusieurs bas-reliefs, des lampes et quelques 
vases en bronze d'un beau travail. Le lieu où on 
a trouvé ces antiquités se nomme Radgi , et on 
prétend, dans le pays, que c'est le nom ancien. 
Mais ne serait-il pas plus vraisemblable de penser 
que cette ville antique, située autrefois dans ces 
environs, et où on trouve des fragmens aussi 
précieux, aurait été cetle fameuse Salente, per- 
due aujourd'hui, que chacun veut placer à sa 
fantaisie , et pour laquelle on a submergé toute 
*'^^Pygia , afin de lui trouver un port jusqu'au 
milieu des terres. 

Le savant Mazocchi paraît assez porté à le 
croire, d'après la dénomination de Salentinum, 



i 



i 



-|* " ': 



32 VOYAGE PITTORESQUE 

donnée de tous les temps a cette partie, à cette 
extrémité de Tlapjgia. Mais il y a lieu de penser 
que l'ancienne ville de Salente était détruite et 
n'existait plus du temps de Strabon, de Pline, 
de Ptolémée, puisqu'il n'en est question dans au- 
cun de ces auteurs. Au reste, Goltzius et Mayer 
nous en rapportent deux magnifiques médailles, 
sur lesquelles on lit pour inscription SAAAN- 
TiNfiN. Sur Tune des deux, il y a une belle tête 
de Neptune, et au revers, la figure du dieu armé 
de son trident. Sur l'autre médaille, on voit une 
tête casquée et entourée de quatre dauphins, et au 
revers, un cheval monté d'un cavalier '. Malheu- 
reusement on dit que cesauteursont quelquefois 
inventé les médailles qu'ils rapportent dans leurs 
ouvrages; nous n'en garantissons donc point l'au- 
thenticité. 

En arrivant a Gallipoli, nous n'avions pas 
trouvé le consul ni l'agent du consulat; nous 
fûmes logés par l'agent de l'agent, car il n'y a 
partout si petit emploi qui n'ait son subalterne 
chargé de remplir les fonctions pour lesquelles 
on paie le supérieur. Le vice-agent nous reçut 
chez lui, sa mère faisait notre cuisine, il soi- 
gnait nos chevaux, et tous les talens de la famille 
étaient employés à nous plaire; cependant nous 
quittâmes sans regret le séjour de Gallipoli pour 
continuer notre route. 

• Voir la planche de médailles, n» 290. 



\ 



DU ROYAUME DE NAPLES. 33 

Nous partîmes le matin. A deux milles de la 
ville, quand on est arrivé sur les hauteurs, on 
aperçoit l'ensemble de tout le promontoire ou 
cap de Lecce (Capo di Leuca) , extrémité de 
1 ancienne Messapie , qu'on découvre de là en 
entier. La position de Gallipoli surtout, vue 
de cette distance , a quelque chose de très 
singulier, et ressemblerait beaucoup , de là 
à une ville flottante qui serait à l'ancre dans un 
golfe. 

Nous laissâmes à gauche la petite ville de 
i\ardo et vînmes dîner à Porto di Cesare, après 
avoir traversé un assez triste pays. Ce port , qui 
est fort négligé aujourd'hui, serait cependant 
susceptible de devenir excellent, même avec fort 
peu de dépenses. Nous traversâmes ensuite un 
bois ou plutôt des landes qui, ne venant qu'à 
hauteur d'appui, couvrent tout le pays, le ren- 
dent sauvage, inhabité, tandis qu'avec des bras 
et de I encouragement on pourrait en faire de très 
nonnes terres. 

Après avoir parcouru trente milles dans notre 
journée, nous arrivâmes à Vetrano, bourg qu'on 
a entouré de murs et de fossés, pour le mettre 
a labri de 1 insulte des Barbaresques. Ce fut le 
syndic qui nous logea, car on ne trouve point 
d auberges dans toutes ces petites villes. Cet in- 
convénient, fâcheux pour des voyageurs, ren- 
drait le pays impraticable sans des lettres du 

3 




i 



34 VOYAGE PITTORESQUE 

ministre aux présides, et sans de nouvelles re- 
commandations des présides aux syndics. 

Le lendemain, nous arrivâmes à Casai Nuovo, 
l'ancienne Mandurium, ville grecque alliée de 
Tarente, qui suivit toujours son parti et son sort, 
soit quand elle appela Pyrrhus , soit quand Fabius 
Maximus les soumit toutes deux à l'empire ro- 
main. Elle était entourée d'une double muraille, 
et d'un fossé creusé dans la pierre ou dans le tuf, 
car on ne sait comment nommer les lits, les bases 
qui forment le fond de toutes les plaines et des val- 
lées de la Fouille, ainsi que de la terre d'Otrante 
depuis. Manfredonia jusqu'à Tarente. Nous trou- 
vâmes des fragmens de ces murailles très bien 
conservés jusqu'à l'élévation de vingt pieds. Nous 
mesurâmes la largeur des fossés, l'épaisseur des 
murs, celle d'un corridor intérieur et d'un con- 
tre-mur. Le fossé extérieur est farge de quarante 
pieds, et les murs, bâtis à la manière de ceux 
d'Egnatia et de Muro , ont seize pieds et demi 
d'épaisseur. 

On voit encore, d'espace en espace, des entailles 
dans la pierre , où on croit qu'on attachait les 
chevaux. Dans la partie la plus conservée, les 
dernières pierres paraissent décrire une naissance 
de cintre qui pourrait bien être celle d'une 
voûte qui venait chercher le contre-mur et cou- 
vrait cette antique galerie. Il n'y a que cette 
raison qui ait pu motiver une telle épaisseur de 



] 



DU ROYAUME DE NAPLES. 35 

mur, dans un temps où il n'y avait pas sûrement 
de canon. Le contre-mur était bâti de même, 
mais il est difficile d'assurer quelle était son épais' 
seur d'après ce qui en reste. La première forme 
de la ville était ronde, et une seconde enceinte y 
ajoutait ce qu'il faut à un rond pour en faire un 
ovale. Cette augmentation a une forme régu- 
lière ; était-elle de la primitive construction et 
pour séparer l'enceinte en deux quartiers? ou 
bien la première enceinte étant devenue trop 
petite pour les habitans, y ajouta-t-on une se- 
conde ligne de circonvallation ? 

C'est dans cette portion circulaire et cette se- Fontaine de 
conde enceinte de l'ancienne Mandurium, que «-"a^s/ 
se trouve une grotte fort célèbre dans ce pays, à " ' 
cause d'une fontaine dont parle Pline, et qu'il 
cite comme une curiosité naturelle. Cette grotte 
paraît formée par la nature; on y de'scend 
par un escalier dont l'entrée n'est qu'une ou- 
verture rustique et grossièrement taillée à la 
surface de la terre. La grotte est à peu près 
ronde, de trente pieds de diamètre environ. Au 
milieu est une espèce de citerne, dans laquelle 
tombent deux pouces d'eau, sans altération dans 
aucun temps : le bassin qui la reçoit la perd dans 
la même proportion; de manière que, soit 
qu'on reçoive ou qu'on détourne l'eau du robi- 
net, soit qu'on la puise dans le bassin, elle reste 
toujours à la même hauteur. 






i 



36 VOYAGE PITTORESQUE 

T^e principe de cet inaltérable niveau peut pa- 
raître surprenant dans un pays sans rivières, 
sans montagnes et dans un sol où les sources 
sont infiniment rares. On a fait des puits près 
de cette fontaine, qui n'ont rien change à son 
état ni à son niveau ; la qualité de Teau en est 
douce et savonneuse , comme celle qui s'en 
échappe et se perd dans les sables ; elle n'a pas 
même la crudité des eaux de source ordinaires, 
et ne forme aucun dépôt; le fond de son bassin 
est toujours clair et limpide, et la qualité de la 
roche d'où elle sort est la même que celle qui 
existe dans le reste du pays. 

L'origine de Mandurium est inconnue. Ma- 
zocchi pense que le nom de Mandurium fut 
donné à cette ancienne ville par les Phéniciens 
ou les habitans de Tyr, et qu'elle devint ensuite 
colonie grecque. Ce savant antiquaire fonde son 
opinion, à cet égard, sur une médaille qu'il rap- 
porte, et sur laquelle on voit , pour inscription, 
les lettres initiales du nom Mandurium, en ca- 
ractères qui étaient communs aux Grecs comme 
aux Latins. Il observe, à ce sujet, que c'était 
assez l'usage de ces anciennes colonies de la 
Grande-Grèce , et il en cite plusieurs exemples, 
tels que des médailles de Crotone, de Métaponte, 
de Sybaris, sur lesquelles on ne trouve autre 
chose que KPO, ME, STB. I^a médaille de Man- 
durium porte, d'un côté, une tête inconnue et 



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DU ROYAUME DE NAPLES. 87 

sans nulle indication^ et de l'autre, la figure d'un 
lion. ' 

On a encore trouvé, dans les environs, quelques 
médailles puniques; maisl'écriture phénicienne et 
punique se ressemblent si fort qu'il y a peu de 
personnes qui soient sûres de les distinguer; de 
çorte qu'il est difficile de savoir si ces monnaies, 
qui ne sont ni grecques ni romaines , sont ou ty- 
riennes, comme on croit que devaient être celles 
des premières colonies qui occupaient ce pays 
des Salentins quand les Grecs sont venus s'en 
emparer, ou si elles sont puniques, du temps 
que les Carthaginois sont venus l'habiter. Au 
reste, les médailles de cette ancienne ville sont 
fort rares. On en trouve bien encore journelle- 
ment de Tarente, qui en était très voisine; 
d'Héraclée, de Crotone, ainsi que des monnaies 
d'argent et d'or de toutes ces colonies grecques, 
mais presque jamais de Mandurium . dont on 
ignore le sort depuis que Fabius la prit et en em- 
mena quatre mille esclaves. Dans le temps des 
princes normands, Roger, fils de Robert Guis- 
card, en fut le souverain, et éleva des murs sur la 
fondation d'une partie des anciens, ainsi qu'une 
église qui existe encore, mais qui n'a rien de re- 
marquable. 

' Voir la planche de médailles, n«> .290. 




38 



VOYAGE PITTORESQUE 



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CHAPITRE IV. 

PKOVINCE DE LA BASILICATE, OU l'aNCIENNE LUCA- 

NIE. ROUTE DE TARENTE JUSQu'a HÉRACLÉE , 

EN PASSANT PAR LES RUINES DE METAPONTE, 
BERNALrK), ANGLONE ET POLICORO. 



N'ayant rien trouvé de plus intéressant à Ca- 
sai Nuovo que les ruines de Tantique ville de 
Mandurium, nous poursuiviraes notre route, et 
après avoir laissé le bourg d'Oria à notre droite 
et passé le village de San-Giorgio , qui en est à dix 
milles, nous ne tardâmes pas à découvrir Ta- 
rente dans une magnifique situation, entourée de 
coteaux agréables, rians et fertiles, entre deux 
mers, tout aussi belles et tout aussi riches en 
productions Tune que l'autre. Sa position répond 
parfaitement à F idée qu'on se fait de Tarente, 
de celte molle Tarente, dont la puissance balan- 
çait celle de Rome, qui fut l'appui d' Annibal en 
Italie, et porta les arts, les sciences, la volupté, 
tous les plaisirs des sens au plus haut degré, et 
dont la conquête, enfin, corrompit Rome. 

On connaît la peinture qu'Horace fiût a Septi- 
mius de ce charmant pays, qu'il trouvait préfé- 



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DU ROYAUME DE NAPLES. Sg 

rable à tout autre. Septimius était ami intime 
d'Horace et poète lui-même, w Ce petit espace de 
« terre, lui écrivait-il, m'est plus agréable que 
(( tout autre pays; le mont Hymette ne produit 
(( point de meilleur miel, ni Venafre d'olives qur 
it soient plus délicates. Le printemps y est presque 
(( continuel, et le père des saisons y tempère les 
(( frimas pendant les hivers; aussi les vins qui 
« croissent dans les environs et sur le coteau 
« d'Aulon , si favorisé de Bacchus, ne le cèdent-ils 
« en rien aux vins de Falerne. Ce lieu de délices 
(( nous attend, nous appelle l'un et l'autre, mon 
c( cher Septimius, c'est là que nous finirons dou- 
ce cément nos jours ensemble, et que, après avoir 
(( recueilli les cendres de ton ami, tu les arroseras 
« de tes larmes. » * 

' Ille terrarnm mihi prceter otnnes 
Angulus ridet ; ubi non Hymetto '^ 
Mella decedunt , viridique certat 

Bacca Venafro. 
Ver ubi longum , tepidasque prcebet 
Jupiter brumas ; et amicus Aulon , 
Fertili Baccho , minimum Falernis 

Invidet uvis. 
Ille te mecum locus , et beatœ 
Postulant arces : ibi tu calentem 
Débita sparges lacryma favïllam , 

Fatis amici, 

* L'Hymette était une montagne de l'Attique, où on recueil- 
lait le miel le plus estimé , et Venafre une ville située sur le 
Vultume , rivière de la Gampanie , qui était renommée pour 
l'excellence de ses huiles. Ce charmant coteau d'Aulon porte 



Lr1 



4o VOYAGE PITTORESQUE 

deTa^ren**^^* La ixiodeme Tarente est bâtie sur une langue 
n° 33a. ou pointe de terre qui s'avance dans la mer, au 

Port de Ta- milieu d'un golfe, et qui sépare du reste de la 
n» 333. grande mer un espace d eau appelé, dans le pays, 
Mare Piccolo, ou la petite mer. Elle est attachée 
au continent par deux ponts, sous les arches des- 
quels on voit très sensiblement la marée monter, 
pendant six heures, et redescendre pendant le même 
espace de temps. Cette presqu'île, qui est aujour- 
d'hui toute la ville actuelle, n'était autrefois qu'un 
château regardé comme imprenable, étant entouré 
de la mer de tous les côtés. 

L'ancienne Tarente occupait, outre cela, en 
terre ferme tout le fond du golfe, depuis le cap 
San-Vito jusqu'à la naissance ou l'extrémité de 
cette langue de terre qui est entre les deux mers. 
Cette ville immense avait devant elle une rade for- 
mée par un golfe et deux grandes lies, et derrière 
elle un portparfaitement sûretcommode, surtout 
pour les bâtimens de ce temps. 

Cette ville, autrefois si célèbre et si peuplée, 
est réduite aujourd'hui a douze ou quinze mille 
habitans, dont une partie est composée de gen- 
tilshommes peu aisés, d'autres fort pauvres, et le 
reste de la ville de simples pécheurs qui, toute l'an- 
née, trouvent leur existence dans une abondance 

encore le même nom aujourd'hui , Colle Aulone ; c'est le long 
de ce coteau que coule la petite rivière du Galeso, à très peu 
de distance de Tarente. 



DU ROYAUME DE NAPLES. 4i 

intarissable de poisson dont la mer est remplie 
aux environs de Tarente. Les habitans de cette 
ville ont conservé le goût de leurs ancêtres pour 
une vie tranquille et voluptueuse; il est présu- 
mable que la douceur du climat, l'air doux et 
tempéré qu'on y respire, y contribuent beau- 
coup. Ils sont, en général, bien faits, et leurs 
femmes ressemblent, pour la régularité des traits, 
à ces belles Grecques dont les artistes des anciens 
nous ont conservé des modèles si parfaits dans 
leurs ouvrages. Cetjui les Caractérise encore parti- 
culièrement, et rappelle les mœurs des anciens 
Tarentins , c'est la prévenance et l'affabilité avec 
lesquelles ils accueillent et reçoivent chez eux les 
étrangers. 

Les monumens de l'antique Tarente sont 
presque réduits à rien; a. peine trouve -t -on 
le moindre vestige de son ancienne magni- 
ficence. Nous désirâmes voir les ruines du fa- 
meux théâtre de cette ville, de ce théâtre, qui, 
suivant les anciens auteurs, fut la cause de sa 
perte. Notre guide prétendit nous y conduire, 
en nous faisant voir les restes d'un amphithéâtre 
qui est dans le jardin d'un couvent de moines, 
mais si parfaitement ruiné, qu'il nous fut impos- 
sible d'en lever aucun plan. Ce qui existe de cet 
ancien amphithéâtre annonce qu'il était petit, 
de forme ovale, construit en ouvrage réticulaire 
en pierre, et d'une construction absolument ro- 



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42 VOYAGE PITTORESQUE 

inaiiie. On pouvait, il est vrai, de dessus les gra- 
dins découvrir le port; mais il est difficile de 
croire que ce soient là les restes de ce fameux 
théâtre où les Tarentins, amollis dans les délices, 
passaient leur vie, où ils traitaient en même temps 
de leurs affaires politiques, et de leurs recherches 
de plaisir et de volupté. * 

Il parait donc certain que ce qui reste aujour- 
d'hui delà portion de cercle de cet ancien monu- 
ment de Tarente est de beaucoup trop petit pour 
répondre à l'idée qu'ofc doit se faire de son ma- 
gnifique théâtre; d'ailleurs, à en juger par ses 
débris encore existans et par les deux cotés de 

' On a lu dans notre Précis , ou Introduction au Voyage 
de la Grande -Grèce , le trait historique qui occasionna la 
guerre entre les Romains et les Tarentins, et amena ensuite 
la ruine totale de cette ancienne et malheureuse république. 
Parmi les historiens contemporains qui en ont parlé , Denys 
d'Halicarnasse est celui qui le donne le plus en détail. Le même 
événement est rapporté d'une manière beaucoup plus con- 
cise dans Annaeus Florus , que nous avons déjà cité. On lira 
sans doute ici avec plaisir le passage même de cet his- 
torien : 

Imminet portai ad prospectum maris positum , majus thea- 
trum , quod quidem causa miserai civitatifuit omnium calami- 
tatum. Ludos forte celebrabant cum adremi^antem littori 
romanam classem inde vident , atque hostem rati emicant , 
sine discrimine insultant; qui enini , aut unde Piomani ? nec 
satis. Aderat sine mora querelam ferens legatio. Ifanc quoque 
fœdeper obscenam , turpemque dictu contumeliam violant , ex 
hinc bellum. Sed apparatus horribilis cum toi simul populi pro 
Tarentinis consur^erent , nmnibusque vehementior Pjrrrhus. 



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DU ROYAUME DE NAPLES. 4'^ 

cette ruine, qui décrivent également une portion 
de cercle, il est certain que Tédifice était de 
forme ovale, par conséquent un amphithéâtre, 
et alors c'était, sans aucun doute, un ouvrage du 
temps des Romains et fort postérieur au grand 
théâtre grec de la république de Tarente. 

Nous eûmes le chagrin, en parcourant la cam- 
pagne cultivée et plantée qui entoure cette an- 
cienne ville , de n y trouver aucun vestige 
d'antiquité, sinon l'arrachement de deux mor- 
ceaux de mur en briques qu'on appelle les prisons, 
parce qu'on y a trouvé des anneaux en bronze. 
On nous montra encore, sur les bords de la mer, 
les restes d'un palais qu'on nous dit avoir été 
construit par des princes sarrasins; c'est bien 
réellement une ruine antique, mais si ressem- 
blante a ce qu'on voit à Bayes et à Misène, que 
nous jugeâmes, sans hésiter, que ce devaient être 
les débris de quelque construction romaine. C'é- 
tait le même ciment, les mêmes briques, la 
même manière de les employer, une épaisseur 
égale dans les murs, un enduit pareil, enfin les 
mêmes ornemens en encaissement que ceux qui 
existent à l'amphithéâtre de Pouzzol, modelés 
avec ce stuc composé de chaux et de marbre pilé, 
particulièrement employé par les anciens dans 
les citernes et les réservoirs d'eau. 

Nous revînmes à la ville avec cette impression 
de tristesse dont des voyageurs curieux ne peu- 



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44 VOYAGE PITTORESQUE 

vent se défendre quand leurs recherches ont été 
vaines, et surtout en parcourant des lieux aussi 
fameux dans l'histoire. Cependant, il fallut bien 
nous en consoler. Un excellent souper, préparé 
pour notre retour, ny contribua pas peu. Nous 
trouvâmes surtout délicieux des poissons qu'on 
pêche en abondance dans la grande mer, ainsi 
que des coquillages de toute espèce, dont Mare 
Piccolo est un magasin inépuisable. On nous 
servit aussi des moules parfaites ; on les sème le 
long du port comme du grain dans un champ, 
après en avoir amassé le frai, qui s'attache à des 
pieux plantés à cet effet au passage du courant. 
Il y a des espaces d'une lieue en carré où ces 
moules sont si près l'une de l'autre, qu'on les 
distingue dans le fond de la mer, comme des 
bancs de sable noir. 

On y pêche aussi le murex, ce coquillage avec 
lequel les anciens faisaient la couleur de pourpre. 
On voulut nous faire voir l'endroit où on dit, 
dans le pays , que devait être placée cette espèce 
de manufacture de l'ancienne Tarente; et effec- 
tivement, l'amoncellement énorme de ce seul co- 
quillage brisé pourrait faire croire à cette tradi- 
tion. Mais, quant au lieu même où on prétend 
qu'étaient les chaudières de la manufacture, rien 
n'est moins certain, et ce qui reste de ces con- 
structions antiques peut ressembler autant à une 
citerne que toutes les autres substructions tail- 



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DU ROYAUME DE NAPLES. 45 

lées dans le roc. Cette teinture de la pourpre 
avait peut-être été apportée à Tarente par les 
Tyriens, les seuls qui en possédassent le secret, 
et pourrait servir de preuve à l'opinion de ceux 
qui prétendent que la première colonie connue 
à Tarente était phénicienne, et qu'elle fut ensuite 
remplacée par les Lacédémoniens sous la con- 
duite de Phalante, ainsi que Strabon, Horace et 
Florus l'ont indiqué dans leurs ouvrages. 

Tarente dégénéra tellement de la rigidité des 
coutumes de Lacédémone après avoir été la ri- 
vale de Rome, qu'elle devint dans la suite l'émule 
de Sybaris, par le luxe et la mollesse. Renonçant 
comme elle à la guerre et aux combats, elle se 
contenta de payer des troupes étrangères qu'elle 
appela de tous les pays pour lui servir de défense; 
mais aussi ne tarda-t-elle pas à devenir la proie 
de ses ennemis, malgré les secours que lui ap- 
portèrent Pyrrhus, et ensuite Annibal, qui fu- 
rent enfin forcés de l'abandonner à la vengeance 
des Romains. 

On se rappelle , dans l'histoire de cette répu- 
blique célèbre, l'événement de la prise de Tarente 
par Fabius Maximus, qui la réduisit en colonie 
romaine, après en avoir enlevé trente mille ci- 
toyens, qu'on vendit à l'encan, et qui furent em- 
menés en esclavage. Les richesses de cette ville, 
jusqu'alors une des plus commerçantes de l'uni- 
vers, étaient immenses; on ne peut dire la quan- 



mi " 



46 VOYAGE PITTORESQUE 

tité d'or et d'argent monnoyé , ou mis en œuvre , 
qui fut livrée aux questeurs des Romains pour le 
trésor public. Suivant Tite Live , elle s'éleva 
à 87,000 livres pesant d'or, sans compter les vases 
et les bijoux précieux. 

Quant aux statues, aux tableaux dont cette su- 
perbe ville était décorée, nous voyons dans l'his- 
toire que l'austère Fabius affecta de mépriser ces 
ornemens inutiles , fruit du luxe des Tarentins; 
et sur ce qu'on lui demandait ce qu'il voulait 
faire de tous ces chefs-d'œuvre de l'art, il ré- 
pondit qu'il fallait laisser à Tarente ses dieux ir- 
rités, faisant allusion , dit l'historien, à ce qu'un 
grand nombre de ces dieux étaient représentés 
dans l'action de combattre, suo quisque habita, 
in modum pugnantium formati, (Tite Live, 

L. XXVll. ) « 

Pour en revenir à la moderne Tarente et à 
cette montagne de coquillages dont nous parlions , 
on nous conduisit, pour y arriver, parmi che- 
min qu'on appelle Y ancienne rue des Orfèvres, à 
cause de la quantité de petits paillons d'or qu'on 
trouve journellement sur la terre, lorsque de 
grandes pluies l'ont un peu délayée. On nous of- 
frit d'acheter des boucles d'oreilles d'or antiques 
qui y avaient été trouvées : l'une représentait un 
Ganimède enlevé par un aigle; l'autre, un petit 

' Cet événement se passa Tan 543 de la fondation de Rome, 
et deux cent neuf ans avant l'ère chrétienne. 







1 



* 



DU ROYAUME DE NAPLES. 47 

vase d'une jolie forme. Il y avait aussi on frag- 
ment de chaîne, et quelques petits ornemens très 
précieusement travaillés et d'un or très pur. Nous 
préférâmes une médaille d'or de Tarente, re- 
présentant une tête de femme, et au revers, le 
symbole de cette ville, qui est un homme a che- 
val sur un poisson \ On trouve journellement, 
dans les environs de la ville, différens petits 
fragmens d'antiquité assez curieux; ce sont les 
seuls restes qui existent de l'ancienne Tarente. 

Nous vîmes , da/is le même endroit, un tom- 
beau qu'on venait d'ouvrir; il était composé 
d'une cuvette d'une seule pierre, longue de sept 
pieds sur trois de largeur et trois de hauteur, re- 
couvert d'une autre pierre; le tout taillé, mais 
sans inscription et sans le plus petit ornement. 
Il n'y avait point de vases dans celui-ci; mais on 
peut voir à Tarente, mieux que partout ailleurs, 
quel prodigieux usage on faisait alors de cette an- 
cienne poterie qu'on appelle étrusque; car le 
terrain est absolument mêlé de ces débris : nous 
y trouvâmes nous-mêmes des lacrymatoires, de 
petites lampes et des fragmens sans nombre de ces 
vases antiques de toutes les formes, qu'on dé- 
couvre non seulement à la surface delà terre, 
mais en creusant jusqu'à vingt pieds de pro- 
fondeur. 

' Voir la planche de médailles , u** 291. 



*"l 






46 VOYAGE PITTORESQUE 

En suivant les bords del Mare Piccolo, nous 
arrivâmes à Tendroit où cet espace de mer est 
resserré par deux petits promontoires. Il y avait 
dans ce lieu un pont appelé Ponto di Penne, par 
lequel on communiquait à un faubourg bâti sur 
l'autre rive, et qui régnait jusqu'au Galesus, fleuve 
si fameux, si chanté, et qui n'est cependant qu'un 
petit ruisseau dont on voit couler doucement les 
eaux à travers les roseaux; il est vrai qu'elles ne 
servent plus a laver la laine si recherchée des 
brebis blanches dont parle Horace. 

Dulce peUitis ovibus Galœsi 
Fulmen , etc. ' 

( Ode VI , L. II. ) 

On ne teint plus de laine à Tarente; mais on 
y travaille avec beaucoup d'adresse la soie de la 
pinne marine, dont nous allâmes voir les manu- 
factures. Les pécheurs prennent ce coquillage 
dans la grande mer. On sait que de chacun de 
ces espèces de bivalves, du genre des moules, il 

• Ces moutons de Tarente étaient si estimés pour la beauté 
de leur laine , elle était si fine et si précieuse , que , pour la 
conserver , on couvrait , on entourait avec des peaux toutes 
les brebis ; c'est ce que veut dire ce pellitis ovibus. Cette cou- 
tume est expliquée ainsi dans un des Livres de Varron , sur 
l'agriculture : Pleraque similiter faciendum in ovibus pellitis , 
quœ propter lanœ bonitatem , ut surit Tarentinœ et Atticœ , 
pellibus integuntur, ne lana inquinetur, quominus vel infici 
recte possit , vel lavari , acputari. 



I 



DU ROYAUME DE NAPLES. 49 

sort une petite houpette d'une soie fauve et lui- 
sante; ces pécheurs vendent la livre de cette soie 
dix-huit carlins, toute verte. Elle est réduite à 
trois onces lorsqu'elle est lavée, peignée et car- 
dée, ce qui rend toutes les productions de cette 
matière d'une cherté qui l'empêchera d'être ja- 
mais autre chose qu'un objet de curiosité. On en 
fait des bas et des camisoles. Mais, dans le pays, 
il n'y a que les gens les plus opulens qui puissent 
acquérir cette marchandise. 

Le plus gros commerce de Tarente est en huile, 
en^ grains et en coton, qui y est très beau, et 
qu'on y file parfaitement. L'intérieur de la ville 
n'est point agréable, parce que les rues en sont 
étroites et embarrassées; mais comme la ville a 
fort peu de largeur, la plupart des maisons don- 
nent sur les quais , et jouissent de tous côtés de 
la vue la plus délicieuse. Le port, qui a été né- 
gligé depuis des siècles, s'est rempli et comblé 
en grande partie. L'eau qu'on boit à Tarente y 
est apportée par un aqueduc très long; on croit 
que c'est un ouvrage des Sarrasins; au reste, sa 
forme, ses sinuosités sur des rochers escarpés 
qu'on lui fait remonter, prouvent la hauteur et 
l'abondance de la source. 

Ayant à peu près vu et examiné tout ce que 
nous pouvions rencontrer d'intéressant à Ta- 
rente, nous résolûmes de continuer notre route; 
mais l'embarras de trouver des chevaux pensi 
m. , 

4 






5o VOYAGE PITTORESQUE 

nous retenir; ou nous effrayait tant d'ailleurs sur 
les dangers des bandits de Calabre , que , malgré 
notre répugnance pour la mer, nous nous assu- 
râmes d'une barque qui devait nous mener à 
quelque distance de Tarente. A peine l'eûmes- 
nous arrêtée , que le vent de Sirocco nous consigna 
dans le port, ce qui nous obligea à remettre notre 
départ, et à retourner dans le Mare Piccolo, 
qu'on ne se lasse jamais de voir et de parcourir. 
Il y a près de l'embouchure du Galesus deux 
sources qu'on nous avait dit être deux fontaines 
d'eau douce, et qui étaient salées comme le 
reste de la mer. Nous allâmes de là à la pointe 
de Ponte di Penne, pour y chercher, mais vai- 
nement, quelques vestiges d'un pont que citent 
les auteurs anciens, et qui , suivant toutes les ap- 
parences, n'a jamais existé , cette petite mer étant 
dans cet endroit d'une profondeur impraticable 
pour toute sorte de construction. 

Nous revînmes à pied le long de la rive où 
était située l'ancienne Tarente. Nous n'avions 
pas assez d'yeux ni de mains pour chercher dans 
le sable, et y observer, entre autres choses, une 
variété innombrable de coquillages qui sont tous 
meilleurs les uns que les autres : les terres elles- 
mêmes , qui , ainsi que le rivage de la mer, ne 
sont, pour ainsi dire, composées que de débris 
entassés depuis deux mille ans, laissent toujours 
l'espoir de faire quelque découverte, et forment 



DU ROYAUME DE NAPLES. 5i 

de tout ce canton une promenade infiniment 

curieuse, et intéressante a examiner pour les 

voyageurs, surtout quand ils ne craignent point 

j d'être mordus par la tarentule, dont on ne 

I manque pas de faire mille histoires dans le 

V pays. * 

Auprès d'une chapelle dite de Sainte-Lucie, 
j nous trouvâmes quelques débris gigantesques 

j d'un ancien temple d'ordre dorique , les trigly- 

' Cette Jaide et grosse araignée , cet insecte pour lequel on 
a presque généralement une aversion naturelle , existe non 
seulement à Tarente, mais encore- dans toutes les plaines de 
la Pôuille , dans toute l'Ilalie méridionale , et même en 
Espagne. 

La tarentule , que Bomard distingue sous le nom d'arai- 
gnée enragea, ressemble, par la forme et la figure , à nos 
j araignées domestiques ; mais elle est beaucoup plus forte , 

plus robuste dans toutes ses parties. Elle a les jambes , le 
ventre tachetés de noir et de blanc, le dos noir, les yeux 
dorés et élincelans comme ceux des chais quand on les voit 
dans l'obscurité. 

Il est p6ssil)le que , dans les grandes chaleurs, sa morsure 
soit plus venimeuse que dans d'autres temps ; mais , quant à 
; ces étranges effets , à ce goût pour la musique et la danse 

qu'on suppose à ceux qui en ont été mordus, à tous ces phé- 
nomènes dont plusieurs voyageurs se sont plu à embellir leurs 
relations, on ne peut douter que le préjugé, l'ignorance, et 
surtout l'imagination exaltée des Italiens , n'aient donné nais- 
sance aux contes ridicules , aux extravagances qu'on a faites 
et écrites à ce sujet , et sur lesquelles cependant de graves , 
de savans personnages, comme le docteur Mead et quel- 
ques autres, se sont épuisés en longues et vaines disserta- 
tions. 



1 




5a VOYAGE PITTORESQUE 

phes de son entablemenl, el quelques morceaux 
de colonnes cannelées à la manière antique. Ces 
débris sont en tuf assez fin , travaillés très pu- 
rement, et recouverts en stuc, comme nous les 
avions vus à Pompéi. Mais nos observations nous 
ont fait reconnaître depuis à Métaponte et dans 
les autres temples des Grecs, que les Romains te- 
Daient d'eux cette manière de construire , ni le 
temps ni Thumidité n'avaient altéré cet enduit. 
11 nous parut que ce qui avait résisté le plus , 
était cette quantité de poteries anciennes dont 
nous avons déjà parlé , et qui y était fort com- 
mune. Nous regrettions à chaque moment les 
vases grecs, dont nous rencontrions des débris. 
Nous trouvâmes aussi plusieurs petites figures 
en terre, et une, entre autres, qui avait un 
émail et une couverte dans le goût de nos por- 
celaines modernes. 

lia tramontana, ce vent du nord si nécessaire 
pour notre route , nous rappela enfin au port de 
Tarente, d'où nous partîmes au soleil couchant; 
il faisait nuit quand nous passâmes h l'embou- 
chure du Taras, qui peut avoir donné le nom à 
cette ancienne ville, quoiqu'elle en soit à quatre 
milles de distance. La nuit fut superbe, il n'y 
avait de vent que ce qu'il en fallait pour nous 
faire cheminer doucement; le lendemain, à la 
pointe du jour, nous nous trouvâmes vis-à-vis 
Torre di Mare , située dans les environs, ou peut- 






4 



DU ROYAUME DE NAPLES. 53 

être dans le lieu même où était l'antique Méta- 
ponte. 

Torre di Mare est un vieux château à un mille 
de la mer ^ auquel sont jointes plusieurs fermes 
bâties des ruines de l'ancienne ville. Nous y 
trouvâmes quelques inscriptions, mais qui nous 
parurent impossibles à déchiffrer , et nous allâ- 
mes à deux milles de là, chercher les ruines d'un 
temple célèbre , car enfin nous en trouvâmes un, 
bien abandonné, bien isolé, mais encore assez 
entier pour son extrême antiquité. Il y a lieu de 
croire que ce temple devait être placé hors de la 
ville, sur une éminence, car nous l'aperçûmes 
de fort loin, dans une vaste plaine absolument 
découverte et à deux milles du bord de la 
mer. 

Il parait quecetemple,d'ordredoriqtre antique, Ruines du 
a été absolument construit dans le goût des tem- Mé^^ome 
pies de Pestum , c'est-à-dire que les colonnes sont 
également sans bases, les chapiteaux entièrement 
pareils , ainsi que les cannelures. Quant aux ma- 
tériaux, à la nature de la pierre employée à la 
construction de ce temple, il est aisé de voir, 
malgré son extrême dégradation, que c'est une 
espèce de tuf. Cette pierre avait été sans doute 
apportée par mer à Métaponte, car on n'en voit 
point de pareille, ni dans son territoire, ni dans 
les montagnes des environs, qui sont toutes de 
terre ou de cailloux de la nature du quartz. 



11° 33/,. 



I 

i 



54 



VOYAGE PITTORESQUE 



Les anciens pre'fëraient ce tuf, ou concrétion 
marine, a toute autre pierre pour sa légèreté , et 
par la possibilité d'en transporter de grosses 
niasses , qui convenaient à leurs constructions ; 
elles étaient recherchées à cause du peu de con- 
naissance qu'ils avaient alors de ce que les archi- 
tectes nomment V appareil , partie de Fart qui a 
été bien perfectionnée dans les temps modernes, 
et surtout de nos jours. 

Il reste encore de ce temple, quinze colonnes, 
dix d'un côté et cinq de l'autre, unies par une 
architrave : elles portent chacune sur une grosse 
pierre qui ressemble à une base ou dé carré ; 
mais on peut croire que celte base ne paraît en 
être une que parce qu'on a enlevé les pierres qui 
étaient entre les socles des colonnes, et qui fai- 
saient une- assise générale ou espèce de stylobate 
sur lequel portait l'édifice. Les gradins, qui entou- 
raient sans doute ce temple, n'existent plus. 

Chaque colonne, cannelée et composée de sept 
assises, j compris le chapiteau, a seize pieds un 
pouce de hauteur, et trois pieds cinq pouces et 
demi de diamètre à sa base. Du milieu d'une co- 
lonne à l'autre, nous trouvâmes la distance de 
huit pieds un pouce; et la largeur intérieure du 
temple, en prenant du dedans des deux rangs 
de colonnes , était de quarante-deux pieds. 

Le temple n'est point entier, et l'aire même 
ou le socle sur lequel l'édifice était élevé, est en 









V 



DU ROYAUME DE NAPLES. 55 

grande partie détruit ; mais à en juger par ce qui 
en existe encore, et en lui donnant la même 
forme et le même nombre de colonnes que les 
temples Périptères hexasiyles des Grecs avaient 
presque tous, dimensions parfaitement confor- 
mes à ce qui reste de celui-ci, il devait avoir 
cent quinze pieds de long sur cinquante de 
large- 
Après avoir mesuré les restes de ce monu- 
ment vénérable, nous voulûmes en avoir plu- 
sieurs vues sous différens aspects; un de nos des- 
sinateurs imagina de représenter dans son esquisse 
une société entière de voyageurs et d'amateurs 
d'antiquités établis, au milieu du temple , sous une 
tente dressée à la hâte. C'est le moment de la 
halte et l'instant où l'on failles apprêts du repas, 
tandis que les architectes , les dessinateurs , pren- 
nent des mesures , et travaillent chacun de leur 
côté. Le mouvement, l'action et l'esprit répandus 
dans ces différens groupes de figures, nous ont 
paru ajouter quelque intérêt à cette vue, qui est 
d'ailleurs parfaitement exacte. 

Cette seconde vue, sans être de la même ri- vae latérale 
chesse, sans avoir le même intérêt que la pre- 
mière, a le mérite de rendre la solitude et l'a- 
bandon du pays où est situé ce monument, en- 
tièrement isolé, et oublié dans une plaine sèche, 
aride , où on ne rencontre que des buffles et 
quelques pâtres qui y conduisent leurs bestiaux. 



(la même 
temple, 
n® 335. 




I 



m 



56 VOYAGE PITTORESQUE 

On prétend que ce temple fut bâti en Thonneur 
de Junon par Pythagore, qui, préchant le mé- 
pris des richesses, persuada aux femmes de Mé- 
taponte de fondre leurs bijoux pour élever cet 
édifice, ce qui pourrait prouver que Pythagore 
était orateur aussi adroit et aussi éloquent que 
grand philosophe. Onsaitque Pythagore, natif de 
Crotone, ou, selon quelques autres écrivains, de 
Samos, préféra le séjour de Métapon te à celui de 
sa patrie, qu'il y tenait une école célèbre, et 
qu'il y mourut, d'une manière tragique, après y 
avoir passé une grande partie de sa vie. Ce fut 
aussi, si on en croit les historiens, la patrie du 
vieux Nestor et d'Epeus, à qui on attribue l'in- 
vention du fameux cheval de bois, si funeste aux 
Troyens ; ce qui recule bien loin l'origine de cette 
ville. 

Après que nous eûmes joui de la vue de cette 
belle et respectable ruine, on nous parla d'une 
chapelle qu'on nous dit avoir été bâtie des dé- 
bris d'un autre temple. Quoique nous fussions 
accoutumés à nous défier de pareilles indications, 
nous ne pûmes résister à la curiosité de nous en 
assurer; la crainte d'avoir une négligence à nous 
reprocher, nous obligea d'entreprendre le voyage 
par une chaleur terrible et à neuf heures du ma- 
tin. Ce que nous avions prévu arriva, nous ne 
trouvâmes, pour terme de notre course, qu'une 
malheureuse masure et la plus maussade de toutes 



3 



DU ROYAUME DE NAPLES. 57 

les constructions. 11 est vrai que les matériaux 
avaient pu être enlevés du temple de Métaponte, 
ainsi qu'on les a fait servir à toutes les fabriques 
des environs. 

Après une marche assez fatigante, nous arri- 
vâmes à Bernaldo , bourg qui peut être composé 
de trois mille âmes, et tout bâti en mattoni. En 
passant, nous avions vu, devant une porte, un 
tronçon de colonne dont les cannelures avaient 
sept pouces de diamètre; ce qui indiquait les 
restes de quelque édifice d'une grande propor- 
tion. Nous savions, de plus, qu'on y trouvait 
des vases et des médailles : cela excitait notre eu- 
riosité, mais en vain, car nous ne tardâmes point 
a apprendre que, quoiqu'il n'y eût pas dans ce 
bourg une seule pierre, une seule brique qui n'eût 
été enlevée de Métaponte, tous ces débris avaient 
changé de forme, au point qu'on ne pouvait 
les reconnaître. 

Un habitant de Bernaldo nous rendit le service 
de nous faire avoir des chevaux pour retourner, 
pendant la nuit, a Torre di Mare. Nous y arri- 
vâmes mouillés et transis d'une rosée glacée, 
après avoir été brûlés du soleil pendant le jour : 
inconvénient très fâcheux, mais qui arrive sou- 
vent en parcourant l'Italie. 

Une chose assez singulière, que nous rencon- 
trâmes sur cette route, et qui apporta un peu de 
diversion à nos chagrins, fut une quantité innom- 



Bourg de 

Bernaldo, 

n° 336. 



^ >4 






\P 



58 VOYAGE PITTORESQUE 

brable de mouches luisantes, qui, en volant et se 
croisant rapidement, formaient autour de nous 
une atmosphère de lumière, et paraissaient pen- 
dant la nuit, où Ton ne saurait juger des distances, 
comme autant de lames de feu qui se combat- 
taient. On les rencontre par colonnes, ainsi que, 
pendant le jour, nous avions trouvé une immense 
quantité de sauterelles. Ces dernières sont un 
fléau redoutable partout où elles passent. Il ar- 
rive quelquefois qu'elles ravissent la récolte d'un 
canton et d'un pays entier. Il semble que la des- 
truction la plus entière de ces insectes pourrait 
être proposée aux sociétés économiques, et méri- 
terait d'y remporter des prix , beaucoup plus que 
tant de savantes dissertations très profondément 
inutiles. 

Le lendemain matin nous sortîmes de la Torre, 
et à un mille entre le temple et la mer, nous 
trouvâmes les vestiges de la ville même de Méta- 
pontum; elle devait être immense, et quoique 
tout ce pays fût couvert de blés de plus de cinq 
pieds de hauteur, nous pûmes distinguer très 
bien la naissance des maisons , et la direction des 
rues qui les séparaient. 

Nous trouvâmes encore les débris d'un temple 
qui nous parut du même genre que celui dont 
nous avions pris des vues, et, autant que nous en 
pûmes juger, de la même grandeur Les fûts des 
colonnes , les cannelures , un chapiteau , nous 



DU ROYAUME DE NAPLES. ' 5^ 
donnaient des proportions semblables; mais il 
nous fut impossible d'en voir le plan, à cause 
de la hauteur des blés, et parce qu'on n'y a laissé 
en place que des pierres colossales pour la gran- 
deur, et dont le poids énorme a effrayé ceux qui 
auraient voulu les enlever. Ce monument, dis- 
posé ainsi que l'autre, du levant au couchant, 
paraissait avoir eu également la forme d'un carré 
long entouré de colonnes, ainsi que le sont tous 
les temples grecs. 

Il y avait, près de là, une éminence formée de 
débris de mattoni et de poteries grecques ; nous y 
trouvâmes aussi des fragmens de statues qui nous 
parurent d'un bon style. Nous descendîmes en- 
suite du côté de la mer, près d'un marais, où 
était l'ancien port de Métaponte, qui, suivant 
les apparences , devait avoir été séparé de la ville; 
on dit qu'une voie semblable à la voie Appienne 
y arrivait de Brindes. En traversant la ville, on 
aperçoit encore les restes de ce pavé antique; 
mais alors il était tout couvert de sable jeté par 
le vent. 

Le port de Métaponte, autant qu'il est possible Ancien pou 
de le distinguer, décrivait un grand ovale dans le- Métaponte, 
quel la mer entrait par un large canal de deux 
cent cinquante toises. On en retrouve encore la 
forme, mais elle est absolument remplie de sable. 
Le port même serait à sec si la mer, dans des 
orages , n'y jetait et n'y renouvelait l'eau de 



n"337. 



t 



Torre di 
Policoro. 






60 • VOYAGE PITTORESQUE 

temps à autre. On dit qu'en été, dans les séche- 
resses, on découvre encore quelques construc- 
tions antiques, et même les anneaux où s'at- 
tachaient les bâtimens. Mais lorsque nous y 
arrivâmes , Feau de la mer en avait fait un lac 
ou un marais; il était couvert d'une si grande 
quantité de bécassines et d'autres oiseaux de ri- 
vière, qu'en un quart d'heure nous pûmes faire 
nos provisions de gibier pour plusieurs jours. 

Ce port n'a jamais été célèbre, mais il devenait 
intéressant pour nous à cause de la ville de Mé- 
taponte, à laquelle il appartenait^ et qui était, 
sans contredit, une des plus grandes et des plus 
célèbres de la Grande -Grèce; alternativement 
amie et ennemie de Tarente, elle finit par suivre 
son sort au temps d'Annibal, qui, en l'abandon- 
nant, força les habitans de le suivre dans sa re- 
traite. On ignore , au reste , en quel temps 
Métaponte fut détruite, et si elle l'était lorsque 
Fabius fit la conquête de Tarente; enfin elle n'a 
point été rétablie, malgré la beauté de sa situation, 
semblable, à quelques égards, à celle de Capoue, 
mais bien supérieure, attendu qu'elle estbeaucoup 
plus près de la mer. 

Nous quittâmes les restes de Métaponte à neuf 
heures du matin, obligés de nous embarquer par 
un mauvais vent ; nous arrivâmes néanmoins à 
six heures à la Torre di Policoro. Ayant fait 
halte au bord delà mer, nous nous acheminâmes 



DU ROYAUME DE NAPLES. 61 

vers le château , qui appartenait autrefois aux 
Jésuites, avec une ferme de cinquante mille livres 
de rente. Ce n'est pas ce qu'on leur reproche, 
mais bien d'avoir fait fouiller furtivement dans 
tout le territoire où était l'antique Héraclée : 
ces Jésuites, dit-on, voulant cacher la source de 
leurs découvertes, ont fait enlever et dénaturer 
tout ce qu'il y avait de précieux dans les fouilles 
qu'ils faisaient faire depuis long-temps dans ce 
lieu , de sorte que ce qu'ils ont pu découvrir ainsi 
en secret n'a été d'aucune utilité ni pour l'his- 
toire ni pour les arts, ef n'a pu procurer aucune 
lumière sur la situation précise de cette ancienne 
ville. 

Héraclée est effectivement la plus détruite de 
toutes les villes célèbres de l'antiquité, et une de 
celles dont il reste le moins de traces : tout ce 
qu'on peut distinguer est le lieu de son emplace- 
ment, ce qu'on croit reconnaître a l'élévation de 
son enceinte et à une petite vallée circulaire qui 
semble lui avoir servi de fossé. C'est de ce côté 
qu'on a trouvé une quantité considérable de tom- 
beaux que tout caractérise de la plus grande anti- 
quité. On y voit encore beaucoup de fragmens de 
vases grecs d'une extrême finesse. Le terrain qu'oc- 
cupait la ville était plan, et présente une forme 
allongée; mais cet emplacement étant semé de 
blés, déjà fort grands lorsque nous y arrivâmes, 
il aurait été bien difficile d'en déterminer abso- 



fy.'i 



.« 



'-Il 







Cbàteaa de 

Torre dl Po- 

licoro , 

n« 338. 




m. 



I 









Is* 



62 VOYAGE PITTORESQUE 

lument l'étendue. Tout cet espace est couvert de 
débris de marbre, de revêtissemens brisés et de 
petites pierres de mosaïque, surtout dans un en- 
droit qui a été le plus fouillé par les Jésuites, et 
qu'on dit avoir fait partie d'un temple magni- 
fique. On y avait trouvé, peu avant notre arri- 
vée, une tête en marbre qu'on nous fit voir : elle 
était très fruste et infiniment dégradée; mais elle 
peut être au moins une preuve certaine que les 
arts y avaient été autrefois cultivés. 

La place où est à présent le château de Poli- 
coro est sur la partie la plus élevée de tout ce 
pays. Elle dominait sur une plaine immense, qui 
va jusqu'à la mer, ce qui fait le fond du tableau 
de ce côté ; l'autre est une profonde vallée où on 
découvre l'Apennin dans sa plus grande beauté. 
On en voit descendre deux fleuves, l'Acris et le 
Syris, qui, de droite et de gauche, bordaient 
l'enceinte de cette ancienne et célèbre ville, la 

patrie de Zeuxis. 

Nous ne trouvâmes pas d'abord le gouverneur 
de Policoro , il était à la chasse ; nous avions par- 
couru tous les environs lorsqu'il arriva sur une 
espèce de char, traîné par deux buffles mon- 
strueux. Jamais homme plus franc, plus loyal, 
ne s'était offert à nos yeux ; il nous reçut parfai- 
tement, nous dit que sa maison était la nôtre, et 
le prpuva, car tout ce qu'elle contenait fut a notre 
service; il n'avait point de lits à donner, mais il 



m 



DU ROYAUME DE NAPLES. 63 

dégarnit le sien, et d'un bon en fit faire trois mau- 
vais qu'il nous offrit du meilleur cœur; il nous 
donna aussi un assez mauvais souper , mais de 
si bonne grâce que nous le trouvâmes excellent; 
nous eûmes pourtant de fort bon vin et de la 
glace surtout, ce qui nous parut un genre de luxe 
d'un grand prix sur les ruines d'Héraclée. A notre 
réveil, nous trouvâmes le chocolat tout prêt et 
les ordres donnés pour notre départ. 

Nous quittâmes notre bon et loyal gouverneur 
. pour aller à Anglone, chercher encore les ruines 
d'une autre ville, l'antique Pandosia, sur une 
montagne à neuf milles dans les terres; mais nous 
ne fûmes point heureux dans nos recherches. 
Une seule église, avec une mauvaise masure qui 
avait plutôt l'air d'un pauvre presbytère que 
d'un évêché, fut tout ce que nous trouvâmes 
dans ce lieu, où était encore située une des prin- 
cipales cités de l'ancienne Grande-Grèce. Quel- 
ques vieilles murailles qui pouvaient être celles 
d'un mauvais château , et rien de ce qui peut 
seulement indiquer l'emplacement d'une ville. 

On ne peut douter cependant, d'après les his- 
toriens de l'antiquité, et Plutarque entre autres, 
que ce ne fût dans cet endroit même qu'était si- 
tuée autrefois une des villes de ce nom; car, 
comme nous le verrons, il y avait une autre 
Pandosia dans leBrutium et près du fleuve Laùs. 
Cette Pandosia , que nous cherchions en vain , 








ft. 




64 VOYAGE PITTORESQUE 

était sûrement dans la Lucanie, où nous étions , 
près du Syris, et à peu de distance d'Héraclée: 
on voit même dans Tiiistoire que la hauteur sur 
laquelle elle était bâtie commandait une plaine, 
qui devint célèbre par la première bataille que 
Pyrrhus livra aux Romains, et dans laquelle il 
fut gbligé de fuir et d'abandonner ses enseignes 
au consul Lœvinus. ' 

L'historien Florus parle encore du même évé- 
nement \ Mais, comme le remarque fort bien 
Mazocchi , rien ne devient plus embarrassant que 
d'accorder ces anciens auteurs , à cause des noms 

« Postquam nuntiatum est Lcevinum Romanorum consulem 
ingenii cum exercitu in ipsum vadere , simulque evastare Lu- 
caniam , cum intérim nondum socii ad eum convenissent ; rem 
indignissimam ratus , si hostes proprius accedentes patiens cir- 
cumspectaret , signa movit , prœmisitque ad Romanos caducea- 
iorem, placeret ne antequam congrederentur, ut se judice , et 
disceptatore Grœci Italienses satisfacerent ; ac respondente 
Lœvino, Romanos Pyrrhum nec arbitrum deligere, nec hos- 
tem reformidare , progressas , castra campo medio inter Urbkm 
Pandosiam interque Heraclkam metatur. Mox audito , in pro- 
pinquo adesse Romanos , jamque trans Sirim amnem , castra 
ponere , adequitavit amni speculaturus ; eorumque ordinem , 
custodias , ornalum , figuramque castrorum contemplatus , ob- 
stupuit. (Plut. , in Pyrrho , p. ogî.) 

* Itaque apud Heracîeam , et Campaniœ Jluvium Lirim Lœ- 
vino consule, prima pugna : quœ tam atrox fuit , ut Frentanœ 
turmœ prcefectus obsidius , invectus in regem, turbaverit, coe- 
geritque projectis insignibus prœlio excedere. ( Flor. , Lib. I, 
cap. i8.) 



DU ROYAUME DE NAPLES. 65 

de villes et de rivières qu'ils confondent souvent, 
ainsi qu'on le voit dans ce passage de Florus, 
où il est dit que ce combat fut donné près d'Hé- 
raclée et du fleuve Lins dans la Campanie, 
confondant le Syris avec le Liris, et la Lucanie 
avec la Campanie; erreur d'autant plus cer- 
taine qu'il n'y avait point d'Héraclée dans la 
Campanie, et que d'ailleurs le passage de Plu- 
tarque est formel. 

Rien n'est sans doute plus difficile que de 
déterminer l'origine pX la situation précise de 
toutes ces villes d'une antiquité si reculée. Ma- 
zocchi s'est épuisé en recherches sur l'ancienne 
Héraclée entre autres, et a écrit uniquement à 
ce sujet un volume de la plus grande érudition. 
Ce qu'il en résulte de plus certain , c'est qu'Hé- 
raclée était une .des villes les plus anciennes de 
la Grande-Grèce, qu'elle existait même long- 
temps avant l'époque de la guerre de Troie, et 
qu'ayant passé par succession de temps en diffé- 
rentes mains, elle porta aussi divers noms, et 
fut appelée alternativement Sjris ^ Leutarnia, 
Taras , Heraclium, etc. Mais toutes ces recher- 
ches profondes se perdant elles-mêmes dans la 
nuit des temps , et les anciens historiens que Ma- 
zocchi a consultés à ce sujet, n'étant pas eux- 
mêmes trop d'accord, nous n'entreprendrons 
pas de les concilier. 

Il paraît que cette ville de Syris fut rebâtie et 
ni. 5 






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66 VOYAGE PITTORESQUE 

repeuplée par les Tarentins et les Thuriens, et 
qu'à cette époque elle prit le nom à'fféraclée. 
On peut croire aussi que ce fut le temps de sa plus 
grande splendeur, puisque Strabon assure qu'elle 
était alors regardée comme le lieu d'assemblée 
de toutes les villes et colonies grecques en Italie, 
et qu elles sy réunissaient pour délibérer de 
toutes les affaires publiques. 

Cest sans doute à cette époque que cette an- 
cienne colonie fit frapper les médailles qui en 
sont conservées , et sur lesquelles on voit pour 
inscription HPAKAEmN \ Elle fut depuis alliée 
de la république romaine; Cicéron la cite et la 
distingue parmi les villes amies du peuple ro- 
main, pour sa droiture, son équité et sa fidé- 
litg à tenir ses engagemens. Cmtas œqulssimo 
jure acfœdere. Mais depuis on ignore abso- 
lument répoque de la ruine d' Hé raclée , ne 
la trouvant plus citée par aucun historien, et 
il y a tout lieu de croire que, dans le temps 
de la guerre sociale , elle aura été absolument 

détruite. 

Quant à la position même de cette ancienne 
ville , elle ne parait point douteuse , et les histo- 
riens s'accordent à la placer sur la rive droite du 
fleuve Syris , dont elle porta le nom pendant un 
espace de temps , ainsi qu'on en voit plusieurs 

• Voir les planches de médailles, n°» 291 et 1^2. 



raclée. 



DU ROYAUME DE NAPLES. 67 

exemples par d'autres anciennes villes, en Italie, 
en Sicile et en Grèce. 

Strabon est l'auteur qui en indique le plus sû- 
rement la situation , à quelque distance de la mer, 
et à la jonction des deux fleuves Aciris et Syris; 
ce qui est conforme à l'opinion généralement re- 
çue dans le pays, c'est-à-dire entre Anglone et 
Policoro, à deux milles de la mer, et à l'entrée 
d'une plaine spacieuse. ' 

Nous n'eûmes point à regretter la peine que site et empia^ 

^ • . , <, . , cenicat de 

nous avions prise a taire toutes ces recherches sur l'amique Hc 
les lieux mêmes, par la beauté du pays qui s'of- 
frait à nos regards; Anglone est effectivement 
placée sur une butte élevée, et presque à l'angle 
que forment les deux fleuves de l' Aciris et du Sy- 
ris ; de sorte qu'on peut voir en même temps le 
cours de ces deux fleuves, ou plutôt de ces deux 
torrens qui descendent de l'Apennin par deux 
vallées dofat l'ensemble présente un des plus 
beaux sites, et des plus grandioses qu'on ren- 
contre en Italie. L'Apennin, dans cette partie, a 
toutes les grandes formes des Alpes, orné de 
coteaux remplis de détails rians et agréables : 



* Sequitur Herculis civitas pauliim supra mare posita , am- 
nesque duo navigabiles , Aciris necnon S iris, et huic urbs 
ejusdem nominis absidens ; quœ S iris , postquam inde urbs 
Heraclea a Tarentinis traducta fuit , navale Heracleolarum 
evasit. Abest S iris ab Heraclea stadiis XXI F, a Thuriis cir- 
citef' CCCXXX. (Strab. , L. I.) 



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68 VOYAGE PITTORESQUE 

bosquets , ville , château , tout est rassemblé 
dans ce tableau, et s'aperçoit du même coup 
d'œil. 

Nos dessinateurs étaient dans l'enthousiasme 
du pittoresque d'un pays où tout se réunissait 
dans leur imagination, pour leur persuader que 
c'était celui de l'ancienne Héraclée : le nom, le 
souvenir de Zeuxis , les animant encore plus de 
l'amour de leur art, ils esquissèrent deux vues 
de ce beau pays, et dans deux genres diffé- 
rens. 
Vallée on l'on L'un prit pour sujct de son tableau cette même 
Sée était ^- valIéc qu'on dit avoir servi d'enceinte à l'antique 
n°339. Héraclée, et dans laquelle existe encore une fon- 
taine rustique , que les gens du pays ont en vé- 
nération, pour la bonté et l'excellence de son 
eau . Cette petite vallée , plantée d'arbres touffus, 
et d'orangers en pleine terre, forme un bocage 
qui rend au mieux l'idée que l'imagination se fait 
de l'heureuse Arcadie; en y ajoutant quelque 
sujet noble et simple, dans le genre de l'idylle, 
on en ferait un paysage grec , et c'est le cas où 
cette fiction peut être permise. 
Tne des L'autre dessinateur prenant un vol plus élevé 
d'one^vdiée ^^ plus historiquc , sc transporta au temps où 
de la Bas H- Zeuxïs habitait lui-même cette belle contrée. 

cate, 1 ancien- 
ne Lncanie, Après avoir pris pour le fond de sa composition 

tout l'Apennin et ce bassin immense dans lequel 

coulent les eaux de l'Aciris et du Syris, ce qui 



DU ROYAUME DE NAPLES. 69 

forme le plus beau paysage , du plus grand ca- 
ractère , et la carte fidèle du pays, il a représenté 
sur le premier plan , le célèbre peintre de l'anti- 
quité, entouré de ses élèves, auxquels il donne 
les leçons de son art. 



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70 



VOYAGE PITTORESQUE 



CHAPITRE V. 

CALABRE CITÉRIEURE. — ROUTE DE POLICORO JUS- 
Qc'a COHIGLIANO, près du LIEU OU ÉTAIT SITUEE 
l'aMTIQUE SYBARIS, en passant par ROCCA IM- 
PERIALE, CASTEL ROSETTO ET CASAL NUOVO. 



Nous quittâmes avec regret ce beau pays de 
l'antique Héraclée , pays enchanteur par la ri- 
chesse de ses sites; et, après être descendus des 
hauteurs d'où l'on domine sur toute cette belle 
partie de l'Italie, nous entrâmes dans un bois 
déjà célèbre dans l'antiquité, et révéré jadis 
comme une forêt sacrée. On peut dire qu'elle en 
conserve encore tout le caractère : le silence , le 
sombre mystérieux, qui régnent sous d'immenses 
chênes , aussi vieux que le monde , semblaient 
nous rappeler, en la traversant, le sanctuaire 
imposant des druides. 

Cette belle forêt était habitée par une foule 
paisible d'animaux et de gibier de toute espèce; 
des sangliers, des daims, des cerfs, des che- 
vreuils, sans parler des martres et des écureuils, 
dont nous vîmes aussi une très grande quantité 
se promener d'arbre en arbre, sur nos têtes. 



7ï 



DU ROYAUME DE NAPLES. 

Nous arrivâmes enfin jusqu'aux bords du Sy- 
ris, un des plus grands fleuves du royaume de 
Naples, toujours en suivant la forêt, et nous 
passâmes le fleuve à gué avec des buffles qui nous 
attendaient sur le rivage. 

C'est à l'embouchure de ce fleuve qu'existait 
autrefois l'ancienne Syris, une des villes les plus 
considérables de la république des Sybarites. 
Elle fut détruite dans les guerres qu'ils eurent 
avec les Tarentins, et ce fut, à ce qu'on pré- 
tend , avec ses ruines qu'on éleva Héraclée, dont 
le port a conservé depuis le nom A'Héracléo- 
polis. 

Après avoir passé le fleuve, on rencontre un 
lieu appelé aujourd'hui gli Bagni, nom qui lui 
est resté des eaux minérales et des bains qui y 
existaient sans doute autrefois, mais dont l'usage, 
les eaux et la source sont également perdus. De 
ces bains antiques entièrement détruits, il ne 
reste que deux fragmens de murs sans aucune 
forme. On ne peut cependant douter que ce 
pays n'ait été autrefois très habité, car on trouve 
encore journellement des monnaies romaines 
dans tous les environs. A quatre milles de la, 
nous allâmes rejoindre notre bateau, qui était 
venu nous attendre à la rade de la Rocca Impé- 
riale. 

L'origine de la Rocca Impériale vient d'un R^ea^mpe- 
château que Frédéric II fit construire vers le mi- n'^341'. 



Vae de la 



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Castel Roset 
to, 



72 VOYAGE PITTORESQUE 

lieu du treizième siècle, pour défendre le pays 
contre les courses des Barbaresques. Cet abri 
engagea à bâtir sous sa protection ; et, malgré 
l'incommodité du site , il s y est formé une ville 
qui peut contenir trois mille habitans. Elle est 
construite de telle sorte que la rue est toujours 
au niveau des toits des maisons d'une autre rue ; 
ce qui forme une ville aussi extraordinaire en 
dehors qu'incommode en dedans. Notre arrivée 
fît événement dans cette petite Tille; tout le 
monde se mit sous les armes pour nous recevoir 
et assister à notre entrée. Un des habitans auquel 
nous étions recommandés nous conduisit au châ- 
teau, qui était la seule curiosité du pays , mais 
qui ne nous arrêta pas long-temps. 

A quatre milles de la Rocca , nous passâmes 
le fleuve ou rivière du Calandro. Cette rivière 
sépare l'ancienne Lucanie, aujourd'hui la Basi- 
licate, d'avec la Calabre citérieure. Le premier 
endroit que nous trouvâmes fut Porto Venere. 
Il ne faut pas trop se laisser séduire par ce beau 
nom ; car le lieu qui le porte n'est autre chose 
qu'une petite anse où quelques rochers réunis 
forment un abri pour deux ou trois bateaux de 
pécheurs, et une petite fontaine pour les désal- 
térer. 

De Porto Venere , nous vînmes à Castel Ro- 
setto , qui n'est aujourd'hui qu'un vieux château , 
où il n'y a pour toute garde qu'un seul homme. 



DU ROYAUME DE NAPLES. 78 

chargé de recevoir un péage. Ce château , à demi 
ruiné , et construit sur un rocher dont la forme 
nous parut assez pittoresque , fournit à un de 
nos dessinateurs le sujet d'une vue très inté- 
ressante. De vieilles histoires de Barbaresques 
que les gens de l'auberge nous contèrent l'enga- 
gèrent à représenter Castel Rosetto dans le mo- 
ment où des corsaires turcs viennent attaquer la 
garnison. 

Nous marchâmes toujours en suivant la mer 
jusqu'à Trébisasse , petite ville située sur une élé- 
vation , et dominée encore par de plus hautes 
montagnes. Nous quittâmes la mer pour gagner 
dans les terres la ville de Casai Nuovo , à vingt- 
quatre milles de la Rocca. Ce chemin, délicieux 
dans le moment où nous le faisions, c'est-à-dire 
dans la plus belle saison dç l'année, doit être im- 
praticable en hiver et au commencement du 
printemps , par la quantité de torrens qui des- 
cendent de l'Apennin , et inondent sans doute ce 
pays jusqu'à la mer. 

Casai Nuovo est une ville sale , dépeuplée , et 
qui semble dévastée par des trôhiblemens de 
terre. La pauvreté s'y peint sur tous les habitans 
de la manière la plus frappante. On est étonné 
de découvrir de ce séjour de la misère, le plus 
beau pays que la nature puisse offrir. On peut 
dire que c'est Taspect de la terre promise vue du 
désert, une image de l'âge d'or et du paradis 





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74 VOYAGE PITTORESQUE 

terrestre ; des forêts comme des vergers , et des 
vergers comme des forêts. Tout ce que nous ras- 
semblons à grands frais pour parer nos jardins , 
croît naturellement dans les environs de ce lieu 
misérable, et y est d'une beauté surprenante. 

C'est danâ la plaine qu'on découvre depuis 
Casai Nuovo qu'était située la fameuse Sybaris. 
Toute cette vallée en dépendait. Nous y cher- 
chions vainement quelques vestiges antiques; 
nous consultâmes les antiquaires du pays pour 
savoir s'il n'y aurait pas quelques médailles trou- 
vées dans ce canton, avec lesquelles on pût au 
moins en attester l'ancienne existence. Un d'eux 
nous assura que oui , et promit de nous tranquil- 
liser sur nos recherches en nous communiquant 
ce qu'il possédait; et mystérieusement, sur le 
soir, il nous apporta i^ne pièce de cuivre où on 
lisait en beaux caractères Baiocco, petite mon- 
naie du pape, et aussi commune en Italie que le 
sont les liards en France. Nous fumes moins 
étonnés du cas infini que ce curieux faisait d'une 
autre pièce qu'il nous fit voir comme une grande 
rareté, et quî-se trouva être un jeton du temps 

de 1-X)uis XIV. 

Nous partîmes de Casai Nuovo avec le projet 
et le désir le plus vif de découvrir, s'il était pos- 
sible, quelques restes de la malheureuse Sybaris; 
mais nous parcourûmes en vain toute cette cam- 
pagne par un soleil déjà très chaud dans ce pays, 



DU ROYAUME DE NAPLES. 76 

et fûmes trop heureux de rencontrer au milieu 
de ces déserts une ferme ou bufflerie où nous 
allâmes nous reposer. Ne pouvant apercevoir le 
moindre vestige de cette ville célèbre , nous in- 
terrogions nos guides , les gens du pays , le pays 
même; tout fut muet. 

Remontant ensuite jusqu'au lieu appelé Terra 
Nuova , nous nous trouvâmes près d'une petite 
rivière qui conserve véritablement encore le nom 
de Sybaris. Un pont pastoral et rustique, sur le- Pont rustique 

I ^ * * sar le fleuve 

quel nous passâmes, nofus parut former un con- Sybaris, 
traste si frappant avec l'idée qu'on peut se faire " ^ ' 
de ce pays si vanté pour son luxe et sa magnifi- 
cence, que nous voulûmes en rapporter au moins 
un souvenir avec nous. Enfin, après avoir satis- 
fait à un petit péage établi sur ce pont , nous tra- 
versâmes l'espace qui se trouve entre les deux 
fleuves , ce qui nous conduisit jusque sur les 
bords du Crati , à peu de distance et vis-à-vis de 
Corigliano. 

Nous avons vu , en parlant des révolutions et 
de la chute de ces anciennes colonies, comment le 
fameux Milon , à la tête de cent mille Crotoniates, 
avait défait en un seuljourle peuple entier et tous 
les habitans de Sybaris , au nombre de plus de trois 
cent mille hommes, quoiqu'il soit assez difficile de 
croire que deux républiques, à seize lieues l'une 
de l'autre , aient pu , dans un territoire très peu 
étendu, avoir une population aussi nombreuse. 



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fleuve Crati , 

n* 344. 



76 VOYAGE PITTORESQUE 

Mais y sans prendre au pied de la lettre ce récit 
sans doute exagéré par Strabon , Diodore, et par 
tous les anciens historiens, il doit en résulter, 
cependant, que ces fameuses colonies grecques 
étaient très puissantes, et que cette Sybaris, dont 
il ne reste plus aujourd'hui aucun vestige, devait 
être une ville très riche et très peuplée. 

Nous avons vu encore qu'après le désastre et 
la destruction entière de cette malheureuse ville^ 
ensevelie à jamais dans les flots du Crati et du 
Sybaris réunis, le peu qui resta de ses infortunés 
habitans envoya à Lacédémone et a Athènes de- 
mander des secours et d'autres colons pour for- 
mer une nouvelle ville, à laquelle ils donnèrent le 
nom de Thurium ; mais que ces difFérens habitans 
ne pouvant s'accorder ensemble, il s'éleva des 
querelles entre l'ancienne et la nouvelle colonie, 
que les plus forts chassèrent les plus faibles, les 
obligèrent d'aller chercher un azile à Possidonia 
ou Pestum, qu'ils s'y établirent de nouveau, et 
y bâtirent les murailles et les temples qu'on y voit 
encore. 

Après avoir dessiné la vue de ce Crati , si fatal 
aux Sybarites, nous passâmes ce fleuve sur une 
charrette à bœufs, et nos mulets nous suivirent 
à gué. 

En approchant de Corigliano, qui est à six 
milles de là , nous ne tardâmes pas à reconnaître, 
dans la beauté et la prodigieuse abondance de ce 



DU ROYAUME DE NAPLES. 77 

pays, toutes les délices qui avaient autrefois cor- 
rompu Sybaris; et efiectivement le chemin et le 
territoire qu'on traverse pour y arriver offrent tout 
ce que l'imagination peut concevoir de plus riche, 
de plus riant et de plus fertile. 

Corigliano n'est cependant qu'un grand vil- 
lage commandé par un vieux château placé sur le 
haut du rocher; mais sa situation, son sol, et 
l'air embaumé qu'on y respire, ainsi que ses pro- 
ductions, le mettent au-dessus de toutes les des- 
criptions qu'on en peut faire. Chaque pas offre un 
nouveau point de vue toujours plus pittoresque , 
et en même temps plus agréable, où le gracieux 
est mêlé au grand, et où les détails le disputent 
à l'ensemble. On ferait un volume très varié des 
vues seules de Corigliano. 

Nous dessinâmes une première vue de cette Vae générale 
ville, eu y arrivant^ et sur les bords d'un torrent corigHano, 
qui passe au pied même de la montagne au som- *'"^^45- ' 
met de laquelle elle est située et construite en 
amphithéâtre. Jamais ce beau désordre de la na- 
ture qu'on cherche tant à imiter dans nos jardins 
à l'anglaise ne s'est montré avec plus de charmes 
que dans ce lieu délicieux. Partout des vergers 
agrestes arrosés par des ruisseaux errant à leur 
gré, y font croître les orangers à la hauteur des 
chênes. C'est au travers de ce feuilJis épais de ci- 
tronniers, de grenadiers et de figuiers, qu'on 
aperçoit, à la dérobée, tous les points de vue de 



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78 VOYAGE PHTORESQUE 

la ville , qui se composent soit avec le vaste 
fond de la mer, soit avec les formes larges et im- 
posantes de r Apennin glacé. Ce jardin des Hes- 
perides est aussi agréable qu'utile, et aussi abon- 
dant que pittoresque ; on y récolte tous les grains 
que la terre peut produire, un vin exquis, et le 
meilleur qu'il y ait en Italie; les pâturages y 
sont gras et fertiles, la pèche abondante, et tous 
les fruits plus délicieux, plus parfaits qu'en au- 
cun lieu du monde. 

Il était impossible qu'un pays de délices comme 
celui de Corigliano, et aussi riche surtout en sites 
et en points de vue , plus piquans les uns que 
les autres, n'eût pas un.' charme particulier pour 
nous; aussi, malgré le désir que nous avions de 
ne pas perdre un jour pour gagner la Sicile avant 
les grandes chaleurs, nous formâmes tous en 
même temps le projet d'y séjourner, et l'affa- 
bilité de l'agent du prince de San-Mauro, au- 
quel nous étions adressés, acheva de nous y dé- 
terminer. 

Nous étions surtout étonnés de voir que cette 
Calabre, dont on" nous avait fait tant de peur, 
était le lieu où pendant tout notre voyage, nous 
avions vu exercer l'hospitalité avec le plus de fran- 
chise et de cordialité. On peut dire, et sans exa- 
gération, de ses heureux et paisibles habitans, 
que, dès qu'on entre dans leurs maisons, elles 
deviennent les vôtres; ils n'ont plus rien à eux, 



DU ROYAUME DE NAPLES. 79 

et sans faste ils vont au-devant de tout ce qui 
peut vous plaire, de tout ce que vous pouvez 
désirer. 

Notre chagrin seulement était de n'avoir pu 
trouver le lieu même où on imagine qu'avait pu 
être cette Sybaris tant vantée, et qui était perdue 
pour nous dans la plaine, ainsi que Thurium. 
Notre hôte, à qui nous fimes part de nos regrets, 
nous offrit de nous y conduire dès le lendemain 
pour faire de nouvelles recherches. 

La veille de cette excursion , nous employâmes 
le temps qui nous restait à parcourir et dessiner 
Corigliano sous tous les aspects possibles. Après 
avoir pris d'abord l'ensemble de cette petite Vae de Cari- 
ville, nous voulûmes en avoir une vue telle dl'mmerdie^ 
qu'elle se présente vers le milieu du chemin ^* "°3^g^^''^' 
même qui y conduit, et à la moitié de la mon- 
tagne; laissant sur la gauche un petit couvent 
de Capucins, nous avions, à droite, l'aspect 
d'une partie de la ville et de quelques con- 
structions rustiques, semées çà et là sur des ro- 
chers qu'elles terminent de la manière la plus 
pittore^ue. 

En sortant de ce chemin creux, espèce de 
ravin et de fondrière sauvage qui entoure Cori- 
gliano du côté de l'entrée, on est vraiment 
étonné du tableau ravissant qui se déroule à la 
vue. L'opposition que produit la beauté de ce 
pays enchanteur, au débouché de cette gorge et 



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80 VOYAGE PITTORESQUE 

de cette suite de montagnes qui se perdent dans 
Fespace, est, sans contredit, un des plus beaux 
aspects dont on puisse jouir dans aucun pays du 
monde. 
vae prise snr Nous cu fùmcs tous si frappës , quc notre 
de CorigUa" paysagiste fut aussitôt chargé de dessiner le site 
ar'kpiafne «^ême d'oii on jouit de cette vue admirable, et 
deSytaris, j[qjj|_ jgg premiers plans, disposes par la nature 
en gradins, et comme pour servir d'encadrement 
au tableau, ne peuvent être mieux comparés 
qu'au verger ou au jardin d'Eden. On ne peut se 
faire une idée de la multitude et de l'excellence 
des fruits de toute espèce qui croissent naturel- 
lement dans ce pays, et sans le moindre soin de 
la part de ses habitans. i» 

Vers la fin du jour, nous nous promenâmes 
sous les orangers et les citronniers, nous man- 
geâmes de vingt sortes de fruits , des oranges dé- 
licieuses, des citrons doux comme une légère 
limonade, et surtout des limons d'une espèce et 
d'une grosseur peu communes; presque tous 
avaient huit pouces de diamètre, encore nous as- 
sura-t-on que les plus gros en avaient quelque- 
fois jusqu'à quinze. 

Une des vues les plus piquantes que nous ayons 
trouvées dans ce singulier pays , a été l'entrée 
même de la ville , où on n'arrive qu'après avoir 
passé sous un aqueduc fort élevé, tel qu'on le 
voit représenté sur la planche n° 348 de notre 



Aquédnc de 

Corigliano, 

n"» 348. 



DU ROYAUME DE NAPLES. 81 

Atlas. Sans cet aqueduc , il n'y aurait pas une 
goutte d'eau à Corigliano. 

Ce fut en entrant dans la ville, et après en avoir 
parcouru tous les dehors, que nous fumes cu- 
rieux de voir un des ateliers où l'on fabrique la Fabrique de 
réglisse ainsi que la manne , qui est \me produc- n^T^ll 
tion appartenante à cette province \ On arrache 
la racine de cette plante en automne, on la met 
en fagots comme nos sarmens de vigne en hiver 
après l'avoir fait tremper quelque temps dans de 
l'eau pour lui rendre sa verdeur : on la met dans 
une auge ronde , dans laquelle une meule lourde 
et dentelée l'écrase jusqu'à la rendre comme de 
l'étoupe; alors elle est jetée dans une chaudière 
d'eau bouillante, d'où elle ne sort que pour être 
pressurée, comme de l'huile, ent-re des matis ou 
madriers. On en jette la liqueur dans une chau- 
dière , et on la fait bouillir ensuite jusqu'à ce 
qu'elle ait acquia assez de consistance pour être 
mise en tablettes, ou en bâtons, ainsi que nous 
la connaissons en France. 

Le lendemain, à la pointe du jour , nous par- 
timesavec notre hôte,et'retournâmes chercher Sy- 
baris. Il nous conduisit d'abord à San-Mauro 
fief superbe appartenant au duc de Corigliano, qui 
a pour deux cent cinquante "mille livres de fermes 

' On en tire aussi une g»ande quantité de l'Abruzze , d'où 
elle se transporte à Corigliano pour y être fabriquée avec celle 
de la Calabre. 

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S'2 VOYAGE PITTORESQUE 

attenantes, et toutes situées dans le lieu même 
et le territoire où on présume qu'était cette an- 
cienne ville. Nous trouvâmes, tout près de San- 
Mauro, deux villages habités par des Albanais, 
car c'est le sort de cette partie delTtalie d'être ha- 
bitée par des Grecs; mais ceux-ci n'y jouent pas 
le rôle des anciens, car on peut dire qu'ils vé- 
gètent dans la misère et la paresse. Ils s'y reti- 
rèrent, dit-on, lors des conquêtes de Scander- 
berg, en 1 460, et y portèrent leurs rhy thmes avec 
eux. Les prêtres de ces Albanais reconnaissent le 
pape , qui, par représailles, leur permet de se rna- 
rier une seule fois. Tous ces Albanais sont dans 
l'usage d'acheter leurs femmes au lieu d'en rece- 
voir une dot; aussi les font-ils travailler en con- 
séquence pendant qu'ils restent tranquilles et dans 
l'oisivetç. Nous vîmes dans les champs plusieurs 
de ces malheureuses conduites, comme des trou- 
peaux, et commandées par un çeul homme ainsi 
que des esclaves. 

Après avoir parcouru , non sans beaucoup de 
fatigue , une plaine immense où rien ne pouvait 
fixer l'attention et les regards , qu'une végétation 
prodigieusement abondante, et quelques huttes 
de paysans semées de distance en distance, nous 
entrâmes dans une de ces fermes appelées dans 
le pays ministeriale ; celle-ci était distante de huit 
milles de Çorigliano, a trois milles de la mer, 
et à huit de Casai Nuovo. C'est, à te qu'on pré- 



DU ROYAUME DE NAPLES. 83 

tend, l'endroit où était située l'ancienne Sy- 
baris, précisément au milieu de la plaine et du 
golfe. 

Qu'on imagine une vallée délicieuse, remplie vaii^eoù... 
et semée de bosquets touffus d'orangers, de ci- '"«^^^ ^'«°tî- 
tronniers, dont l'air e^t embaumé de toutes parts ; '" '"so'"' 
une terre prodigue de fruits, couverte de fleurs 
qui y croissent naturellement, dans le climat le 
plus doux et le plus tempéré de toute l'Italie, 
voilà quel était le pays de cette fameuse Sybaris! 
dont il ne nous reste plus aujourd'hui. que le 
nom. Cet immense bassin est circonscrit par de 
superbes montagnes élevées en amphithéâtre, 
dont les unes, cultivées jusqu'à leurs cimes, an- 
noncent l'abondance : les autres, plus éloignées , 
couvertes de neige toute l'année, offrent les 
formes et les sites les plus imposans. La mer s'a- 
vançant un peu dans les terres, du côté du nord, 
semble venir exprès pour-embellir encore ce lie J 
de délices, y apporter de la fraîcheur, et achever 
la décoration de ce pays «ublime. Enfin, on y 
placerait Sybaris, quand même elle n'y aurait 
pas été, et on l'y reconnaîtrait à l'idée que l'his- 
toire nous en a laissée. 

Nous ne pouvions nous déterminer à quitter 
cette plaine, qui aurait fourni mille tableaux dif- 
férens à l'imagination de nos dessinateurs; aussi 
notre hôte, pour nous en laisser jouir plus long- 
temps, et avec encore plus de sensualité, ima- 



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84 VOYAGE PITTORESQUE 

giua d'envoyer chercher nos provisions, aux- 
quelles il fit joindre de grandes corbeilles rem- 
plies de tous les fruits du pays, afin de nous 
procurer le plaisir de dîner au moins une fois 
dans notre vie à Sybaris. 

Après le repas, nous nous rapprochâmes du 
fleuve, qui nous parut trop fort pour pouvoir le 
passer à gué ; mais ce que nous trouvâmes dans 
cet endroit de très curieux à observer, c'est que, 
malgré son élévation, il était aisé de voir dans 
Fescarpement de ses rives la tranche de l'ancien 
sol de la ville , qui se distingue parfaitement à la 
qualité de la terre, aux enduits et aux restes de 
constructions anciennes de mattoni. 

Ce niveau antique est surmonté de dix à douze 
pieds de sable, que le Crati et le Sybaris réunis y 
ont entassés; cette observation rend très probable 
ce qui a été rapporté plus haut de la destruction 
de cette ville, et fait cesser Tétonnement où on 
peut être de ne trouver aucun vestige apparent 
sur la surface actuelle du sol : car ce fleuve , sujet 
à se déborder et a changer de lit, a couvert al- 
ternativement toutes les parties de la ville , et 
élevé considérablement le terrain dans quelques 
endroits; ce qui;, gênant depuis des siècles l'é- 
coulement des eaux, en a formé un sol fangeux 
et abandonné , qui produit le mauvais air auquel 
ce pays est devenu sujet, et surtout a la fin de 
Tété. 



# 



DU ROYAUME DE NAPLES. 85 

L'antique ville de Thurium , qui a survécu à 
Sybaris, est également enfoncée et perdue dans 
les sables ; chaque habitant du pays la place a sa 
fantaisie et d'après son système. On ne trouve 
pas un tombeau dans la campagne qu'on n'en 
fasse les ruines de Thurium. Son égal enfouisse- 
ment peut faire croire que ses ruines ont 
éprouvé Je même sort que celles de Sybaris; et 
ce qui fonde le plus cette conjecture, c'est qu'on 
a trouvé souvent dans ce lieu diverses médailles 
de l'ancienne Thurium. 

C'est surtout sur les rives du fleuve formidable 
qui a couvert de ses flots ces villes infortunées 
qu'on en retrouve encore quelques vestiges; 
souvent en changeant de lit , il laisse apercevoir 
des parties de constructions en mosaïque, des 
monnaies, des vases et des marbres qui doivent 
en provenir ; lorsque nous y arrivâmes , on venait 
de tirer du sable deux amphores ou vases propres 
à renfermer du vin; ces vases étaient parfaite- 
ment entiers, et avaient trois pieds de haut; on 
y trouve des briques sur lesquelles on voit qu'il 
y a eu quelque nom gravé, comme sur celles 
trouvées à Pompéi, mais trop effacé pour être 
lu. Il y avait aussi de ces briques façonnées en 
fleurons dont les anciens se servaient pour ter- 
miner le toit de leurs maisons, et parfaitement 
semblables à celles dont nous avons parlé dans la 
description de Pompéi, qui couronnaient l'en- 



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86 VOYAGE PITTORESQUE 

tablement de la colonnade du quartier des sol- 
dats. Nous y trouvâmes nous-mêmes des frag- 
mens de lacrymatoires ou de quelques vases en 

ce. genre. 

La preuve évidente de l'instabilité du cours 
du Crati et de ses dévastations dans tout ce 
pays , c'est que ce fleuve , que les géographes 
anciens, ainsi que Zannoni, font arrivera la 
mer, sépare du Sybaris,.ne forme cependant 
avec lui qu'une seule et ùiéme rivière pen- 
dant un long espace. Ces deux fleuves réu- 
nis se joignent, depuis un demi-siècle, à qua- 
torze milles de la mer, y descendent par le 
même lit, qui a dans cet endroit près d'un quart 
de lieue de largeur, et y entrent par la même 
embouchure. 

Toute cette partie du territoire et des environs 
de Sybaris, plus exposée aux- inondations fré- 
quentes de ces deux fleuves, ne produit plus que 
des chardons hauts comme un taillis. Peut-^^tre 
serait-il facile d'assurer la nature du terrain , en 
le desséchant par des canaux, ou en creusant un 
lit au fleuve; mais, dans l'état d'abandon où est 
tout ce pays, il est également difficile d'y fouiller 
et d'y bâtir , à cause de la fange , et de Feau qui 
y arrive dès qu'on est à quelques pieds de pro- 
fondeur. 

Notre guide pensa même en faire la triste ex- 
périence : en voulant passer un fossé, il enfonça 



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DU ROYAUME DE NAPLES. 87 

dans la vase avec son cheval, et ce ne fut pas 
même sans danger pour nous que nous parvîn- 
mes à les en tirer l'un et l'autre. Un paysan des 
environs nous dit qu'il n'en était pas ainsi dans 
toutes les saisons de l'année, qu'il avait même, 
a peu de distance de là, creusé un puits qu'il 
nous fit voir, dans lequel, à vingt pieds de 
profondeur^ il avait trouvé une fontaine avec 
des robinets en bronze, et des vases de même 
métal. Il nous parut, à la description qu'il en 
fit, que ce devaient -être quelques fragmens 
de patères ou d'autres vases employés aux sa- 
crifices. 

Ces échantillons suflisentau reste pour annon- 
cer de quel intérêt et de quel avantage pourraient 
être des fouilles dans ce territoire, où ont sûre- 
ment existé des villes dont le goût a été si re- 
cherché, et où on retrouverait vraisemblable- 
ment les formes grecques dans toute-leur pureté, 
Sybaris n'ayant jamais été connue ni habitée par 
les Romains. Quoi qu'il en soit, le duc de Cori- 
gliano, qui n'est pas sans doute aussi curieux 
d'antiquités , que de riches parvenus, fait mettre 
à profit le désastre de son état actuel. Il y élève 
des chevaux dans la partie la plus saine ; des pay- 
sans, sous des huttes de paille, y font des fro- 
mages de lait de vache; et la partie inhabitable, 
qui est celle de la mer, est couverte de vaches 
sauvages, qu'on ne trait jamais, et qu'on n'ap- 



1*1 ' 



88 VOYAGE PITTORESQUE 

proche qu'au moment où on les tue pour les 
vendre. Cette chasse, qui se fait a cheval et au 
forcé, comme celle du cerf, est aussi amusante, 
et sans doute beaucoup plus utile. 



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DU ROYAUME DE NAPLES. 



89 



CHAPITRE VI. 



I 



CALABRE CITÉRIEDRE. — ROUTE DE CORIGLIANO 

jusqu'à squillace, l'antique scyllatium, en 

PASSANT PAR MÉLISSA , STRONGOLI , COTRONE, 
CAPO DELLE COLONNE ET CATANZARO. 



En sortant de Corieliano, nous fîmes l'espace Carte géogra- 
de dix milles au travers d'un bois d oliviers , et mismatique 

. Tï ^6 1^ Basill- 

nous contmuâmes notre route entre nossano cate avec la 
et la mer. On prétend dans le pays que ce Ros- riemt'etnïiT- 
sano était lancien port de Sybaris; mais cette ^i^^'^^/ 
opinion parait peu fondée , puisque l'embouchure 
du Crati, au fond d'un golfe, était,, et est encore 
une rade bien plus sûre que celle de Rossano , qui 
a la forme d'un promontoire, et tous les vents à 
craindre. Il nous fallut traverser, dans cette ma- 
tinée, le Celano, le Celenito et le Trionto, trois 
petits fleuves de la nature des torrens , très péril- 
leux en hiver, guéables en été, et jamais navi- 
gables pour les plus petites nacelles. Nous rafraî- 
chîmes ensuite à une masseria (ou ferme) près 
de Calopizzati, à dix-huit milles de Corigliano et 
à six.de Cariati. On n'est pas tous les jours heu- 
reux, car tout ce pays ne nous offrit aucun site 
intéressant. 



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90 VOYAGE PITTORESQUE 

La ville de Cariati est bâtie sur une élévation 
très escarpée. Nous avions une lettre pour un des 
principaux habitans^ qui ne jugea pas a propos de 
nous recevoir, et nous envoya prévenir de ne 
pas même nous donner la peine de monter jus- 
qu'à la ville; de sorte, qu'après avoir couché la 
veille dans de bons lits et ayec des draps bordés 
de dentelles, nous nous vîmes au moment.de 
passer la nuit dans une église tombant en ruines, 
afin d'être au moins à couvert. Heureusement 
qu'un frère capucin nous céda sa cellule et sa 
cuisine, où nous nous couchâmes, tant à terre 
que sur la paille. Cariati n'est qu'un petit bourg 
misérable : on y arrive par un pont-levis. C'est 
la seule entrée de cette petite ville, que sa situa- 
tion , plus que ses murailles , met à l'abri d'une 
descente des Barbaresques. 

Nous partîmes de Cariati de grand matin, et 
côtoyâmes la mer à travers les sables. De la, en 
rentrant dans les terres, nous vînmes dîner à 
Ciro , une des villes les plus élevées de la Calabre. 
Malgré le délabrement, les ruines et l'air de vé- 
tusté de cette Ciro, c'est pourtant la nouvelle 
ville de ce nom, car l'antique Ciro était près du 
eap appelé aujourd'hui Jllce, autrefois le pro- 
montoire de Crimiso, célèbre par le temple d'A- 
pollon . Ce temple était , dit-on , sur une éminence 
oii on voit actuellement une église. La ville de 
Ciro ayant été, sans doute, désolée, détruite à 



DU ROYAUME DE NAPLES. (jr 

plusieurs reprises par les invasions des Turcs, les 
habitans ont pris le parti d'aller se retrancher au- 
dessus de la montagne, a six milles du cap. Ce 
promontoire est maintenant semé d'orangers, 
de citronniers et d'une foule d'arbres de toute 
espèce qui couvrent les ruines de la ville et du 
temple ; dé manière qu'il ne reste pas la plus pe- 
tite marque apparente de son ancienne existence. 
Cependant, en cultivant la terre dans tous les envi- 
rons , on y a trouvé et on y trouve encore des 
monnaies, des bracelets (1^ bronze, des lampes 
de terre, des fragmens de marbre et du mattoni. 
Nous vîmes une de ces anciennes briques de deux 
pieds de long sur dix-huit pouces de large , avec 
une espèce de marque, m^s tellement usée par 
le temps qu'il était impossible d'y rien recon- 
naître* 

On nous montra quelques poteries antiques, 
qui étaient sans doute destinées aux usages ordi- 
naires de la vie ; mais elles n'avaient ni la beauté 
des formes, ni la finesse des vases funéraires grecs 
qu'on trouve souvent dans les tombeaux des an- 
ciens; du reste, sans peintures, et différant peu 
des vases communs qu'on fabrique actuellement. 
Dans les médailles que nous pûmes examiner, il 
n'y en avait que de Tarente , de Métaponte et de 
Pétille, avec quelques monnaies romaines. On 
nous apporta aussi une petite figure en bronze 
dont le travail était absolument dans le genre et 



l'If 



Tour de Mé- 
tissa , 
n<» 35a. 






92 VOYAGE PITTORESQUE 

le mauvais goût des temps du Bas-Empire. Tout 
cela était assez peu intéressant; mais comme le 
temps commençait à devenir très chaud, nous 
fumes obligés d'attendre quelques heures, et de 
laisser passer la grande chaleur avant de conti- 
nuer notre route. 

Nous vînmes coucher à la tour de Mélissa, de- 
meure ordinaire du prince de Strongoli : le ha- 
sard nous y conduisit comme il y arrivait de son 
côté, ce qui nous détermina à nous y arrêter. Ce 
prince nous reçut en loyal seigneur châtelain qui 
accueille des chevaliers; rien ne ressemblait da- 
vantage à un vieux château gothique que cette 
tour de Mélissa, posée sur une éminence isolée 
de toutes autres habitations et entourée de quel- 
ques vieilles for tificitions assez mal en ordre. Le 
prince revenait de la chasse avec sa suite , lorsque 
nous arrivâmes avec la nôtre au pont -le vis. 
Son équipage était nombreux, et se trouva ce- 
pendant logé, ainsi que nous, dans la même 
tour; après un bon souper, et une conversation 
qui fut fort vive et fort gaie , nous allâmes nous 
coucher. 

Le lendemain notre hôte, aussi obligeant, 
aussi noble que simple dans ses manières, nous 
donna des gens pour nous accompagner à Stron- 
goli, où il avait envoyé dire de nous préparer 
un bon dîner. Strongoli est l'ancienne Pétilie, 
république grecque qui résista à Annibal et resta 



lie, 
n" 353. 



DU ROYAUME DE NAPLES. 93 

seule de toute la Grande-Grèce fidèle aux Ro- 
mains. La ville était située très avantageusement 
sur une haute montagne fortifiée par la nature , 
et avec des murailles de quinze pieds d'épais- 
seur. 

On aperçoit, en arrivant à Strongoli, des ves- strongoli, an- 
tiges de la richesse et de la magnificence de l'an- 
cienne Pétilie; toiis se.s environs sont encore se- 
més de fragmens et de morceaux de colonnes 
cannelées dont les chapiteaux étaient d'ordre do- 
rique et du genre de celles de Pestum. On y 
trouve aussi une grande quantité de colonnes 
entières de granit d'Egypte, indestructibles au 
temps , intransportables par leur poids , et qui 
deviennent, par leur nature indissoluble, les ar- 
chives de l'univers. Si on eût voulu en faire usage 
pour quelque construction moderne, il y aurait 
eu de quoi décorer un grand temple, ou donner 
à un palais un caractère que n'ont aucun des édi- 
fices existans du pays. 

Nous vîmes, sur la place publique, le piédestal 
d'une statue de marbre de Paros, sur lequel la 
ville de Pétilie avait fait graver le testament d'un 
de ses habitans, nommé Parménion. On y voit 
que ce Parménion avait légué la plus grande 
partie de son bien a la république ; mais Finscrip- 
tion étant fort longue, nous ne pûmes la copier, 
et nous nous contentâmes d'en prendre une en 
caractères grecs qui se trouvait sur la porte 



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g4 VOYAGE PITTORESQUE 

d'une des maisons de la ville, quoiqu'elle neût 

d'autre mérite que son antiquité. ' 

On nous dit qu'on trouvait souvent dans les 
environs de Stroiigoli des médailles d'or et d'ar- 
gent, mais elles n'y restent pas long-temps : 
l'ignorance et l'avarice des gens du pays rendent 
nulles presque toutes ces découvertes intéres- 
santes. Les Capucins même venaient de fondre 
une médaille d'or de plus d'un pouce de dia- 
mètre pour avoir une cloche de plus, et dans la 
crainte que le prince ne la leur demandât. Il y 
avait chez un particulier de la ville une petite 
idole d'or de trois pouces; malheureusement il 
était en voyage, et il fut impossible de la voir : 
tout ce qu'on put nous montrer fut une médaille 
en cuivre, représentant d'un côté la tête de Pyr- 
rhus, et de l'autre une tête de femme couronnant 



' Eni rtMNÀSIAPX 
MINATOY KPITTIOY MINATON 

MEPIAA MAPIOY KPITTIOT 

MINATOY OSTEnN ANETEE 

A20H. EX TÎ2N KOINfiN 

XPHMAT. 

Sous le gymnasiarque Minatus, fils de CriUius Minatus, 
on a placé, à frais communs, les cendres de Marius Crittius 
Minatus. * 

* Ce Minatus devait être, suivant toute apparence, à la tête de 
quelque gymnase ou coUégc célèbre de l'ancienne PetiUa , puisqu'on 
lui donnait le titre de gymnasiarque. 



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DU ROYAUME DE NAPLES. gS 

le héros, avec le mot Pétille; ce qui pourrait 
prouver que cette ancienne république n'était pas 
alliée des Romains du temps de Pyrrhus, ou 
qu'elle ne leur aVait pas été aussi fidèle du temps 
de ce héros que lors des guerres d'Annibal. 

Les tremblemens de terre ont, à diverses épo- 
ques, tellement bouleversé le sol de Strongoli, 
tout formé de collines , de vallées et d'éminences, 
qu'il serait difficile de juger actuellement de la 
grandeur et de la forme de l'ancienne ville. Les 
secousses y ont été si for|es , que les débris des 
murailles antiques dont on trouve des restes en- 
core assez entiers, quoique posés su rie rocher, et 
de quinze pieds d'épaisseur, sont absolument in- 
clinés et hors de tout équilibre. On ne put nous 
donner absolument aucun renseignement sur 
l'histoire de la destruction de Pétilie, ni cofn- 
ment et dans quel temps elle a pris le nom de 
Strongoli. Tout ce qu'on peut savoir, c'est que 
le château , qui est aussi pauvre de forme que de 
construction, étant bâti sur la partie la plus es- 
carpée et dominant sur le pays, les princes , qui 
y résidaient autrefois, pouvaient s'y défendre. 
Mais au temps de la conquête du royaume de 
Naples , le roi catholique en enleva les canons , 
ainsi que ceux de Mélissa et de toutes les forte- 
resses des barons de cette partie de la Calabre, 
On peut croire qu'avant ce temps , et moyennant 
ces retraites inabordables, les barons napolitains 






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96 VOYAGE PITTORESQUE 

pouvaient aisément faire connaître leur mécon- 
tentement et quitter la cour, à laquelle ils crai- 
gnaient moins de déplaire qu'aujourd'hui. 

Tanucci , ministre peu aifné pendant sa 
vie, mais qui, à bien des égards, avait un mé- 
rite très utile à un gouvernement monarchique, 
na pas été moins hardi à l'égard des moines, 
aussi riches et aussi puissans que les barons. Sou- 
vent, sur notre route, nous rencontrions des 
maisons religieuses et pas un religieux; on nous 
dit que ces maisons se trouvant réduites à deux 
ou trois moines, qui consommaient tranquille- 
ment les revenus de leur fondation, sans être 
d'aucune utilité, le gouvernement avait jugé à 
propos de permettre aux fondateurs de réclamer 
les legs de leurs ancêtres, aux seigneurs de re- 
prendre leurs droits, et qu'ensuite le roi s était 
emp^é du reste. 

Pour en revenir à 1^ principauté de Strongoli, 
nous apprîmes qu'elle valait cinquante mille 
livres de rente, et serait î^psceptible d'un produit 
plus considérable si on faisait exploiter les mines 
de soufre, de plomb, de mercure, d'or et d'argent 
qui existent dans les montagnes; car il y a de 
tout en Calabre, et de tout en abondance : c'est 
peut-être le pays de l'univers le plus riche et le 
plus fertile pour toute espèce de productions. On 
est bien étonné, avec tant d'avantages réunis, 
de ne trouver, au milieu -de ces trésors de la na- 



DU ROYAUME DE NAPLES. 97 

ture, que des villages en ruines, que des ha- 
bitans pauvres , sans habits , ou portant ceux 
de la misère, et avec des figures ou débiles ou 
sauvages. ' 

En quittant Strongoli, nous descendîmes dans 
la plaine pendant l'espace de huit à neuf milles; 
nous arrivâmes sur les bords du Nieto, tor- 
rent plus considérable que les autres, et qu'on 
peut appeler une rivière , puisqu'il faut au moins 
un bac pour la passer. Du bord du Nieto, nous 
nous avançâmes à travers une plaine de onze 
milles, parfaitement unie, très cultivée, et où on 
recueillait, dès le 22 mai, du lin et de l'orge. 
Cette plaine est bordée et terminée par une 
chaîne de montagnes qui finit au cap Colonne, 
et forme un golfe, au fond duquel est située Co- 
trone, autrefois la fameuse Crotone, une des 
plus célèbres villes de la Grande-Grèce , où fut 
récole de Pythagore, et qui était la patrie du fa- 
meux athlète Milon, le vainqueur de Sybaris; à 
l'imitation d'Hercule^ l'antiquité nous représente 

* Une des productions de la Calabre , et qui y fait même un 
objet de commerce assez considérable , est la manne. C'est à 
Cariati et à Strongoli qu'on trouve la meilleure , et qu'on en 
fait les plus fortes récoltes. Les propriétaires des arbres qui la 
produisent sont obligés de la vendre toute au roi ; celle de la 
meilleure qualité , qu'on nomme in canola , pour deux carlins 
la livre, et celle qui est inférieure , qu'on appelle infrasca, 
pour huit grains. Ce revenu est affermé trente-deux mille 
ducats. 

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Crotone, 
b" 354. 









I 



98 VOYAGE PITTORESQUE 

ce redoutable Crotoniate vêtu d'une peau de lion 

et armé d'une massue. 

Avant d'arriver a la Crotone moderne, on 
passe sur les ruines de l'ancienne , qui éuit 
bâtie en demi-cercle au fond du golfe et sur le 
fleuve Escarus ou Esaro qui la traversait. Ce n est 
plus maintenant qu'un misérable ruisseau bour- 
beux; hors les temps d'inondations, ce faible 
ruisseau se perd dans le sable et n'arrive à la mer 
que par filtration. La nature des montagnes 
entre lesquelles il coule étant d'un grès fin et 
mouvant, peut absorber une partie de ses eaux. 
Cette fameuse ville, dont les murailles avaient 
douze milles de circuit, est restreinte aujour- 
d'hui et renfermée dans une petite pointe de 
terre, où était sans doute autrefois une forteresse; 
et cette même ville, qui avait pu mettre cent 
mille hommes sur pied dans la guerre des Syba- 
rites, n'a maintenant au plus que cinq mille ha- 
bitans. Il est même assez vraisemblable qu'ils ne 
tiennent en rien de cette vertu athlétique qui 
rendit Crotone si fameuse dans l'antiquité. 

Les Romains s'emparèrent de Crotone par sur- 
prise l'an de Rome 475. Elle fut détruite ensuite 
par les révoltés de Regium , qui égorgèrent la 
garnison romaine. Les ruines de l'ancienne ville 
s'étaient conservées jusqu'au temps de Charles- 
Quint. Ce prince imagina d'en bâtir un château, 
et d'y élever des murs d'une hauteur d'autant 



DU ROYAUME DE NAPLES. 99 

plus inutile qu'ils furent construits après l'usage 
de l'artillerie , et nullement propres à lui résister. 
11 démolit tout ce qui restait de précieux ves- 
tiges de son ancienne splendeur : aussi ne re- 
trouve-t-on absolument rien de l'ancienne Cro- 
tone, et son sol n'est maintenant couvert que de 
magasins de grains et de fromage, dont on fait 
de grands chargemens et qui forment tout le 
commerce du pays. 

Nous nous reposâmes un jour à Cotrone; 
quoique munis de plusieurs lettres de recom- 
mandation, nous n'aurions su où passer la nuit, 
si un honnête négociant que nous ne connaissions 
pas, et que nous ne pûmes voir qu'un moment, 
ne nous eût fait conduire à une maison qui n'était 
point occupée ; il eut même l'honnêteté de nous 
faire apporter tout ce qui pouvait nous être né- 
cessaire. 

Le lendemain, nous allâmes voir le port, com- 
mencé à grands frais par le roi d'Espagne, port 
qui ne sera cependant praticable que quand on 
aura trouvé le moyen d'empêcher que les sables 
mouvans de ces parages ne le remplissent a me- 
sure qu'on le creuse. On ne peut encore y faire 
aborder que des felouques, quoique deux cents 
hommes y travaillent sans relâche ; et cependant, 
si jamais on se lasse de continuer ces travaux , ce 
port si avantageusement situé, d'une si parfaite 
sûreté, deviendra un marais pestiféré et produira 



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Too VOYAGE PITTORESQUE 

du mauvais air dans celte ville, autrefois connue 
et fameuse par sa salubrité. Nil Crotone salu- 
brius , dit Strabon ; Pline en parle aussi avec les 
plus grands éloges. * 

Nous ne voulûmes pas cependant quitter 
cette ville, jadis si renommée , sans emporter au 
moins quelque souvenir et une idée de sa situa- 
tion, quoique ce soit peut-être la vue la plus 
aride , et la moins pittoresque de cette partie de 
ritalie. Nous n'étions plus qu'à huit milles de 
distance du cap Colonne, et c'est à un mille de 
cette pointe de terre que nous trouvâmes les 
carrières , exploitées par des forçats , d'où on tire 
la pierre qui sert à rétablir le port de Cotrone. 
Il paraît que ce n'est qu'une espèce de tuf, une 
concrétion de coquillage marin et de sable, 
comme une écume de mer déposée sur la terre 
et durcie par le temps. On ne peut même douter 
de cet effet physique , en examinant avec atten- 
tion la tranche de ces carrières. Quoiqu'élevées 
de cinquante pieds au-dessus du niveau de la 
mer, on voit facilement qu'elles sont composées 

' Si l'on en croit les anciens historiens, les antiques traditions 
au pays, elles rapportent que MyscUus et Archias , consultant 
en m'ème temps loracle d'Apollon sur le lieu oii ils devaient 
bâtir leur ville , le dieu leur laissa le choix des richesses ou de 
la santé. Les richesses touchèrent Archias ; Mysellus demanda 
la santé. Archias fonda Syracuse , qui devint la plus opulente 
ville de la Grèce ; Mysellus fonda Crotone, dont les habitans 
furent célèbres par la force du corps. 



1-% 
Il .- 



DU ROYAUME DE NAPLES. loi 

d'un lit de quinze pieds d'épaisseur de ce même 
tuf, posé sur une glaise tendre et grasse, et qui 
ne tient en rien de l'autre matière. Cette espèce 
de pierre est presque indestructible , ce qui reste 
du temple de Junon Lacinienne en est la 
preuve. 

Ce temple fameux de Junon Lacinienne était 
bâti à la pointe du cap, et lui donnait son nom. 
Sa situation devait être imposante; placé sur une 
langue de terre, qui s'avançait comme une plate- 
forme au milieu de la mer, il dominait et était vu 
d'une grande étendue de terre et de mer. Quoique 
absolument détruit, ses ruines colossales donnent 
encorel'idéedu grand effet qu'il devait produire. 
Annibal fut le premier destructeur de ce temple, 
un des plus vastes qui aient existé dans l'antiquité. 
Les Grecs qui étaient dans son armée, lors de 
son départ, ne voulant pas le suivre en Afrique, 
s'y retirèrent, comme dans un asile sacré; il les 
poursuivit avec la flamme, et les y ensevelit sous 
ses ruines. Les tremblemens de terre ont achevé 
de détruire cet antique édifice , et par des secous- 
ses si violentes, qu'ils ont dérangé jusqu'à l'ali- 
gnement des murailles; cependant il y reste en- 
core des pans de murs assez élevés, et ce qui est 
assez extraordinaire, une colonne tout entière 
et absolument isolée. Cette colonne faisait partie 
du péristyle, et portait avec beaucoup d'autres, 
un immense fronton. 






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loa VOYAGE PITTORESQUE 

La forme générale et l'enceinte du temple 
était un carré long , de cent soixante- trois pieds 
huit pouces de large sur cinq cent quinze de 
profondeur. La face orientale, où se trouvaitren- 
trée, était, suivant toute apparence, la seule qui 
fut ornée de colonnes. L'ordre en était dorique , 
sans base , et'du même genre que les temples de 
Pestum, mais d'une dimension beaucoup plus 
grande, comme on le voit par une colonne res- 
tante qu'on a déchaussée à Fentour , et qui porte 
sur onze assises de pierres de taille d'un pied d'é- 
paisseur. Comme on a enlevé tout ce qu'on a 
découvert, il est difficile de savoir absolument 
si l'édiflce était porté sur des gradins régnant au 
pourtour; mais ce qu'on peut croire, d'après les 
vestiges, c'est qu'il y avait un parvis et des degrés 
qui descendaient jusqu'à la mer; quoique tout 
cela soit rompu par les vagues , on aperçoit en- 
core des parties de fabrique recouvertes par les 
eaux , et à plus de trois cents pieds du péristyle. 
Nous cherchâmes en vain pour découvrir s'il 
régnait un ordre extérieur autour du temple; 
mais, à en juger par la largeur de l'édifice, il 
était indispensable qu'il y en eût un en dedans 
pour porter les voûtes ou la couverture. Cepen- 
dant l'aire ou le sol du temple étant labouré et 
semé , n'a pu nous laisser entrevoir aucun indice , 
et on a si exactement enlevé tout ce qu'il a été 
possible d'emporter des matériaux antiques , 



DU ROYAUME DE NAPLES. io3 

qu'il est impossible de se former une idée de la 
construction intérieure de ce temple. 

Les murailles étaient d'une largeur considéra- 
ble, bâties en caissons de pierre perdue , revêtus 
en taille jusqu'à une certaine hauteur, et plus 
haut en ouvrage réticulaire ^ En parcourant les 
environs du temple , nous trouvâmes bien d'au- 
tres débris , et même quelques restes de petites 
distributions de maisons particulières , avec d'an- 
ciens pavés faits en mosaïque. U y en avait de 
rompus par l'escarpement de la mer, ce qui 
prouve à la fois, et que le temple n'était point 
absolument isolé sur le cap, et que la mer a ga- 
gné et repris sur cette langue de terre si suscep- 
tible d'être battue et tourmentée par les orages. 

Après avoir parcouru toute l'étendue et la su- 
perficie du cap Lacinien, et tenté assez inutile- 
ment de lever le plan de ce temple si révéré 
dans l'antiquité, nous nous contentâmes de pren- 
dre une petite vue assez pittoresque d'une an- CapCoionna, 
cienne tour carrée qui a l'air d'avoir servi de 
corps-de-garde , et qui domine sur le bord de la 

' On sait que les anciens avaient différentes manières de po- 
ser et d'arranger les briques dans la construction de leurs 
murs ; plus ordinairement elles étaient placées diagonalement 
les unes sur les autres : c'était ce qu'on appelait opus reticu- 
latum , et opus incertum , quand les murs étaient construits 
de pierres de différentes grandeurs, et taillées inégalement, 
comme on voit encore les voies romaines. 



■Village d'Iso 

la, 

11° 356. 



io4 VOYAGE PITTORESQUE 

mer. La vue de cette seule colonne isolée, qui 
existe encore du temple de Junon , et qu'on 
aperçoit en même temps, nous la rendit inté- 
ressante. 

Nous continuâmes notre route , et tirâmes vers 
Isola , en passant sur le mont de la Sibylle; il est 
assez difficile de savoir pourquoi on appelle ainsi 
cette petite montagne. L'air était très pur, la 
mer parfaitement calme. Nous cherchions de 
tous nos yeux dans la pleine mer, et avec un 
grand désir de découvrir cette lie fameuse de 
Calypso , que les cartes anciennes placent à peu 
de distance de ce promontoire. Etait-elle sortie 
tout entière du cerveau d'Homère, ou la mer 
aurait-elle repris cette corbeille de fleurs, que 
Fénelon a si bien décrite sur la foi d'Homère , et 
que d'Anville a placée dans sa géographie antique , 
apparemment par respect pour tous deux. C'est 
ce qu'il y a tout lieu de croire, car nous ne vîmes 
pas l'apparence d'une ile. 

Isola est une petite ville dans les terres , qui 
domine sur une plaine étendue et agréable. Les 
Turcs y ayant fait des descentes à plusieurs re- 
prises, on l'a entourée de murailles. Cette petite 
ville nous parut une des plus agréables de celles 
que nous avions rencontrées dans notre route ; 
elle ressemblait parfaitement à un joli village hol- 
landais, d'autant plus que nous y arrivâmes un 
jour de marché, qui avait attiré beaucoup de 



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DU ROYAUME DE NAPLES. io5 

monde dans la place publique. Presque toutes 
les maisons sont fort basses , n'ayant pour ainsi 
dire qu'un seul rez-de-chaussée ; et comme 
elles sont accompagnées de grands arbres et de 
paysages qui les séparent les unes d'avec les au- 
tres, le coup d'œil etl'ensemble nous plut telle- 
ment, qu'un de nos artistes la dessina. 

Après nous être reposés à Isola , nous revînmes 
gagner la mer, et partîmes pour Torre d'Anni- 
bale , à six milles de là. Ce lieu , autrefois fortifié 
avec un château , a quelque apparence de loin. 
La ville est bâtie dans une petite île qui tient 
au continent par une langue de terre, sur la- 
quelle ou avait construit un môle. Le nom seul 
d'Annibal y ajoutait de l'intérêt et augmentait 
notre curiosité ; nous entrâmes donc avidement 
dans la ville, et nous fumes bien étonnés de la 
trouver déserte et ruinée de la manière la plus 
déplorable. La mer venait s'y briser avec un bruit 
efifroyable contre des rochers éboulés, tout y 
ressemblait au naufrage, et, pour achever le ta- 
bleau , nous y trouvâmes des mâts rompus , des 
ancres, des canons, et enfin, tous les agrès d'un 
vaisseau naufragé depuis peu , et répandus sur la 

côte. 

On nous montra quelques morceaux de vieilles 
murailles dans la mer, en nous assurant qu'ils 
avaient été bâtis par Annibal , lorsque le sort lui 
étant devenu contraire, il se retira chez les Bru- 



li 



io6 VOYAGE PITTORESQUE 

tiens y et qu'il fit construire cette muraille pour 
mettre à l'abri les vaisseaux qu'il attendait d'A- 
frique. L'aspect de ce lieu et le mauvais choix du 
port , peuvent prouver à quel point de nécessité 
il était réduit, puisque ce fut là son unique res- 
source. 

Torre d'Annibale ne méritant pas de nous ar- 
rêter plus long-temps, nous remontâmes sur nos 
chevaux pour aller coucher plus loin. Nos guides 
ignoraient le chemin, car celui que nous sui- 
vions était tout-à-fait détourné; aussi nous 
trompâmes-nous, et après nous être égarés et 
avoir fait près de quarante milles dans notre 
journée, passé de nuit un fleuve assez considéra- 
ble (le Tacina), nous fûmes réduits à nous ar- 
rêter dans la première chaumière , où nous fimes 
le plus frugal de tous les soupers, et couchâmes 
sur le plancher. Pour comble de malheur, des 
poulets qui couchaient avec nous dans la même 
chambre entretinrent toute la nuit une conver- 
sation bruyante avec d'autres poulets qui étaient 
à un quart de lieue de là. 

Le lendemain de grand matin , nous conti- 
nuâmes notre route par un chemin très uni 
dans un pays fertile en blé , et bordé de monti- 
Caianzaro, culcs couvcrts de troupcaux. Nous avions qua- 
Cakb^euité- tre milles à faire pour arriver à Catanzaro , qui 
est la capitale de la Calabre ultérieure. Elle est 
bâtie sur le sommet et la crête d'une montagne 



neure, 
n« 357. 



DU ROYAUME DE NAPLES. 107 

escarpée, entourée d'autres montagnes encore 
plus élevées, et ceinte de deux torrens qui se 
joignent au bas de la ville, et arrivent à la mer 
par une vallée large , profonde et d'une fertilité 
extrême ; ce qui forme une échappée de vue riche 
et agréable. Quant à la ville même, elle est sans 
nul intérêt et sans curiosité . Elle fut bâtie dans le 
neuvième siècle. 

La salubrité de l'air de Catanzaro , la fertilité 
de son territoire. Font augmentée et peuplée. 
Les habitans y sont moins indolens que dans les 
autres villes delà Calabre; il s'y fait une grande 
quantité de soie qu'on y file et qu'on y travaille; 
mais cette soie est d'une qualité forte et rude; ce 
qui vient , à ce qu'on dit, de ce qu'on nourrit les 
vers avec des feuilles de mûriers noirs, plus com- 
muns dans ce canton que les mûriers blancs. 

La population de Catanzaro est de douze à 
treize mille âmes; c'est une des villes de l'Italie 
où les femmes sont le plus généralement belles. 
Nous allâmes voir le préside , à qui nous avions 
à remettre les lettres du ministre , qui y ajouta 
l'ordre le plus ample aux syndics de son dépar- 
tement, de nous donner tous les secours dont 
ce pays est susceptible, et dont les voyageurs ont 
un si grand besoin. 

Après avoir pris la vue de Catanzaro, et telle 
qu'elle se présente en y arrivant, nous descen- 
dîmes de la ville, qui devient une espèce de laby- 



I 
II' 






lÊ 



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"Vae de la Ro- 
chetta , 
n^ 358. 






108 VOYAGE PITTORESQUE 

rinthe par la fatigue qu'on éprouve à y aborder 
ou à en sortir : sa situation cependant n'est pas 
sans intérêt, en ce que se trouvant à l'endroit 
le plus resserré de l'Italie, elle est voisine des 
deux mers , et pourrait être importante si on 
avait besoin de former une ligne pour séparer 
cette partie du royaume de Naples d'avec l'autre , 
comme il a pu arriver du temps des guerres 
entre les Romains et les Bru tiens. 

Nous descendîmes dans la belle vallée qui règne 
au bas de la ville. Le torrent, qui s'est fait un 
grand et large chemin, est bordé de cassines et 
de jardins frais , arrosés, et plantés d'orangers et 
de mûriers qui rendent ces habitations si agréables 
qu'elles font déserter Catanzaro pendant une 
grande partie de l'année. 

Nous arrivâmes bientôt sur le bord de la mer 
à une tour moderne , où d' Anville place le Castro 
d'Annibale. Cependant on n'y trouve aucun ves- 
tige^ aucune apparence de port, ni autre édi- 
fice; mais à trois milles plus loin, toujours en 
suivant le bord de la mer , en un lieu appelé la 
Rochetta, qui forme une plage très étendue et 
très isolée, nous trouvâmes une ruine très con- 
sidérable. Nous la reconnûmes pour avoir été 
une vaste église, mais du temps du Bas-Empire, 
et conservant encore le grand caractère des temps 
anciens) sans mélange de gothique. 

11 parait que ce monument, aujourd'hui aban- 



DU ROYAUME DE NAPLES. 109 

donné, a servi autrefois de forteresse, qu'il a 
même soutenu des sièges , ce qu'on reconnaît à 
des créneaux élevés aux combles , et à des cour- 
tines ajoutées et appuyées aux murs de l'église : 
nous fûmes assez surpris de trouver dans l'inté- 
rieur plusieurs de ces bombes en pierre de même 
calibre et de même nature que celles que nous 
avions vues a Otrante, et que les Turcs y avaient 
jetées. Cette observation pourrait faire penser que 
ces espèces de mortiers à boulets ont été en usage 
avant le canon , et dès le commencement de la 
découverte de la poudre. 

La quantité de ruines amassées autour de celle- 
ci, prouve incontestablement qu'il y avait là une 
grande ville , et l'examen de tous ces débris ne 
peut laisser douter que ce ne fût là véritable- 
ment le site de l'antique Scyllatium, quoique 
Squillace, qui est une autre petite ville de la 
Calabre, à très peu de distance de là, se flatte 
d'avoir été élevée sur ses ruines ; mais la situation 
escarpée de cette dernière ville, d'ailleurs éloi- 
gnée de la mer, parait être une preuve que Squil- 
lace n'est qu'une ville moderne , puisqu'il y a peu 
d'exemples qu'aucune colonie grecque se soit 
établie sur les montagnes : on sait que cet usage 
ne s'est introduit que depuis le temps où les des- 
centes des Turcs et des Arabes ont obligé les 
habitans de toutes ces petites villes de quitter les 
bords de la mer, et de se retrancher par des si- 



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iio VOYAGE PITTORESQUE 

tuations difficiles et presque inabordables; d'ail- 
leurs le sommet de la montagne de la Squillace 
moderne ne paraît point avoir pu être occupé par 
une grande ville. 

Nous parcourûmes toute la plaine qui est au- 
dessous; elle est terminée par le cap Stalacti, 
rocher escarpé et prolongé jusqu'à la mer, qui 
fixe incontestablement l'espace où on peut cher- 
cher Scyllatium ; nous n'en avions trouvé aucun 
vestige jusqu'à nos ruines de la Rochetta, aux- 
quelles on n'a pas encore donné de nom , et qui 
ne sont qu'à deux milles de là. D'ailleurs les his- 
toriens et les vieilles traditions du pays seraient 
parfaitement conformes à ce sentiment. Il y est 
dit queCatanzaro fut bâtie par Fagizio, procu- 
rateur de cette partie de l'Italie , sous Nicéphore, 
empereur de Constantinople; que cette ville a été 
construite des ruines de Scyllatium , que les Sar- 
rasins la dévastèrent , et qu'elle fut rebâtie à l'en- 
droit où elle existe actuellement. D'après ce fon- 
dement, ne doit-on pas conclure que la Rochetta, 
qui se trouve entre les deux fleuves de Corace, 
autrefois Crotalus, et un autre fleuve sans nom 
connu , est le véritable Scyllatium , bâti entre 
deux fleuves; que l'église grecque est la Catan- 
zaro de Nicéphore, et que Squillace n'est qu'une 
ville seigneuriale, ainsi que Catanzaro, une ville 
très moderne. 

Le reste des ruines qu'on voit autour de l'é- 



DU ROYAUME DE NAPLES. m 

glise sont des mêmes matériaux que cet édifice, 
c'est-à-dire de grandes et larges briques, quelques 
unes en ouvrage réticulaire, ce qui annonce une 
antiquité plus reculée. A quelque distance de là, 
nous aperçûmes un tombeau assez conservé, de 
forme ronde, avec onze niches égales : on peut 
croire que ce dernier monument est un ouvrage 
romain. Il résulterait donc, d'après ces observa- 
tions, que Scyllatium aurait trois époques; la 
première, du temps de sa fondation par les 
Athéniens; la seconde, au temps où une colonie 
romaine y fut établie, et enfin à sa réédification 
par Nicéphore. Nous crûmes aussi distinguer la 
forme d'un théâtre, la partie circulaire et l'arra- 
chement des murs de l'avant-scène ; mais tout 
cela était si détruit qu'il serait difficile de s'as- 
surer de la vérité. 

Toutes nos observations, nos réflexions ter- VuedeSqnii- 
minées, nous nous acheminâmes vers Squillace, î.a*inerderfn! 
en remontant un torrent qui cascade très pitto- %"^s<^y^^*- 
resquement sur des rochers de granit, et fournit ^^ ^^^• 
plusieurs paysages absolument dans le genre de 
ceux qui se rencontrent dans le milieu des Alpes. 
Enfin nous arrivâmes à la ville ^ plus agréable à 
dessiner qu'à habiter; il est aisé de voir qu'elle 
n'a jamais été rien moins qu'une ville grecque , 
et on peut dire qu'on n'y trouve d'autres ruines 
que les maisons même qu'on habite : elle ren- 
ferme cependant deux mille habitans. Sur la 



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112 VOYAGE PITTORESQUE 

partie la plus élevée est un château absolument 
ruiné, qui n'a rien de curieux que l'élévation et 
le pittoresque de son site. 

Le syndic de Squillace nous logea dans une 
chambre où nous eûmes bientôt, comme de 
coutume, tous les curieux de la ville autour de 
nous. On nous parla beaucoup de médailles trou- 
vées dans tous les environs, mais on ne put nous 
en montrer une seule. Cependant un abbé, qui 
était sans doute Fantiquaire du pays , nous con- 
duisit dans sa cave, dont il faisait son muséum, 
et nous fit voir cette inscription bien conservée , 
sur un marbre de cinq pieds et demi de longueur 
et vingt-deux pouces de hauteur; elle avait été 
trouvée au bas de la montagne , près de la rivière, 
selon toute apparence sur un aqueduc qui por- 
tait les eaux à l'antique Scyllatium, et dont l'em- 
pereur Antonin avait fait la dépense : 

Imp. Caesar t. Aelivs 

Hadrianvs Antoni'nvs Avg. pivs Pontif. 

Maxim, trib. potest. vi. cos. m. p. p. Imp. ii. 

COLONIAE MINEflVlAE AVG. 
SCOLATIO AQVAM DAT. 



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DU ROYAUME DE NAPLES. 



1 1 



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CHAPITRE VII. 

CALABRE ULTÉRIEURE. — ROUTE DE SQUILLACE, 
l'antique scyllatium , jusqu'à REGGIO , EN 
PASSANT PAR LA ROCELLA, GÉRACE , LES RUINES 
DE LOCRES, CONDOYANE, etc. 



Une rivière assez forte, que nous devions tra- 
verser en sortant de Squillace, et qui devient 
fort considérable à son embouchure, au cap ou 
Ponte di Stalatti , ne nous permit pas de suivre 
davantage la côte; en conséquence, nous prîmes 
par-dessus les montagnes et à travers des chemins 
dont toute l'adresse de nos mulets eut bien de la 
peine à nous tirer. 

Nous arrivâmes, premièrement, à Montauro, 
ensuite à un monastère de Chartreux, puis à 
Guasparissa, et enfin à Monte Pavone, d'où nous 
descendîmes dans la plaine ; de là nous passâmes 
leBeltrano, autrefois. Cecinus, et la plaine qui 
est entre les fleuves Alaca , Colipari, et nombre 
d'autres torrens qui ne méritent pas d'être nom- 
més^ et qu'on ne reconnaît en été^ qu'à la dé- 
vastation qu'ils ont causée en hiver. On tire- 
rait cependant un grand parti des petits ruis- 



iii. 



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ii4 VOYAGE PITTORESQUE 

seaux qui coulent pendant Tété dans toute cette 
plaine, si, par des saignées faites avec intelli- 
gence, on imaginait d'en conduire les eaux dans 
les terres. 

Dans cet heureux climat, pourvu que les terres 
soient soignées ou arrosées, elles deviennent des 
jardins fertiles et délicieux; mais comme Fin- 
dustrie des hommes est toujours proportionnée 
aux besoins et à la nécessité, on manque de tout 
dans le royaume de Naples, par la raison inverse 
qu'on a de tout en Hollande. La nature a accou- 
tumé les Napolitains aux miracles, ils les atten- 
dent tranquillement et y comptent. Les Hollan- 
dais, au contraire, qui y croient peu, n'en 
attendent rien; mais opposent aux besoins qui 
les menacent un travail opiniâtre, la précaution 
et l'industrie. 

Le pays que nous parcourûmes était planté 
d'oliviers, de figuiers et de mûriers dont on 
cueillait les feuilles pour les vers à soie, qui tou- 
chaient au moment de la monte; j'en vis plusieurs 
établissemens chez des paysans : ils les tiennent 
dans leurs greniers sur des claies de canne, ta- 
pissées de fougère, et jettent avec la mauvaise 
feuille tous ceux qui ne sont pas vigoureux, ou 
qui retardent sur les autres au changement de 
peau . L'avantage et la douceur du climat n'obli- 
geant pas à cueillir les feuilles avec précaution , 
et à les donner, comme en France, souvent fa- 



11.^ 



DU ROYAUME DE NAPLES. 
nées et humides, rendent les vers beaucoup plus 
forts et bien plus faciles à soigner. 

Nous arrivâmes au soleil couchant, après une 
journée plus fatigante que longue, a la Torre di 
Sant-Antonio, où nous ne trouvâmes qu'une 
vieille tour, et une petite chapelle bâtie auprès. 
La tour était si bien occupée par les puces qui 
s'en étaient emparées avant nous, qu'elles furent 
les plus fortes, et nous obligèrent à nous retran- 
cher dans la chapelle , où nous fûmes trop heu- 
reux de trouver un asile. Nous y allumâmes du 
feu pour faire cuire des poissons que nous avions 
achetés de quelques pêcheurs qui venaient de les 
prendre à notre arrivée, et notre souper fait, 
n'ayant d'autre lit que nos manteaux , nous nous 
arrangeâmes de notre mieux sur les marches de 
l'autel pour y passer la nuit. 

Le lendemain, nous voyageâmes en rêvant sur 
le bord de la mer, et avec d'autant plus de raison 
que nous mourions de faim; toute cette route est 
absolument dépourvue d'habitations, et celles 
qu'on rencontreencoreplusdépourvuesde vivres : 
il ne nous fut pas même possible d'y trouver du 
pain. Nous passâmes devant Monasteraccio , si- 
tué sur une éminence, sous laquelle était l'an- 
cienne Cocintum, dont le promontoire portait 
autrefois le nom , c'est aujourd'hui ce qu'on ap- 
pelle Capo cil Stylo ^ le moins anguleux de tous 
les caps, car à peine est-il possible de s'aperce- 






il- 



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P.nurg tle la 

llocella , 

n" 36o. 






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1 1' 



iiG VOYAGE PilTORESQUE 

voir de la sinuosité qu'il fait clans la mer. Après 
le cap nous vimes de loin, sur la montagne, 
Castel Vetere, bâti, dit-on, des ruines de Cau- 
lonia, mais dont on ne trouve aucun vestige et 
dont l'existence même est encore douteuse. 

Après avoir marché sur de tristes et sablon- 
neuses rives jusqu'à une heure après midi, nous 
découvrîmes enfin, sur le bord de la mer, la Ro- 
cclla, située sur un rocher aride. De loin, cette 
petite ville a un effet assez imposant; de près , ce 
n est plus qu'une ruine des plus délabrées, sans 
une maison habitable. On nous assura, cepen- 
dant , qu'elle avait été fortifiée autrefois et qu'elle 
avait même une artillerie formidable; mais, de 
toute sa splendeur passée, il ne lui reste qu'un 
mauvais canon de bronze , oublié par le roi ca- 
tholique, et dont l'explosion, s'il arrivait qu'on 
vint à le tirer, ferait écrouler au premier coup 
tout ce qui reste d'édifices dans la ville. 

Les habitans se construisent, dans les dehors, 
de petites habitations, au hasard d'être attaqués 
par les Turcs, qui font des courses sur ces pa- 
rages, et qui avaient pris, quelques jours avant 
notre arrivée, des bateaux de pêcheurs à la vue 
de ces pauvres Calabrois, malgré la tour de garde, 
dans laquelle il n'y a pour toute garnison qu'un 

vieil ermite. 

Il nous parut, au reste, que la frayeur et les alar- 
mes des habitans de la Rocella étaient déjà passées, 



DU ROYAUME DE NAPLES. 117 

car nous rencontrâmes hors de la ville, et près 
d'une petite ferme située sur le bord de la mer, les 
apprêts d'une fête rustique, avec des danses et des 
instrumensdu pays, dont l'ensemble ressemblait, 
de loin, à un véritable tableau de Teniers. Cet 
accessoire riant et agréable, et aussi singulier 
surtout par son opposition avec le pays désert et 
abandonné d'où nous sortions, servit parfaite- 
ment à l'un de nos dessinateurs pour en or- 
ner la vue qu'il prit de ce site sauvage et es- 
carpé. 

Nous partîmes le matin pour aller à Gérace, Gémce, près 

« j .11 1 ïx » -Il .de l'ancieune 

a douze milles par-delà : c est une ville construite ville de lo- 
dans le neuvième siècle, des ruines mêmes de 
Locres, sur une montagne inaccessible, ainsi 
que toutes les villes bâties dans ces cantons, lors 
ou depuis l'invasion des Sarrasins. Le préjugé 
vulgaire veut que ce soit pour éviter le mauvais 
air qu'on ait placé Gérace dans un lieu aussi 
élevé; mais la vérité est que les peuples de ce 
pays, menacés à chaque instant des débarque- 
mens des Barbaresques, et souvent attaqués à 
l'improviste, se sont choisis, dans l'impossibilité 
où ils étaient de se défendre, des habitations d'un 
abord et d'un accès difficile. 

11 est certain que si cette partie de l'Italie eût 
continué d'être peuplée, et que la nécessité n'eût 
pas obligé les habitans d'abandonner la plaine et 
les rives de la mer, tout ce pays serait encore 



cres, 
n°3Gr. 









(fl- 






ii8 VOYAGE PITTORESQUE 

aussi sain qu'il le fut autrefois. Ce qui y produit 
le mauvais air, assez ordinaire sur toute cette 
côte , c'est le séjour des eaux dans les sables , sé- 
jour qui provient de l'engorgement des fleuves 
à leur embouchure et du refluement que la mer 
occasionne. S'il y avait, dans ce pays , des bras 
intéressés à ouvrir des canaux à travers les sables 
continuellement amassés par la mer, l'air y serait 
bientôt purifié. 

La grande église de Gérace est décorée en de- 
dans, de colonnes de toutes grosseurs, que ses 
habitans ont trouvées dans les ruines de TiOcres. 
Leur quantité, tant dans l'église haute que dans 
celle qui est souterraine, et qu'on appelle Sotto 
Carpo, ainsi que la variété de leurs formes, at- 
testent de combien de monumens antiques elles 
ont été les dépouilles. 

Nos questions et nos recherches sur l'origine 
de Gérace rassemblèrent bientôt autour de nous 
tous les curieux et les antiquaires du pays. Le 
plus savant d'entre eux, un vieux chanoine, nous 
mena dans sa chambre, nous fit asseoir, se plaça 
près de nous et commença gravement un discours 
sur Locres, qui, au bout d'une demi-heure, se 
réduisait à nous apprendre que les auteurs 
avaient tous varié sur la situation de Locres, et 
que chacun l'avait placée d'après son système et 
ses idées. 

Nous lui fîmes observer que la plupart des au- 



DU ROYAUME DE NAPLES. 119 

teurs dont il parlait n'étaient jamais venus dans 
le pays, que nous étions sur les lieux, ainsi 
que lui, et qu'il devait voir, comme nous, qu'il 
restait des ruines incontestables de cette ville , 
puisqu'on y trouvait encore des débris de ses 
murailles, et que comme , à six lieues à la ronde, 
il n'y a point d'autres ruines, toute discussion 
tombait d'elle-même. Il convint que nous avions 
raison , et que cela avait été toujours son avis ; 
il nous montra des médailles trouvées depuis peu 
dans un tombeau antique. Il y en avait un grand 
nombre, mais toutes romaines. Ce bon homme, 
en voulant les nettoyer, leur avait enlevé ce ver- 
nis respectable , cette patina si chère aux vrais 
amateurs, et les avait frottées de manière à leur 
ôter tout leur intérêt et tout leur prix. Heureu- 
sement pour nous, un autre canonico, moins 
savant , nous en procura trente en argent et 
trente en cuivre , entre lesquelles il y en avait 
beaucoup de grecques bien conservées , et quel- 
ques unes de romaines d'une grande beauté. 

Après nous être débarrassés de nos antiquaires 
calabrois et de leurs savantes recherches , nous 
eûmes , pour dîner, recours au couvent des Ccv - 
pucins, dont le gardien nous reçut avec la franche 
hospitalité des premiers âges. Le repas ne fut pas 
somptueux, mais tout ce qu'il nous donna était 
délicieux, principalement un certain vin grec 
jaune , qui ne se fait que dans le territoire de Gé* 



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I20 VOYAGE PITTORESQUE 

race, et qui nous parut joindre toute la matu- 
rité des vins cuits à la légèreté des nôtres. 

Nous partîmes de là pour chercher à trois 
milles les ruines de Locres. Nous abordâmes 
d'abord dans le jardin du chanoine qui avait dé- 
couvert le tombeau oii étaient les médailles dont 
nous venons de parler. Indépendamment de celles- 
là, il en avait trouvé beaucoup d'autres en ar- 
gent, et huit à dix livres de monnaie de cuivre. 
Il est vraisemblable que le corps pour lequel 
était le tombeau avait été brûlé, les cendres en 
étaient renfermées dans un vase de terre très 
médiocre. Quant aux monnaies, elles étaient 
toutes du temps de l'empereur Commode. Le 
tombeau était fort grand, bâti en briques, et 
intérieurement décoré de petits piliers en forme 
de colonnes. 

Ce Locrien moderne faisait construire de tous 
ces débris antiques une espèce de casino^ ou 
maison de campagne, où il voulut nous con- 
duire. Nous y remarquâmes, entre autres, un 
petit tombeau en marbre, de dix-huit pouces de 
hauteur, qu'il venait de faire engager dans le 
mur. L'inscription qui y est gravée n'indique 
autre chose que le nom de celui auquel était 
destiné le monument. On y voit seulement , par 
le mot Lagon, que c'était un Lacédémonien , 
nommé f^agellius. Son fils, qui lui a fait faire 
ce petit monument, y annonce que son père 



DU ROYAUME DE NAPLES. 



121 



a vécu cinquante -sept ans six mois et quatre 
jours. * 

A quelque distance du territoire où ces tom- 
beaux ont été trouvés, nous aperçûmes effecti- 
vement de longues murailles en ligne droite , 
qu'on distingue encore à quelques pieds au-dessus 
de terre. On ne peut douter qu'elles n'aient été 
celles de l'ancienne ville , et les restes d'un aque- 
duc creusé dans le tuf, de quatre pieds et demi 
de large sur six pieds et plus de hauteur, que 
nous trouvâmes près de là, en sont une nouvelle 
preuve. ' 

Ce monument est respectable par son extrême 
antiquité , et annonce bien la ville à laquelle il 
appartenait. La forme supérieure de cette an- 
cienne construction était celle d'une voûte en 
ogive. Cet aqueduc conduisait certainement une 
grande quantité d'eau , et en contient même en- 
core. Nous le parcourûmes dans une certaine 
distance, sans en apercevoir la fin; mais, ne 
nous étant pas munis de flambeaux , nous fûmes 
obligés de retourner sur nos pas, dans la crainte 

■ D <§, M 
p. VAGELLI. P. L. LACONIS 
VIX. ANX. LVII. M. VI. n. IIII. 
FILIVS PATRI B. M. F. 

On sait que les dernières lettres initiales B. M. F. veulent 
dire bene merenti Jecit ; expressions de reconnaissance et de 
tendresse fort en usage dans les monumens antiques. 






122 



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VOYAGE PITTORESQUE 

de nous égarer, ou de trouver dans les ténèbres 
quelque malencontre inopinée. 

Ce fut à peu de distance de là que nous trou- 
vâmes sur une éminence trois fûts de colonnes 
doriques antiques , encore à leurs places, et beau- 
coup d'autres morceaux renversés et en partie 
enterrés, avec des pierres de taille de même 
genre que celles du temple de Junon Lacinie. 
L'entre-colonnement était de quatre pieds six 
pouces, et le diamètre des colonnes de deux 
pieds neuf pouces. Serait-ce dans ce lieu qu'était 
ce fameux temple de Proserpine, ce terhpie si 
révéré et si riche , que Pyrrhus osa piller lorsqu'il 
prit Locres, et dont il emporta les trésors à Ta- 
rente? crime dont, suivant les historiens du 
temps, les dieux le punirent en faisant périr sa 
flotte; car de tout temps l'Italie a été fertile en 
prodiges. On dit alors que les vaisseaux de Pyr- 
rhus, chargés de ce précieux dépôt, vinrent 
échouer à la plage même vis-à-vis du temple, et 
que l'or y fut scrupuleusement rapporté. C'est 
l'histoire de toutes les madones du pays : toutes 
celles que nous trouvâmes sur notre route avaient 
été enlevées par les Turcs, et rapportées sans 
savoir comment. 

Etait-ce encore le temple de Vénus où Denys 
de Syracuse fit commettre tant de voluptueuses 
indécences, lorsque, chassé de Sicile, il fut 
d'abord si bien accueilli des habitans de Locres ^ 



DU ROYAUME DE NAPLES. 128 

et peu après abhorré comme un tyran. Les histo- 
riens rapportent que , non content d'enlever les 
filles aux mères, les femmes à leurs époux, il 
força les Locriens à accomplir le vœu qu'ils 
avaient fait de consacrer à Vénus la virginité de 
de leurs filles, s'ils sortaient vainqueurs de la 

guerrequ'ilsavaientcontreleshabitansdeReggio.* 
Pléminius ne fut pas plus religieux à l'égard 
4u temple de Proserpine, lorsque Locres, fati- 
guée du joug des Carthaginois , ouvrit ses portes 
à Scipion, et que celui-ci eut laissé Pléminius 
pour y commander pendant l'expédition qu'il 
préparait en Afrique. 

Il semble que Locres ait été destinée de tout 
temps à être maltraitée par ceux qu'elle ac- 
cueillait; car, même à présent, ses ruines res- 
pectables ne sont pas à l'abri des dévastations et 
du pillage. Encore journellement on se sert des 

' Parmi toutes les folies qui passèrent dans la tête de ce 
tyran, et dont les anciens historiens nous citent différens traits, 
celui-ci, rapporté par Strabon, prouve qu'il portait la tyran- 
nie jusque dans le sein même de la débauche : Quos Locros , 
cum diu rempublicam optimis gessissent institutis , Dionysius 
Sjracusarum exturbaius doniinatione , scelestissime vexavit. 
Etenim virginibus in morem nuptariim ornatis pronubum se 
ipse auspicemve in conclave ingressus : et conductis formosis 
virginibus in conviviis colutnbas inlegris alis dimiitebat , vir- 
ginibusque imperabat , ut cas nudœ capturent; quibusdam 
etiam sandalia indutis inœqualia , alterum sublime , alterum 
humile , dedecoris causa , jussit ut sic columbas scctarentur. 
(Strab. , Geogr. , Lib. VI.) 






>4f, 
fi 



T24 VOYAGE PITTORESQUE 

pierres et des anciens matériaux de ses édifices 
pour toutes les constructions modernes du pays. 
Indépendamment des restes du temple dont 
nous venons de parler, on trouve dans le lieu 
où était cette ancienne ville d'autres ruines en 
mattoni, qui ont encore jusqu'à quarante .pieds 
de haut, mais tellement dégradées qu'il serait 
impossible d'en déterminer la forme sur les 
points de construction qu'elles présentent. On 
peut conjecturer cependant, par la masse de la 
plus grande de ces ruines et l'épaisseur de ses 
murailles, que c'était quelque édifice public bâti 
à la manière des Romains , et comme il n'y avait 
pomt a ouverture pour donner entrée au jour, il 
est vraisemblable que c'étaient des thermes. 

Plus près de la mer, on trouve encore plusieurs 
restes d'édifices et de fragmens antiques, con- 
struits en briques et en pierres , dans le goût des 
bâtimens grecs du moyen âge; ce qui pourrait être 
aussi la ruine d'un de leurs bains. Enfin, tout 
RninesdeLo- Ce qu'on pcut apcrccvoir de ces anciennes con- 

cres et tour . 

dePagiiapoii, structious atteste que la ville de Locres était im- 

n" 362. ' 

mense , et sa position aussi belle qu'avanta- 
geuse. Elle était située dans une plaine entourée 
de montagnes fertiles, et au fond d'un golfe dont 
la sinuosité est beaucoup plus prononcée qu'il 
n'a plu aux géographes de le tracer, étant pres- 
que également distant du cap Corinthum ou 
Stylo, et du cap Zephirium ou Bruzzano, préci- 



DU ROYAUME DE NAPLES. i^S 

sèment où on trouve sur la carte de Zannoni la 
tour de Pagliapoli, Il paraîtrait donc que si 
d'Anville, dans sa carte de l'Italie ancienne, a 
placé les ruines de Locres beaucoup plus bas et 
plus près du cap Bruzzano, anciennement ap- 
pelé cap Zephirium , ce n'a été que pour se con- 
former aux anciens auteurs , qui ont nommé ces 
Locriens de la Grande-Grèce , Locri Epizephi- 
rii, comme étant situés près du cap Zephirium , 
et pour les distinguer d'un autre peuple du 
même nom qui habitait la Locride, contrée de 
l'Achaïe , dans la Grèce propre, au pied du mont 
Parnasse. 

Nous parcourûmes en différens sens tout l'es- 
pace qu'il y a depuis cette tour de Pagliapoli , 
construite sur le bord de la mer, et qui n'est 
qu'une espèce de phare ou fanal bâti à la manière 
des Grecs du temps du bas-empire, ou peut-être 
dans des temps plus modernes; mais nous ne 
trouvâmes, jusqu'auprès du cap même de Bruz- 
zano, aucun autre vestige d'antiquités. La soli- 
tude et l'abandon de ces rives isolées et désertes, 
et quelquefois par là funestes aux voyageurs, 
ont donné à l'artiste qui en a dessiné la vue , 
l'idée de représenter sur celle-ci une troupe de 
sbires, espèce de maréchaussée du pays, qui fond 
sur des bandits dont cette partie de l'Italie est 
souvent infestée. 

Nos recherches sur les ruines de Locres nous 



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n<» 363. 



Le, 
1^ 



126 VOYAGE PITTORESQUE 

conduisirent plus loin que nous ne comptions, 

et le soleil était près de se coucher avant que 

nous eussions pensé où nous irions passer la 

VuedeiaviUe nuit. Nous toumâmes au hasard du côté de Con- 

de 

Condoyane, dcfyane, h trois milles de là, sur une pointe de 
montagnes où jamais voyageur ne! s'est avisé de 
s'arrêter. Aussi notre arrivée imprévue y fit une 
sensation terrible. Toutes les femmes se sau- 
vaient dans leurs maisons et en barricadaient les 
portes. Le pauvre syndic nous reçut en se rési- 
gnant , comme devant un fléau du ciel ; enfin , 
ce ne fut pas sans peine que nous vînmes à bout 
de trouver dans ce malheureux village une cham- 
bre , où nous couchâmes par terre. 

Le lendemain dès la pointe du jour, et sans 
prendre congé des sauvages habitans de Con- 
doyane, nous quittâmes un lieu qui fournit ce- 
pendant à un de nos dessinateurs un des points 
de vue des plus pittoresques de tout le pays. Il 
représente le fleuve ou torrent Ciamouti, cou- 
lant entre les montagnes sur la cime desquelles 
est située Condoyane, et allant se perdre de cas- 
cades en cascades jusque dans la mer. Nous y 
descendîmes à travers les plantations de mûriers, 
et tirâmes droit à la pointe de Bruzzano, que 
nous doublâmes en sens contraire, le chemin le 
long de la côte ayant été rompu par l'effort des 
vagues, depuis le cap Bruzzano jusqu'au cap 
Spartivento. 



DU ROYAUME DE NAPLES. 127 

Toute cette plage ne présente que des rives 
tristes, d'un sable gris et mouvant, très fatigant 
au marcher ; nous laissâmes a droite le bourg de 
Crepacore, sur la pointe d'unemontagne, n'ayant 
trouvé sur notre route qu'une seule maison où 
nous ne voulûmes pas nous arrêter, parce que 
le soleil était encore trop élevé. Il fallut donc 
doubler le promontoire d'Hercule, actuellement 
nommé Cajj Spartivento, où aboutit et finit une 
des branches de l'Apennin, par des montagnes 
de terre blanche, de la nature de la terre à pipe, 
dont la tranche, rayée horizontalement, est d'un 
effet très singulier. 

^ La mer était très orageuse à l'extrémité de cette 
côte, quoiqu'il n'y eût point de vent, et la rive 
était couverte de débris de vaisseaux , ce qui don- 
nait à tous ces parages un aspect effrayant et 
sauvage. Ce cap très anguleux fait perdre tout à 
coup un pays, et en découvre un nouveau. Nous 
vîmes pour la première fois la Sicile, notre terre 
promise : l'air était vaporeux, et malgré ce pe- 
tit malheur, nous pûmes apercevoir l'immense 
base du mont Etna, dont la cime se perdait dans 
les nues. Dans cet aspect, le cap Pelore étant en- 
core couvert par les montagnes de la Calabre, 
tou te la Sicile ne semble être que la base prolon crée 
de l'Etna, ce qui fait paraître l'île beaucoup plus 
petite qu'elle n'est. 

Nous espérions coucher à Porto di Palizze, 



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128 VOYAGE PITTORESQUE 

petit bourg placé à peu de distance du Cap Spar- 
tivento , mais nous trouvâmes toutes les maisons 
fermées, et on ne voulut pas recevoir nos che- 
vaux dans celles qui étaient sur le bord de la 
mer. On nous envoya à un château appartenant 
au comte Poulietti. Le soleil était couché, le vent 
fraîchissait, et nous marchions a l'aventure; car 
aucun de nous ne connaissait la route. Nos guides 
n'étaient ni plus instruits, ni plus rassurés que 
nous; nous ne trouvâmes personne au château 
indiqué. Les rochers s*approchant de la mer, la 
route se rétrécissait : la nuit devenait, d'ailleurs, 
de plus en plus obscure, et la vague menaçait de 
ne point nous laisser de passage. Enfin nous com- 
mencions à croire que nous coucherions sur la 
plage; notre parti était pris, mais nos malheureux 
chevaux avaient fait quarante milles, et la cam- 
pagne ne leur offroit que des rochers et le sable 
le plus aride. 

Nous continuâmes donc de marcher jusqu'à 
une roche absolument escarpée, et dont la chute 
arrivait â la mer. 11 n'y avait pas moyen d'aller 
plus loin , et nous commencions k être vrai- 
ment inquiets de ce que nous deviendrions , 
lorsqu'à travers les vagues et les écueils nous 
trouvâmes à tâtons un sentier étroit et presque à 
pic, que nous gravîmes avec courage, sans savoir 
où il nous conduisait et presque sans espérance 
de pouvoir le continuer. 



DU ROYA^UME DE NAPLES. 129 

Après l'avoir suivi pendant quelque temps, 
une faible lumière se montra enfin au loin et 
nous servit de phare pour nous conduire au plus 
Ignoré de tous les ports, à une espèce de vieille Rochers et 
maison ou antique château isolé sur la pointe ^80"^' 
dun rocher. Ce lieu sauvage et comme aban- "^''^• 
donne se nomme Bova. Nous trouvâmes en arri- 
vant la maison pleine de gens de fort mauvaise 
mme, armés de couteaux, de fusils, et ayant 
tous Tair de fort méchante huméïir : il est certain 
que nen n'était moins rassurant, et ne pou- 
vait être mieux comparai à une retraite- de vo- 
leurs. 

L'accueil qu'od nous fit au premier abord ne 
fut pas des plus agréables, mais comme avec de 
la resolution, de la fermeté et de l'honnêteté on 
trouve asile partout, nous n'eûmes pas plus tôt 
rendu compte de l'objet de notre voyage et de 
1 embarras dans lequel nous nous trouvions, ne 
connaissant ni le pays ni les chemins, que nos 
hôtes , qui nous avaient paru , au premier coup 
dœil, si étranges et si rébarbatifs, firent bientôt 
de bon cœur et avec franchise, tout ce qu'ils pu- 
rent pour nous recevoir. Nous ne trouvâmes 
pour souper qu'un gros chou cabus, que quelques 
mariniers allèrent nous chercher à leur barque : 
c était tout ce qu'ils possédaient de comestible 
avec un peu de pain et de vinaigre. Nous man- 
geâmes jusqu'à la côte le gros chou, qui nous 



III. 



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,3o VOYAGE PITTORESQUE 

parut tendre et délicieux; on nous sema de la 
paille hachée à terre, nous bûmes à la santé de 
rÉtat et de nos hôtes, et nous nous couchâmes 
gaîmenl, au milieu de tous ces gens, qui nous 
imitèrent, et qui n'avaient assurément nulle envie 

de nous faire du mal. 

Le lendemain on fut sur pied à la pointe du 
jour, peu arrêté', conime on peut croire, par la 
bonté des litâ. Nous apprîmes que les camarades 
de gite, qui ncMis avaient fait si grand' peur, 
étaient les gens d'équipage d'un petit bâtiment 
de pêcheurs, brisé par la vague, et échoué sur 
des roches et des écueils , à peu de distance de 
Tendroit où nous étions. 

Dès que le soleil fut levé, nous retournâmes 
avec empressement au bord de la mer, et au 
pied des rochers sur lesquels nous avions passé la 
niiit, pour^ouir encore du coupd'œil de la Sicile 
et de FEtna. Nous vîmes de loin le sommet de la 
montagne découvert et fumant. Elle ne nous 
parut pas si étonnante à cette grande distance, 
sa forme conique, sa base allongée, et son élé- 
vation se trouvant surtout sans objet de compa- 
raison, diminuaient beaucoup Fidée gigantesque 
que nous nous en étions formée, et ce ne fut 
qu'en réfléchissant sur les neiges dont nous la 
voyions couverte à la moitié de sa hauteur, et 
malgré les chaleurs de l'été, que nous eûmes une 
idée plus juste de sa prodigieuse élévation. 



nins, 
n« 365. 



DU ROYAUME DE NAPLES. ,3i 

Il était difficile de quitter un site aussi inté- 
ressant, aussi pittoresque que la marine de Bova, 
où peu de voyageurs ont été et iront probable- 
ment, sans en conserver une vue : aussi fut-elle 
dessinée pendant que les pêcheurs chez lesquels 
nous avions passé la nuit jetèrent leurs filets 
à la mer, pour nous avoir un peu de poisson. 

Nous nous mîmes ensuite en chemin pour ga- Passage da 
gner le cap ou Punta délia Saetta, mais avant d'y fleT/; a/^I, 
arriver nous fûmes encore arrêtés par un nou- d^h dtlt' 
veau torrent qu'il fallut passer à gué. Heureuse- ^^^'^^i '^"- 
ment que tous ces torrens. qui. Phi ver et à la 
fonte des neiges, doivent être formidables, ne 
sont que des ruisseaux quand les chaleurs, qui, 
dans ce pays, arrivent de bonne heure, se font 
ressentir. Les gens à pied dont nous nous ser- 
vions pour guides, les traversèrent facilement, et 
dans celui-ci, nos chevaux n'avaient de l'eau qu'à 
moitié jambes. L'aspect de ces rochers escarpés, 
de ces montagnes arides qui terminent la chaîne 
des Apennins, nous parut si sauvage, surtout 
en les comparant avec tous les lieux et les plages 
unies que nous avions parcourus le long de la 
côte delà mer Adriatique, qu'un de nos dessina- 
teurs prit en passant une vue de ce torrent ap- 
pelé Fiume Alice, 

Nous arrivâmes à la fin à ce cap tant d*ésiré, 
et cité sur la carte Punta délia Saetta. A partir de 
ce cap ou promontoire, le pays change tout à 



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VA, 






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1 32 VOYAGE PITTORESQUE 

coup, devient vert, fertile et planté d'orangers, 
de mûriers, etc. Le premier endroit qui se ren- 
contra sur notre route fut Miletta, petit village 
où on élève beaucoup de vers à soie. Nous ne 
trouvâmes aucune différence dans la manière de 
les élever avec celle qui est pratiquée en France, 
si ce n est le soin qu'on a de les tenir toujours 
dans l'obscurité ; cet usage nous parut être une 
précaution assez inutile , eu égard surtout à la 
température et à la douceur du climat. 

Ayant appris qu'il y avait quelques antiquités 
dans la chapelle de ce village , nous allâmes voir 
ce que c'était, et effectivement, sur le fût d'une 
colonne de jaune antique qui soutenait le béni- 
tier, nous trouvâmes une inscription romaine et 
parfaitement conservée. La colonne était mil- 
îiaire , et indiquait , par les chiffres qui sont à la 
fin, et par la lettre M., qu'elle avait été placée 
SL vingt milles de Reggio. * 



• D. N. 
F, YALER. CONSTANTINO 
INVICTO 
AVG. BONO. OMNIVM 
WATVS ET 
D. D. D. N. N. N. DELMATIO 
CRISPO 
ET CONSTAlfTINO 
N. N. If. O. O. O. B. B. B. CAESSS. 

M. XX. 



DU ROYAUME DE NAPLES. i33 

Cette inscription était en l'honneur de Con- 
stantin et de son propre fils , du même nom que 
lui, et en même temps de ses deux fils adoptifs 
Delmatius et Crispus. On remarque, sur le mar- 
bre, que le nom de Delmatius est en partie ef- 
facé; on croit que ce fut du temps de Constantin 
même, et parce que cet empereur le fit mourir 
sur des soupçons mal fondés. 

Ce tronc de colonne antique est hors de terre 
de trois pieds, et a quatorze pouces et demi de 
diamètre. Cette découverte, qui nous parut mé- 
riter quelque attention , nous engagea à faire 
d'autres recherches dans les environs. Nous trou- 
vâmes encore dans- une vigne un grand morceau 
de mosaïque, avec un fragment de mur qui dé- 
crivait une forme circulaire ; mais , quelques 
informations que nous ayons pu prendre dans 
le pays, il fut impossible de découvrir à 
quoi avaient pu appartenir des ruines qui sem- 
blaient annoncer des constructions assez considé- 
rables. • 

Nous montâmes à cheval , et , après avoir dou- 
blé la pointe délia Saelta, nous fûmes bientôt 
arrivés à celle dell' Armi, autrefois Leucopetra, 
ou finis JpenninL C'est effectivement là que 
vient aboutir la principale chaîne de l'Apennin. 
La vague, en battant la montagne à cette pointe, 
y a causé des éboulemens qui découvrent la 
tranche intérieure et les différens lits qui la corn- 



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II 









i34 VOYAGE PITTORESQUE 

posent. Depuis le sommet jusqu'à leur base, ces 
rochers ont plus de deux cent cinquante pieds 
d'escarpement perpendiculaire. Leurs couches 
régulières et symétriques semblent attester 
que cette montagne, à des époques inconnues, 
a été coupée et séparée d'une suite ou d'une 
chaîne d'autres montagnes plus étendues. Au 
reste, la nature de la roche est par tranches et 
friable, et par conséquent impossible à tailler et 
à polir, de ce genre de pierre qui approche du 
grès , et qui se trouve d'ordinaire dans l'intérieur 
et les scissures des rochers. 
^oitdeMt^ Après qu'on a passé cette pointe, qui a deux 
sine du côté ccnts pas de diamètre , le terrain s'élargit , les 

de.IaCalabre o ' 

en arrivant à montagncs s'éloigncnt , et la campagne devient 
n«S.' fertile, couverte d'orangers, de mûriers et d'ha- 
bitations où l'on élève les vers à soie. C'est sur- 
tout de ce lieu qu'on découvre le beau bassin que 
forment l'extrémité de la Calabre, d'une part, 
et la pointe du cap Pélore en Sicile, de l'autre, 
en se croisant au phare de Messine; ce qui donne 
à ce détroit l'aspect d'un immense et superbe 
lac , couvert de bàtimens, bordé en amphithéâtre 
parles plus belles montagnes les mieux cultivées, 
et orné de chaque côté par les deux villes de Reg- 
gio et de Messine. Le vaste de ce tableau, su- 
blime à peindre, ne peut être rendu dans un 
dessin. 

Plus on approche de Reggio , plus le paysage 



DU ROYAUME DE NAPLES. i35 

devient agréable. Presque toutes les maisons sont 
entourées et séparées les unes des autres par des 
bois de citronniers et d'orangers en taillis, et 
par de longs berceaux impénétrables au soleil. 
Une végétation abondante et active rend tout le 
paysage d'un vert prononcé, et d'autant plus 
riche à l'œil qu'il fait davantage ressortir la cou- 
leur des oranges dont tous ces arbres sont cou- 
verts; elles sont suspendues à la hauteur de la 
main , et semblent inviter a les cueillir. Aussi 
on peut dire que les environs de Reggio , ainsi 
que le chemin qui les traverse , forment un jar- 
din continuel, et un des plus délicieux. 

Chaque maison est ornée de grandes treilles, Vne prise 

,. , " » ' dans les envi- 

. élevées sur des terrasses etsoutenues de colonnes , rons de Rc-- 
ce qui leur donne un caractère tout-à-fait pitlo- n^^seV 
resque. Nos dessinateurs ne manquèrent pas d'en 
profiter, et on peut en juger par notre vue des 
environs de Reggio, dans laquelle l'artiste a re- 
présenté ces oisifs et tranquilles habitans dans 
leurs costumes les plus ordinaires. 

Notre arrivée à Reggio nous parut tenir de la Pon et ville 
féerie, par la gaité, l'agrément et la richesse du no368'.°' 
pays que nous eûmes à traverser, et toutes nos 
fatigues furent bientôt oubliées. Le chemin que 
nous avions à faire nous semblait préparé pour 
un triomphe de Bacchus; il nous conduisit 
ainsi jusque dans la ville même, qui, quoi- 
qu'elle n'ait plus rien de son ancienne splen- 






Il î 



i36 VOYAGE PITTORESQUE 

deur, est encore agréable, ouverte et assez 
peuplée. 

Notre premier soin , en arrivant à Reggio , ftit 
de demander le chanoine Morezzano, auquel 
nous avions été recommandés. C'était eflfective- 
ment l'homme le plus instruit , ou , pour mieux 
dire , le seul qui le fût dans cette ville , des anti- 
quités et de l'histoire de ce pays ; mais malheu- 
reusement il venait de mourir. Tout ce que nous 
pûmes avoir pour le remplacer fut un ouvrage 
assez considérable , écrit en latin , que cet ha- 
bile antiquaire avait de composé sur les inscrip- 
tions de Reggio , et c'est presque le seul genre 
d'antiquités qui y existe. On trouve une grande 
quantité de' ces inscriptions incrustées dans les 
murailles de plusieurs maisons modernes; il y 
en a, dans le nombre, de fort curieuses, par les 
inductions qu'on en peut tirer sur la forme du 
gouvernement de cette ancienne république. 

Il paraît que cet antiquaire, loin d'adopter 
tous les systèmes qu'on a composés sur le nom 
de Reggio, s'en tient à croire que ce nom a été 
donné à cette ville a cause de sa constitution mo- 
narchique et des rois qui l'ont gouvernée dans 
son origine. Il se fonde, dans cette opinion , sur 
les passages de plusieurs historiens qu'il cite , tels 
que Justin et d'autres *. Il prouve ensuite que 

• Cet ouvrage du chanoine Morezzano mérite d'être con- 
sulté, pour la quantité de recherches savantes dont il est 



DU ROYAUME DE NAPLES. 187 

l'ancienne ville de Rhegium ne fut jamais com- 
prise au nombre des villes libres de la Grèce , 
et que la nature de son gouvernement en fut 
la cause , ces anciens Grecs ayant eu en horreur 
tout ce qui était monarchie , et regardant les 
rois comme autant de tyrans , ou faits pour le 
devenir. 

Dans les siècles postérieurs , et quelque temps 
après Pythagore, Reggio se forma en corps de 
république, et il paraît qu'elle se modela sur 
celle d'Athènes. Ainsi qu'à Athènes, des archontes 
lui donnèrent de§ lois; c'est ce qui est prouvé 
par des inscriptions grecques placées et incrus- 
tées dans les murs de plusieurs palais de cette 
ville , sur lesquels on voit les noms de ses diffé- 
rens magistrats. 

La quantité des médailles de l'aiitique Rhe- 
gium , et dont le plus grand nombre représente 
différens attributs de Diane et d'Apollon % prou- 
vent que cette ville était plus particulièrement 
sous la protection de ces deux divinités. U y a 
même lieu de penser que le peu de ruines anti- 
ques qu'on trouve à Reggio , sont les débris d'un 
temple magnifique qui y avait été élevé à Apol- 
lon. Cette opinion se trouve encore justifiée par 
une inscription fort curieuse rapportée par Mo- 

rerapli. Il a été imprimé à Naples , en 1770, sous ce titre : 
Inscriptiones Beginœ dissertationibus illustratœ. 
' Voir la planche de médailles, n" Q97, 









i38 VOYAGE PITTORESQUE 

rezzano, et qui se trouve gravée sur un marbre 
incrusté dans le mur, à Tangle d'une maison du 
Mont-de-Piété ; la voici : 

t. hervewvs t. f. sabinvs trivir. ied. 
pot. ii. testamento legavit. mvnicipi 

bvs reginis ivl. in prytaneo statvam 

4eream mercvri. trvllam argenteaui 

anaglyptam. p. ii. s. lares argenteos 

septem p. ii. s. pelvim aeream corinthiam. 

Item in templo apoi.lonis maiors 

pvgillares membranaceos opfercv 

lis eboreis pyxidem eboream. tabv 

LAS PICTAS XVIII. 

Heredes EIVS PONENDA 

rVRAVERVNT. 

Titus Herfen US, Jils de Titus y Sabin^ 
triumvir, deux fois édile, a, par son testa- 
ment , légué aux magistrats municipaux des 
Régiens Juliens, U7ie statue de Mercure en 
bronze, pour être placée dans le Prytanée. Un 
vase d'argent ciselé propre aux sacrifices , du 
poids de deux sesterces , sept dieux Lares du 
même métal, et du même poids de deux ses- 
terces. Un bassin d'airain de Corinthe. En 
outre a légué au grand temple rf' Apollon des 
tablettes pour écrire _, couvertes d'ivoire , avec 
Vécritoirejaite de la même, matière ^ et dix-huit 
tableaux, 

Èes héritiers d*HERFENUs ont eu soin de 
déposer tous ces dons. 



DU ROYAUME DE NAPLES. iSg 

Quelques recherches que nous ayons pu faire, 
soit dans Fintérieur et les dehors de Reggio, 
soit dans les environs de la ville, nous né trou- 
vâmes d'autres vestiges d'antiquité, que deux 
portions d'un grand cercle, qui paraissent être 
les restes d'une vaste rotonde et d'un temple 
qu'on assure avoir été consacré à Apollon ; ce 
qui , comme nous venons de le dire , paraît assez 
probable, d'après toutes les médailles. On nous 
fit voir encore quelques autres fragmens antiques, 
tels qu'une petite colonne cannelée en marbre, 
un autel orné et festonné de guirlandes, un pié- 
destal engagé dans un mur, et un tronc de co- 
lonne de granit de quatre pieds de diamètre. 
Mais il ne se rencontra rien dans tous ces restes 
de monumens qui méritât beaucoup d'attention, 
et nous aurions quitté Reggio sans en avoir em- 
porté une seule vue, m celle de son port ne nous 
eût arrêtés; cette vue devint même intéressante 
par le mouvement qu'elle nous présenta et la 
variété des costumes que le hasard y amenait. 

Les diverses fabriques qui forment, d'une part, 
l'entrée et la porte de la ville, ses magasins de 
blé et d'huile placés sur le bord de la mer, et sur- 
tout la vue des côtes de la Sicile , qu'on aperçoit 
de l'autre côté du détroit, forment un tableau 
dont l'ensemble nous parut d'un effet très pi- 
quant, et que notre dessinateur a rendu avec 
exactitude. 



if-t 






i4o VOYAGE PITTORESQUE 

Cette disette de monumehs, assez extraor- 
dinaire dans une ville jadis si puissante, et 
qui, d'ailleurs, n'a sûrement point changé de 
sol , comme plusieurs autres de la Grande- 
Grèce, peut s'expliquer par la manière dont 
sont construits les murs qui entourent la ville, 
et que le comte Roger a fait rebâtir. Il est facile 
de voir , par les énormes pierres qui les com- 
posent , par les mattoni , et tous ces anciens ma- 
tériaux aisés à reconnaître, qu'ils ont été formés 
en entier, dans ces temps barbares, des débris 
de plusieurs monumens antiques, peut-être très 
précieux. 

Nous eussions désiré retrouver le tombeau de 
la fameuse Julie, fille d'Auguste et femme de Ti- 
bère, qui mourut si malheureuse à Reggio; mais, 
suivant toute apparence, elle n'y a jamais eu ni 
tombeau, ni aucun monument pour conserver 
sa mémoire à la postérité; mais l'histoire a con- 
sacré la célébrité de ses amours et celle de ses m aU 
heurs. 

Cette ville, une des premières de la Grande- 
Grèce, et peut-être antérieure à tous les établis- 
semens et aux plus anciennes colonies des Grecs 
en Italie, passa successivement entre les mains de 
différens maîtres, et finit par tomber au pouvoir 
des Romains, auxquels elle resta fidèle quand 
toute l'Italie les avait abandonnés. Elle fut dans la 
suite ruinée par Totila, et rebâtie par Roger dans 



f 



DU ROYAUME DE NAPLES. i4i 

le onzième siècle, puis saccagée par le corsaire 
Barberousse en i543 , et quelques années après , 
en i558, par le bâcha Mustapha. Enfin Reggio 
est aujourd'hui réduite à dix ou douze mille 
habitans, qui, dans l'heureux oubli où on les 
laisse, sont uniquement occupés de la nourriture 
de leurs vers à soie, dont ils font un grand com- 
merce, ainsi que de leurs fabriques d'huile et de 
toutes sortes d'essences. 



V-. 



/ ^■ 



i4^ 



VOYAGE PITTORESQUE 



CHAPITRE VIII. 



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.1 



SUITE DU VOYAGE DE LA CALABRE. — ROUTE DEPUIS 
LE DÉTROIT DE MESSINE JUSQU'aU NÉRINO , EN 
PASSANT PAR TROPÉA, NICASTRO, COSENZA. 



Les approches de l'hiver, et la crainte des 
pluies, qui d'ordinaire commencent tous les ans 
en Italie vers la fin de l'automne, nous détermi- 
nèrent à abandonner la Sicile. Malgré tous nos 
regrets, pour Messine et ses environs délicieux; 
nous nous décidâmes à aller directement par mer 
gagner Tropéa : nous évitions par ce moyen 
d'être retardés dans notre route par des fleuves 
considérables de la Calabre, le Metauro et le Me- 
trano que nous aurions eu à traverser, et qui 
souvent, dans cette saison, sont débordés au 
point d'arrêter quelquefois les voyageurs pendant 
plusieurs jours. 

Ce que nous regrettions le plus, était de ne 
pouvoir dessiner que de loin le rocher de Scylla; 
cependant, comme nous étions curieux d'em- 
porter au moins une idée de cet écueil célèbre, 
un de nos dessinateurs en prit d'abord une vue 
de l'autre côté du détroit, et tel qu'on le voit du 



^^ 



DU ROYAUME DE NAPLES. 143 

phare même de Messine. L'autre vue est beau- 
coup plus détaillée, étant dessinée d'aussi près 
qu'il nous fut possible d'en approcher; car, in- 
dépendamment de la crainte que nous avions 
d'être entraînés par les courans, nous avions en- 
core celle des coups de fusil des gardes-côtes, ce 
qui nous obligea de nous tenir toujours a quelque 
distance. 

Ce célèbre et terrible écueil de Scylla n'est Rocher et 
autre chose qu'un rocher presque isolé et coupé Scyîkfdts^^^ 
à pie,^ qu'on voit s'avancer dans la mer, au mi- ratTeaTroU 
lieu d'une anse formée sous de hautes montagnes ^^^^^f »^^e» 

j Ail o n°* 369 et 

dont toute cette cote de la Calabre est environnée. ^^o. 
On aperçoit de loin un château posé sur la crête 
de la montagne, avec un village assez considé- 
rable, qui descend ensuite le long du rocher par 
une pente rapide, jusqu'au bord de la mer. Il 
nous parut qu'il y avait dans le bas une espèce 
de petite rade sur une plage étroite et propre à 
recevoir seulement quelques bateaux de pêcheurs. 
On voit en avant de l'écueil de Scylla, d'autres 
roches aiguës et déchirantes, où l'onde et les 
courans venant à se briser avec un bruit effroya- 
ble, ont donné lieu à ces fictions de têtes de 
chiens qui intimidaient autrefois les navigateurs 
par leurs hurlemens, et allongeaient leurs têtes 
redoutables pour dévorer les passans. ' 

' Prœstat Trinacrii metas lustrarè Pachyni 
Cessantem y longos et circutnflectere cursus i 






î44 VOYAGE PITTORESQUE 

Un vaisseau qui serait entraîné par les cou- 
rans^ quand il s'en est approché jusqu'à un certain 
points quelque forte voile et quelque vent qu'il ait, 
ne peut effectivement éviter Fécueil où la force 
supérieure du courant Tentraine, et s'il vient 
alors à donner sur les rochers , sa perte est aussi 
prompte que certaine. Il ne faut cependant pas 
croire que ScjUa soit également fatal dans tous 
les instans, car un vaisseau mahonais^ qui, dans 
un orage , vint chercher asile au milieu de ces 
écueils , Yy trouva, en évitant heureusement 
le courant, et passant avec adresse derrière les 
rochers. 

L'entrée de cette partie du mouillage à Scylla, 
prise en y arrivant du côté de la grande mer, 
est, en général, assez praticable. Le danger se 
trouve beaucoup plutôt à la sortie, et quelque- 
fois même cette sortie devient impossible dans de 
plus mauvais temps : les bâtimens se trouvant 
dans un abri absolu par les hautes montagnes qui 
les entourent, ne sauraient gagner lèvent dont ils 



Quam. semel informem Dosto vidisse sub anero 
ScjrUam , et cœruleis canibus resonanda saxa. 
( ViRG. , Mneid. , Lib. III.) 

n y a lieu de croire que le bruit que font les vagues de la 
mer en se brisant avec violence contre les cavités des rochers , 
et qui ressemble effectivement beaucoup aux cris et aux aboie- 
raeus d'une meute de chiens qu'on entendrait dans l'éloigne- 
ment , a donné lieu à cette étrange et bizarre imagination. 



!"«« 



DU ROYAUME DE NAPLES. 145 

ont besoin pour être poussés au large. Le mal- 
heureux mahonais éprouva ce sort-là, et, comme 
dit \er proverbe, ne sortit de Scylla que pour 
tomber en Caribde, car un pirate, qui avait su 
son arrivée, l'attendit au sortir de l'écueil, et 
fut le prendre à six milles de Messine sous le cap 
Scaletto. 

Pendant que nous étions occupés à prendre 
différentes vues de Scylla, le vent vint à fraîchir, 
le ciel se couvrait de plus en plus, la vague était 
déjà forte. Le grégal, qui dominait, nous pous- 
sait sur la funeste côte du golfe de Gioia, côte 
fort dangereuse, et dont une impitoyable qua- 
rantaine nous obligeait de nous éloigner; nous 
opinâmes donc tous de retourner tout de suite 
au phare de Messine, où nous arrivâmes un in- 
stant après, car le détroit, dans cet endroit, n'a 
pas trois milles de largeur. Nous passâmes la nuit 
dans une maison de pécheur, et le lendemain, le 
vent ayant heureusement passé du grégal au 
sirocco, nous mimes à la voile à une heure après 
midi , et fîmes canal en tirant droit au cap Va- 
ticano. 

Dès que nous eûmes dépassé la tour du phare, 
nous vîmes de loin le Stromboli, qui, à cette dis- 
tance, nç paraît être qu'une grosse montagne 
isolée en forme de cône , et dont la double cime 
envoie continuellement dans l'air des tourbillons 
de flamme et de fumée. Un peu plus loin, il y a 



r 



III. 



10 



i46 VOYAGE PITTORESQUE 

un autre volcan, appelé Panaria, qui est dans la 
même forme, mais beaucoup moins élevé'; en- 
suite les autres petites iles Éoliennes, que nous 
avions tant de regret de laisser derrière nous, 
sans pouvoir les aller examiner de plus près; 
mais appréhendant encore là l'inévitable qua- 
rantaine, nous ne les vîmes et les dessinâmes que 

de loin. * 

De l'autre côté, et sur la côte de la Calabre, 
nous dépassions Bagnara, petite ville un peu au- 
dessus et dans le genre de Scylla, dont il semble 
qu'on ait également versé les maisons du sommet 
de la montagne, et qu'elles soient restées ac- 
crochées le long de la pente escarpée de la côte. 
Plus loin, la ville ou bourg de Palmi est mieux 
assis sur une terrasse qui nous parut très cul- 
tivée. 

Notre sirocco se soutenait toujours bon-frais, 
et nous laissâmes enfin derrière nous cette ter- 
rible et menaçante partie des iles de Lipari. Du 
côté de la Calabre, nous entrevîmes Gioia , au 
fond d'un golfe auquel il donne son nom, et qui 
est situé dans un pajs plus uni et moins sauvage; 
Nicotera et le cap Vaticano commençaient à se 
découvrir, et il nous parut que les sites et les 
détails pouvaient en être intéressans : mais au 
coucher du soleil, le vent vint à baisser et à tom- 

' La description et les vues des îles volcaniennes se trouve- 
ront à la fin du Voyage de la Sicile, dont elles ft>nt partie. • 



DU ROYAUME DE NAPLES. 147 

ber si absolument que nous fûmes obligés de 
faire a la rame sept milles qui nous restaient en- 
core à parcourir. L'ennui et surtout le bruit uni- 
forme des rameurs nous endormirent tous, et 
nous n'arrivâmes à Tropaea qu'à quatre heures 
après minuit. 

Nous passâmes le reste de la nuit balottés dans "^i'^e et port 

1 m i\ ' n de Tropaea, 

le port de Tropaea et assez mal a notre aise; enfin, n" 371. 
a la pointe dû jour , nous aperçûmes cette petite 
ville perchée sur un rocher, et perpendiculaire- 
ment placée au-dessus dç nos têtes; il en des- 
cendit bientôt une députation qui vint nous re- 
connaître; après avoir reçu nos passe-ports et 
s'être plainte de la nécessité et de l'obligation où 
elle se trouvait de nous retenir en captivité jus- 
qu'à l'époque où on serait sûr que nous n'ap- 
portions aucun germe de peste. Elle s'employa 
obligeamment à nous secourir et à nous trouver 
un asile; le syndic de la ville et le marquis Pelia, 
pour lequel nous avions des lettres de recom- 
mandation , vinrent bientôt nous en proposer un, 
que nous eussions choisi nous-mêmes, tant sa 
situation nous parut singulière et pittoresque : 
c'était une espèce de château abandonné ou 
d'ermitage bâti sur le haut d'une roche escar- 
pée, qui ne tient à la terre que par un pont, et 
qui s'avance dans la mer comme le château de 
Pierre-Encise à Lyon. 

Rien ne ressemble plus effectivement à cette 



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i48 VOYAGE PITTORESQUE 

prison célèbre en France, que l'espèce d'ermi- 
tage ou de donjon dans lequel nous fumes confi- 
nés; nos gardes nous servaient, nous nous trou- 
vions parfaitement logés, et, ce qui n'était pas 
indifférent pour nous, dans une position char- 
mante, ayant d'un côté la ville de Tropaea, dans 
le site le plus pittoresque , de l'autre coté la mer 
qui venait battre jusqu'au pied de notre rocher, 
et en face, le terrible Stromboli, à soixante milles 

de nous. 

Nous eûmes bientôt fait notre établissement : 
nous nous distribuâmes quelques greniers ou ga- 
letas abandonnés, dont nous fîmes nos chambres 
à coucher; une vieille chapelle gothique nous 
servait de salon d'assemblée; c'était là que nous 
recevions ceux qui venaient nous visiter; et, dans 
nos momens de loisir, un de nos passe-temps les 
plus amusans était de faire des signes et des 
mines aux femmes de la ville qui nous lorgnaient 
de leurs fenêtres, et avec lesquelles nous avions 
de loin des conversations suivies , car, en Italie, 
on apprend à tout dire par ce moyen , qui ne 
laisse pas , quand on y est accoutumé , d'avoir sa 
grâce et ses finesses. 

Le reste de notre exil fut employé à dessiner 
dans les environs de Tropaea, et à prendre des 
vues de notre habitation sous différens aspects. 
Une de ces vues, que nous avons fait graver, 
représente les dehors de la petite ville de Tropaea, 






DU ROYAUME DE NAPLES. 149 

assise sur des rochers coupés à pic, avec les che- 
mins ou plutôt les escaliers qui ont été creusés 
dans la roche même, pour pouvoir y aborder. 
En face, et sur le bord de la mer, est le rocher 
isolé au haut duquel était le petit ermitage 
qu'on nous avait donné pour retraite. L'artiste 
auquel nous devons ce joli dessin ne manquant 
jamais de tirer parti de tout ce qu'il rencontrait, 
et voyant continuellement autour de noire ro- 
cher des pêcheurs dont le succès était souvent 
d'un grand intérêt pour lui, a imaginé de placer 
sur les devans de sa composition une pêche des 
plus abondantes, et dont les détails , les différens 
accessoires rendent agréable un des sites les plus 
sauvages qu'on puisse rencontrer. 

La vue que nous offrons sous le n° 37 2 est en- Ermitage de 

Tropaea 

core celle du même ermitage de Tropœa; mais n«37a/ 
l'aspect en est pris du côté opposé , et tel qu'on 
aperçoit le rocher lorsqu'on y arrive par mer. 

C'est sur la sommité même de ce singulier ro- 
cher qu'était placé noire donjon; après en avoir 
été les prisonniers, nous en étions devenus les 
maîtres, et en vrais seigneurs châtelains, nous 
en fîmes les honneurs aux chevaliers de la ville 
qui venaient nous rendre leurs visites. La no- 
blesse est assez nombreuse à Tropaea, quoique 
cette ville soit très petite; mais étant regardée 
comme ville royale, et il y en a peu dans la pro- 
vince, tous les nobles du pays s'y retirent, ne 



V- 



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i5o VOYAGE PITTORESQUE 

voulant point habiter les cités baronnales où leurs 
enfans naissent vassaux, et, par cette espèce de 
tache du patronage, sont exclus des grands hon- 
neurs de la noblesse, et d'e l'entrée au chapitre de 

Tordre de Malte. 

Dès que la crainte de la peste fut enfin passée , 
et que nous pûmes quitter notre gite aérien, 
nous fîmes notre entrée dans la ville, que nous 
trouvâmes bâtie sur la plate-forme d'un autre 
rocher et s'avançant également dans la mer ; elle 
en est presque environnée , excepté par le côte 
qui tient aux montagnes, et où se trouve l'entrée 
de la ville. Elle était autrefois défendue par un 
château et un fossé creusé dans le roc; on nous 
dit qu'au commencement du siècle il y avait en- 
core dans ce château des canons de bronze , mais 
que le roi d'Espagne les avait fait changer 
contre de vieux canons de fer, qui ont écrasé 
leurs affûts, et ne se relèveront jamais, sui- 
vant les apparences, de l'affaissement où ils re- 
posent. 

Il n'y a à Tropsea aucune espèce d'antiquité , 
et on doit croire que l'origine qu'on lui donne 
dans le pays est chimérique. Son nom vient, dit- 
on , de Trophea , et on prétend que cette ville 
fut ainsi nommée lorsque Scipion , revenant de 
la conquête de Carthage, y reçut les honneurs 
du triomphe. On pourrait objecter, peut-être, 
à cette prétention qu'il n'y a pas grande appa- 



V 



DU ROYAUME DE NAPLES. i5i 

rence que Scipion ait choisi pour une fête de la 
plus grande pompe et du plus grand appareil 
chez les Romains, un lieu aussi escarpé, sans 
port, sans ville et sans espace pour y loger une 
armée; aussi n'y trouve-t-on rien qui vienne à 
l'appui de cette opinion; des rues étroites, de 
mauvaises fabriques, pas un vestige de monu- 
ment, et pas une tradition qui dise même qu'on 
ait seulement trouvé une monnaie romaine dans 
tout son territoire. 

Ce territoire de Tropaea consiste dans une pe- 
tite plaine très peu étendue, élevée et dominée 
par de hautes montagnes ; elle est, au reste, très 
cultivée et très fertile : des ruisseaux y arrosent 
des jardins agréables, plantés de limons et d'o- 
rangers, dont les habitans- font des essences qu'ils 
portent en France; ils vendent aussi des tapis ou 
couvertures faits avec le coton qu'ils cultivent 
et travaillent eux-mêmes; industrie et activité 
bien rares dans les deux royaumes de Naples 
et de Sicile. 

Nous partîmes de Tropœa le 5 décembre ; 
après avoir monté très rapidement pendant l'es- 
pace de trois milles, et laissant à droite l'Apennin, 
que nous côtoyions, nous trouvâmes un chemin 
agréable et bon pour voyager à cheval à ti^avers 
un pays riche, abondant en blé et bien cultivé; 
nous aperçûmes bientôt Monteleone à dix-sept 
milles de Tropaea, 






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SI °l, 









i52 VOYAGE PITTORESQUE 

Monteleone est un gros bourg bâti sur le pen- 
chant d'un monticule, avec un vieux château ,• on 
y compte dix-huit mille habitans et douze mo- 
nastères. Le paysage en est agréable, et coupé de 
plantations d'oliviers grands comme des chênes. 
Après nous y être reposés quelques momens, 
nous continuâmes notre chemin, qui se main- 
tint bon et uni pendant trois milles; mais nous 
eûmes ensuite une éternelle et désastreuse des- 
cente de plus d'une lieue de longueur, et, pour 
surcroit de malheur, une pluie épouvantable. 

Nous arrivâmes à l'entrée de la nuit au Pizzo^ 
bâti sur le bord de la mer, avec un assez bon châ- 
teau. Il y a dans ce lieu une population de neuf 
mille habitans, dont la plupart sont des mari- 
niers. Nous allâmes loger chez un d'eux, qui nous 
reçut avec cette franchise et cette cordialité dignes 
des premiers âges : accueil que nous rencontrâmes 
dans toutes les campagnes de la Calabre, car les 
paysans calabrois, malgré leur mauvaise réputa- 
tion, n'ont que labarbe et l'habit plus noirs que les 
autres. Nous avons même remarqué dans tout 
notre voyage, et parcourant le pays presque en 
entier, que ceux chez qui le besoin d'argent est le 
plus pressant, le demandent d'une façon très mo- 
dérée, sont empressés, complaisans quand vous 
les sati^aites honnêtement, et que ceux dont la 
position est plus aisée, loin de rien demander, 
sont pleins de noblesse , généreux et obligeans. 



DU ROYAUME DE NAPLES. i53 

NOS hôtes, contens de nous, ne savaient com- 
ment nous traiter pour que nous le fussions 
d'eux : tout était à nous dans leur maison, et 
tous s'empressaient à nous servir, enfans, amis 
et voisins. 

Le lendemain, nous descendîmes sur le bord 
de la mer, pour y voir l'emplacement où était 
autrefois située l'antique Hipponium. Cette an- 
cienne ville grecque fut depuis appelée, par les 
Romains, Vibona Valentia^ ainsi qu'elle est in- 
diquée sur la carte Théodosienne, et maintenant 
par corruption Bivona. Cette ville avait un port 
au fond du golfe formé par le cap Zambrone. On 
dit qu'en été, lorsque la marée est basse et tran- 
quille , on aperçoit encore quelques vestiges des 
antiques constructions d'Hipponium , que les sa- 
bles n'ont pas recouverts totalement. Au reste, la 
campagne de Bivone est couverte d'une quantité 
de cassines éparses et de jardins; ce qui, joint a 
sa situation , en terrasse dominant sur la mer, 
ressemble beaucoup à la campagne des envi- 
rons de Marseille, avec l'avantage du couvert 
des arbres qui rendent toute cette côte déli- 
cieuse. 

Nous partîmes du Pizzo, et, après avoir re- 
monté la montagne et fait dix milles par un 
mauvais chemin, nous trouvâmes, près du fleuve 
Angitola, une descente taillée en rampe dans le 
rocher; nous passâmes l'Antigola à gué. De là 



i54 VOYAGE PITTORESQUE 

nous longeâmes une grande plaine basse, *où 
on rencontre des marais et le lac del Fico, 
vis-à-vis duquel est la poste. Cest dans cet en- 
droit de la botte que l'Italie se trouve le plus 
resserrée , puisqu'elle n'a pas dix lieues de tra- 
verse. 

Nous continuâmes notre route par un chemin 
de sable qui nous conduisit jusqu'au bord du 
fleuve Amato. Ce fleuve, ou plutôt ce torrent, 
couvre et dévaste souvent en hiver un large pays 
par ses inondations, ses ramifications, et la ra- 
pidité de son cours. Nous le traversâmes et sui- 
vîmes un autre petit torrent, qu'il fallut aussi 
passer à gué; mais il était alors si peu considérable, 
que cela fut aisé; nous le côtoyâmes pendant 
quelques milles au travers d'une foret d'oliviers 
qui nous conduisit jusqu'aux portes de Nicastro. 
La situation de cette petite ville, que nous aper- 
cevions, appuyée sur un fond de montagnes 
Vue des toutcs couvcrtcs de bois, présentait de loin le ta- 
pf^eTrès^di ^^^^" ^^ P^"^ singulier et le plus pittoresque. Ce 
plume d! San. P^*^' torrcnt , appelé // Flume di Santo Polito , 
toPoUto.en Jout nous avions toujours suivi les bords, for- 

Arrivant â "Ni* 

mait surtout, en y arrivant, l'effet le plus heureux. 
Nous le voyions se précipiter , par cascades, du 
haut des montagnes, qui répandent dans tout 
ce pays la verdure et la fraîcheur la plus dé- 
licieuse. 

Cette foret d'oliviers fait toute la richesse des 



Castro , 
n« 373. 



:*. 



\^ 



^ I 



DU ROYAUME DE NAPLES. i55 

habitans de Nicastro, située à l'angle de deux 
montagnes qui la défendent des vents du nord- 
ouest : le climat y est si doux et si tempéré , 
qu'au 7 décembre nous y trouvâmes les arbres 
avec la verdure que nous avons en France au 
mois d'août ou de septembre. L'aspect de la 
ville est aussi pittoresque que la température en 
est agréable; elle est traversée d'un bout à l'autre 
par une belle rue bordée d'arbres, avec de jolies 
fabriques qui s'élèvent en amphithéâtre. Un mon- 
ticule couvert de maisons, et sur le haut duquel 
existent encore les ruines d'un vieux château , 
termine le tableau ; le tout est surmonté de deux 
rideaiix de bois épais, qui apportent leur ombre 
jusque sur les maisons, et semblent placer la 
ville dans un parc. 

Au-dessus de ce bois régnent encore d'au- VuedeNî- 
tres montagnes bien plus élevées , et dont la cime, a'^'iieu dfs 
couverte de neige, forme, avec la température et a^rApennln, 
le climat de la vallée, le contraste le plus singu- °^ 3:4- 
lier. La ville nous parut assez peuplée; il est 
vrai que lorsque nous passâmes sur la place 
du marché, où notre arrivée fit événement, 
tout le monde se mit en haie pour nous rece- 
voir, même un monsignore calabrois qui voya- 
geait en litière avec tout son train , et que le 
hasard nous fit rencontrer en arrivant à Ni- 
castro. 

Nous remarquâmes , surtout, quelques dames 



*1 



m: 






i56 VOYAGE PITTORESQUE 

avec des coiffures hautes, comme au temps de 
Louis XIV, et des robes semblables à celles de 
feu madame d'Escarbagnas , qui, sans doute, 
allaient en visite de cérémonie ; elles étaient pré- 
cédées et accompagnées d'autres femmes, jambes 
nues, immodestement troussées , et qui remplis- 
saient les fonctions de laquais. L'une portait la 
queue de la robe, et l'autre Tombrelle ou parasol, 
en avant. Cet appareil comique, et la démarche 
fière, le salut affecté dont on nous honora en 
passant, nous parurent si bizarres, que nous eûmes 
beaucoup de peine a ne pas répondre par un éclat 
de rire à ce gracieux accueil. 

Nous partîmes le lendemain, et continuâmes 
à monter, par de périlleux chemins, tous ces . 
amphithéâtres de montagnes; mais nous nous 
trouvâmes tout à coup transportés en hiver , 
lorsque nous fûmes arrivés au sommet : les ar- 
bres étaient déjà dépouillés de leurs feuilles, au 
milieu des brouillards et des frimas. Nous ren- 
contrâmes ensuite des lieux déserts et incultes, 
où nous fûmes assaillis par des nuages qui nous 
couvrirent en entier. Avec cela, nos guides mal 
instruits finirent par nous égarer dans ces pays 
sauvages, et, après avoir passé la journée à errer 
dans d'immenses forêts de châtaigniers aussi 
vieux que le monde, et avoir marché jusqu'à la 
nuit, de vallées en vallées , de sommets en som- 
mets, nous nous trouvâmes presqu'au point d'où 



/ 



\1 



DU ROYAUME DE NAPLES. iSy 

nous étions partis le matin , a quatre lieues de 
Nicastro , dans une petite ville ou village appelé 
Nicolosiml , où l'on nous prit pour des aventu- 
riers , qu'il n'était pas trop sûr d'héberger. 

Tous les habitans de Nicolosimi étant hors 
de la ville pour leur commerce ou leurs affaires, 
nous ne trouvâmes que des femmes, qui se sau- 
vaient dans leurs maisons et ne nous parlaient 
que par la fenêtre. Cependant nous parvînmes à 
en rassurer quelques unes qui s'apitoyèrent sur 
notre sort. Elles amenèrent avec elles, pour plus 
grande sûreté, le curé du lieu, qui, d'abord, 
nous fit donner une chambre; et quand on fut 
bien assuré que nous étions de bonnes gens, de 
simples voyageurs, sans aucun mauvais projet, 
on nous assura que, quoiqu'il n'y eût rien dans 
le village, ou fort peu de chose, nous ne mour- 
rions pas de faim pour ce soir-là. Effectivement, 
sans vouloir recevoir d'argent, chacun contri- 
bua à nous former une petite collation de fort 
bonne mine. 

Le peu d'hommes qui se rassembla, s'em- 
pressa à nous servir, tandis que les femmes, qui 
étaient toutes jolies, nous préparèrent des lits 
très durs , mais avec des draps fort blancs. Après 
le souper, la conversation commença à s'établir; 
à notre grand étonnement, il fut question de lit- 
térature. Le philosophe de Ferney était connu 
à Nicolosimi. On se fit mutuellement beaucoup 



m 



i58 VOYAGE PITTORESQUE 

de questions, auxquelles on répondit gaîment 
de part et d'autre; enfin nos hôtes ne nous lais- 
sèrent que par discrétion, et parurent fort con- 
tens de nous et de leur soirée. 

Nous partîmes le lendemain à la pointe du 
jour, pour nous rendre à Cosenza, à dix-huit 
milles de INicolosimi. Il fallut nous enfoncer de 
nouveau dans de grandes forêts de chênes et de 
châtaigniers , à travers les torrens , les roches et 
les fondrières , et dans des chemins si épouvan- 
tables que c'était plutôt un assemblage de pré- 
cipices qu'une route praticable. Toujours en 
danger ou d'être précipités de dessus nos che- 
vaux, ou que les chevaux ne nous écrasassent en 
tombant sur nous, et, à tout moment encore, 
dans la crainte d'être ou arrêtés tout-à-fait , ou 
dans la désespérante nécessité de retourner sur 
nos pas. Dans ce passage de l'Apennin , les tor- 
rens et les chutes d'eau sont dans la même pro- 
portion,, et presque aussi fortes que dans les 

Alpes. 

Nous arrivâmes de bonne heure à Rogliano , 
gros village dépendant de Cosenza et de la Ca- 
labre citérieure, où nous étions recommandés à 
un couvent de Dominicains; car, dans tout ce 
pays, les moines étaient toujours notre ressource 
ordinaire , tantôt bonne , tantôt mauvaise. 
Ceux-ci nous firent attendre fort long-temps un 
mauvais déjeuner, pendant lequel nos muletiers 






DU ROYAUME DE NAPLES. iSg 

allèrent s'enivrer, sur la bonne foi que les huit 
milles qui nous restaient à faire étaient dans des 
chemins unis et parfaitement bons : mais nous 
ne fîmes, au contraire, que changer de genre et 
d'espèce de précipices ; après avoir jusque-là es- 
caladé des rochers , au risque de nous casser le 
cou, nous nous trouvâmes tout à coup transpor- 
tés dans un pays assez uni , il est vrai , mais d'une 
terre grasse et forte, et, en outre, rempli de 
trous si affreux , que nos mules ne pouvaient s'en 
tirer. Nos postillons se croyant ensorcelés , s'en 
prenaient aux moines, et juraient comme des 
muletiers embourbés, en retirant leurs mules 
par la tête ou par la queue. 

Au milieu de tous ces embarras , nous regret- 
tions beaucoup d'être obligés de nous occuper 
sans cesse du chemin que nous avions à tenir, et 
du sort de nos montures, car il est impossible 
de voir et de parcourir un pays plus riche, plus 
peuplé et aussi cultivé que la plus grande partie 
des montagnes que nous rencontrions sur notre 
route. Les villages les mieux bâtis s'y touchent 
presque, et on peut dire que nous n'avons point 
de province en France plus habitée, et plus 
abondante en toutes sortes de productions, que 
toute cette partie de la Calabre , et que les envi- 
rons de Cosenza. 

La ville de Cosenza étant de toutes parts envi- Vue de Co. 

_^ ' j . 1» •- senza, 

ronnee de montagnes, on ne 1 aperçoit, pour nosys. 



il 



,60 VOYAGE PITTORESQUE 

ainsi dire, que lorsqu'on y est arrivé : elle est si- 
tuée au pied d'une des plus élevées, au confluent 
et presque à la naissance du Basiento et du 
Crati; et ses environs, ornés de ponts, d'aqué- 
ducs et de constructions pittoresques, forment 
une des plus belles scènes de paysage qu'on puisse 

voir. 

Cette capitale de la Calabre citérieure , bâtie 
par les esclaves fugitifs des Lucaniens, prise par 
eux , puis sur ceux-ci , par les Brutiens, soumise 
par Annibal, et ensuite dévastée par les Ro- 
mains. Cette ville fameuse , qui vit mourir de- 
vant ses murs Alaric , le vainqueur de ces vain- 
queurs delà terre, ne conserve rien, mais absolu- 
ment rien, ni de ses antiquités, ni de sa splendeur 
passée ; elle est même assez misérable , malgré la 
bonté de son territoire , et peu peuplée , car le 
nombre de ses habitans ne va pas a dix mille. 

Ne trouvant et ne pouvant apercevoir le plus 
petit fragment d'antiquités, nous demandâmes 
si l'on pourrait au moins nous montrer quelques 
monnaies antiques , quelques médailles de l'an- 
cien Brutium ; mais à peine les gens du pays en 
connaissaient-ils le nom. Enfin, nous allâmes au 
confluent des deux rivières , et sur les bords du 
Crati, où l'on prétend qu Alaric, ce fameux 
roi des Goths, ce conquérant du Nord, surpris, 
en 410, par une mort subite devant Cosenza , 
fut enterré avec les riches dépouilles qu'il avait 



/ 



V\ 



DU ROYAUME DE NAPLES. i6ï 

apportées du sac de Rome. C'est ce site, et un des 
plus intéressans qu'il y ait dans cette partie de 
la Calabre , qui fait le sujet de notre gravure 

n° 375. 

Après avoir remis les lettres que nous avions 
du ministre pour le préside de Cosenza, et lui 
en avoir demandé d'autres pour les syndics de 
son district, il voulut nous mener à l'opéra, que 
nous fûmes assez étonnés de ne pas trouver très 
mauvais ; le lendemain , nous nous remimes en 
route. 

En sortant de Cosenza , nous entrâmes dans 
un vallon fermé , à droite et à gauche , par les 
montagnes de l'Apennin, dont les sommités 
étaient déjà couvertes de neige; nous suivîmes 
le Crati, qui coule dans une plaine d'une lieue de 
largeur, qu'on ne peut mieux comparer qu'à un 
grand potager planté d'arbres fruitiers, d'oli- 
viers et de mûriers ^ sous lesquels on faisait en- 
core d'abondantes récoltes de toutes sortes de 
grains. Les environs de cette plaine sont ornés de 
jolies maisons ; ce qui lui donne l'apparence du 
plus riche et du plus commerçant de tous les pays. 

Il faut se répéter qu'on est en Calabre, pour 
ne se pas croire sur les rives de la Seine ou de la 
Loire, et pour perdre l'idée qu'on a générale- 
ment à Naples, dans toute l'Italie et ailleurs, 
que cette province est un pays sauvage , désert 
et pauvre, tandis qu'il n'y manque que des che- 

lïl. I I 




i 



/ 






/^' 



i6u VOYAGE PITTORESQUE 

lïiins, et des bras pour en faire le Pérou et les 
Indes pour le royaume de Naples. Mais il semble 
que, par une fatalité attachée à cette contrée, 
elle ait du constamment être tenue sous l'empire 
et le voile de la barbarie. -• 

Les Brutiens en furent les premiers habitans. 
On sait que ce peuple , rude et farouche , pré- 
voyant l'ambition des Romains , et pohr échap- 
per à leurs armes toujours victorieuses, se ran- 
gea du côté d'Annibal, et s'attacha au parti du 
seul ennemi qui les eût attaqués avec succès; 
mais, après la retraite d'Annibal, punis, vain- 
cus, rebelles et soumis alternativement, les Bru- 
tiens éprouvèrent le sort des peuples qu'on ne 
peut réduire qu'en les détruisant. 

Les Goths et les Sarrasins vinrent ensuite. 
Conquérans barbares, qui passaient comme des 
torrens , ils furent remplacés par les Normands, 
qui, plus cruels que tous les autres, firent tom- 
ber ce beau pays sous le joug des lois féodales et 
de l'anarchie. Ce gouvernement destructeur a 
tenu long-temps cette nation dans une servitude 
faite pour énerver toute émulation , toute acti- 
vité; et les.Calabrois, conservant encore beau- 
coup de leur caractère primitif, semblent, en 
milrmurant de leurs chaines , ne s'qccuper qu'à 
gâter tout ce que la plus belle et la plus fé- 
conde nature produit, en dépit d'eux, dans cette 
délicieuse partie de l'Italie. 



DU ROYAUME DE NAPLES. i63 

On pourrait dire que ce pays offre encore à 
présent l'image de ce qu'était la France dans le 
onzième siècle, si ce n'est cependant que ses 
barons n'ont ni forteresses , ni pont-levis ; que 
leurs créneaux, sans canons, se ruinent de jour 
en jour et se détruisent, tandis qu'ils vont se 
ruiner eux-mêmes à la cour de Naples. ' 

Nous passâmes deux fois a gué le Crati , tor- 
rent qu'il sera bien difficile de contenir dans cette 
partie montagneuse de la Calabre. Sujet à s'en- 
fler par des crues d'eaux subites, ce fleuve couvre 
souvent et inonde une grande étendue de pays, 
menace les habitans et les habitations , arrête les 
voyageurs, et les met quelquefois en danger par 
la profondeur du lit qu'il se creuse d'un moment 
a l'autre. 

Ayant ensuite rencontré sur la route une fon- 
taine appelée Fontana di Scipione, nous nous 
y arrêtâmes pour nous rafraîchir quelques mo- 
mens , sans trop nous inquiéter d'où lui venait 
ce beau nom. Au reste, cette fontaine n'a rien 
de recommandable à présent que la fraîcheur et 
la bonté de son eau. Nous aperçûmes bientôt, et 
laissâmes a notre droite, la petite ville de Bisi- 
gnano, bâtie a l'entour d'un rocher. C'est, a ce 
qu'on prétend, l'ancienne Bisidiœ , ville située 
à l'extrémité du Brutium ; ce qui nous avertit 
que nous allions quitter le pays des Brutiens , et 
entrer dans la Lucanie. 



^: 



li*- 



/ 



i64 VOYAGE PITTORESQUE 

Nous continuâmes de côtoyer la gauche du 
Crati, et après avoir fait vingt -quatre milles 
dans la vallée , nous la vîmes se terminer par la 
montagne sur laquelle est bâtie ïarsia. Malgré 
l'élévation de cette petite ville , et l'écoulement 
qu'elle pourrait se procurer, nous trouvâmes les 
rues remplies d'une fange fétide si épaisse et si 
profonde, qu'il n'était pas possible d'en aborder. 
Nous espérions avoir tout gagné en sortant de ce 
cloaque, et nous allâmes chercher un asile dans 
un coifvent situé hors de la ville; mais nous n'en 
fumes pas plus heureux , car jamais il n'y eut de 
gîte plus sale , plus dégoûtant et plus abandonné. 
Tout nous annonçait , en y entrant, la plus mau- 
vaise nuit , et la réception à laquelle nous devions 
nous attendre : un cloître tombant en ruines , 
des murs s'entr'ouvrant de toutes parts , et qui 
soutenaient à peiné un toit menaçant; un corri- 
dor que les cochons achevaient de dépaver; et, 
au bout de tout cela, la plus froide de toutes les 
cuisines, où nous ne trouvâmes, à notre arrivée, 
qu'un chien maigre et un chat plus maigre en- 
core, qu'une misère commune rendait amis. 

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il n'y eut ja- 
mais de couvent plus strictement observateur 
du vœu de pauvreté : des haricots à l'eau et des 
haricots à l'huile composaient le chétif souper 
des pères, qu'on nous proposa de partager avec 
eux ; quelques œufs durs qu'on y joignit par 






v^^ 



DU ROYAUME DE NAPLES. i65 

extraordinaire furent tout ce qu'on put nous 
offrir de plus magnifique : aussi , sans crainte 
d'avoir gagné d'indigestion, et jugeant du reste 
de la maison par le réfectoire , nous retournâmes 
passer la nuit dans la cuisine , autour de la che- 
minée, et là, enveloppés dans nos manteaux, 
nous nous résignâmes en attendant patiemment 
le lever de l'aurore. 

Jamais le retour du soleil ne s'était fait plus 
désirer, et jamais il ne nous avait paru plus pur 
a son lever que dans le vilain gîte dont nous 
avions tant d'impatience de sortir. Aussi, dès 
que les premiers rayons du jour vinrent frapper 
nos yeux, n'ayant pas la plus petite toilette à 
faire, nous fûmes bientôt à cheval et bientôt en 
route. 

Après avoir descendu la montagne de Tarsia, 
nous nous trouvâmes dans une grande forêt, tra- 
versée successivement par quatre petits torrens - 
qu'il fallut passer à gué. Nous nous arrêtâmes à Vaiioncie%. 
la masseria , ou ferme de Serracina , pour faire dessul"es'' 
reposer nos chevaux; ensuite nous commen- pA^ennin*^ 
çâmes à regrimper une nouvelle montagne, d'où ^** ^^S- 
bientôt nous découvrîmes la mer Adriatique et la 
belle plaine de Sybaris, ainsi que les superbes 
coteaux qui la bordent. 

Quoique de très loin, la vue de tout ce magni- 
fique pays nous fit encore le plus grand plaisir, 
.surtout lorsque nous fûmes arrivés jusqu'au vil- 



i66 VOYAGE PITTORESQUE 

lage de Saint-Basile , encore plus élevé , et d'où 
l'on découvre à la fois la vallée de Sybaris et celle 
de Cosenza. Ces deux superbes vallées, entou- 
rées de montagnes de FefFet le plus imposant^ 
et le territoire abondant et fertile du riche bourg 
de Castro Villari , que nous avions encore sous 
nos pieds, nous présentaient le tableau et l'as- 
pect d'un des plus beaux pays de l'univers. 

Nous ne pouvions nous déterminer à laisser 
derrière nous des sites et des positions dont la 
vue semblait nous délasser et nous dédommager 
de toutes nos fatigues, et ce ne fut qu'avec re- 
gret que nous continuâmes notre route. Le pre- 
mier endroit qui se présenta a nous fut la petite 
ville de Murano, bâtie en pyramide sur une 
roche pointue, et construite si singulièrement 
que la porte d'une maison se trouve toujours de 
plain-pied avec le toit de celle qui est vis-à-vis. 
De chaque côté sont des escaliers rustiquement 
taillés dans la roche, et qui servent de rues ou 
plutôt de communication d'une maison à une 
autre. Ce fut dans cette étrange ville, plus faite 
pour être habitée par des chèvres que par des 
hommes, que nous passâmes la nuit; mais tout 
nous paraissait charmant , comparé au couvent 
de Tarsia, dont Je souvenir nous poursuivait 
encore. 

Nous partîrnes de Murano avant le jour, et, 
après avoir marché pendant quelques milles , 



DU ROYAUME DE NAPLES. 167 

nous rencontrâmes une plaine appelée Campo 
di Neve. Cette plaine , de quatre milles de lon- 
gueur , et entourée de hautes montagnes qui for- 
ment un bassin triste et sauvage , est placée sur 
un terrain si élevé qu'on y trouve de la neige et 
de la glace presque en tout temps. Descendant 
ensuite dans une vallée étroite par un chemin 
fatigant et périlleux, et laissant derrière nous le 
Monte Malaspina , nous arrivâmes au bord du 
Nerino , qui sépare la Calabre de la Basilicate. 



s 



m 



i68 



VOYAGE PITTORESQUE 



CHAPITRE IX. 

PROVINCE DE LA BASILICATE. ROUTE DEPUIS LES 

CONFINS DE LA CALABRE JUSQu'a LA PRINCIPAUTÉ 
DE SALERNE, EN PASSANT PAR LAGO-NEGRO , LA 
POLLA ET PESTUM. 



Nous ne nous aperçûmes points en quittant la 
Calabre pour passer dans la Basilicate , que nous 
avions change de pays : celui-ci, qui formait 
l'ancienne Lucanie, est également hérissé de 
montagnes très élevées; leurs cimes escarpées et 
couvertes de neige pendant une grande partie 
de Tannée, s'élèvent jusque dans les nues. 

Nous vînmes dîner à la Rotonde, bâtie sur un 
rocher en pain de sucre et terminée, ainsi que 
presque toutes les villes du pays, par les ruines 
de quelque ancien château. Nous en partîmes 
aussitôt après dîner, et continuâmes notre route 
entre les monts de F Apennin, traversant à cha- 
que instant de petits torrens, dans des forêts ou 
des pays âpres et sauvages, et toujours par des 
chemins impraticables. 

Nous arrivâmes au bourg de Castelluccio , 
mais sans vouloir nous y arrêter. Ce bourg est 



m 



DU ROYAUME DE NAPLES. i6g 

divisé en deux parties. Tune dont toutes les 
maisons qui la composent semblent accrochées 
contre un rocher inaccessible , et l'autre un peu 
moins extraordinairement construite. Nous dou- 
blâmes le pas pour arriver à Lauria, que nous 
ne pûmes atteindre qu'à une heure de nuit, et, 
avec d'autant plus de peine, que l'obscurité dans la- 
quelle nous nous trouvions augmentait beaucoup 
l'embarras et la difficulté des chemins; il faisait 
si noir lorsque nous entrâmes dans cette petite 
ville, qu'à peine pouvions-nous distinguer sa si- 
tuation. Tout ce que nous pûmes apercevoir 
après être descendus pendant fort long-temps 
pour y arriver, c'est qu'il règne dans toute la 
longueur, et au-dessus des maisons de la ville, 
une roche menaçante qui s'élevait à pic sur nos 
têtes, et que l'obscurité d'une nuit très épaisse ne 
pouvait nous dérober. 

Nous partîmes de Lauria après y avoir passé 
la nuit, mais trop matin encore pour pouvoir 
en connaître la position ; nous avions fait vingt- 
huit milles la veille, ayant marché une heure 
avant le jour et une heure après; nous en avions 
autant à faire pour arriver à la Sala, où nous 
voulions coucher. Nous partîmes donc deux 
heures avant le jour, regrettant fort de ne pou- 
voir jouir davantage du pays singulier que nous 
avions à traverser, ainsi que des étranges che- 
mins par lesquels nous passions. 



/ 



YuedeLago 
Negro, 
no 377. 



170 VOYAGE PITTORESQUE 

Au crépuscule, nous nous trouvâmes dans une 
vaste forêt, entre les arbres de laquelle nous aper- 
çûmes la cime dore'e de l'Apennin, qui, dans 
toute cette partie de l'Italie, et surtout au lever 
du soleil, forme le coup d'œil le plus majestueux 
et le plus imposant; enfin, tantôt à pied, et tan- 
tôt à cheval, gravissant sans cesse de rochers en 
rochers, nous arrivâmes à un lieu appelé Lago 
Negro y dont la situation est vraiment la plus ex- 
traordinaire du monde. Ce bourg, construit au 
milieu de toutes ces montagnes et avec un an- 
tique château placé sur la sommité même d'une 
roche coupée à pic et absolument isolée, nous 
fournit en y arrivant une des vues les plus singu- 
lières et les plus pittoresques que nous ayons 
rencontrées dans tout ce pays. Une petite rivière, 
qu'on appelle Sorgipiano , coulait au pied de la 
montagne. Lago Negro est, au reste, assez bien 
bâti, et nous parut même assez peuplé. U y a, 
dans le centre de la ville, une grande place, que 
nous ne fîmes que traverser. De Lago Negro 
pour arriver à Casai Nuovo, on a encore huit 
autres milles à parcourir a travers d'autres 
montagnes , mais qui n'ont rien de remar- 
quable. 

Casai Nuovo ne l'est pas davantage ; mais 
quand on a passé la petite montagiîe sur laquelle 
il est bâti , le pays s'aplanit peu à peu , et on 
entre dans une étroite et jolie vallée nommée 



DU ROYAUME DE NAPLES. 171 

Fal di Diana; elle a vingt-quatre milles de 
long sur trois de large. Le Fiume Negro y ser- 
pente, y coule doucement; nous la trouvâmes 
parfaitement unie et très fertile. Elle est bordée 
de deux belles chaînes de montagnes, à mi-côte 
desquelles on voit, de quatre en quatre milles, 
des bourgs riches et bien bâtis. 

Le premier endroit qu'on rencontre dans cette 
vallée est Monte Sano, à quatre milles de Casai 
Nuovo, dépendant de San Laurenzo délia Pa- 
dula. Ce San Laurenzo est une chartreuse fort 
riche, qui en est peu éloignée : on lui donne, dans 
le pays, les titres de comtesse ou duchesse de 
quatre bourgs et d'une grande partie de la vallée. 
Nous allâmes à ce couvent^ dont l'extérieur nous 
frappa par sa magnificence ; nous ne fumes pas 
moins surpris de la manière noble et honnête 
avec laquelle on nous reçut. Malgré les que- 
relles que ces religieux avaient avec la cour, et la 
crainte des taxes dont ils sont menacés, ils con- 
vinrent avec nous que leur maison jouissait de ri- 
chesses considérables. 

Ce couvent pourrait être regardé comme une 
petite ville, où l'on exerce tous les métiers. On 
y compte quatre-vingts religieux et environ trois 
cents personnes, tant maîtres que valets, qui y 
sont nourris toute l'année; un enclos immense, 
de beaux jardins, des logemens agréables, et tout 
ce qu'il faut pour rendre un homme sage heu- 



/ 



fj^ VOYAGE PITTORESQUE 

reux, lorsqu'il peut s'accoutumer à la perte de sa 
liberté. 

C'était une sorte d'enchantement pour nous 
que de retrouver^ au milieu de ces montagnes, 
et d'un pays où le luxe avait fait si peu de pro- 
grès, toutes les commodités de la plus grande 
aisance, un excellent souper, servi avec élégance, 
des chambres d'une propreté recherchée, et des 
lits d'une bonté parfaite. Nous finîmes par nous 
endormir dans l'admiration des contrastes, et en 
comparant à notre aise cette charmante demeure 
à celle de Tarsia. 

Le lendemain, on nous fit voir le trésor, qui 
répond bien a la grande opulence de la maison. 
On peut remarquer, entre autres curiosités, et à 
travers des richesses immenses en argent et en 
pierreries, un soleil d'or d'un excellent goût et 
d'un beau travail, ainsi qu'un devant d'autel 
d'argent massif, aussi magnifique que riche : on 
nous fit voir encore des vases de fleurs, travaillés 
dans le même métal , et avec une vérité de nature 
extraordinaire, mais où on pourrait regretter 
que la finesse du travail soit en pure perte et 
produise aussi peu d'effet. 

Nous trouvâmes dans la chapelle du chapitre 
un des plus jolis tableaux de Giordano , ce peintre 
facile, qui a eu un genre à lui, qui a peint dans 
la manière de tous les autres, et a imité ici celle 
de Piètre di Cortone, en déployant les grâces, le 



DU ROYAUME DE NAPLES. 173 

charme inexprimable de ce peintre, avec une 
légèreté, une liberté de pinceau qui lui était par- 
ticulière. Ce tableau représente le sommeil de 
l'enfant Jésus; rien n'est plus gracieux que la tête 
de la Vierge, rien de plus naturel et d'un plus 
beau faire que la figure de l'enfant : c'est enfin un 
des tableaux d'église qui, par son agrément, et 
le précieux avec lequel il est peint, aurait le 
plus de succès dans le cabinet d'un curieux. 

Il y a de plus une bibliothèque considérable, 
et surtout un muséum que nous eûmes a regret- 
ter de ne pas voir, parce que le prieur, qui était 
a Naples, en avait la clef. On y possède une in- 
scription trouvée dans la ville antique de San- 
drino, dont il reste encore quelques vestiges 
dans le territoire du couvent, et près du bourg 
de la Padula. Les moines nous assurèrent qu'on 
n'en reconnaissait l'enceinte qu'à quelques pierres 
des murailles, seuls débris existans. Un change- 
ment de vent, qui avait amené un temps dé- 
plorable , nous obligea de les en croire sur leur 
parole. 

Nous nous remimes en route par une pluie 
si abondante que les montagnes dont nous étions 
environnés furent bientôt couvertes de cascades 
et d'effets d'eau les plus pittoresques du monde, 
mais les chemins n'en devinrent que plus mau- 
vais. Nous passâmes devant la Sala, située sur 
une montagne élevée, avec un vieux château 



;/ 



ly/j VOYAGE PITTORESQUE 

qui la domine, car toutes ces petites villes, bâ- 
ties du dixième au quinzième siècle, avec les 
mêmes besoins et les mêmes moyens, se ressem- 
blent absolument, et pre'sentent toutes le même 
aspect. 

Vis-à-vis de la ville de la Sala est celle de 
Diana , qu'on voit de l'autre côte de la valle'e et 
qui lui donne son nom. Cette petite ville est 
mieux située, étant assise sur la plate -forme 
d'une de ces montagnes , isolée et détachée de la 
chaîne de toutes les autres : c'est à peu de distance 
de Diana que le Fiume Negro , après avoir formé 
un lac, va se perdre ensuite sous terre, pour ne 
reparaître qu'à la Pertosa, à huit milles plus loin. 
Dans cet espace, la rivière traverse et passe sous 
la montagne sur laquelle est bâtie la PoUa, vil- 
lage qui ferme la vallée , et qui n'est connu dans 
le pays que par les anguilles délicieuses qu'on y 
trouve , et qu'on prend dans le lac qui en est 
voisin. 

Le village de la Polla présente aux antiquaires 
un monument qui mérite leur attention. C'est un 
marbre antique, une inscription encastrée dans 
le mur même de l'auberge où on s'arrête sur la 
route. Cette inscription, quoique rapportée par 
plusieurs auteurs , nous a paru mériter d'être re- 
produite en entier, autant par sa curiosité que parce 
qu'elle a été interprétée très différemment par 
ceux qui en ont fait mention. 



DU ROYAUME DE NAPLES. ,^5 

VIAM. FECEI. AB. REGIO. AD. CAPVAM. ET. 

IN. EA. VIA. PONTEIS. OMNEIS. MÉILIARIOS. 

TABELARIOSQVE. POSEIVEI. HINCE. SVNT. 

NOVCERIAM. MEILIA. 4,1. CAPVAM. XXCIII. 

MVRANVM. Vi'XXIIII. COSENTIAM. CXXIII. 
VALTINTIAM. Cvl/XXX. AD. FRETVM. AD. 

STATVAM. CCXXXI. REGIVM. CCXXXVI. 

SVMA. AF. CAPVA. REGIVM. MEILIA. CCCXXI. 

ET. EIDEM. PRAETOR. IN. 

SICILIA. FVGITEIVOS. ITALICORVM. 

CONQVAEISIVEI. REDIDETQVE. 

HOMINES. BCCCCXVII. EIDEMQVE. 

PRIMVS. FECEI. VT. DE. AGRO. POBLICO. 

ARATORIBVS. CEDERENT. PAASTORES. 

FORVM. AEDEISQVE. POPLICAS. HEIC. FECEI. 

L'objet de cette inscription est d'indiquer les 
noms et les distances de toutes les villes princi- 
pales qu'on rencontrait sur la voie antique qui 
régnait depuis Capoue jusqu'à Reggio. Quelques 
auteurs, et le chanoine Morezzauo entre autres, 
dont nous avons parlé à l'article de Reggio, croient 
que cette voie romaine était la via Appia, et ce 
dernier apporte d'autant plus d'intérêt à ce mo- 
nument que, suivant lui, on avait ignoré, jus- 
que-là, quelle était l'étendue et le cours de cette 
célèbre voie romaine. Cet antiquaire ne devait 
pas, cependant, ignorer que la voie Appienne 
finissait à Brundusium, aujourd'hui Brindes, sur 
la mer Adriatique. 

Un autre savant, très versé dans la connaissance 



176 VOYAGE PITTORESQUE t 

des inscriptions antiques et des voies romaines, 
que nous avons consulté à ce sujet, Fabbé Chauppy, 
pense, au contraire, que cette grande voie pu- 
blique, qui traversait toute l'Italie méridionale 
depuis Capoue jusqu'à Reggio, s'appelait via 
Popilia , et qu'elle a été construite par le préteur 
Popilius. 11 se fonde sur ce que ce préteur fait 
lui-même, dans cette inscription, le détail de 
tous ses travaux, et dit, entre autres, avoir fait 
construire dans ce lieu un forum, ainsi que 
d'autres édifices publics. Cette nouvelle opinion 
nous parait effectivement bien plus vraisemblable; 
d'ailleurs elle est prouvée par le nom même de 
l'endroit où se trouve aujourd'hui ce monument 
curieux, et qui, dans les anciens itinéraires, ainsi 
que sur la carte Théodosienne, est nommé Forum 
Popilii. 

On sait à quel point les noms des lieux peuvent 

changer par le laps des temps; mais une sorte 

de rapport qu'il y a encore entre les deux noms, 

l'inscription antique, le marbre trouvé sur la 

place et dans le même lieu, semblent démontrer 

que la Polia d'aujourd'hui est le forum Popilii 

des anciens. 

Cascades de Nous couchâmcs a la Polla , dans l'auberge du 

etTo^uUnïr Procaccio , après avoir fait seulement douze 

laPeriosa. ailles, à causc de la pluie et des mauvais che- 

d«iis la vallée ' 1 > 1 1 

de Diana, mins. Nous en partîmes de très bonne heure, 

Q* 378 TXT A 

et arrivâmes au jour à lu Pertosa. Nous revîmes 



t 



DU ROYAUME DE NAPLES. 177 

effectivement cette même rivière, que nous avions 
perdue en route , reparaître parmi des rochers 
groupés naturellement et de la manière la plus 
pittoresque ; elle forme, en sortant avec bruit de 
dessous ces roches, plusieurs cascades dont l'en- 
semble,orné deverdure, compose un des paysages 
les plus piquans qu'on puisse voir en ce genre. 

Nous côtoyâmes le fleuve qui fuit en murmu- 
rant encore de la prison dont il vient de s'échap- 
per avec fracas. Tout le paysage d'alentour est 
agréable et frais. La vallée de Diana, cependant, 
est étroite, et devient encore plus sèche en tour- 
nant du côté de Scigliano , près duquel nous al- 
lâmes rafraîchir, à un petit endroit qu'on nomme 
Supino. A quelques milles plus loin, le pays 
s'ouvre; on commence à découvrir la mer, la 
situation de Pestum, la maison royale de Per- 
sano, la pointe du cap de Minerve, et enfin 
l'île de Caprée, et sur la côte, Evoli et la Forêt 
Noire. 

Nous commencions à sentir la différence du 
climat, et l'air beaucoup moins vif et plus chaud 
en arrivant au pont d'Evoli, ville nommée au- 
trefois Eburi; elle était située aux confins de la 
Lucanieetdu Picentin, pays qu'on appelle au- 
jourd hm la Principauté citérieure. 

On ne trouve plus aucun vestige de cette ville 
antique. La moderne Evoli est assez bien bâtie; 
sa situation est même agréable, et sa population 



\ 



,^8 VOYAGE PITTORESQUE 

est assez nombreuse : elle fut érigée en comté 
par la reine Jeanne V% en faveur de Robert Ga- 
bano , un de ses confidens , qu'on soupçonna 
d'avoir participé à la mort du roi André. 
Temples Ae Désirant arriver de bonne heure aux temples 
Pestum,vas , Pestum , nous partîmes d'Evoli à la pointe du 

en arrivant ^^ a\^o»,«.*»5 j- ^ 

du côté dn • gjj suivant la route de Persano, maison ae 

conchant, J ' , ^^ , • ^ ^ -»*^^ 

«' 379. plaisance du roi de Naples, qui en est a quatre 
milles de distance. Cette maison , bâtie par le 
roi catholique au milieu delà forêt, n'a rien de 
remarquable, ou plutôt n'a d'autre agrément que 
sa commodité pour la chasse ; à quatre milles 
plus loin encore, nous passâmes la Selé, rivière 
dans laquelle vient se jeter le Fiume Negro, et, 
par un assez beau chemin, nous arrivâmes enfin à 

Pestum. 

Cette ancienne ville, appelée par les Grecs 
Possidonia , fut fondée , à ce qu'on croit, par les 
Doriens; elle fut ensuite entourée de murs par 
les Sybarites, lorsque, chassés de Sybaris par 
les habitans de Thurium, ils vinrent chercher 
asile chez les Doriens : ayant obtenu de s'établir 
dans leur ville, ils travaillèrent â l'embellir, la 
partagèrent ensuite avec ses premiers habitans , 
et finirent par les en chasser. Les Lucaniens l'en- 
levèrent depuis aux Sybarites, et les Romains, a 
leur tour, l'ayant prise sur ces peuples , y envoyè- 
rent une colonie l'an de Rome 479* 

Solin est, parmi les auteurs anciens, un de 



DU ROYAUME DE NAPLES. 17g 

ceux qui ont le plus fait mention de Pestum dans 
leur^ ouvrages, et on lui doit quelques détails sur 
l'histoire de cette ville. Strabon en parle aussi en 
faisant l'énumération des anciens peuples qui 
habitaient l'Italie avant les Romains. « Après les 
^< habitans de la Campanie, dit cet historien, 
« viennent les Samnites et les Picentins, que les 
ff Romains établirent â la baie de Possidonia, 
^< nommée à présent Pestum , d'après le nom de 
^< la ville qui y est située. Les Sybarites y bâtirent 
« une muraille qui va jusqu'à la mer, et obli- 
« gèrent les habitans de se retirer plus avant dans 
« les terres. » 

On ne peut douter, d'après ce passage de 
Strabon, qu'à l'époque où les Sybarites sont ve- 
nus s'établir dans cette partie de l'Italie, il n'y 
eût déjà une ville de Possidonia ; mais il y a tout 
lieu de croire que ce fut aux Sybarites, déjà ce- 
lèbres par leur luxe et leur goût pour les arts, que 
les temples magnifiques qu'on y voit encore, ont 
dû leur origine. 

Quoiqu'il soit bien difficile d'assigner avec 
quelque certitude un temps à l'époque la plus 
florissante de cette colonie des Grecs de Pestum , 
à ce temps heureux où ces peuples amis des 
arts, élevaient, dans le sein de la paix, ces su- 
perbes monumens, il est au moins vraisemblable 
qu'il a dû précéder celui des guerres que Denys, 
tyran de Syracuse, vint apporter dans ce beau 



I 



,8o VOYAGE PITTORESQUE 

pays; temps qui remonte à trois ou quatre siè- 
cles avant l'ère chrétienne, vers l'an de Rome 
36o. L'histoire nous apprend que ce tyran am- 
bitieux et inquiet, après avoir vaincu les Car- 
thaginois et les avoir chassés de la Sicile, vint 
porter la guerre chez les Grecs établis dans 
ritalie, n'ayant d'autre motif que d'employer les 
troupes qu'il avait rassemblées pour affermir sa 
puissance dans son propre pays, et qui lui se- 
raient alors devenues inutiles. A la suite de ces 
guerres, Denys ayant été obligé de retourner en 
Sicile, les Grecs eurent à se défendre contre les 
peuples qui habitaient l'intérieur même du pays, 
les Brutiens, les Sicaniens. Possidoma tomba 
alors au pouvoir de ces derniers, et il est a 
croire que ce fut alors l'époque de sa chute, 
même avant que les Romains s'en fussent em- 
parés. 1 ' ' 

Nous voyons parmi les détails qu'Athenee a 

laissés de la destruction et de l'asservissement 

successif de ces colonies grecques, un passage 

fort intéressant que cet auteur rapporte , d'après 

Aristoxènes, philosophe, disciple d'Aristote, et 

musicien célèbre de Tarente : (c Nous faisons, 

i< dit-il, à peu près la même chose que les Possi- 

« doniens du golfe de Tyrrhène, lesquels, étant 

u Grecs d'origine, sont devenus barbares, Tyrrhe- 

« niens, ou plutôt Romains; s'assemblant, suivant 

a leur coutume , à certains jours de fête, ils rappc- 



4 



DU ROYAUME DE NAPLES. i8i 

w laient à leur souvenir leur nom et leurs anciens 
« usages; ils en déploraient la perte, et se sépa- 
« raient après avoir mêlé leurs larmes et uni leurs 
« regrets et leur douleur. C'est ainsi que nos théâ- 
« très, devenus barbares , et le goût de la musique 
(( s étant tout-à-fait corrompu, nous nous assem- 
« blons en petit nombre pour pleurer ce change- 
(« ment , en nous rappelant ce que fut jadis notre 
« ancienne musique. » * 

Il en fut de même de tous les arts cultivés 
dans ces malheureuses colonies grecques, que 
la jalousie et l'oppression des Romains détruisi- 
rent entièrement. On trouve cependant dans les 
historiens, et dans Tite Live, entre autres, des 
preuves de l'attachement que Pestum conserva 
pour les Romains. Dans différentes occasions, 
et après des malheurs arrivés à la république , 
tels que les défaites de Cannes et de Trasimène, 
où les Romains furent vaincus par Annibal , les 
habitans de Pestum leur envoyèrent des secours 
d'argent considérables, et particulièrement un 
grand nombre de coupes d'or. 

Depuis ce temps , il n'est parlé de cette an- 
tique ville de Pestum que par les poètes du siècle 
d'Auguste. Ovide, Virgile, et quelques autres 
après eux , ont vanté la fertilité de son territoire, 

■ Aristoxènes vivait environ trois cent vingt- quatre ans avant 
J.-C. Il reste , de ce philosophe, des Élémens harmoniques, 
que Meursius a fait imprimer avec des remarques. 



i8a VOYAGE PITTORESQUE 

et surtout Tabondance de ses roses, qui fleuris- 
saient deux fois Fannée. ' 

Les historiens fournissent encore moins de 
lumières sur le sort de cette ancienne colonie. 
On voit seulement , dans la collection de Mura- 
tori, qu'au temps de Tinvasion des Sarrasins en 
Italie, cette ville tomba sous leur puissance, 
qu'ils s'y fixèrent, et s'établirent particulière- 
ment à Agropoli, dans le voisinage de Pestum. 
Ce ne fut qu'en giS que les Sarrasins abandon- 
nèrent le pays, après avoir été vaincus par plu- 
sieurs princes italiens qui s'étaient réunis contre 
eux , et en avaient fait un grand carnage : mais 
avant de quitter la ville de Pestum , ces barbares 

• 

' La réputation des roses de Pestura était célèbre dans l'an- 
tiquité , et l'on multiplierait à l'infini les citations des poètes 
de ce temps. Il semble que toutes les fois qu'ils voulaient 
parler des fleurs et des roses , ils ne pouvaient s'empêcher de 
citer celles de Pestum. Virgile , Properce , Ovide , Ausone , 
et Martial surtout : 

Forsitan etpingues hortos quœ cura colendi 
Omaret, canerem, biferique rosaria Pœsti. 

(ViRG., Geog.yiy.) 

Nec Babilon eestum , necfrigora Pontus habebic 
Calthaque Pcestanas vi'ncee odore rosas. 
( OviD. , ex Ponto, , II. ) 

Pœstanis rubeant cemula labra rosis. 

(Martial, IV.) 

Vidi Pœstano gaudere rosaria cultu 
Exoriente nova roscida lucifero. 

{Ao.«iOif. , XIV.) 



DU ROYAUME DE NAPLES. i83 

y mirent le feu. Ce fut sans doute l'époque de 
la destruction totale de cette ville , dont il ne 
reste que les débris imposàns de trois de ses 
temples , heureusement épargnés par la faux du 
Temps. 

On assure que ce ne fut que deux siècles après 
environ, que Robert Guiscard , ayant fait fouiller 
dans les ruines de Pestum, fit transporter le 
grand nombre de colonnes précieuses qu'on voit 
dans la cathédrale de Salerne. Nous dirons donc, 
avec le célébré Pope , que le temps seul n'a pas 
amené la destruction de ces monumens respec- 
tables, et que la barbare ignorance des hommes 
y a beaucoup contribué : 

Sorae feit the silent stroke of mould'ring âge 
Some hostile fury, some religions rage 
Barbarian blindness , Christian zèle conspire 
And papal piety, an gothic fire. 

On fait souvent des descriptions si éloignées Vae générale 
de la vérité, on prend des idées si monstrueuses pTefal^Per 
d'après ce qu'on lit et ce qu'on entend raconter, t°^'P"«f du 

* ' cote dn le- 

que nous nous attendions à trouver Pestum un ^a°*» 
désert marécageux , les temples perdus ou ense- 
velis dans les joncs ou les broussailles , un air 
infect , un pays désert et sauvage. Nous eûmes 
donc lieu d'être surpris de voir la plus belle si- 
tuation sur les bords d'un golfe d'une grande 
étendue, une plaine fertile entourée de mon- 



j84 voyage pittoresque 

tagnes cultivées en vignes et en blé, des habita- 
tions qui n'annoncent point la misère, et des 
babitans qui ne soufifrent que de la mauvaise eau 
qu'ils sont obligés de boire , et quelquefois du 
m^auvais air qu'on y respire. 

On raconte que Pestum fut découvert par 
un chasseur égaré , qui rencontra ces temples 
en cherchant son chemin. Cependant cette con- 
trée est découverte, cultivée de tout temps, 
et sous les yeux des babitans d'une petite ville 
très peuplée , dont l'évêque ne peut ignorer que 
son évéché tire son origine de Pesttim; il y a 
même encore sa plus ancienne église , avec une 
maison considérable qui lui est destinée , et où il 
faut qu'il vienne prendre possession de son évéché. 
Cette église et l'habitation du prélat sont si voi- 
sines de ces édifices , ils sont si isolés , si conser- 
vés et si apparens , qu'ils n'ont jamais pu être ni 
long-temps inconnus ni cachés que par les ténè- 
bres des siècles d'ignorance. Alors on ne voyait 
dans ces beaux restes de la plus ancienne archi- 
tecture grecque, que des masses de pierre qui 
ne méritaient pas ce respect et cette admiration 
qu'avec plus de connaissance nous devions leur 
accorder. 

Ce qui reste des murs de l'ancienne Possido- 
nia fait voir très distinctement la forme de la 
ville , qui était un carré irrégulier d'à peu près 
quatre milles de tour, sur un terrain parfaitement 



DU ROYAUME DE NAPLES. i85 

uni. Les murailles sont presque entièrement 
conservées, dans certains endroits , à la hauteur 
de vingt pieds sur six pieds d'épaisseur- elles 
sont bâties de grosses masses de pierres posées à 
sec et flanquées de tours carrées , d'espace en 
espace, avec des portes cintrées. Nous entrâmes 
par le côté du nord, et nous aperçûmes en arri- 
vant les trois grands temples rangés en flanc , et 
partageant un peu obliquement toute la largeur 
de la ville. 

Le premier de ces temples qu'on rencontre Petit temple 
en arrivant par le côté du couchant, est le moins ""TXT^ 
grand des trois; il a six colonnes de face sur ^"o*"""' 
treize de profondeur, et conserve seulement son 
architrave, avec des parties du fronton des deux 
extrémités. Ces frontons étaient moins surbaissés 
que ceux des temples de ce genre que nous ver- 
rons en Sicile, et, par cette raison, ne font 
point un si bon eflPet. Il ne reste plus rien des 
antes ou murs intérieurs, et les ruines de cet 
édifice ne présentent plus qu'un péristyle en- 
touré de colonnes, comme celui de Ségeste, en 
Sicile, avec cette difiërence que ce dernier a 
quelques particularités dans ses ornemens, et 
que les colonnes sont environnées d'un tambour 
extérieur. 

A très peu de distance de ce temple, on trouve 
quelques vestiges d'un amphithéâtre- qui paraît 
avoir été fort petit, et dont ce qui reste annonce 



I 
1 



,86 VOYAGE PITTORESQUE 

que ce ne fut jamais un édifice considérable. U 
n est plus possible de découvrir aucun des gra- 
dins; mais, en mesurant à peu près la grandeur 
totale, on voit qu'il pouvait avoir environ deux 
cent cinquante pieds de long sur cent quatre- 
vingt-dix de large. 

Tout à côté, et sur la même ligne, sont les 
ruines d'un autre édifice détruit jusqu'au sol : la 
forme en était carrée à l'extérieur, et un des 
côtés paraît prendre intérieurement celle d'un 
demi-cercle. U y avait un péristyle au couchant , 
formé de colonnes cannelées, avec des chapi- 
teaux d'une espèce que nous n'avions vue dans 
aucun édifice antique. Le chapiteau était orné 
de larges feuillages et de quatre grandes volutes 
concaves : à chaque angle , on voit encore que 
r architrave était décoré de plates-bandes, et les 
frises ornées de figures de chevaux et d'hommes, 
placées entre chaque triglyphe. Nous ne trou- 
vâmes rien de la corniche ; mais on voit que les 
chapiteaux des pilastres étaient du même genre, 
ainsi que les bases des colonnes. 
vnesexté. A k suitc dc CCS édificcs , OU arrivc au grand 
"ril'edu" temple, un des plus beaux, des plus conserves, 
grand temple ^^ certainement un des plus magnifiques monu- 
^Sm/ jnens de l'antiquité. U est composé de six co- 
"m '^ lonnes de face sur quatorze de profondeur. Les 
trois gradins qui lui servent d'assise ou de socle 
sont bien exhaussés et d'une belle proportion; 



i 



DU ROYAUME DE NAPLES. 187 

et quoique les colonnes, fort courtes, n'aient 
que cinq fois leur diamètre de hauteur, leur 
espacement , d'un diamètre d'une colonne à l'au- 
tre, produit à l'oèil l'effet le plus heureux. Au 
reste, cet édifice est entouré au pourtour d'un 
superbe et magnifique péristyle, soutenu et 
appuyé d'une autre enceinte intérieure de co- 
lonnes. 

Ce temple principal de Pestum est, ainsi que 
nous l'avons déjà remarqué , entièrement sem- 
blable , quant à sa construction et à sa forme , 
à tous les temples des Grecs connus dans ce 
genre. Nous verrons que ceux de la Sicile ne pré- 
sentent que des différences peu sensibles. 

Celui-ci offre seulement une particularité dans 
sa distribution intérieure; c'est que , dans le se- 
cond péristyle, qui est composé de deux pilas- 
tres , avec deux rangs , chacun de sept colonnes , 
portant un simple architrave , il règne sur cet 
architrave un second ordre de plus petites co- 
lonnes de même genre, dont les chapiteaux 
et le couronnement arrivant à la hauteur de 
l'entablement extérieur, recevaient peut-être la 
charpente qui couvrait l'édifice, et dont on voit 
encore les mortaises entaillées dans la partie inté- 
rieure de l'entablement. 

^ Il est cependant incertain si ce temple était ou 
n'était pas couvert; ily a même plus lieu de croire, 
d'après les descriptions de Vitruve sur ce genre 



"ïif.. 



''M 



188 VOYAGE PITTORESQUE 

de monumens , que , malgré ce second petit 
ordre de colonnes, et Temploi auquel on le 
croyait propre, Fédifice restait découvert dans 
la partie du milieu ; espèce de temple que les 
Grecs nomma.ient hfpèthre\ en latin sub œthere. 
Ils étaient, dit cet auteur, semblables en tout 
aux temples diptères , avec cette différence 
qu'ayant dans Fintérieur un double rang de co- 
lonnes en hauteur, in altitudine, distantes et 
éloignées des murs et de Tenceinte du temple, 
le milieu de l'édifice restait découvert, sine 

tecto. ' 

Près de ce beau monument, il y en a encore 
un troisième dans le même genre , mais bien 
moins régulier dans ses proportions et dans son 
effet. Cet édifice, composé de neuf colonnes de 
face sur dix-huit de profondeur, parait d'une 
forme longue et écrasée. Il était également en- 
touré d'un mur ou enceinte intérieure. Au reste, 
ce temple , qu'on peut croire par sa nature et 
l'ensemble de sa construction , de l'antiquité la 
plus reculée, et plus ancien encore que les deux 

* Temple découvert , lieu en plein air consacré aux dieux. 

• Hypœtros vero decastylos est inpronao etpostico ; reliquia 
omniaeadem habet quœdipteros. Sed interiore parie columnas 
in altitudine dupUces remotas a parietibus adcircuitionem ut 
posticus peristyliorum . médium autem sub divo est sine tecto , 
aditusque valvarum ex utraquc parte in pronao et postico. 
(Vit., L. m.) 



1 



DU ROYAUME DE NAPLES. ,8g 

autres , est de l'espèce indiquée par Vitruve sous 
le nom de pseudo diptère ou faux diptère, 
c'est-à-dire que, quoiqu'il annonce, par le nom- 
bre des colonnes qui se présentent à son portique, 
devoir être entouré d'un double rang de colon- 
nes, il n'en a réellement qu'un seul, et, en cela, 
il ressemble aux deux autres temples de Pestum ; 
mais ceux-là, n'ayant que six colonnes de front 
à leur entrée, sont ce que les Grecs appelaient 
hexastjle périptère. ' 

Ce dernier monument offre encore une par- 
ticularité, relativement au nombre de neuf co- 
lonnes qui supportent le fronton ou péristyle 
principal. Il en devait résulter que l'entrée du 
temple était nécessairement interrompue par la 
colonne qui se trouvait dans le milieu du péri- 
style, d'autant que cette première colonne était 
suivie d'une ligne ou rangée d'autres, qui tra- 
versaient, dans le milieu, tout l'édifice d'un bout 
à l'autre. 

Il est très vraisemblable que ce rang de co- 
lonnes , étant de la même prbportion que celles 
du péristyle, devait en supporter un second ordre, 
auquel les architectes avaient eu recours pour 
soutenir le comble du temple, attendu la grande 
largeur de sa construction. Tel est, au moins, 

' ■P,^"/"*'-' «t le nom généralement donné par les Grecs à 
tout edihce ou temple qui était entouré de colonnes. Diptère 
désignait celui qui était entouré de deui: rangs de colonnes. 



Ii 



xgo VOYAGE PITTORESQUE 

l'emploi et l'usage auquel Le Roy, dans son 
Traité sur r Architecture des Grecs, pense que ce 
seul rang de colonnes, ainsi isolées, ait dû ser- 
vir. Cet auteur fait, à ce sujet , mention d'un 
autre temple situe à Égine , dont le péristyle , 
qui avait cinq colonnes de face, était égale- 
ment partagé par un rang de colonnes dans 
toute sa longueur. 
Coopes,pians L'importance et l'intérêt de ces précieux mo- 
et détails des ^yj^g^s de l'autiquité nous ayant engagé à nous 

temples oe i ' • i r> 

Pestuni, gjj occuper avec quelque détail, nous avons 
""' m '' pensé qu'il serait agréable , surtout aux amateurs 
de l'architecture , de retrouver ici les mesures 
et les dimensions exactes de ces édifices , telles 
qu'elles ont été levées sur les lieux, et rendues, 
avec le plus grand soin , sur les deux planches de 
notre Atlas, n**' 384 et 385. 

La longueur totale du grand temple, prise 
en dehors des colonnes, est de cent quatre- 
vingt-deux pieds neuf pouces; la largeur est de 
soixante-treize pieds dix pouces; le diamètre des 
colonnes est de six pieds un pouce six lignes , et 
l'entre-colonnement de sept pieds trois pouces, 
pris entre les deux colonnes du milieu du péri- 
style qui forment l'entrée du temple. Les co- 
lonnes de l'intérieur ont quatre pieds trois pouces 

de diamètre. 

Le temple pseudo-diptère, c est-à-dire celui 
dont le frontispice présente neuf colonnes de 



DU ROYAUME DE NAPLES. ,91 

face et dix-huit sur la face latérale, a, de lon- 
gueur, cent soixante-deux pieds six pouces, et 
soixante-onze pieds de largeur. Le diamètre des 
colonnes a quatre pieds six lignes , et quatre pieds 
neuf pouces d'entre-colonnement : les colonnes 
de l'intérieur sont les mêmes. 

Enfin le plus petit temple , dont le frontispice 
a six colonnes de face et treize dai^ la partie 
latérale, a, de longueur, quatre-vingt-dix-sept 
pieds deux pouces sur quarante pieds cinq 
pouces de largeur, mesures prises en dehors des 
colonnes, qui ont quatre pieds de diamètre 
et quatre pieds trois pouces d'entre-colonne- 
ment. 

Tous ces temples étaient bâtis de masses d'in- 
crustations fort ressemblantes à celles du fleuve 
Sarno, mais d'une épaisseur et d'une proportion 
considérables. On ne doit pas même douter que 
ce ne soit à la solidité et à la dureté de ce genre 
de pierres que ces édifices ont dû leur conserva- 
tion. Près du troisième temple, on trouve une 
des portes de la ville , qui était décorée de pi- 
lastres : c'est à cette porte que coulait et coule 
encore le petit fleuve Salso, dont les eaux, quoi- 
que très rapides et bien claires, sont d'un goût 
saumâtre. * 



1^ Il faut que ce soit la nature du terrain qui lui donne ce 
goût de salaison ; car tous les fruits de ce canton participent 



ig^ VOYAGE PITTORESQUE 

Nous suivîmes les murailles antiques, bâties 
en entier de grandes pierres si bien jointes et si 
bien ajustées ensemble qu'on n a pas eu besoin 
d'y employer de ciment pour les lier et les unir. 
La porte principale , qui regarde Capaccio et les 
montagnes , s'est conservée dans tout son entier : 
elle est cintrée, mais sans ornement; c'était la 
porte extérieure de la ville. Il y en avait une se- 
conde intérieure, mais on n'y voit plus que la 
naissance des chambranles. C'est à côté de cette 
porte qu'était l'aquéduc qui amenait l'eau de la 
montagne, et la portait dans la ville. De grands 
vestiges qu'on voit encore, prouvent qu'il était 
sans aucune espèce de décoration ni de magniû- 

cence. 

Ces antiques monumens, dont on retrouve 

les restes imposans à Pestum , ne sont pas les 

seules preuves de la puissance de cette ancienne 

colonie. Ses médailles offrent un témoignage 

non moins incontestable. Le nombre de celles 

qu'on connaît s'élève à plus de soixante, et il 

est certain qu'elles ont été frappées à des époques 

différentes. Il y en a même dans le nombre qui 

du même goût, et le vin même qu'on y recueille est salé. 
Cette rivière se jette à près d'un mille de là dans la mer, et 
l'on prétend que, lorsque la mer est calme , on peut aperce- 
voir des restes de construction d'un ancien port ; ce qui prou- 
verait que la mer aurait gagné sur ces parages au lieu de s être 
retirée. 



DU ROYAUME DE NAPLES. ,93 

doivent être des premiers temps où ces colonies 
grecques ont commencé à avoir et à faire frapper 
des monnaies de métal. Celles en or sont très 
rares, et, parmi les médailles d'argent, on en 
trouve beaucoup d'incuses, c'est-à-dire qui n'ont 
été frappées que d'un seul côté, ainsi que les 
plus anciennes médailles de Sjbaris; les carac-, 
teres grecs étant aussi placés de droite à gauche, 
annoncent qu'elles doivent être du même âge. 

Le type le plus ordinaire de ces médailles de 
Pestum est une figure de Neptune armé de son 
trident, ou un trident tout seul, symbole qui 
mdiquait que cette ville, bâtie sur le bord de 
la mer, était particulièrement sous la protection 
de Neptune. On voit au revers un cheval ani- 
mal consacré à cette divinité, ou un bœuf , sym- 
bole de l'agriculture , ainsi qu'une corne d'abon- 
dance, qui en est l'emblème le plus ordinaire ■ 
Sur quelques médailles de Pestum , on trouve 
encore la figure d'une truie, animal consacré à 
la bonne déesse, à Cérès, divinité du labou- 
rage. 

La nuit nous ayant forcés de quitter ces pré- 
cieux restes de l'antiquité, nous retournâmes à 
une assez mauvaise auberge, où, après un fru- 
gal souper, nous nous couchânïès sur les tables 
et sur les bancs de la cuisine, et attendîmes ainsi 

' Voir les planches de médailles , n" îgS et 294. 

m. o 

i5 



# 



Vne de Sa- 
lerne, 
no 386. 



,94 VOYAGE PITTORESQUE 

le jour. Le lendemain, nous allâmes de grand 
matin prendre encore quelques vues des temples, 
et quelques mesures qui nous manquaient, avant 
de partir pour Salerne, qui est a vingt-septmilles 
de Pestum. A quatre milles de Salerne, on com- 
mence déjà à apercevoir cette ville, dans une 
situation des plus agréables, à l'angle d'un golfe 
profond, et abritée par la chaîne des montagnes 
du Gragnano, qui forment une des branches les 
plus élevées des Apennins. 

Nous donnerons , dans le chapitre suivant , 
la description de cette ville et de ses anti- 
quités. * 



. 2 ▼ 



DU ROYAUME DE NAPLES. u 5 



CHAPITRE X. 

RKTOUR . «APMS, EN PASSANT PAR SALK«NE, 
lABBATE DE LA CAVA , «OCERA DE. PAGANI, 

L «LE DE CAPRÉE, SORRENTE, MASSA ET CASTFBLA- 
MARE. 



La vjlle de Salerne, dont nous avons donné, 
dans le dernier chapitre, et le site et la vue, telle 
qu elle se présente sur le bord de la mer, abritée 
par de hautes montagnes, et dans la plus belle et 
la plus dehceuse position, avait été construite 
en premier lieu , si on s'en rapporte à Pline, plus 
avant dans l'intérieur des terres, et au revers de 
ces mêmes montagnes ■. Or, sid'autreshistoriens, 
tels que Strabon et Tiie Live, placent Salerne 
sur le rivage, in oram mnritimam, et telle qu'elle 
existe aujourd'hui , ce n'est sans doute que parce 
qu après la guerre dAunibal elle fut rebâtie une 
seconde fois parles Romains des démolitions de 
•antique ville de Picentia , qui s'était rendue aux 
t.arthaginois. 

■ ASurrenIo ad SUarum amnem 3o millia passuun, a^er 



^^g^^l^J^Jig^fgttfgi^_ 



. :u.> "«v mh^a 



,g6 VOYAGK PITTORESQUE 

On ne peut douter que , par la suite, et dans 
les beaux temps de l'empire romain , Salerne ne 
sÂt devenue une ville fort riche, fort puissante : 
s7 situation fut chantée par tous les poètes du 
siècle d'Auguste , et elle fut mise au rang des co- 
lonies romaines. Nous voyons même que les em- 
pereurs y nommaient des gouverneurs, qui étaient 

chargés de maintenir sous leur puissance toutes 
les conquêtes qu'ils faisaient successivement dans 
la Lucanie et le Brutium, et que ces gouverneurs 
résidaient tantôt à Reggio et tantôt à Salerne, 
comme le prouve une inscription antique du 

règne d'Adrien. 

Dans les siècles postérieurs, Salerne aura sans 
doute subi les mêmes révolutions et le même 
sort que toutes les autres villes de l'Italie, jusqu'à 
ce qu'enfin , après avoir été prise et saccagée de 
nouveau par les Sarrasins, elle fut rendue au 
christianisme par le duc Robert, dans le onzième 
siècle. On voit aujourd'hui, dans l'évèché, et 
sous le portique de la cathédrale de cette ville , 
une collection de marbres antiques et de monu- 
mens qu'on peut regarder comme autant d'ar- 
chives de toutes ces époques. 

Salerne est la capitale de la partie du royaume 
de Naples qu'on appelle Principauté citérieiire. 
Cequi paraîtra peut-être assez extraordinaire dans 
l'histoire des différentes révolutions de cette 
ville , c'est que ce fut au temps même où les Sar- 



1 



DU ROYAUiME DE NAPLES. 197 

rasîns et les Maures s'étaient établis dans ce pays, 
qu'on doit faire remonter l'origine du moment 
le plus brillant de Salerne, et surtout de son 
école de médecine, jadis si célèbre '. La réputa- 
tion que cette école s'était déjà acquise dès le 
commencement du douzième siècle était telle, 
que des princes et des rois envoyaient et venaient 
eux-mêmes la consulter. Le duc Roger défendit 
par une loi expresse,'à qui que ce fût, d'exercer 
la médecine sans avoir été examiné et approuvé 
parles docteurs de Salerne, et cette loi fut en- 
suite confirmée, en ii5o, par l'empereur Fré- 
déric Barberousse , qui renouvela les mêmes 
défenses sous peine de confiscation de biens et 
d'un an de prison \ Dès-lors cette école de Sa- 

' Il y avait alors panni ces Sarrasins , chez lesquels l'étude 
de la médecine était particulièrement cultivée , un certain 
Costantino , surnommé \ Africain , à cause du pays oii il était 
né. Cet homme, fort savant dans les langues, dans les lettres, 
après avoir beaucoup voyagé, et exercé la médecine dans 
plusieurs pays, vint se fixera Salerne. On prétend que ce 
Sarrasin s'étant fait religieux à l'abbaye de Mont-Cassin , y fit 
beaucoup d'élèves , et que ce fut à ses leçons que cette abbaye 
dut, en grande partie, la célébrité qu'elle acquit alors. Ce 
qu'il y a de certain , c'est qu'on lit à ce sujet, dans l'historien 
Giannoni, que les religieux de Mont-Cassin étaient regardés 
comme les plus habiles médecins du temps, et que le pape 
Innocent II , par un décret rendu dans un concile tenu à 
Rome en 1159, leur défendit de se livrer davantage à l'étude 
d'une science dont la pratique pouvait dégénérer en de grands 
abus , et paraissait d'ailleurs inutile à des religieux. 

' Ne quis ad faciendam mcdicinani admitteretur, nisi a me . 



igS VOYAGE PITTORESQUE 

lerne, érigée en académie, composa sa collection 
d'aphorismes , intitulés De consermnda valetu- 
dine, etc., le meilleur ouvrage qu'on eût fait 
jusqu'alors en ce genre, et qui, répandu bientôt 
dans toute l'Europe , ajouta encore à la célébrité 
de récole de Salerne, qui dédia cet ouvrage a 
Robert, fils de Guillaume-le-Conquérant. 

Depuis ce temps, Salerne fut une des villes 
de l'Italie où les lettres et les sciences ont été 
le plus cultivées. Dans le treizième siècle, saint 
Thomas d'Aquin et saint Bonaventure y fondè- 
rent une sorte d'académie, ou société littéraire, 
à laquelle ils donnèrent le nom de / Concovdi, 
nom qu'ils avaient sans doute choisi pour annon- 
cer que leur intention était d'apporter une fin 
aux vaines disputes des théologiens, seul genre 
d'esprit et d'étude qui fut alors répandu et goûté 

en Europe. 
iniéncn c!c La Cathédrale de Salerne est regardée comme 
'a&sr' une des plus anciennes églises de l'Italie : elle 
fut élevée, à ce qu'on croit, dans le septième 
siècle; détruite depuis par les Sarrasins, et ré- 
tablie ensuite par Robcrt-lc-Normand. On l'a 
restaurée presque de nos jours, mais de manière 
à ce que rien dans cet édifice ne mérite attention, 
si ce n'est ce qui est antique, ou même ce qui 

dicis Salemi et Neapolitani probntus , ac consecufus esset po- 
tes tatem medendi , quant licenliam vacant; sed siib pœna car- 
ceris annui et proscriptionis omnium fort unarum. 



leme, 

n» 387. 



DU ROYAUME DE NAPLES. 199 

reste de l'architecture gothique, et qui pourrait 
faire regretter ce qui a été remplacé par les ar- 
chitectes modernes. On en peut juger par la 
chaire à prêcher, par la tribune et le jubé, qui 
sont de la plus grande richesse, soit par le choix 
des marbres, soit par le travail précieux de la 
mosaïque. Ces monumens du onzième siècle ont 
réellement un style qui ne manque ni de noblesse 
ni d'élégance, et portent avec eux une sorte de 
caractère original qui n'est point sans mérite. 

Le payé du chœur, les côtés de l'autel, et la 
niche de la chapelle de saint Grégoire sont du 
même t-emps. Les piliers des bas-côtés, restaurés 
maintenant en pilastres, formaient autrefois des 
groupes de colonnes, comme on en voit dans 
plusieurs églises gothiques. En rétablissant cet 
édifice, on a trouvé deux magnifiques colonnes 
de vert antique , qu'on a maladroitement arran- 
gées et dont on a fait deux candélabres aux deux 
côtés du chœur. ' 

11 y a aussi, dans la même église, trois tom- 

• Qjn aperçoit la sommité de ces colonnes dans le fond de 
l'église. L'artiste qui a dessiné la vue de cet édifice gothique, 
a imaginé, pour y répaudre quelque intérêt, d'y représenter 
une scène funèbre dont il fut témoin. C'est la vue d'un service 
en l'honneur de quelque commandeur de Malte, mort dans 
cette ville. Le peintre s'est p^i à orner cette cérémonie funèbre 
de tout l'appareil possible , sans nuire cependant à l'effet total 
de l'édifice, et en y donnant une idée de ce qui peut s'y voir 
de plus intéressant, c'est-à-dire la tribune et le jubé ornés de 
colonnes et de mosaïques antiques. 



I 



200 VOYAGE PITTORESQUE 

beaux antiques, ornés debas-reliefe, dont le tra- 
vail et le faire ne sont pas excellens , ni d'une 
grande correction de dessin, mais la composition 
en est noble et d*un style antique; sur l'un de 
ces bas-reliefs on voit un triomphe de Bacchus, 
sur un autre le triomphe d'Ariane, et sur un 
troisième, qui décore le tombeau d'un évêque, 
on est assez surpris de trouver l'enlèvement de 
Proserpine et la course de Cérès cherchant sa 
fille. Le travail de cette dernière sculpture 
antique est plus recherché que celui des deux 
premières, sans être d'un meilleur dessin. 
Conroapor- Autour dc la cour qui sert de péristylfe à cette 
gure'ctir église , il y a une galerie couverte , portée par des 
^trnef" colonucs dc marbre blanc et de granit, de toutes 
no 388. formes et de tous genres : celles en marbre sont 
d'un style et d'un travail qui peuvent faire croire 
qu'elles ont appartenu à quelque belle fabrique ro- 
maine. Sous cette galerie, on a rassemblé quatorze 
' tombeaux en marbre , les uns grecs , les autres ro- 
mains , du temps des consuls. Tous ces tombeaux 
antiques ont été restaurés et ajustés à l'usage de 
la catholicité. On y voit des vases ou cuvettes où 
sont représentés des chasses ou des bacchanales, 
avec des espèces de couvertures ou couronnemens 
modernes sur lesquels sont sculptées des vierges 
ou quelques figures d'évêques, sans égard pour 
une compagnie si profane. 

Le plus important de ces monumens repré- 



I 



DU ROYAUME DE NAPLES. 201 

sente en bas-reliefs la chasse de Méléagre; allé- 
gorie si souvent employée et représentée sur les 
tombeaux des anciens, sans que de nos jours 
nous en puissions deviner le motif. Un autre, 
moins considérable, est décoré de têtes de vic- 
times, chargées de bandelettes et de guirlandes 
d'un excellent goût et d'une belle exécution. 

Au milieu de la cour est un jet d'eau reçu dans 
une cuvette antique d'une grande beauté. Ce 
morceau de granit, de treize pieds de diamètre, 
d'une seule pièce, a été employé vraisemblable- 
ment autrefois à décorer quelque monument du 
temps des princes lombards. On voit encore dans 
cette cour plusieurs colonnes renversées de gra- 
nit gris et rouge d'Egypte, d'une élévation et 
d'un prix qui annoncent qu'elles ont dû apparte- 
nir à quelques grands édifices. 

Les portes de l'église sont en bronze, fort riches, 
et d'un style assez mâle pour le temps, où elles 
ont été faites. Sous le fronton du portail , on a 
replacé une inscription du même temps; qui 
tient toute la longueur de la frise , et qui porte 
la dédicace ou la consécration de l'église, faite par 
le duc Robert, à l'évangélisle saint Matthieu, pa- 
tron de la ville. 

Maet. Evangelist^ Patrono vrbis 
ROBERTVS Dvx R. Imp. maximvs Trivmphator 

DE AERARIO PECVLIARI. 

Sous cette église deSalerne, il y en a une autre 



^ 



l! 



202 VOYAGE PITTORESQUE 

souterraine, mais qui a été gâtée par les stucs ou 
les restaurations modernes avec lesquels on. a 
couvert et enduit tout ce qui était d'architecture 
antique. Une des curiosités de cette église souter- 
raine estunfragmentde colonne tronquée, qu'on 
fiait voir avec vénération parce qu'on prétend 
qu'un saint a été matyrisé sur cette colonne, où de- 
puis ce temps il s'opère un miracle perpétuel. ' 

Le pape saint Grégoire, qui vivait vers la fin 
du sixième siècle, est en grande vénération à Sa- 
lerne, parce qu'il s'yretira sur la fin de sa vie, 
et y mourut : on trouve dans sa chapelle une 
longue inscription sur un marbre, qui annonce 
qu'un Colonna, archevêque de cette ville, ayant 
ordonné de rechercher dans cette chapelle le 
corps du saint pape inhumé plus de cinq cents ans 
avant , on avait été fort étonné de le retrouver en 
son entier. L'inscription rapporte tous les détails 
de ce miracle , qui arriva en 1088. 
Vaedw^^n- H y a cncorc , près du palais épiscopal, les 

ciennc église •' ' ^ ^ * ' * , 

deSaierne. rcstés d'uuc autrc é^Hsc, beaucoup plus ancienne, 

aliandonnée 
à canse de sa 

vétusté, ' Ce prétendu miracle n'est autre chose qu'un effet physique 

^° ^^•** et naturel , dont la cause est assez adroitement masquée. On a 

entaillé la tranche de la colonne de manière qu'en adaptant 

l'oreille sur un trou qui vient répondre à la superficie, on 

entend le même bruit que produirait le passage de l'air par 

l'ouverture de <;es faraudes coquilles de mer de l'espèce des 

buccins ou conques marines. Les sacristains de l'église ne 

manquent pas de dire que c'est le bouillonnement du sang du 

martyr. 



DU ROYAUME DE NAPLES. 2o3 

et qu'on dit être du temps de saint Bonosio, pre- 
mier évêque de Salerne, dans le cinquième siècle; 
comme on nous assura qu'elle avait été construite 
de fragmens antiques, nous fûmes curieux d'y 
aller, mais fort peu édifiés de trouver cette vieille 
église transformée aujourd'hui en écurie. On y 
voit effectivement de grosses colonnes cannelées, 
fort massives, à mcrttié enterrées et composées 
de débris antiques; mais surmontées de mauvais 
chapiteaux dans le goût de ce siècle, c'est-à-dire 
du bas temps grec. La lumière sourde et mysté- 
rieuse qui régnait dans ce vieil édifice engagea 
un de nos dessinateurs à en prendre une vue 
dont l'effet lui parut assez piquant. 

On rencontre de toutes parts à Salerne des 
fragmens de colonnes, des bas-reliefs antiques, 
et des ;autels du temps des Romains; nous en 
aperçûmes un , entre autres, portant l'inscription 
suivante, qui, sans doute, avait été faite pour 
être placée sur la base d'une statue élevée à Con- 
stantin par les habitans de Salerne : 

Rkpaf.atori or ris SVl 
D. N. Flavio. Val e RIO 

iCoNSTANTINO PIO 
. FELICl INVICTO 

AVGVSTO 

Ordo popvlvsqve Salerlitakvs 

UKVOT. NVMINI MAIESTATIQVE FIVS. 

La population de Salerne est de dix-huit mille 



2o4 VOYAGE PITTORESQUE 

*'' M- 

w 

âmes. On y compte vingt-quatre monastères. 
Les rues sont bien pavées , les auberges assez 
propres ; il y a une petite jetée suffisante pour 
abriter quelques bâtimens, mais peu de com- 
merce. Au reste, le mouvement et les criail- 
leries de la populace nous annoncèrent déjà le 
voisinage de Naples. 
Bourg de la Nous partîmes de Salerne pour nous rendre à 
S^o^' la Cava. Un beau chemin, taillé à mi-côte sur 
le rocher, nous conduisit bientôt à Vietri, su- 
perbe village, bien bâti, avec de belles fabriques. 
Là, le chemin entre dans les montagnes, et se 
resserre sans cesser d'être roulant. Le paysage 
est si riche et si varié qu'on peut dire que tout ce 
pays est, pour des yeux de peintre, une char- 
mante galerie de tableaux. Les montagnes, au 
pied desquelles est situé le bourg de la Cava, of- 
frent, de loin , le point de vue le plus pittoresque, 
et toute la campagne est couverte de jolies cas- 
sines ou maisons de plaisance. 

Nous quittâmes la grande route pour prendre 
à gauche celle du monastère de la Trinita, fa- 
meux par ses archives et la singularité de son 
site , et où on dit que le Poussin et Salvator Rosa 
ont été chercher les modèles de ce genre , grand, 
noble et sévère, qui les caractérise. Nous n'y 
trouvâmes cependant rien qui ait pu plaire beau- 
coup a ces deux peintres célèbres : on n'y voit 
qu'une nature sauvage sans formes très heu- 



DU ROYAUME DE NAPLES. 2o5 

reuses, des rochers pauvres, et des montagnes 
couvertes de taillis et de broussailles, qui n'in- 
spirent et ne donnent point Tidée qu'on peut se 
faire des belles horreurs en ce genre. 

Ce triste désert fut, dans son origine, la retraite 
des habitansdu canton dans le tempsde l'invasion 
des Sarrasins. Le moine Alphieri, parent du 
comte Drogon-le-Normand, auquel la princi- 
pauté de Salerne tomba en partage, rassembla 
les habitans épars, et fonda la ville et le couvent Ancienne ab- 
de la Cava, appelé ainsi à cause de la grotte qui ^Tavl'/' 
leur avait d'abord servi de retraite, et qui devint ""' ^^'• 
le site malsain du couvent. 

Ce monastère fut, par là suite, rétabli et doté 
par le comte Roger, qui lui donna la seigneurie 
de la ville et de tous les pays d'alentour : cette 
première ville de la Cava fut abandonnée pou rie 
bourg, qu'on voit aujourd'hui de dessus le che- 
mm , et de l'autre côté d'un ravin profond qu'on 
passe pour y arriver. Ce couvent fut aussi rebâti 
tel qu'il existe actuellement, c'est-à-dire plus 
grand, plus commode qu'il n'était, dans une po- 
sition plus élevée et plus saine; mais sans magni- 
ficence. On a détruit la grotte pour bâtir l'çglise. 
Les archives sont précieuses en ce qu'elles con- 
tiennent des concessions qui attestent les titres 
de possession du couvent. On nous fit voir la do- 
nation du comte Roger, signée de sa main; les 
manuscrits du code des lois des princes lombards. 



^ 



Intérienr 

d'an temple 

antique à 

Nocera « 

n° 392. 



n" 393. 



m 



206 VOYAGE PITTORESQUE 

Les familles du royaume y retrouvent aussi des 
titres qui n'existent que là, parce que dans les 
troubles du royaume, la Cava est le seul dëpot 
qui ait toujours été respecté. ' 

Nous continuâmes notre route pour arriver à 
Nocera, Tancienne Nuceria, aujourd'hui appelée 
Nocera di Pagani. Un monument antique fort 
intéressant que nous avions à voir dans cette 
ville, nous y arrêta quelque temps; nous en 
Coop'-etéié primes les mesures, et une vue intérieure, ainsi 

valiou de ce *• ' ' 1 1 1 ' «i 

monument, que la coupc et le plan géométral , avec les detaus 
les plus exacts. 

La forme de ce joli monument tient beaucoup 
d'un temple antique connu, à Rome, sous le 
nom de temple de Bacchus, Le plan en est égale- 
ment circulaire, et la voûte soutenue par un 
double rang de coloimes intérieures, avec une 
galerie qui tourne autour. Il y a de plus, à ce- 
lui-ci, vers le milieu du temple, une espèce de 
bassin octogone, autour duquel on voit huit pe- 
tites colonnes des marbres les plus rares et les 
plus précieux. Ces colonnes sont isolées les unes 

* On ti'ouve, dans le Miisœum Italicum du père Mabillon, 
quelques détails sur cette ancienne abbaye de la Cava , ordre 
de saint Beno|l, et entre autres l'époque de sa fondation, 
inscrite dans une chartre du prince Weymard , duc de Sa- 
lerne, datée de l'an 980. Il paraît même par ce diplôme 
qu'une partie de ce monastère existait déjà alors ; mais ce 
savant antiquaire semble être persuadé qu'il n'a point été bâti 
avant le dixième siècle. 



DU ROYAUME DE NAPLES. 207 

des autres, et H est assez difficile de connaîire 
quelle en était la destination. Une partie con- 
serve encore ses chapiteaux, les autres n'en ont 
plus. ' 

On voit, par la coupe de ce monument, que, 
dans l'intérieur de ce bassin, circulaire en de- 
dans, il y a des gradins par lesquels on descen- 
dait sur un plan plus enfoncé, et un peu plus 
bas que le sol général, ce qui a fait penser que 
cet édifice avait été destiné à un bain public ou 
qu'il aurait été employé à former un baptistère 
dans la primitive église, comme aujourd'hui il 
sert d'église paroissiale à Nocera, sous le nom de 
Sainte-Marie majeure. 

Quel que soit l'emploi qu'il ait eu autrefois, on 
ne peut disconvenir que la beauté de ses mar- 
bres, dont plusieurs sont d'albâtre oriental et de 
vert antique, ainsi que la pureté et le goût ex- 
quis des chapiteaux et des bases des colonnes , 
ne soient une preuve certaine de la magnificence 
de l'ancienne Nucerie, et de la perfection à la- 
quelle les arts y étaient portés. 11 est, au reste, 

■ Il est à propos d'observer que la corniche inlérieure , 
»ms. que les statues d'enfans tenant des guirlandes , et placées 
sur le haut de ces colonnes, neristent point sur les lieux ; 
I arfste auquel nous devons ce plan , les a ajoutées pour don- 
ner un emploi quelconque à ces colonnes. Il est certain que 
1 Idée de ces enfans formant une chaîne autour de cette petite 
encemte mtéricure est d'un effet agréable ; mais avant tout il 
laut être vrai. 



1r- 



1 

H 



ao8 VOYAGE PITTORESQUE 

très vraisemblable que ces colonnes, aussi par- 
faites pour Texécu tien que précieuses pour leur 
matière, sont du plus beau temps des Romains, et 
d'une époque fort antérieure au reste de l'édifice, 
qui parait être du temps du Bas-Empire.' 

Quelques antiquaires pensent que le nom de 
Pa^ani , donné depuis quelques siècles à cette 
ville de Nocera, ne lui vient que par corruption 
du mot Pa^hiy qui, en italien, veut dire ferme, 
bienç de campagne , dont les environs et le terri- 
toire fertile de Nocera sont couverts, quoiqu'as- 
sez généralement on pense, dans le pays, que 
Forigine de ce surnom de Pagani , est la même 

que celle de Saraceni donné à la Luceria de la 

• 

■ Rien ne peut indiquer à cet égard une époque déterminée, 
et l'histoire parle toujours d'une manière si vague de Nuceria , 
qu'on ne sait jamais s'il est question de celle-ci ou de plusieurs 
autres villes du même nom qui exisUient en Italie. Il y a même 
plusieurs historiens qui comptent quatre villes de Nuceria , l'une 
près de Mantoue , vulgairement connue sous le nom de Luiara, 
célèbre par une bataille entre les Impériaux et les Français , 
en 1755, dans laqueUe le général Mercy fut tué ; une autre 
dans l'TJmbrie , renommée par ses eaux minérales. La troi- 
sième est la Lucerie dont nous avons parlé en passant dans 
la Fouille, distinguée par le surnom de i Saraceni, et enfin 
cette qnatrième, qui était désignée dans 1 antiquité par le sur- 
nom i'Alfatemon , et aujourd'hui par ctlui de i Pagani. 

quatuor in Italia numerantur ejus nominis Nuceria, una 
inApennino sita, Braehianorum antiqua possessio ; alia in 
Campama: Urtia item in Apennino prope Mulinam: quarta in 
Apulia.(,KAtt. VoLTE», L. VI. G<org.) 




DU ROYAUME DE NAPLES. ^oç) 

Pouille, c'est-à-dire qu'elle est due à rétablisse- 
ment de quelques familles de Sarrasins auxquels 
1 empereur Frédéric II permit de venir se Hxer 
a JXocera comme à Lucera. 

Quoi qu'il en soit de cette ëtjmologie assez 
peu intéressante par elle-même , nous voyons, 
dans Ti.e Live, que l'ancienne Nucérie dont 
nous parlons a joué un rôle distingué dans les 

guerresentreIesCarthaginoisetlesRomains;que. 
fidèlement attachée à ces derniers, elle fut dé- 
truite et renversée de fond en comble par Anni- 
bal. Le même historien dit aussi qu'après le dé- 
part de ce général, leshabitans de Nuceria, qui 
s étaient réfugiés à Rome, s'étant adressés au sé- 
nat pour avoir k permission de rebâtir leur 
VI le, les Romains y envoyèrent une nouvelle 

colonie; que Nuceria devint alors plus puissante 
et plus riche qu'avant son désastre. 

Ce n'est pas le seul événement malheureux 
qu éprouva cette ville; car indépendamment des 
revolutionsqui, àdifférentes époques, lui ont été 
communes avec le reste des villes d'Italie, elle 
tut, selon Seneque, renversée, en grande partie 
par ce terrible tremblement de'terre qui, k 
neuvième année du règne de Néron, renversa ' 
une grande partie d'HercuIanum et de Pompéi 
et qui s'étendit jusqu'à Sorrente, Stable, e^ 
ainsi que sur une grande partie des villes de k 
Ciampanie. 
III. 

•4 



1 



2IO VOYAGE PITTORESQUE 

Nous remarquâmes que toutes les campagnes 
de Nocera étaient déjà couTertes et fertilisées 
par les cendres du Vésuve, qu'on aperçoit de 
là dans son plus grand développement. A peu 
de distance de cette ville était situé, sur une 
montagne , un vieux château , dont on peut voir 
encore les ruines, et des remparts duquel le 
bouillant Urbain VI excommuniait l'armée du 
roi de Naples, qui l'y assiégeait vivement 

en 1578. * 

L'Ile de Caprée étant le seul endroit qui nous 
restait à voir avant de retourner à Naples, nous 
voulûmes en faire le voyage, et, au sortir de 
Nocera, passant encore devant Pompéi, que 
nous ne pûmes revoir de si près sans un reste 
d'intérêt, nous vînmes coucher sur le bord de la 
mer, à Castellamare , qu'on croit situé tout près 
du lieu où était autrefois l'ancienne Stabia. 

• Voici ce qu'un duc de Monte Leone , qui vivait alors , 
rapporte dans une vieille chronique du temps de la singulière 
défense de ce pontife guerrier , et des vaines fureurs dans les- 
quelles il entrait plusieurs fois par jour, lançant au travers 
des fenêtres du château les excommunications les plus terribles 
contre l'armée du roi, au son de toutes les cloches et entouré 
de torches allumées. Jndbpapa Urbano col principe di Capua 
suo nipott a Nocera , il rè manda il contestabile ad assediarlo 
con ire trabucchi , che H tiravano notte e dï , corne fussero stati 
Saracini. Il papa si diffendeva corne poteva , e tre,e quattro 
volte usciva alla Jinestra , e con campanelli e torchi , maledi- 
ceva, e scomimicava tesercito delrè, e qiiesto dopo lo faceva 
ogni giorno. ( Plac. Thoili , Nist. gen. di Nap. , Part, prima. ) 



DU ROYAUME DE NAPLES. ait 

U lendemain à la pointe du jour, nous nous 
embarquâmes par un bon vent qui se soutint la 
moitié du trajet , mais qui , changeant sou- 
dain , ne nous permit d'arriver qu'avec beau- 
coup de peine et avec une vague assez forte- 
après quatre heures et demie de navigation , nous 
débarquâmes à la marine de Caprée , qui est une 
grande anse en demi-cercle, défendue des vents 
du levant et du couchant par deux grands ro- 
chers qui s'avancent dans la mer, et du midi 

phitheatre. C est dans le fond de cet amphithéâ- ^'P'" • 
ire qu'est placée la ville de Caprée ou Capri ""^'-^ 
dans la situation la plus heureuse, la plus agréable 
pour elle, et la plus pittoresque en même temps 
pour ceux qni arrivent dans l'île. 

Nous logeâmes chez un batelier, dans une des 
maisons qui sont sur le bord de la mer d'où 
nous découvrîmes l'île d'Ischia, celle de Prôcida 
la pointe de Misène, le château de Bayes, Pouz- 
zol, Pausilippe, Naples, Portici, le Vésuve la 
cote de Sorrente, et enfin la pointe de Minerve 
ce qui compose la totalité du cratère de Naples ' 
et formait un vaste et superbe bassin, où nous 
voyions promener une foule de barques et de 
petits bâtimens de toute espèce. Dès que nou, 
ftimes arrivés, nous nous hâtâmes d'aller parcou'- 
nr celt€ lie si fameuse par le long séjour de Ti- 
bère, par l'excès et les recherches des débauches 



1 



îiiti VOYAGE PITTORESQUE 

et des cruautés de ce tyran, qui, de cet ëcueil 
menaçant, faisait trembler tout Tempire, et cet 
empire était l'Empire Romain, c'est à-dire 1 u- 
nivers connu alors. Tibère n'avait que soixante- 
sept ans lorsque, las de se contraindre, il y alla 
cacher Taspect dégoûtant que donnaient à son 
visage les pustules dont il était couvert. Il n y 
fut suivi que de Séjan, de quelques chevaliers 
romains, agens de ses crimes et de ses affreuses 
débauches, et de Coccius Nerva, qui se laissa 
mourir de faim pour n'en être pas témoin. 

Défiant, farouche, voluptueux et cruel, il ne 
pouvait mieux choisir sa retraite que sur ce ro- 
cher, où, sous le climat le plus doux, il trouvait 
un printemps perpétuel, des sites enchantés au 
milieu des roches terribles qui, coupées à pic, 
et d'une élévation prodigieuse , ne laissent d'a- 
bordage qu'en un seul endroit. Ce fut même, 
suivant Suétone, ce qui engagea Tibère à s'y 
fixer. Capreas se contulit prœcipue delectatus 
insula , quod imo , parvoque littore adiretur, septa 
undique prœruptis immens œ aldtudinis rupibus, 
et profundo mari. On voit à la quantité de rui- 
nes et de vestiges de constructions qu'on ren- 
contre à chaque pas dans cette ile, qu'elle de- 
vait être couverte autrefois de jardins et de 

palais. 

Mais avant d'entrer dans la description ac- 
tuelle de l'ile de Caprée, il ne sera peut-être pas 



n 



DU ROYAUME DE NAPLES. 21 3 

déplacé de rendre compte ici à nos lecteurs du 
peu de notions que l'antiquité nous a laissées sur 
l'ancien état de cette île célèbre. 

Tous les anciens historiens s'accordent à penser 
que ce furent des Grecs qui, les premiers, vin- 
rent s'établir à Caprée, et on ne peut douter que 
le nom de Teleboas, le plus connu que cette île 
ait porté dans l'antiquité, ne lui soit venu de ce 
que les Téléboens, originaires de Samos dans la 
Grèce, ont été ses premiers habiîans. Il paraît 
que dans ces temps reculés , Caprée était peuplée 
d'une espèce d'hommes sauvages, qui, n'ayant 
presque d'autres demeures que les antres et les 
cavernes dont cette île est remplie, semblaient 
fuir et éviter la lumière; c'est ce que Rutilus Gal- 
lus paraît avoir voulu peindre par la manière 
dont il caractérise les liabitans de Caprée, qu'il 
appelle Lucifuges \ L'antiquité, au reste, peint 
ces insulaires comme ayant été très habiles dans 
la navigation, et ils sont encore aujourd'hui les 
meilleurs marins de tout le pays. Nous savons, de 
plus, qu'ils avaient une tour ou fanal bâti sur les 
hauteurs de leur île, et dont les feux, toujours 
allumés de nuit, servaient , dans l'éloignement, 
de guide aux matelots. Papinius parle de cette 

' Pj'ficcssu peîagijam se Caprearia toUit , 
Squalet Luafugis , insula plena vins. 

(Rut. Gail.) 



-* 



ai 4 VOYAGE PITTORESQUE 

tour ancienne , et qui était encore très renommée 
de gon temps. ' 

Theleboumque domos, trepidis ubi dulcia nautis 
Lumina noctivagœ tollit pharus œmula lunœ. 

Mais ce fut particulièrement sous les règnes 
d'Auguste et de Tibère que cette île devint 
plus célèbre par le séjour qu'y firent ces deux 
empereurs, et surtout Tibère. On a vu, dans 
les détails que nous aVons déjà donnés sur cette 
île, qu'Auguste, attiré par la douceur du cli- 
mat de Caprée , voulut y séjourner quelque 
temps, et que, pour cet effet, il proposa aux 
Napolitains de l'échanger avec lui contre l'île 
d'Ischia, qu'il leur abandonna en propriété. 
Suétone dit qu'Auguste se plaisait infiniment 
dan» celle de Caprée, qu'il appelait le séjour du 
repos et de l'oisiveté, parce qu'il ne voulait ab- 
solument s'y occuper que de ses plaisirs, et ne 
penser à aucune affaire de l'empire, 

» Ce Papinius était préfet du prétoire sous Septime-Sévère , 
père de Garacalla. Ce dernier empereur, ayant fait assas- 
siner son propre frère Géta, voulut engager Papinius à com- 
poser pour le sénat un discours dans lequel il chercherait à 
pallier ou à diminuer l'horreur de cette action ; mais ce véri- 
table romain ne voulut point y consentir, et eut le courage 
de lui répondre qu'il était plus facile de commettre un parri- 
cide que de l'excuser. Caracalla , furieux de cette réponse, fit 
trancher la tête à Papinius en aïs. Ce préfet n'avait que 
trente-sept ans. 



I 



I 
f 



DU ROYAUME DE NAPLES. 2i5 

Le même historien raconte qu'un des amuse- 
mens auxquels cet empereur parut prendre le 
plus de plaisir pendant le séjour qu'il y fit, fut 
d'assister à des espèces de drames ou pièces exé- 
cutées par des jeunes gens , habitans de l'île, dont 
les uns étaient Grecs et les autres Romains. Au- 
guste avait établi pour loi , dans l'exécution de 
ces pièces , que tous ceux qui étaient Grecs par- 
leraient et s'habilleraient à la romaine, et que 
ceux qui étaient Romains, au contraire, parle- 
raient grec, et porteraient un habit suivant l'u- 
sage de cette nation. Cette singularité fit distin- 
guer les pièces par les noms desdifférens habille- 
mens des Grecs et des Romains, la toge et le 
pallium. Auguste prenait un tel intérêt à ces es- 
pèces de drames, sur lesquels nous n'avons d'ail- 
leurs aucun détail, qu'ils furent très souvent 
représentés à Naples , et qu'on les y goûtaient 
beaucoup alors : l'empereur chargea même un 
de ses courtisans les plus affidés, l'africain Mas- 
gaba, d'y présider. ' 



' Ibiqueephebosexercentes ludicra, spectavit , lege propos ita, 
ut Romani grœco , Grœci romano habituel sermone uterentur. 
Habitas, ut Grœci togara Romanorum , Romani Grœcorum 
pallium sumerent. Hincfabulœ togatœ et palliatœ , a Grœco- 
rum et Romanorum rerum argumento. Incolis prœterea , a 
Neapoiitanis redemptœ Capreœ, ab Augusto fréquentes redditœ 
sunt,cui negotio prœfecit Masgabam t dilectis unum. ( Cas. 
Cl PAC, Camp. Hist.) 



ai6 VOYAGE PITTORESQUE 

Ce fut^ suivant tous les historiens, à Caprée 
qu'Auguste passa les derniers jours de sa vie; il 
était depuis quelque temps attaqué d'une dysen- 
terie qui augmenta à tel point qu'on le déter- 
mina à retourner à Rome : mais il fut obligé de 
s'arrêter à Nola, où il mourut le 19 août de 
l'an 14 de notre ère, étant âgé de soixante-quinze 
ans. Ce ne fut que douze ans après que Tibère vint 
se fixer entièrement dans cette île, après avoir 
abandonné le gouvernement de l'Empire à ses 
ministres. Mais si Caprée avait été sous Auguste 
le séjour de la paix, de la liberté et des lettres, 
elle devint, sous Tibère, celui de l'esclavage, 
de la haine ^ et du vice dans toute sa laideur. 

Voici la peinture que Tacite a faite de la posi- 
tion de cette lie si célèbre de son temps : w Cet 
« empereur fut se cacher, dit-il, et se renferma 
«seul à Caprée, île distante de trois milles du 
(( promontoire de Sorrente : cette retraite soli- 
(( taire lui plaisait fort, surtout parce qu'elle 
« était d'un accès difficile, sans port, sans asile, 
« même pour les moindres barques, qui n'y 
« peuvent aborder qu'avec danger : abritée des 
u vents du nord, les hivers ne s'y font jamais res- 
w sentir, et les chaleurs de Tété y sont tempérées 
« par de continuels zéphyrs : entourée d'un es- 
« pace de mer considérable, la vue dont on y 
u jouit présente la perspective du pays le plus 
w riche, le plus fertile, et qui l'était bien plus en- 



I 



DU ROYAUME DE NAPLES. 217 

« core avant queles fureurs du Vésuve en eussent 
« renversé et détruit pour long-temps une très 
« grande partie. » • 

Suétone est, parmi les anciens auteurs, un de 
ceux dans lesquels on retrouve le plus de détails 
sur la vie et le séjour de Tibère à Caprée ; mais 
ces détails sont si licencieux et si obscènes qu'il 
est impossible de les traduire dans notre langue; 
on peut dire même qu'ils ne font pas moins 
d'horreur à lire que les cruautés de ce monstre, 
dont le même historien nous rend également 
compte : ainsi nous croyons devoir nous dispen- 
ser d'en faire part à nos lecteurs. 

Parmi les différentes constructions et les pa- 
lais superbes que Tibère avait fait élever à Ca- 
prée^ et qui, si on en croit Tacite, étaient au 
nombre de douze, les historiens font mention de 
salles ou de grottes (Sellariœ) situées le long du 
rivage; c'étaient autant de retraites consacrées à 
la débauche. « On voit encore, dit Capaccio, une 
'< de ces cavernes dont l'entrée est fort sombre et 

• Capreas se in insulam abdidit , trium millium frtto ah 
extremis Surrentini promuntorii disjunctam. SoUtudinem ejus 
placuisse maxime crediderim , quoniam importuosum circa 
mare , et vix modicis navigiis pauca suhsidia ; neque adpulerit 
quisquam nisi gnaro custode. Cœli temperies hieme mitis , 
objecta montis , quo sœm ventorum arcentur. jEstas in Favo- 
nium obversa, et aperto circum pelago peramœna prospecta^ 
batque, pu/cherrimum sinum antequam Vesuvius, mansardes^ 
cens , faciem loci verterit. ( Tacit. , L. IV. } 




m 



1218 VOYAGE PITTORESQUE 

« fort étroite , mais qui s'élargit et acquiert même 
i< un peu plus de clarté, à mesure qu'on avance 
« dans rinlérieur du rocher. Son voisinage de la 
« mer, et les suintemens des eaux qui en ont 
<c couvert et comme tapissé toute la voûte de 
« brillantes stalactites, en rendent le séjour d'une 
M fraîcheur surprenante. 

« Tout le rivage est bordé de débris de con- 
f< structions antiques, qui rappellent encore les 
cf formes grandes et majestueuses des fabriques 
i< romaines; mais qui ne présentent plus aujour- 
« d'hui qu'une suite de rochers arides et habités 
w par diflérentes espèces de poissons crustacés, 
(c tels que les crabes et les écrevisses de mer. » ' 

Après nous être arrêtés quelques momens dans 
une de ces grottes abandonnées et sauvages, et 
où rien ne rappelle l'idée des plaisirs et des fêtes 
voluptueuses auxquelles elles étaient destinées , 
nous prîmes, pour arriver sur la montagne, le 
chemin le plus fréquenté, en visitant d'abord U 
partie orientale où est aujourd'hui un ermitage 
entouré de ruines et de fabriques énormes, dont 
il ne reste, en entier, que quelques conserves 

• Inter speluncas, una reliqua est , quam ingressu va/de 
obscurcun cernes , in lucidum deinde sinwn desinit, in quem 
superne aquarum stillicidiis , mare nimis deleclabile redditur ; 
jacent in littore cedijiciorum fragmenta , que romanam majes- 
iatem prœ se feront. Abierunt in scopulos , crustaiLs piscium. 
^eneribui habitatos. ( Capaccio, flist. Camp. ) 



I 



DU ROYAUME DE NAPLES. 219 

d'eau. Ces vastes réservoirs étaient, suivant les 
apparences , destinés à renfermer les eaux néces- 
saires pour arroser les jardins qui étaient au-des- 
sous. Devant ces conserves d'eau , il y a d'autres 
s ubstru étions et des arrachemens de mur qu'on 
suit encore long -temps et qui peuvent faire 
croire qu'autrefois, dans cet endroit, il y avait un 
très grand palais, dont ces restes informes ne 
sont, suivant les apparences, que les soubasse- 
mens. On y trouve encore des revêtissemens de 
marbre avec des morceaux de colonnes. Ce pa- 
lais, placé à l'extrémité de l'île, était terminé, 
d'un côté, par l'escarpement de la roche même, 
coupée à pic, dequatre cents pieds de haut et battu 
par la mer. 

On lit dans Suétone que c'était de ce palais 
isolé et bâti à l'extrémité de cette roche élevée, 
que Tibère faisait précipiter ses victimes sous ses 
yeux, après avoir épuisé sur elles les plus longs 
et les plus cruels supplices, et que, dans la 
crainte qu'il ne leur restât quelque souffle de 
vie, des soldats les attendaient au bas avec des 
crocs et des rames pour les achever et les mettre 
en pièces. ' 

» Camificinœ ejus ostenditur locus Capreis , unde damnatos, 
post longa et exquisita tormenta , prœcipiiari corani se in mare 
jubebat , excipiente classiariorum manu , et contis atque remis 
elidente cadavera , ne cui residui spiritus quidquam énesset, 
(Sdet. ,i/iriô., S. LXII. ) 



m 



2 20 VOYAGE PITTORESQUE 

L autre côté de File pouvait être occupé par 
des jardins en terrasse; vis-à-vis est un autre ro- 
cher isolé, couvert sans doute autrefois de fabri- 
ques et de constructions considérables; on dis- 
tmgue encore parmi ces ruines deux galeries 
circulaires Tune sur l'autre, et au sommet les 
restes d'un vieux palais dans la situation la plus 
avantageuse, avec la vue sur les deux rivages et 
les deux mers. Au-dessous était une aulre con- 
struction en demi-cercle, et en sens contraire, 
dont il existe encore quelques débris, et dont la 
forme ou la demi-circonférence a un mille de 
diamètre. 

Au centre de ce beau théâtre est une petite 
montagne qui semble s'élever exprès pour faire 
perspective : jamais plus beau mouvement de 
sites, et jamais plus beau plan pour en tirer un 
grand parti ; car les anciens avaient cet-avantase 
sur nous, de se laisser conseiller par la nature, 
d y ajouter, de l'embellir, sans vouloir follement 
l'assujettir à des beautés de symétrie auxquelles 
elle se refuse. C'est sans doute la plus belle et la 
plus délicieuse partie de Tîle; elle est occupée 
aujourd'hui par des Chartreux, qui y ont fait 
construire des terrasses jusque sur les pointes des 
rochers de la côte du midi. 

Nous parcourûmes tout ce terrain, et nous 
suivîmes ces terrasses qui devaient produire de si 
grands effets, dont les formes sont encore si heu- 



W DU ROYAUME DE NAPLÊS. 221 

reuses et les contrastes si prononcés, que l'ima- 
gination se retracerait encore avec plaisir ces 
lieux délicieux dans leur magnificence, si l'en- 
chantement ne cessait en se rappelant le mons- 
tre qui les habitait, et si le souvenir de ses 
sales voluptés ne révoltait l'âme autant que ses 
cruautés. 

Nous rentrâmes à la nuit tombante chez notre 
marinier, très satisfaits de nos recherches et du 
pittoresque de Caprée. Le lendemain, à la pointe 
du jour, nous allâmes sur la montagne où est le 
château, ou plutôt la vieille masure d'une fa- 
brique qui a toujours été de la plus mauvaise 
forme, et n'a jamais eu que l'avantage de sa si- 
tuation. Nous y trouvâmes encore quelques ar- 
rachemens de murailles antiques, mais sans pou- 
voir en décider ni le plan ni la forme. Nous en 
descendîmes pour monter, ou plutôt escalader 
la plus haute roche de l'île. Son escarpement 
prodigieux sépare l'île en deux, et en laisse- 
rait les parties absolument étrangères l'une 
à l'autre, si on n'avait fabriqué un escalier 
de cinq cents marches, par lequel on gravit 
pour arriver à une plate-forme sur laquelle est 
bâti un second bourg presque aussi grand et 
plus riche que l'autre. Ce bourg porte encore 
le nom d'^na Caprée, ou Caprée supérieure, 
nom que les Grecs lui avaient donné à cause 
de sa position sur la sommité de l'île. Avcl ayant 



W^ 




1 



a 22 VOYAGE PITTORESQUE 

en grec la même signification que supra en 
lati 



in. 



Cette grande moitié de l'île, qui va gagner 
par un plan incliné jusqu'à l'autre partie de la 
côte du couchant, est très cultivée et très abon- 
dante. On y recueille d'excellent vin; les habitans 
y sont industrieux, et il y règne une activité 
qui, en général, caractérise assez les insulaires; 
les femmes y sont presque toutes jolies et bien 
habillées, les hommes actife, laborieux, et tous, 
ou pécheurs, ou employés à la construction des 
vaisseaux du roi de Naples. Nous trouvâmes éga- 
lement^ sur la superficie, des vestiges de fabri- 
ques et de constructions antiques , qui nous con* 
duisirent à un vieux château encore plus élevé 
de cent cinquante pieds que le haut de l'escalier, 
ce qui fait au moins six cents pieds au-dessus de 
la mer, avec des escarpemens presque perpendi- 
culaires. On domine de là sur une étendue de 
mer immense , ainsi que sur toutes les villes et les 
lieux remarquables de cette côte, depuis le cap 
Licosia jusqu'à Gaëte. 

Après avoir fait toutes nos observations , qui 
malheureusement ne nous avaient pas procuré 
de grandes découvertes, nous redescendîmes et 
allâmes nous promener sur le bord de la mer, et 
dans les parties de l'île que nous n'avions pas en- 
core vues, et où il était impossible d'aborder. 
Nous y trouvâmes des ruines de mille pas de 



DU ROYAUME DE NAPLES, ^^Z 

longueur, les unes emportées par la mer, les 
autres enfouies sous la terre, ou habitées par de& 
cultivateurs; mais rien de suivi ni d'intéressant. 
Il est vraisemblable que c'est de ce côté qu'était 
bâti le palais d'été de l'empereur, parce qu'il se 
trouvait placé à l'ombre du soleil du midi par le 
grand rocher dont nous venons de parler, et ra- 
fraîchi par la tramontane et l'air de la mer. Nous 
y vîmes des ruines de fabriques, qui étaient, se- 
lon toute apparence, des bains : on y distingue 
même encore la forme et les restes d'une grande 
rotonde , en partie couverte par les eaux de k 
mer. 

Il paraît que cette rotonde était décorée avec 
magnificence, autant qu'on peut en juger d'après 
des moitiés de grandes colonnes de marbre qui 
sont encore sur le lieu. La mer a tellement dé- 
gradé toutes ces constructions antiques , quoique 
quelques uns de ces murs aient seize pieds d'é- 
paisseur , qu'il n'est plus possible de prendre 
aucune idée ni de leur forme, ni de leur distri- 
bution. 

Nous trouvâmes sur ces débris antiques une 
quantité de cordes tendues , auxquelles les habi- 
tans de l'île attachent les filets dont ils se servent 
pour prendre les cailles. On nous assura que, 
dans certains temps de l'année, elles y arrivent 
en si grande abondance, qu'on en prend pour 
plus de cent ducats par jour, ce qui ferait la ri- 



WH- 



aa4 VOYAGE PITTORESQUE 

cfaesse de l'île si ces pauvres gens avaient Tindiis- 
trie de les nourrir, de les engraisser et de les ven- 
dre pendant Tbiver à Naples. 

Enfin, après avoir fait à peu près le tour de 
File, qui peut avoir douze milles de circuit, 
l'avoir traversée dans son diamètre, qui est fort 
court relativement à la longueur, avoir visité les 
deux bourgs, qui contiennent, ensemble, neuf 
raille habitans, nous quittâmes un lieu autrefois 
si vanté pour ses délices, et qui ne doit aujour- 
d'hui le peu qui lui en reste qu'à la douceur de 
son climat. 

Le lendemain a la pointe du jour , le vent était 
contraire; cependant, dès que nous nous fûmes 

^"^ n«*3^."** ^^^ ^^"^ ^^ ^^^^ ^^ '^ ^^^^ 9 nous jouîmes du plus 
beau calme. Nous coupions de cap en cap, et 
arrivâmes bientôt à Massa , petit bourg situé dans 
le fond d'une anse , et qui avait autrefois un châ- 
teau sur le bord de la mer. Ce château est aujour- 
d'hui absolument détruit, et ses ruines ne nous 
présentèrent rien d'intéressant. Mais nous n'eû- 
mes pas plus tôt quitté ce lieu , que , sans nous 
éloigner du rivage , nous rencontrâmes les sites 
les plus agréables par leur mouvement et par les 
fabriques pittoresques dont toute cette côte est 
meublée : on en peut juger par la Vue qu'un de 
nos artistes dessina dans la barque, devant un 
endroit appelé Puoio, et situé entre Massa et 
Sorrente. 



Vue prise le 

loD«;delacôte 

de Sorrente y 



'h i'i. 



DU ROYAUME DE NAPLES. 22 r. 

Pendant qu'un de nos dessinateurs esquissait 
cette vue , nous remarquâmes une chose qui 
nous parut fort singulière j c'était un poisson 
volant, qui sortit de l'eau tout près de notre ba- 
teau ; il fit un vol très droit, très rapide, et alla 
retomber dans la mer, à quarante pas de l'en- 
droit d'où il était sorti. ■ 

Sur la pointe qui couVre Sorrente, nous apei- Va.deUMte 
çumes les ruines d'une très grosse fabrique ro- ""'n-C 

■ Le5 naturalistes font mention de plusieurs espèces de 

sont 1 k.rondelle de mer, le milan marin, le muge volant et 
le faucon de mer. Toutes ces espèces de poissons , peu diffé- 
rens quant a la forme, se ressemblent, en ce qu'ils ont tous 
des nagecres épineuses, à membranes très allongées, dont 
.Is se servent pour voler, comme les oiseaux se servent de 
leurs ades pour se soutenir dans les airs. Leur vol est rapide 
et soutenu tant que les nageoires qui leur servent dailes res- 
tent mou.Uees et «exrbles ; mais dès qu'elles sont desséchées 
par .mpress,on de 'air, ce qui arrive asse. promptement , 
c n.maux sont ob igés de se replonger dans leur élémen 
natuiel : ces sortes de poissons volans sont fort rares dans 
nos mers surtout dans l'Océan, et ne se rencontrent guère 

hors de 1 eau ; .1 y en a aussi quelquefois dans la Méditerra- 

ler^ur''"" '"'""""*■ •-" ''""'^^^' '•'' 8°"'- <^« ""«■•. et 
es autre, poissons voraces les poursuivent avidement. C'est 

-lorsqu ,1s les évitent ens'élançan, dans l'air. Mais, malgré ce 

™oyen que la nature a donné à ces animaux pour échLp 

a leurs ennemis, il leur arrive souvent, en voulant évUer 

ceux qu. les poursuivent dans la mer, d'être assaillis par les 

o^^eaux de proie, qui „e sont pas moins redoutable: pour 

III. ^ 



'fi 

'■M 






3'P 



226 VOYAGE PITTORESQUE 

niaine ; les restes de cette construction antique 
nous firent juger de sa grandeur, sans pouvoir 
nous indiquer rien de plus. Il en existe cepen- 
dant encore quelques murs et quelques substruc- 
tions cintre'es ; mais la mer a dévoré tout ce qui 
pouvait indiquer quelle en était la forme. Dès 
que nous eûmes dépassé là pointe, nous décou- 
vrîmçs les environs délicieux deSorrente, bâti 
dans une gorge de montagnes, dont on aperçoit 
l'entrée entre deux terrasses qui se prolongent le 
long du rivage dans la distance de plus de cinq 
mille pas, et dans la situation la plus riante et la 
plus pittoresque. Toute cette plate-forme n'est 
qu'un bosquet entouré de cassines, où les ha- 
ijïitans de Naples viennent en villagiature. On 
peut dire que les jardins de Sorrente sont le po- 
tager de la capitale , comme son marché est le 
magasin des comestibles. Tout y croit en abon- 
dance, et y est également bon , végétaux et ani- 
maux. On connaît de réputation le veau de 
Sorrente; le gibier de toute espèce y est égale- 
ment parfait; et parmi les différentes produc- 
tions de la terre, on doit citer particulièrement 
les vignes de Sorrente : on en retire un vin exquis 
que les anciens assimilaient, pour la qualité, à 
leur fameux vin de Falerne. 

La nature est si prodigieusement active dans 
tout le canton et les environs de Sorrente, qu'on 
y voit souvent des nourrices de l'âge de quatorze 



DU ROYAUME DE NAPLES. 227 

ans. Il y en a aussi de cinquante-cinq , et celles-ci, 
a ce qu on assure, ne savent comment tarir leur 
iait. Les arbresy sont toujours couverts de feuilles 
et on n'y connaît point l'hiver. Le grain croitsous 
la vigne qui s accroche aux arbres fruitiers, et une 
infinité de plantes de toute espèce ajoutent en- 
core a la fraîcheur et à 1» richesse des sites, par 
les contours multipliés que ces plantes parasites 
forment d un «rbre à l'autre. Nous y passâmes à 
i\oeI et la végétation était encore si forte et si 
abondante, que les branches et les feuillages des 
arbres bornaient la vue de toutes parts. Les 
orangers y viennent jusque dans les fossés et sur 
les pierres; il est vrai que, pour expliquer cette 
prodigieuse végétation , il faut savoir que ce 
qu on prend au premier coup d'œil pour de la 
pierre, n'est autre chose qu'un tuf volcanique 
et que ces longues terrasses dont nous venons dé 
par er, et qui viennent se terminer sur le bord 
de la mer, ce rempart naturel dont la tranche 
a 1 aspect de la plus belle roche , est un seul 
et même lit de cendres de soixante pieds d'é- 
paisseur, sans aucune variété dans les matières 
dont il est composé, et sans l'intermission d'au- 
cune lave. ' 



cratère !.. '"'""'""'" "'"P'^'"= ""^ '"'■' Po-^-o-ver le 
sonTe? S "' '"'"'^'' volcaniques sont autrefois 

a V L T"' '""^ '^'P""""' °'' '«-- ""-erait au fond de 
la vallée ; les montagnes qui la bordent éUnt de pierre franche 







ê%i 




2 38 VOYAGE PITTORESQUE 

11 n'est pas étonnant que la fertilité de Sorrente, 
les charmes de sa situation , si vantée de tous les 
temps, aient fait naître mille fables sur son anti- 
quité et sur les noms de ses fondateurs. Mais 
l'opinion la plus naturelle est celle qui attribue 
son origine à la colonie grecque qui s'établit en 
premier lieu à Cumes; c'était, comme nous l'a- 
vons vu , la plus ancienne ville que les Grecs éle- 
vèrent en Italie ; et ce Ait cette même colonie 
qui fonda la ville de Naples et le plus grand 
nombre de celles qui existaient dans cette partie 

de la Campanie. 

Le nom seul du cap ou promontoire de Mi- 
nerve sur lequel Sorrente est situé, et qui, 
suivant tous les auteurs, lui vient d'un temple 
anciennement élevé à cette divinité protectrice 
des Grecs, semble en être encore une preuve. Si 
nous en croyons Strabon , ce temple de Minerve 
fut bâti par Ulysse '. L'antiquité nous fournit, au 

et de la même nature que la chaîne de l'Apennin , dont cette 
côte est une branche. On ne peut non plus attribuer des amas 
de cendres aussi prodigieux au Vésuve, à cause de son trop 
grand éloignement. Il aurait , d'ailleurs , couvert les beux d a- 
lentour aussi -bien que celui^i, et on peut assurer que ces 
cendres et ce tuf sont indubitablement plus anciens que la 
grande éruption du Vésuve, du siècle de Titus, puisqu'on 
trouve un grand nombre de ruines et de constructions antiques 
qui ont été autrefois élevées sur ce terrain volcanique , et à des 
époques plus reculées. 

. Pompeiis coriterminum est Surrentum Campanum, undc 






LIi. 



1 '' 

-a -t 



DU ROYAUME DE NAPLES. 229 

reste, très peu de lumières et de détails sur cette 
ancienne Surrentum. Il ne nous reste que les 
éloges que les historiens et les poètes faisaient 
avec raison de l'abondance de ses productions, 
et de la fertilité extrême de ce pays délicieux. Il 
y a tout lieu de penser que ce fut la réputation 
qu'il eut dans tous les temps à cet égard, qui lui 
attira, vers le milieu du seizième siècle, le dé- 
sastre dont toutes les histoires du temps nous 
font les descriptions les plus lamentables. 

Elles racontent quen i558, le i5 juin, jour 
de Saint- Antoine de Padoue, le terrible Musta- 
pha-Bassa, après avoir pillé Reggio à l'extrémité 
delaCalabre,parut tout à coup devant Sorrente à 
la pointe du jour, avec cent vingt galères remplies 
de Turcs, qui escaladèrent la ville, et la mirent 
à feu et à sang; et qu'après avoir forcé et mis à 
mal les religieuses, pillé les églises et les monas- 
tères, ces barbares emmenèrent avec eux en ser- 
vitude une grande partie des habitans de Sorrente 
qui avaient échappé au carnage , et dont le 
nombre montait à douze mille prisonniers. * 



■II- 






Minervœ promontorium , quod et Sirenusarum promontorium 
quidam vacant. In summa est faniim Minervœ ah Ulysse con- 
ditum. ( Strab. , Lib. V. ) 

' La mattina di i3 digiugno , primachè comparisse laurora, 
calaio in terra buon numéro di quei Barhari dietro la marina di 
Massa; le gales circondevano tutta la costa : e vennero al Capo 
diSorrento : e non veggendo gente di guardia, si sprinsero avanti 



'Â 






23o VOYAGE PITTORESQUE 

En observant la (|uantitë de ruines et de frag- 
mens antiques qu'on trouve répandus de toutes 
parts dans cette ville, on ne peut douter que les 
Romains ne l'aient autrefois embellie de plusieurs 
raonumens. Sorrente avait alors rang de répu- 
blique {Surrentina Respublicd) et de colonie ro- 
maine , se gouvernant par ses propres magistrats, 
ainsi qu'on peut le voir par plusieurs inscriptions 
antiques, et entre autres parcelle-ci, gravée sur 
le piédestal d'une statue élevée à un de ses pré- 
teurs, en reconnaissance de ses travaux et de sa 
bonne administration. 



la marina délia città , trovarono ahhandonati quel lidi , ma non 
ardivano di smontare : allorachè {come fu fama) un Turco 
schiavo di un nobile, gridando da quelle rupi , invitogli al bot- 
tino. Discesero dunque in terra , e montando su l'erto , giusero 
al monasterio di San-Gregorio , oggi dctto di San- Fincenzo , 
doue gittate al suolo le porte , fecero cattive le suore , che nulla 
sospettavanx) di sïfatta disgrazia. Il governatore délia città, 
spagnuolo di nazione , con Pompeo Marzano , ed altri gentiluo- 
mini tentarono coraggiosamente di opporsi alla barharia de 
Turchi, ed impedirono loro con l'armi in manoper buonapezza il 
cammino. Ma sopragiunto un fresco stuolo di Barbari , sopra- 
fatti dal numéro , e perduto il governatore ( da un colpo di ar- 
chibuggio tolta vita), vedendo inevitabile ilfato délia lorpatria, 
cercarono scampare délia cattività colla fuga verso i monti di 
Vico. Cosï rimase quella città alla discrezione degli Ottomani, 
sofferse un crudelissimo sacco , nel furore dé quali caduti i 
vecchi sotto le scimittarre degli aggressori ,furono condotti gli 
altri in una misera servi tu. E fama che i prigioneri ascendessero 
a \i millia persone . (Plac. Troily , tome V.) 



DU ROYAUME DE NAPLES. aSi 

Flavio. Fvrio. Favsto. v. c. Tribvno. 
ab. origine. patrono. 

OB. MERITA. LABORVM. VNIVERSVS. OROO. 

ET. POPVLVS. SVRRENTINORVM. 

STATVAM. NOBILITATI. EIVS. 

FACIENDAM. CVRAVIMVS. 

Sur d'autres marbres, on voit plusieurs in- 
scriptions en l'honneur de Trajan , de Constan- 
tin; d'autres encore nous apprennent qu'il y 
avait autrefois à Sorrente un temple dédié \ 
Vénus, et un autre à Cérès. 

Sous le portique de l'archevêché, dans la cour 
et au portail de la cathédrale, on trouve des 
fragmens de corniches et de colonnes qui annon- 
cent les restes de plusieurs vastes édifices. On y 
voit encastrés, entre autres, deux bas-reliefs en 
marbre, qui ont pu être ou des piédestaux ou 
des autels, dont le style fait vivement regretter 
qu'on les ait laissés se dégrader au point où ils 
le sont \ • 

Enfin, sur une petite place qui est près de la 

' Dans la cour du même palais, on a encastré dans le mur des 
trophées d'armes en bas-reliefs, en marbre, qui ont appartenu 
à quelque arc de triomphe , ou au piédestal de quelque colonne 
triomphale dans le genre de celui de la colonne trajane. Au- 
dessus de la porte de l'église , on a rais en attique un fragment 
d'arabesque en bas-relief d'un travail pur et précieux, et dans 
la même église on a adapté adroitement de précieuses petites 
colonnes antiques aux ornemens modernes qui décorent la 
chaire à prêcher et le siège épiscopal. 



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a32 VOYAGE PITTORESQUE 

cathédrale, on a conservé sur un piédestal le 
fragment d'une figure égyptienne à genoux , 
dont il ne reste que la moitié inférieure ; nous y 
remarquâmes un travail bien au-dessus de tout 
ce qui est connu dans ce genre, dont le style s'a- 
dapte si heureusement a Farchitecture , mais qui, 
si rarement, est d'un trait et d'un contour pur. 
En revenant, nous rencontrâmes encore une 
grande quantité de colonnes de marbre précieux, 
et de beaux chapiteaux répandus çà et là dans la 
ville; et après l'avoir parcourue d'un bout à 
l'autre, nous allâmes nous reposer à notre au- 
berge, où l'on ne manqua pas de nous servir de 
ce fameux veau de Sorrente, qui aurait eu be- 
soin d'un meilleur cuisinier. Ensuite nous nous 
embarquâmes pour aller dessiner, de dessus la 
mer, les vues de ce beau pays, qui, pris de ce 
côté, est aussi grandiose dans ses formes et dans 
son ensemble, qu'agréable dans ses détails. 

Nous continuâmes de ^à notre route pour 
Naples, en suivant la côte, qui n'est plus aussi 
riante. Nous passâmes sous des roches escarpées , 
et nous fûmes assez étonnés de sentir , quoique 
sur mer, et à une assez grande distance, l'o- 
deur des sources sulfureuses qui coulent de 
toutes parts le long de cette côte : elle est cou- 
verte dans toute cette partie de grands bois , qui 
s'exploitent d'une manière assez particulière. 
TiCS bûcherons, après avoir coupé leur bois, 



DU ROYAUME DE NAPLES. a 33 

le conduisent du faite des montagnes et l'amè- 
nent jusque sur le bord de la mer par un moyen 
assez simple , et qui est fort ingénieux. Ils tendent 
de grandes cordes de distance en distance, de 
vallée en vallée, et toujours en descendant du 
côté du rivage; ils accrochent chaque charge de 
bois à la corde , le long de laquelle, par une pe- 
tite poulie, le bois est conduit, coule et arrive 
jusqu'à un repos, où des hommes l'attendent 
pour l'accrocher de nouveau à une autre corde, 
et ainsi de suite. Par ce moyen très simple, du 
haut des montagnes très élevées , et à une grande 
distance, des coupes de bois considérables ar- 
rivent ainsi très rapidement, en traversant les 
airs, jusque dans les bafques qui doivent le 
transporter. 

Nous jouîmes de ce spectacle industrieux et 
assez amusant pendant toute la route qui nous 
restait à faire le long de la côte de Sorrente jus- 
qu'à Castellamare , où nous n'arrivâmes qu'après 
le soleil couché. Le jour se trouvant alors trop 
avancé pour aller plus loin, nous prîmes le parti 
d'y passer la nuit, et de remettre au lendemain 
, matin notre retour à Naples. 



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CARTE THÉODOSIENNE, 



CONNUE SOUS LE NOM 



f)E CARTE DE PEUTINGER. 



des anciens 
Romains, 



1 ragraent de \J^ monuiTieiit anticiue dont il nous reste à 

laCarlelheo * 

dosienne, nous occuDer, cst la fameusc table Tliéodosienne, 
ou carte de reutinger, dont nous ayons parle 
quelquefois dans le cours de ce Voyage, et que 

' Nous devons à l'un des artistes qui ont entrepris avec nous 
ce voyage une petite composition inspirée par la carte Théodo- 
Voîepablîqoe sienne; cet itinéraire des anctens chemins des Romains devait 
lui rappeler la forme, la solidité, la magnificence de leurs voies 
publiques, et c'est ce qu'il a voulu représenter. 

Il suppose, dans l'éloigucment , une des anciennes portes de 
Rome : à quelque distance de la ville on voit, sur le bord du 
chemin , une des colonnes milliaires qui servaient à indiquer le 
nombre des milles , à compter depuis le miUiaire doré placé au 
milieu de Rome même; et des deux cotés du chemin {inmar- 
gines) sont placés, de distance en distance, quelques tom- 
beaux, suivant l'usage connu des anciens ; quelquefois ils y 
plaçaient aussi des thermes , représentant ou Hercule ou Mer- 
cure , comme les dieux tutélaires des voies publiques. L'artiste 
n'a point oublié d'indiquer quelques unes de ces pierres élevées 
sur les bords du chemin , de dix en dix pieds, pour servir aux 
voyageurs à monter à cheval ou à en descendre. ' 

C'est cette principale colonne railliaire, ce milliariiim ait- 
reum dont nous venons de parler , qui est gravée au centre de 

* Histoire des grands Chemins de l'Empire romain , par Rergîer. 



CARTE THÉODOSIENNE. 235 

nous avons promis de faire connaître. Au premier 
coup d'œil, cette carte paraîtra sans doute bien 
incorrecte et bien étrange ; mais malgré tous ses 

la planche n* 4oo de notre Atlas. Les différentes inscriptions Colonne mîl- 
dont elle est chargée indiquent qu'elle fut placée, en premier ^>»»''^ » J^as-re- 
lieu , sous Vespasien , dans le premier siècle de l'Empire , ce dailles anti- 
prince ayant été , après Auguste , un de ceux qui s'occupèrent ^-"^'' 
I 1 J un- . 1 r n" 400. 

le plus de son embellissement. 

On voit, par une seconde inscription placée sur le fût de la 
colonne, que , peu d'années après, l'empereur Nerva fut obligé 
de la rétablir. Et enfin , par la troisième , que, sous le règne 
d'Adrien , des huissiers ou appariteurs du sénat et des premiers 
magistrats , viatores , firent élever cette même colonne sur un 
piédestal de marbre. 



I 
II 



i 



IMPERATOR CAESAR VESPA- 

SIANVS AVC. 

PONT. MAX. TRIB. POT. 

VI IMP. XVII. P. P. 

• 

CENSOR. VI 
DESIG. VIII. 



IMP. NERVA CAES. 

AVG. PONT. 

MAX. TRIB. POT. 

COS. III 

PATER PATRIAK 

REFECIT. 



IMP. CAESARI DIVl 

TRAIANI PARTHICI DIV. 

NERVAE NEPOTl 

TRAIANO HADRIANO 

AVG. PONT. M. TRI. P. II COS. 11 

VIATORES QVI IPSI ET COS. ET 

PR. CAETERISQVE MAGISTRAT. 

APPARENT ET H. V. 

Les deux bas-reliefs antiques gravés à côté de la colonne mii- 
liaire ont été pris sur un autel votif, conservé au Capitole à 



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a 36 CARTE THÉODOSIENNE. 

défauts, elle n'en mérite pas moins beaucoup 
dé curiosité , si on veut surtout faire attention 
que c'est en ce genre le seul monument qui nous 
reste des anciens. 

11 ne sera peut-être point indifférent à plu- 
sieurs de nos lecteurs de leur dire ce que c'est 
que cette carte de Peutinger dont ils ne voient 
ici qu'un segment, une très petite partie, mais 
suffisante cependant pour en donner une idée; 
et d'ailleurs la seule qu'il devenait intéressant de 
mettre sous leurs yeux, puisque c'est la représen- 

Rome. L'un représente, sans aucun doute, une voie publique 
désignée par une femme appuyée sur une roue , emblème assez 
ordinaire chez les anciens ; elle lient un fouet de la main droite, 
la palme qu'elle a dans l'autre semblerait indiquer que ce mo- 
nument a eu quelque rapport avec la voie triomphale, l'une 
des douze voies publiques qui partaient de Rome ou venaient 
y aboutir , ainsi qu'on peut le voir sur la cartç de Peutinger. 
C'était celle par laquelle les empereurs et les généraux fai- 
saient leur entrée à Rome quand ils avaient obtenu les hon- 
neurs du triomphe; Suétone et Tacite disent qu'après la mort 
d'Auguste , le sénat ordonna que la pompe funèbre de cet em- 
pereur entrerait à Rome par la voie triomphale *. L'inscription 
Salvos iRfc est , ainsi que toutes celles de ce genre , relaiive à la 
sûreté des chemins et des voyageurs. 

On voit aussi une inscription pareille, ou à peu près, sur 
l'autre bas-relief, Salvos venire, et dont l'objet est, sans con- 
tredit, le même. Nul doute que cet autel n'ait été élevé par suite 
d'un vœu fait aux divinités tutélaires des voyageurs. Il resterait 
à déterminer encore ce que signifiait l'espèce d'aviron que tient 

* Tnm comiihatnin de honorihiis , ex queis maxime insignes vrsi, m 
porta triumphali ducereturjuniu. ( Tacit, , Armai. ) 






CARTE THÉODOSIENNE. ^S^ 

talion des pays, ou plutôt des chemins que nous 
avions à parcourir avec eux. 

L'étendue de l'Empire romain, et la distance 
prodigieuse où étaient de Rome et de l'Italie les 
pays dans lesquels on avait à envoyer des ar- 
mées pour faire des conquêtes nouvelles ou 
pour conserver les anciennes, obligèrent de 
pourvoir aux marches et approvisionnemens de 
ces troupes. Ce fut sans doute ce qui amena la 

cette femme : ne pourrait-on pas croire qu'il devait indiquer de 
longs voyages également faits par terre et par mer? 

La même planche offre encore quelques unes des médailles 
Irappees à l'occasion de ces mêmes voies publiques, comme 
par exemple , lorsque l'empereur Trajan fit construire le che- 
mm qui porte encore son nom via Trajana. , soit pour célébrer 
une loi ou une ordonnance rendue par quelque empereur pour 
la sûreté et l'entretien des chemins ; car on voit plusieurs de ces 
médailles avec cette inscription, qmd vice munitœ sunt; ou pour 
rappeler le souvenir de quelque libérable nouvelle de l'empe- 
reur, comme celle par laquelle Nerva exempta les villes d'Italie 
de fournir des voitures et des chariots pour les marches des lé- 
gions : leur légende est Vehiculatione Italiœ remissa. 

Cette simple base de colonne que nous voyons au re- 
vers de deux médailles d'Auguste, annonce encore par son 
inscription , dont on ne voit que les lettres initiales de chaque 
mot, qu'elles avaient été frappées par l'ordre du sénat, et 
que les chemins furent alors rétablis au moyen des fonds que 
l'empereur avait fait porter au trésor public. Voici comme se 
présentent, sur les médailles, ces lettres initiales : s. p. q. r 

IMP. CAE. QVOD. VI. M. S. EX EA. P. Q. ,s. AD. AE. D. , et c'cst ainsi 

quelles doivent être expbquées : Senaius populwsque romanus , 
impemtori Cœsari , qmdviœ munitœ sunt , ex eapccunia quant 
i> ad œrarium detulit. 






tT-^' '^■Si»te«.!i,<ff'9îi>i-j!ï 




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238 CARTE THÉODOSIENNE. 

nécessité de former des espèces de cartes géogra- 
phiques, sur lesquelles, sans s'embarrasser de la 
forme des pays, on ne traçait que les grands che- 
mins et les voies publiques, ainsi que les dis- 
tances qu'il y avait d'un lieu à un autre, afin de 
pouvoir régler d'avance les différentes stations 
des troupes, et les lieux où elles devaient sé- 
journer, ce qu'on distinguait par Stationes ou 
Mansiones. 

Pline dit qu'on distribuait de ces cartes itiné- 
raires aux généraux qui partaient pour des expé- 
ditions lointaines, aux officiers qui étaient chargés 
de régler les marches des légions, ainsi qu'aux 
magistrats qui avaient l'inspection des voitures 
publiques. 11 est même présumable qu'il y avait 
des prototypes en ce genre , comme la carte 
Théodosienne , d'après lesquels on formait des 
copies qui ne contenaient qu'un pays, ou même 
qu'une division particulière. 

C'est un de ces itinéraires de tout l'Empire 
romain dont nous présentons un fragment. 
L'original de cette singulière carte, si renommée 
parmi les antiquaires, et telle qu'on la conserve 
dans la Bibliothèque impériale à Vienne, n'est 
autre chose qu'un long rouleau de vingt pieds et 
demi de longueur sur un pied de large. Il est 
composé de onze morceaux de vélin réunis, sur 
lesquels sont tracés tous les noms des voies pu- 
bliques, des chemins qui existaient dans l'Em- 



GARTE THÉODOSIENNE. .;,3y 

pire romain, c'est-à-dire dans tout le monde 
c^nnu alors. C'est ce qu'on appelle la carie 
Théodosienne, publiée sous le nom de carte de 
Peuiinger. 

11 parait assez constant que cet itinéraire a été 
fait sous le règne de l'empereur Théodose, et que 
ce fut vers la fin du quatrième siècle, et dans le 
cours des guerres que ce prince eut à soutenir 
en Allemagne, que la carte se trouva égarée, et 
tomba, on ne sait comment, entre les mains des 
Barbares, où elle resta oubliée pendant plusieurs 
siècles. On ignore absolument ce qu'elle devint 
depuis l'époque de la mort de Théodose, qui ar- 
riva à Milan, en 5g5. jusqu'au quinzième siècle, 
que Maximilien I", empereur d'Allemagne,' et 
connu par son amour pour les lettres et les sa- 
vans , engagea un certain Conrad Celtes de faire 
en Allemagne, et ailleurs, des recherches dont 
le but était le progrès des sciences. 

Ce savant fut assez heureux dans le cours de ses 
voyages, pour que l'original de cette carte prél 
cieuse lui tombât sous la main , à Spire, ville da 
Palatinat, dans une bibliothèque où il était ou- 
blié et enseveli depuis des siècles. Celtes ne tarda 
pas à en sentir tout le prix; il en fit l'acquisition, 
et l'emporta : il est douteux qu'à son retour il 
ait donné connaissance de cette découverte à 
l'empereur Maximilien, puisque cette carte resta 
Ignorée jusqu'à la mort de ce Celtes et qu'elle 



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240 CARTE THÉODOSIENNE. 

passa, par son testament, à un autre savant 
nommé Conrad Peutinger. Quarante ans après, 
un jurisconsulte célèbre d'Augsbourg , Marc 
Welser, obtint de Peutinger la permission de la 
faire graver et imprimer à Venise sous ce titre : 
Fragmenta Tabulœ antiquœ, in quis aliquot per 
Romanas Provincias Itinera , ex Peutingeroiuni 
Bibliotheca; edente et- explicante M. Welsero^ 
Venetiisy iSgi. Ce fut la première édition de 
cette carte antique, connue aussi dès-lors sous 
le nom de table Théodosienne. Trois ou quatre 
éditions plus ou moins remplies d'erreurs et 
d'incorrections, ont été publiées depuis cette 

époque. 

Ce curieux et unique monument, après avoir 
passé dans différentes mains, devint la propriété 
du célèbre prince Eugène, qui en fit don à la Bi- 
bliothèque impériale de Vienne , où il est pré- 
cieusement conservé. On en a fait, en 1765, une 
superbe édition dédiée à l'Tmpératrice-Reine, et 
c'est d'après cette dernière édition, imitée et co- 
piée avec la plus grande exactitude sur l'original, 
que nous avons extrait les cinquième et sixième 
segmens que nous avons réunis sur une même 
carte , et que nous offrons à nos lecteurs. * 

* Il n'y a que onze pièces ou morceaux de vélin , dont l'en- 
semble compose la carte de Peutinger , telle qu'elle a été pu- 
bliée en premier lieu par Welser, copiée depuis dans diffé- 
rentes éditions, et enfin telle qu'elle a été publiée en dernier 



« 






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CARTE THÉODOSIENNE. 241 

Quant au mérite même et à l'intérêt du mo- 
nument antique qui nous occupe, il est néces- 
saire, comme nous l'avons dit d'abord , de ne pas 
perdre de vue que ce n'est point une carte de 
géographie ordinaire, dans laquelle on ait pré- 
tendu rendre compte, ni de la forme, ni de la 
situation des villes et des pays relativement les 
uns aux autres ; mais seulement une carte itiné- 

lieu a Vienne, par Christ Von Scheyb, en .753. CeUe car.e 
nes^ malheureusement point entière , même dans cette édition 
de Vienne, et ne lest dans aueune. Il est aisé de voir que la 
première partie, celle qui formait précisément le cheAu le 
■tre, a cte égarée, puisque c'est par la fin d'un mot que 
a carte commence ; ses dernières lettres ita.u étaient, sein 
oute apparence, précédées de trois autres, et on devait v 
l.re AQU.TANU. On aperçoit aussi dans la partie supérieure de 
ce premier segment une petite portion et un fragment de l'Aà- 
glelerre, qu. „ y est point terminée; enfin l'Espagne et une 
grande partie des Gaules . que les anciens appeLenfl'^,^' 
taine , y manquent absolument. 

Une autre remarque, qui n'est pas plus indilTérente , en 
observant cette dernière édition de ,753, parfaitement Con- 
forme à la carte de Vienne , c'est que tous les noms et les mots 
dont elle est composée sont écrits en caractères allemands ou 
gothiques; d ou .1 résulte que ce qu'on conserve aujourd'hui 
précieusement dans la Bibliothèque impériale n'est autre chose 
quune copie- informe et incorrecte, faite dans le treizième 
siècle par quelque moine d'Allemagne , d'après l'original an,i- 
que Cet original n'existe plus peut-être , ou , s'il existe encore 
on doit penser qu'il n'a pu être écrit avec d'autres caractères 
m d autres lettres que les lettres romaines ou latines , et jamais 
avec des caractères gothiques , qui n'éuient pas connus du 
temps de Théodose. 

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îi42 CARTE THÉODOSIENNE. 

raire où sont marqués les noms des lieux prin- 
cipaux par où passaient les grandes routes et les 
voies publiques. 

Nous ne pouvons douter que les anciens 
n'aient eu non seulement des géographes ha- 
biles, mais même, si on en croit Strabon, Pline 
et d autres historiens, que ces géographes n'aient 
dressé avec art des cartes et des tables, sur les- 
quelles étaient exactement représentés les diffé- 
rens pays de la terre connue alors. Strabon nous 
dit qu Anaximander, disciple de Thaïes, fut le 
premier qui, du temps de TuUius Servius, roi 
des Romains, représenta, par des traits, sur une 
carte, la forme des lieux '; elles se traçaient 
d'abord sur des surfaces sphériques, afin que les 
méridiens et les parallèles fussent de véritables 
cercles; mais l'embarras de leur construction fît 
chercher le moyen de les tracer sur des surfaces 
plates : celle qu' Aristagoras porta avec lui dans la 
Grèce, et de laquelle parle Hérodote, était de 
cette dernière espèce. 

Les Athéniens eurent plusieurs artistes en ce 
«enre, et sous Alexandre, au rapport de Pline, 
Diognetus et Biton lui servirent comme d'ar- 
penteurs pour mesurer et décrire les pays où il 
allait porter la guerre. Le même auteur dit en- 
core expressément qu'Agrippa avait fait faire 

• Illum quidem prias, de situ orhis descriptam edidisse ta- 
bidam. (Strab. , Lib. I.) 



I 



i»rarftf.ii,r*''îWIMiiatt, 



CARTE THÉODOSIENNE. 243 

pour Auguste une carte universelle mesurée par 
milles, et qui était la plusexacte qu'on eût connue 
jusqu alors; mais aucune de ces cartes des an- 
ciens n'a été respectée parle temps et n'est par- 
venue jusqu'à nous, ce qui a rendu la découverte 
de celle-ci d'autant plus précieuse. 

Les seuls monumens antiques qui aient une 
sorte de rapport avec la carte Théodosienne, 
sont deux ou trois itinéraires, ou espèces de cos- 
mographies, sur lesquelles on voit également 
mdiqués la distance et le nombre des milles qu'il 
y avait entre les villes. Le plus célèbre, connu 
sous le nom à' Itinéraire Jntonin , paraît avoir 
été fait absolument dans le même but que la 
table Théodbsienne, c'est-à-dire pour servir de 
guide et d'instruction dans la conduite et les lo- 
gemens des troupes romaines sur les différentes 
routes de l'Empire. ■ 

11 devenait donc infiniment curieux de rap- 
procher ces deux espèces de monumens antiques 

■ On ignore quel est celui des Antonins sous lequel cet ou- 
vrage a été fait. On sait d'ailleurs qu'antérieurement et du 
temps même de César et d'Auguste, on avait dressé de's itiné- 
raires semblables. De plus , il y a dans celui-ci des noms de 
villes qui n'existaient ni de leur temps, ni même de celui 
d'Anlonin Pie, qui mourut l'année 161. On pourrait donc 
croire que cet itinéraire ayant été fait sous les premiers empe- 
reurs et rétabli sous l'un des Antonins , il aura été augmenté 
depuis, sans qu'on ait cru devoir lui donne^ un nouveau nom. 
Il y a différentes éditions de l'itinéraire d'Antonin. Celle qui 



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244 CARTE THÉODOSIENNE. 

sur une même carte , et c'est ce que nous avons 
fait, en employant ce que la forme excessive- 
ment allongée de la table Théodosienne laissait 
d'espace vide , et le remplissant avec ceux des ar- 
ticles de l'Itinéraire d'Antonin qui y ont rapport; 
mais c'est sur le rapprochement et le rapport de 
ces anciens monumens qu'on doit sentir qu'il y 
a plus d'une remarque à faire. 

11 est certain que si ces deux itinéraires ont de 
grandes ressemblances entre eux relativement à 
leur objet, qui parait être le même, ils ne ren- 
ferment pas moins de dissemblances, soit pour 
un très grand nombre de noms de villes différem- 
ment marquées sur l'un et sur l'autre itinéraire, 
soit pour les distances et le nombre des milles 
entre les lieux et les villes indiqués sur chaque 
route. Il est aisé de sentir qu'ayant été faits à 
des époques fort différentes , et a plusieurs siècles 
l'un de l'autre, il est possible que les chemins 
aient varié dans plusieurs endroits, et que, par 
conséquent, les distances soient devenues dif- 
férentes. 11 en est de même des lieux et des 

nous a servi de modèle dans l'extrait que nous avons ajouté 
sur notre carte , est l'édition faite par Jérôme Surita. 

Indépendamment de cet itinéraire, nous en avons encore 
deux autres dans le même genre , dont l'un a été fait par un 
évcque de Bordeaux , qui , dans le temps des croisades , fit le 
voyage de Jérusalem ; et un autre plus ancien , sous le nom 
de l'anonyme de Kavenue , qu'on croit avoir été composé , 
dans le quatrième siècle , par un moine de cette ville. 



CARTE THÉODOSIENNE. ^45 

villes par où ces routes passaient, et qui ont pu 
être désignés sur un itinéraire et oubliés sur 
l'autre. 

Mais, malgré les défauts, les incorrections 
dont ces deux monumens antiques sont remplis , 
et surtout la difficulté qu'on trouvera toujours 
quand on voudra, en les comparant, les accorder 
ensemble, on ne peut disconvenir qu'ils ne ren- 
ferment infiniment de curiosité et ne soient fort 
intéressans à connaître, soit à cause de l'utilité 
dont ils peuvent être pour l'intelligence des an- 
ciens auteurs, soit en même temps en ce qu'ils 
nous représentent et réunissent dans un très petit 
espace, et sous un même point de vue, la totalité 
des grands chemins et des voies publiques des 
anciens. 

Ces chemins militaires, faits par les Romains 
dans la partie seule de l'Italie^ étaient en très 
grand nombre; car, indépendamment des douze 
voies majeures, Flaminienne, Salare, Nomen- 
tane, Tiburtine, Prenestine, Lavicane, Latine, 
Appienne, Laurentine, Ostienne, Aurélienne et 
Triomphale, indiquées sur la carte antique, 
toutes partant de Rome, l'histoire en cite douze 
autre%qui partaient également de Rome, et un 
plus grand nombre qui commençaient dans dif- 
férens endroits de l'Italie, et qui étaient faites 
pour communiquer d'une ville à l'autre; c'est 
parmi ces dernières qu'on comptait les voies 



346 CARTE THÉODOSIENNE. 

^milienne , Trajane , Domitienne , Popilien- 
ne, etc. ' 

Toutes ces routes militaires et beaucoup d'au- 
tres encore, qui, dans l'itinéraire d'Antonin , 
allaient jusqu'à quarante-sept, avaient été faites, 
suivant les détails que 'Pline nous en a laissés, 
dans l'étendue de mille et vingt milliaires ita- 



I 

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' Indépendamment de l'inscription antique de la Polla , dont 
nous avons parlé chapitre IX, page 176, et d'après la- 
quelle , suivant le sentiment de l'abbé Cliauppy , nous avons 
donné à cette longue voie des Romains , qui allait de Capoue à 
Reggio , le nom de via Popilii , nous devons aux recherches du 
même savant la connaissance d'un autre monument qui paraît 
effectivement venir à l'appui de cette opinion : c'est une inscrip- 
tion antique qui existe à Nola , à peu de distance de Capoue j 
elle avait été faite pour être mise au bas de la statue d'un Pol- 
lius, qui, dans le nombre des différens services qu'il avait 
rendus à sa patrie, avait sans doute fait entièrement rétablir une 
voie qu'on appelait alors via Populi. La ressemblance du nom 
sur un monument trouvé dans une ville également située sur 
la même route, peut être regardée comme une preuve de plus 
que ce doit être la même voie Popilienne dont il s'agit. Voici 
l'inscription : 

POLLIO JVLIO CLEMENTIANO 

SVBVENTORl CIVIVM 

NECESSITATIS AVRARIAE 

DEFENSORl LIBERTATIS • 

REDOMATORI VIAE POPVLI 

OMNIVM MVNERVM RiCREATORl 

VNIVERSA RECIO ROMANA 

PATRONO PRAESTANTISSIMO 

STATVAM rOLI.OCAVIT. 



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CARTE THÉODOSIENNE. 247 

liques, qu'il donne de longueur à l'Italie, les- 
quels équivalent à cinq cents de nos lieues, sur une 
largeur de quatre cent dix milles, ou deux cents 
lieues environ; de sorte que, au dire deBergier, 
dont nous consultons l'ouvrage sur les grands 
chemins de l'Empire, en supputant la quantité 
de milles qu'il y a sur ces routes, on trouvera 
que , dans l'Italie seule , les Romains avaient 
fait quatre mille cinq cents lieues de chemins 
pavés. ' 

Nous ne présentons, de cette carte de Peutin- 



• Il est nécessaire d'observer que , dans cette étendue de 
cinq cents lieues que Pline donne à l'Italie sur sa longueur , et 
deux cents lieues de largeur , il n'a voulu parler que de la lon- 
gueur même du chemin, qui, partant d'Aouste au pied des 
Alpes , par Rome et Capoue jusqu'à Reggio , pouvait former 
ces cinq cents lieues, à raison de ses contours et de ses circuits 
extrêmement multipliés. C'est même ce qu'il désigne claire- 
ment par l'expression , cursu meante , qui caractérise toutes les 
sinuosités et les détours qu'on était obligé de faire pour suivre 
cette route , l'Italie n'ayant sûrement pas trois cents lieues de 
long , ni cent de large. Voici le passage même de Pline : Paiet 
longitudine ab Alpinofine prœtoriœ Jugustœ , per urbem, Ca- 
puamque, cursu meante, Rhegium oppidum, in humero ejus 
situm , a quo veluti cervicis incipit Jlexus , decies centena , et 
vigenti M.passuum : multoque amplior mensura jieret lacinium 
usque ; ni talis obliquitas in latus digredi videretur. Latitudo 
ejus varia est CCCCX millium intcr duo maria , inferum et su- 
perum , amnesque Varum atque Arsiam : médias , atque ferme 
circa urbem Romam , ab ostio Aterni amnis , in Adriaticum 
mareinjluentis, ab Tiberina ostia CXXXFl. (Plink, Liv. III, 
Nat. Hist.,c.Y.) 



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248 CARTE /rHÉODOSIENNE. 

ger, que la partie méridionale de l'Italie, à partir 
de Rome exactement jusqu'à rextréraité du 
royaume de Naples, ce qui , joint avec la Sicile, 
comprend notre voyage en entier; et nous avons, 
pour en faciliter Fintelligence, eu recours à des 
chiffres et des astëriques ? qui , renvoyant le lec- 
teur à une table de notes gravées sur la carte, 
rétablissent et corrigent quelques uns des noms 
de villes mal écrits sur la carte antique, ou du 
moins sur la copie qui en a été faite à Vienne. On 
pourra, par ce moyen, suivre plus facilement 
ces anciennes voies, et les comparer avec celles 
qui se trouvent sur nos cartes modernes, d'après 
les observations de nos meilleurs géographes. * 



' C'est ainsi que, sur la carte originale, la voie Appienue se 
trouvant interrompue à Eciano, au-dessus de Bénévent, nous 
avons continué à l'indiquer par un trait colorié , et ensuite de- 
puis Sublubatia jusqu'à Mesochoro. 

Il en est de même de la voieTrajane, qu'il était impossible de 
reconnaître dans l'ancienne carte. En partant de Bénévent, 
la voie revient sur ses pas jusqu'à Mcas, de là ad Pyrum le 
triiit du chemin n'existe plus ; nous l'avons rétabli par une 
couleur particulière , pour la distinguer des autres routes. 

La grande voie Popilienne se trouvait aussi interrompue à 
Acerronia, avant d'arriver au lieu appelé ybrwm Popilil , que 
nous avons prouvé par les inscriptions être le même lieu qu'on 
appelle aujourd'hui la Polla ; nous avons également rétabli 
cette voie jusqu'à Mendicoleo , que notre savant guide pense 
avoir dû être écrit Medio loco , parce que effectivement , par le 
nombre des milles, ce lieu se trouve être placé dans le milieu 
de la voie , entre Capoue et Reggio. 



CARTE THÉODOSIENNE. 24g 

Le seul embarras, et il est grand, cest que 
la majeure partie de ces voies ne sont pas sui- 
vies exactement sur la carte de Vienne , que nous 
avons eue pour modèle : elles y sont abandon- 
nées, reprises; d'autres, qui communiquent de 
Tune à lautre, ne sont point distinguées par un 
nom particulier; d'où il résulte une confusion et 
un embarras qui font de cet ancien monument 
un vrai labyrinthe , d'où il n'est pas aisé de sortir. 
Les conseils et les lumières de l'abbé Chauppy 
ont été pour nous le fil d'Ariane, et c'est sous 
ses yeux que nous avons appliqué à quelques 
unes de ces principales voies des Romains, des 
couleurs différentes, pour qu'on puisse les distin- 
guer plus facilement les unes d'avec les autres. 

La voie Appienne, la plus étendue, la prin- 
cipale de ces voies antiques, celle que les Ro- 
mains appelaient par excellence Fia Regina ou 
Regina Fiarum, est coloriée en rouge; cette 
voie partait de Rome, et allait se terminer à 
Brindes.La voie Latine, commençant également 
à Rome, est coloriée en vert; celle-ci forme , sur 
la carte, trois branches différentes, et se divisait 
à un endroit qu'on nommait ad Flexum, sans 
doute à cause de la courbure de la voie, à 
soixante-dix milles de Rome : elle se terminait 
à Bénévent. C'est de cette ville de Bénévent que 
partait la voie Trajane pour aller jusqu'à Brin- 
des, où elle finissait, ainsi que la voie Appienne: 



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25o CARTE THÉODOSIENNE. 

cette voie Trajane est coloriée en jaune. Le bleu 
indique la voie Domitienne, qui était peu con- 
sidérable pour sa longueur; elle commençait a 
Sinuessa, sur la voie Appienne, et ne s'étendait 
pas au-delà de la Campanie. Enfin la voie à la- 
quelle nous avons cru devoir donner, comme 
on vient de le voir, le nom de Popilienne , est 
distinguée par la couleur orange ; cette dernière 
était une des plus étendues de ces anciennes voies 
romaines; elle commençait, ainsi que nous l'a- 
vons déjà dit, à Capoue, et traversait, depuis 
cette ville, toute l'Italie méridionale jusqu'à 

Reggio. 

Nous n'entrerons point, au surplus, dans d'au- 
tres détails à ce sujet, quoiqu'ils ne soient pas à 
beaucoup près sans intérêt. 

Avant d'aller rejoindre nos voyageurs, prêts à 
passer en Sicile , nous devons remplir le pénible 
engagement, consigné dans l'avant-propos de 
la seconde partie de notre ouvrage ' , en donnant 
à nos lecteurs d'affligeans détails sur les trem- 
blemens de terre qui ont désolé le pays que nous 
venons de parcourir avec eux. 

' Tome II , pag. 426 et 4^7. 



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DES 



TREMBLEMENS DE TERRE 



ARRIVES 



DANS LES DEUX CALABRES ET LA VILLE DE MESSINE. 



EN 1783. 



DES 




TREMBLEMENS DE TERRE 






ARRIVES 



DANS LES DEUX CALABRES ET LA VILLE DE MESSINE, 

EN 1783. 

Au moment où Ton achevait Fimpression de 
notre Voyage dans la Grande - Grèce , nous 
apprîmes qu'un tremblement de terre des plus 
terribles venait de désoler les deux Calabres, 
que presque toutes les villes et les villages qui 
composaient la Calabre ultérieure étaient dé- 
truits, ainsi que la malheureuse ville de Messine. 
Les environs de Reggio , que nos dessinateurs 
ont traversés avec tant de délices, ce superbe 
pays qu'ils ont vu paré de tout ce que la nature la 
plus riche et la plus abondante peut offrir, et 
dont ils nous ont donné des vues si riantes et 
si agréables, n'offrent aujourd'hui que de vastes 
champs de douleur et que des monceaux de 
ruines. Le mont Aspro , dans la chaîne de 
l'Apennin, et situé presque à l'extrémité de ces 
montagnes , a été le centre et comme le foyer 
principal de ce tremblement de terre, et Mes- 



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254 TREMBLEMENS DE TERRE 

sine en a été le terme du côté de la Sicile. Voici 
les détails que nous recevons sur ce terrible évé- 
nement. " 

« Le tremblement de terre est arrivé le 5 février 1 788 , à 
« midi trois quarts 5 il s*est renouvelé à sept heures du soir 
« plus fortement , et le lendemain , vers les vingt heures et 
« demie , c'est-à-dire à huit heures et demie du soir, il s'est 
t fait sentir encore avec plus de force. Son mouvement était 
« composé d'horribles secousses de tout genre, soit horizon- 
« taies et d'ondulation, soit perpendiculaires et de bas en 
« haut , di trepidazione. Ce n'était pas seulement un ébran- 
« lement de la terre, mais un renversement total de sa su- 
« perficie. Le conlte-coup s'est étendu jusqu'à Naples et aux 
« environs, dans les momens mêmes où les secousses les plus 
« violentes ont éclaté dans la Calabre. 

(( Messine a été la première à ressentir les effets terribles 
« de ce tremblement de terre. Tout son sol , fortement secoué, 
« a fait écrouler en entier la superbe Palazzata , qui n'est 
« plus aujourd'hui qu'un monceau de ruines ; le village de 
« Torre di Faro, ou l'antique Peloro, est également ren- 
« versé, et deux lacs qui étaient dans les environs sont en- 
« tièrement comblés. 

« C'est dans la Calabre ( ultérieure) que les ravages et les 
<t désastres ont été bien plus considérables. On compte parmi 
« les villes et villages qui ont été en partie renversés ou en- 



• Nous donnons les relations telles qu'on les a reçues à l'épo- 
que même de ce désastre; co qu'il y a d'inexact ou d'exagéré 
dans ces détails , écrits précipitamment et sans renseigneraens 
positifs , se trouve rectifié par la lettre du chevalier Hamiltok 
et le Mémoire du commandeur Déodat de Dolomiku , que nous 
placerons à la suite de ces Relations , extraites des feuilles 
publiques. 






5, l % 



DES DEUX CALABRES ET DE MESSINE. 255 

tièrement détruits, il Pizzo, Briatico, Bivona, Monte 
Leone, Filocastro, Tropea avec ses hameaux ou villages, 
Mileto et tous ses environs, Palmi, Seminara, Rosarno, 
Oppido, toutes villes situées dans le territoire de l'antique 
Mamertinum. Les habitans de Palmi ont été ensevelis sous 
les ruines de la ville, ceux de Seminara ont heureusement 
pu se sauver. La ville de Bagnara a été totalement détruite, 
ainsi que le pays délicieux qui l'environne, et toutes les 
terres situées le long de la côte jusqu'à Reggio,«et sur le 
penchant des Apennins. La Chartreuse de San Slefano del 
Bosco, et la maison principale des Dominicains, à Soriano, 
sont l'une et l'autre minées jusqu'aux fondemens. 

« L'écueil ou rocher de Scylla s'est ouvert, et le château 
qu'on voyait élevé au-dessus est écroulé à moitié. Le prince 
de ce nom, ne se croyant pas en sûreté sur son rocher, 
s'est réfugié dans une barque sur le bord de la mer, mais 
un gonflement extraordinaire des vagues, qui est survenu 
pendant la nuit , a fait périr la barque , et tout a été ense- 
veli dans les flots. Deux mille sept cents de ses vassaux, que 
la frayeur avait rassemblés sur le bord de la mer, ont* été 
écrasés par la chute des rochers et par une partie des mai- 
sons de la ville de Scvlla. 

« La princesse de Gerace Grimaldi a été ensevelie avec 
tout ce qui l'accompagnait sous les ruines de son château, 
dans une de ses terres, appelée Casal-Nuovo. Plusieurs 
fiefs considérables qui lui appartenaient dans les environs, 
savoir : Terra-Nuova , Drosi et Gioia , ont ^té détruits. La 
ville même de Gerace a beaucoup souffert, ainsi que tout 
le pays de Reggio; enfin on peut dire que toute la côte et 
l'intérieur du pays, depuis le cap Spartivento jusqu'au 
cap di Stilo, et en remontant jusqu'à Squillace, a été 
presque entièrement ravagé. 

a En traversant l'isthme , depuis cette dernière ville jus- 



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256 TREMBLEMENS DE TERRE 

« qu'à celles de Pizzo et Bivona, que nous avons déjà noin- 
« mées, toute cette extrémité de la Calabre n'est plus qu'une 
« immense ruine. Caraffa, Vena, villages habités par des 
« Grecs albanais, Borgia, San Floro, Girifafco, Maida, et 
« autres lieux situés dans l'intérieur des montagnes, ont plus 
« ou moins souffert , à proportion de leur éloignemetit ou de 
« leur proximité du centre du soulèvement. Le tremblement 
« de terre a été bien moins funeste dans la Calabre citérieure, 
« où il a'y a eu que des maisons et des toits de renversés , 
« mais personne n'y a péri.. Cependant la violence et la con- 
'* tinuité des secousses oui tellement épouvanté les habitans, 
<t. que tous passent les nuits et le jour sous des tentes et des 
« cabanes , ou dans des baraques que les plus riches parti- 
« culiers ont fait construire à la hâte. » 

Si nos lecteurs veulent prendre la peine de 
jeter les yeux sur la carte de la Calabre, que 
nous leur avons donne'e dans le sixième chapitre 
du J^ojage dans la Grande-Grèce y ils y ver- 
ront , en suivant presque exactement la côte de 
Textrémité de l'Italie, les noms de toutes les villes 
citées dans cette relation. 

Tout a changé de face dans la Calabre ulté- 
rieure , dit une autre relation , et c'est au point 
que, même dans les cantons qui ont en appa- 
rence le moins souffert , le sol et les terres ne 
sont plus reconnus par leurs propriétaires. Ce 
qui était vallon s'est élevé et est devenu mon- 
tagne, et les 'montagnes sont devenues vallées, 
quelques unes même se sont réunies, et des 
rivières qui coulaient entre deux ont disparu 






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DES DEUX CALABRES ET DE MESSINE. 257 
dans certains endroits, et ont formé, dans 
d'autres , des lacs immenses au milieu des terres. 
Une autre relation, faite par le préside de 
Catanzaro , dit que quarante villes , bourgs ou 
villages, ont été renversés, et que le nombre 
des victimes s'élève à plus de vingt-huit mille. 
Nous transcrivons en frémissant ces affreux dé- 
tails, et ne pouvons penser, sans une profonde 
douleur, que la plupart de ces beaux sites, de 
ces lieux enchanteurs que nous avons eu tant 
de plaisir à parcourir, à décrire et à dessiner, 
ont entièrement changé de face; qu'une partie 
des familles qui habitaient ce pays est ensevelie 
sous des ruines , et que l'autre , sans secours, sans 
asile, est en proie à toutes les horreurs de la mi- 
sère et du désespoir. 

Le canton de la Calabre qui a le plus souffert 
est tout ce qui formait les environs de la ville 
d'Oppido , près le Monte Aspro ; savoir : Caso- 
leto, Sinopoli , Sitizzano , Santa Christina. C'est 
dans cette partie que se sont passés les phéno- 
mènes et les bouleversemens les plus extraordi- 
naires; ils le sont même au point, qu'on ne peut 
se résoudre à les croire possibles. 

Une plaine assez étendue toute plantée d'oli- 
viers, dans le territoire de Casoleto, s'est en- 
foncée tout à coup jusqu'à la profondeur de trois 
cents palmes, ce qui fait environ deux cent 
vingt de nos pieds, et forme aujourd'hui une 
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258 TREMBLEMENS DE TERRE 

vallée très profonde et comme un vaste pré- 
cipice. 

Dans les environs de Sitizzano, un autre ter- 
ritoire s'est rapproché de celui de Casoleto , et a 
comblé le fleuve de Litizano, qui, obligé de se 
répandre, a formé un immense lac dans tout 

ce canton. 

Il en est arrivé autant dans le territoire de 
Sinopoli , où une autre rivière a été également 
comblée , et a produit le même eflfet. 

Une montagne, près du lieu appelé Sinopoli 
la vieille, s'étant détachée de sa base, s'est écrou- 
lée, a recouvert trois vallées, et sa hauteur est 
diminuée d'environ un mille et demi. 

Enfin , dans le même territoire de Casoleto , 
une ferme tout entière s'est élevée de bas en 
haut, à la distance ou la hauteur de deux por- 
tées de fusil, et sans avoir reçu le moindre 
endom magemen t . 

Un bouleversement aussi prodigieux et aussi 
effrayant semblerait impossible à croire , s'il n'é- 
tait attesté par une foule de témoins oculaires, 
et consigné dans les relations mêmes qui ont été 
envoyées au roi de Naples. 

Quelle cruelle position que celle de ne pré- 
senter à nos lecteurs que des sites de villes et de 
lieux renversés et désolés par cet horrible fléau , 
telè que Reggio , Scylla , Tropaea , Nicastro et 
enfin Gosenza, dont la situation et les environs, 



DES DEUX CALABRES ET DE MESSINE. aSg 
tels que nos dessinateurs les ont représentés, 
offraient les points de vue les plus rians, les 
plus riches et les plus pittoresques. 

"Quant à la malheureuse Messine, elle est 
presque entièrement renversée, l'ébranlement 
des terres a été si violent dans cette extrémité 
de la Sicile que tout ce qui forme et environne 
le port de Messine a été comme miné et attaqué 
jusque dans ses fondemens. Cette langue de terre 
qui s'avance en demi-cercle dans la mer, et forme 
naturellement un des plus beaux ports qui existe , 
menace d'ouvrir passage aux couransdeCarybde, 
qui en sont à très peu de distance, et s'ils ne 
sont arrêtés par quelque digue puissante qu'on 
n'aura peut-être pas le temps de former, le port 
de Messine sera détruit pour toujours. ' 

S'il est une consolation pour l'humanité au 
milieu des désastres qui semblent se réunir pour 
la perte de cette malheureuse ville, c'est que 

■ Cette enceinte du port de Messine , qu'on appelle // Brac^ Port de Mes- 



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cio di San Ranieri , est longue d'environ huit cents pas , et 
n'en a que cent , tout au plus, de largeur On a pratiqué dans 
l'intérieur de cette langue de terre un chemin couvert, ou 
souterrain, qui règne d'un bout à l'autre, et communique 
depuis le fort San Salvatore, qui est à l'extrémité, jusqu'à la 
citadelle , placée à la tête de cette jetée naturelle , faite dans 
la forme d'une faux. On sait que Messine fut, dans son ori- 
gine, appelée Zancle, parce que ce nom de Zancle voulait 
dire faux ou faucille dans l'ancienne langue des Sicules , les 
premiers habitans de la Sicile. 



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a6o TREMBLEMENS DE TERRE 

de toutes celles qui ont été ravagées par cet at- 
freux événement, Messine est, proportion gar- 
dée, la viUe où il a péri le moins de monde : 
le nombre des victimes y monte au plus à sept 
cents. 




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DES DEUX C ALABRES ET DE MESSINE. 26 1 



RELATION 

DES TREMBLEMENS DE TERRE ARRIVÉS DANS LES 
ROYAUMES DE IfAPLES ET DE SICILE, DEPUIS 
LES PREMIERS JOURS DE FÉVRIER JUSQu'eN MAI 

•783; . . 

Traduite d*une Lettre du chevalier Hamilton au Président de 
la Société Royale de Londres. 



Je m'etapresse, Monsieur, d'envoyer à la Société Royale, 
une légère esquisse des dommages immenses causés par Thor- 
rible tremblement de terre qui vient de désoler les deux 
Calabres et la ville de Messine, et de lui rendre compte en 
même temps des phénomènes les plus extraordinaires qui 
l'ont accompagné. 

D'après les rapports les plus authentiques et les différens 
détails envoyés à Sa Majesté Sicilienne , il résulte que la par- 
tie de la Calabre qui a le plus souffert de cette calamité est 
celle qui se trouvait comprise entre le 38* et le 89* degré de 
latitude, et que les plus fortes secousses semblent avoir eu 
lieu dans cette partie des Apennins appelée Monte Dejro , 
Monte Sacro et Monte Caulone , en s'étendant vers la mer 
Tyrrhénienne ; que tout ce qui existait de villes , de villages 
ou de fermes, près de ces montagnes, soit dans des lieux 
élevés ou dans la plaine , a été également renversé par les 
premières secousses du 5 février, vers l'heure de midi; que 
c'est dans cette partie que sont arrivés les plus grands mal- 




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262 TREMBLEMENS DE TERRE 

heurs, et qu'il a péri le plus de monde, la perte ayant été 
mcMDS grande à mesure que les villes et les habitations étaient 
plus éloignées de ce centre. Mais que depuis , et notamment 
dans les secousses qui sont arrivées le 7, le 26 et le 28 février 
jusqu'au 1" mars, les gommages ont été plus considéra- 
bles dans les villes qui étaient à une plus grande distance. 
Qu'à partir de la première époque du 5 février, la terre a 
été dans une agitation continuelle plus ou moins forte, son 
mouvement étant ou vertical , ou horizontal , ou d'oscilla- 
tion et comrtie de tournoiement : et, suivant la dénomination 
italienne, vorticoso , orizontale et oscillatorio. Que cette pro- 
digieuse agitation de la terre avait répandu l'effroi parmi 
tous ces malheureux habitans, au point qu'ils craignaient de 
voir continuellement s'ouvrir sous leurs pas des abîmes prêts 
à les engloutir. 

Ces mêmes relations portaient encore que pendant tout ce 
temps il avait régné des pluies continuelles et violentes, ac- 
compagnées d'éclairs et de vents furieux, et que toute cette 
partie de la Calabre, que nous venons d'indiquer, est dé- 
truite, culbutée, au point que des montagnes entières s'é- 
taient abaissées, que d'autres s'étaient élevées, que dans 
quelques plaines il s'était formé des crevasses assez profondes 
pour rendre les chemins impraticables, que le cours de plu- 
sieurs rivières avait été interrompu. 

Tel était, Monsieur, le résultat de toutes les nouvelles qui 
m'étaient parvenues à Naples jusque vers la fin du mois 
dernier: mais étant, comme vous savez, infiniment curieux 
d'observer tout ce qui peut avoir rapport aux volcans, et 
intimement persuadé qu'un tremblement de terre dont le 
foyer paraît être concentré dans un seul territoire , devait 
avoir pour cause quelque principe volcanique : désirant m'as- 
surer par moi-même de plusieurs faits , et parvenir à la vé- 
rité, toujours si difficile à connaître, surtout en pareille ma- 






DES DEUX CALABRES ET DE MESSINE. 203 

tière, j'ai pris la résolution d'employer une vingtaine de jours 
que je pouvais avoir avant les grandes chaleurs, pour faire 
un voyage dans les parties de la Calabre et de la Sicile qui 
avaient le plus souffert du tremblement»de terre, et en exa- 
miner par mes propres yeux les principaux et les plus singu- 
liers phénomènes. 

Je m'assurai donc d'un espéronare maltais, pour moi- 
même, d'une felouque napolitaine pour mes domestiques, 
et je partis de Naples le 2 mai. J'avais eu soin de me mu- 
nir, suivant l'intention de Sa Majesté Sicilienne, de passe- 
ports et des ordres nécessaires pour les commandans des 
différentes provinces , afin que tous les secours et assistances 
possibles me fussent donnés dans le cours de mes observa- 
tions. 

Mon voyage dans un de ces espéronares maltais , qui sont 
d'excellens petits bâtimens, et dont les matelots sont très 
adroits, fut d'abord assez agréable le long de la côte de la 
principauté de Salerne, et d'une partie de la Calabre, jus- 
qu'au-dessus du golfe de Policastro. Arrivé à la hauteur de 
Citraro , je commençai à apercevoir les premiers indices du 
tremblement de terre, quelques uns des principaux habitans 
ayant quitté leurs dençieures pour habiter sous des tentes 
nouvellement dressées sur la côte, quoique les maisons de la 
ville n'eussent éprouvé aucun dommage. 

A Santo Lucido , je m'aperçus que le palais du baron , 
ainsi que le clocher de l'église, avait souffert, et que la 
plus grande partie des habitans s'était bâti des baraques sur 
la côte. Ces sortes de baraques ressemblent beaucoup à celles 
que construisent les paysans dans nos foires de campagne. 
Comme mon projet était d'arriver le plus tôt possible dans 
les lieux les plus maltraités, ayant fort peu de temps à moi , 
et beaucoup à examiner, je me contentai de voir de loin Ni- 
castro, Maida et Santa Eufemia, et je poussai jusqu'à Pizzo, 



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264 TREMBLEMENS DE TERÏlE 

ville de la Calabre ultérieure, où je rois pied à terre le 6 de 
mai au soir. * 

Cette ville, située au bord de la mer et sur un tuf volca- 
nique , avait été fort endommagée d'abord par les premières 
secousses du 5 février, et a été ensuite entièrement détruite 
par celles du 28 mars; mais comme les habitans, dont le 
nombre montait à environ cinq mille , avaient été assez aver- 
tis pour ne plus habiter dans leurs maisons et se retirer sous 
des tentes hors de la ville, le nombre des malheureux qui 
y ont péri a été peu considérable. Mais leurs cabanes ou ba- 
raques ayant été faites à la hâte, mal construites et la plupart 
situées dans des lieux humides et malsains, une maladie épidé- 
mique en a fait mourir beaucoup; lorsque j'y ai passé, elle 
était encore dans toute sa force , malgré les sages précautions 
du gouvernement pour en arrêter les progrès. 

Les habitans de Pizzo semblent presque habitués à leurs 
nouveaux logemens, quoique fort incommodes pour eux, et 
déjà des boutiques de différens genres sont établies dans des 
espèces de rues qu'ils ont formées avec leurs mauvaises ba- 
raques. J'ai observé de là que le volcan du Stromboli, qui est 
à cinquante milles environ de cette ville , et qu'on aperçoit 
en pleine mer, paraissait beaucoup moins animé ; on m'as- 
sura que, depuis le tremblement de terre, il avait lancé 
moins de feux et de matières enflammées qu'il n'avait fait les 
années précédentes. De légères secousses se faisaient encore 
sentir journellement sur la côte, et effectivement la nuit que 
je passai à bord de mon espéronare , qu'on avait retiré sur le 
rivage , je fus éveillé par une assez forte commotion , qui me 
sembla avoir élevé l'extrémité de la barque, mais sans être 
accompagnée d'aucun bruit souterrain : mes domestiques 
qui étaient dans l'autre bateau , ressentirent la même se- 
cousse. 

Le jour suivant, j'ordonnai à mes barques de gagner 






DES DEUX CALABRES ET DE MESSINE. 265 

Reggio , et j'allai à cheval jusqu'à Monteleone , distant de 
six milles environ de Pizzo , toujours sur les hauteurs et 
par un chemin de pierres et de craie à peine praticable 
dans cette saison, mais au travers de la plus belle et de la 
plus fertile contrée que j'aie jamais vue. Qu*on imagine le 
jardin le plus délicieux, semé d'oliviers, de mûriers, de 
vignes et d'arbres à fruits de toute espèce. Le dessous de ces 
arbres est, de plus, couvert de riches moissons en blé, en lé- 
gumes , fèves , et autres végétaux qui y réussissent parfaite- 
ment , quoique sous une ombre épaisse. Telle est l'idée qu'on 
peut se faire de toute la plaine de Monteleone : ajoutez en- 
core que de différens côtés on y aperçoit de vastes bois de 
chênes mêlés d'oliviers; parmi ces derniers, il y en a un 
grand nombre qui me parurent trois fois plus gros que les 
oliviers de la Campania felice , et aussi forts que les chênes 
eux-mêmes , dont on ferait les plus belles charpentes. Ces 
forêts d'oliviers sont plantées régulièrement, et comme en 
ligne droite, dans quelques parties de la plaine, et irrégu- 
lièrement dans d'autres endroits. 

Quoique l'objet de mon voyage fut uniquement de m'ar- 
rêter dans les lieux qui avaient le plus souffert du tremble- 
ment de terre, mon attention était continuellement détour- 
née : j'étais ravi d'admiration en observant la beauté et sur- 
tout la fertilité de cette riche province, qui l'emporte de 
beaucoup sur tout ce que j'ai vu dans ma vie. Outre les deux 
riches productions de soie et d'huile dans lesquelles la Ca- 
labre surpasse tout autre pays , elle abonde en blés , en vins, 
en cotons, en fruits et végétaux de- toute espèce, et si la 
population et l'industrie égalaient sa fertilité, le revenu de 
la Calabre ultérieure pourrait sûrement doubler en fort 
peu de temps. J'ai vu plusieurs petits bois de mûriers, dont 
les propriétaires me dirent qu'ils ne pouvaient retirer plus 
de la valeur de cinq schellings par acre de terrain , quoique 



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il 

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266 TREMBLEMENS DE TERRE 

chaque acre pût rapporter au moins cinq livres sterling par 
an , s'ils avaient assez de bras pour cueillir les feuilles de 
leui-s mûriers et soigner les vers. 

La ville de Monteleone , anciennement Vibo Valentia, est 
dans la plus belle situation, sur une hauteur qui domine et 
la mer et la riche plaine dont nous venons de parler : cette 
plaine est terminée par les Apennins, et couronnée par la 
montagne d'Aspro Monte, la plus élevée de toutes, semée 
de villes et de villages, mais qui ne sont plus, hélas! que 
des monceaux de ruines. La ville de Monteleone a peu souf- 
fert dans les premières secousses; mais elle a été très endom- 
magée par celle du a8 mars, quoiqu'il n'y ait péri, à ce 
qu'on m'a dit, que douze personnes. Tous les habitans 
sont réduits à vivre dans des baraques, dont le plus grand 
nombre est construit de planches et de roseaux revêtus de 
plâtre en dehors. Comme ce pays a toujours été sujet aux 
tremblemens de terre , les barons font ordinairement con- 
struire de ces baraques auprès de leur palais, pour s'y ré- 
fugier aux premières alarmes. J'en ai habité une très magni- 
fique , qui était composée de plusieurs chambres bien 
meublées. Elle avait été bâtie par le grand-père du duc 
actuel de Monteleone; c'est à celui-ci que je suis redevable 
de la sûreté et de toutes les facilités que j'ai éprouvées dans 
ce voyage. Il avait eu l'honnêteté de me donner à Naples 
des lettres pour son agent, qui, non seulement me reçut 
avec toutes sortes d'attentions, mais il eut encore soin de 
me procurer les provisions nécessaires, soit pour mes gens, 
soit pour mes chevaux; il me donna, de plus, deux guides 
qui connaissaient parfaitement les chemins du pays, avec 
ordre de m'accompagner , et sans lesquels je n'aurais pu, 
sans accident, traverser, en quatre jours, tout le pays qui 
est entre Monteleone et Reggio; personne, à moins de l'avoir 
éprouvé , ne peut se faire une juste idée de l'horrible étal 



DES DEUX CALABRES ET DE MESSINE. 267 

des chemins de la Calabre , même dans cette saison, ni de la 
bonté des chevaux du pays. 

On s'accorde à dire que, pendant le tremblement de 
terre , chaque secousse était accompagnée d'un bruit 
sourd qui semblait venir du côté de l'ouest : le mouve- 
ment de la terre alors commençait par être horizontal , et 
finissait par être vertical. Ces dernières secousses étaient 
les plus funestes : il m'a paru que cette observation avait 
été générale dans toute la province. On a remarqué en- 
core qu'avant qu'elles se fissent ressentir, l'air paraissait 
plus calme et les nuages fixes ^ étant comme sans aucun 
mouvement; et d'ordinaire, immédiatement après, il tom- 
bait une pluie d'orage. J'ai parlé à plusieurs de ceux 
des habitans qui avaient été renversés par la violence de 
quelque secousse , et la plupart m'ont assuré que le mouve- 
ment, le balancement de la terre était alors si fort, si ter- 
rible, que les cimes des plus gros arbres touchaient presque 
à terre, de droite et de gauche; on voyait les chevaux, les 
bœufs écarter leurs jambes le plus qu'ils pouvaient, pour 
n'être pas renversés; c'était même, dit-on, un signe certain 
des approches de quelque nouvelle secousse. J'ai observé 
que , dans les parties qui avaient le plus souffert par le trem- 
blement, la frayeur du peuple était encore si récente , et les 
esprits .tellement frappés d'épouvante, que le braiement 
d'un âne , le hennissement d'un cheval , ou le cri d'une oie , 
faisaient toujours sortir les habitans de leurs baraques , et 
étaient, comme vous pouvez croire , l'occasion de plus d'un 
Pater noster, ou d'un Ave Maria. 

En sortant de Monteleone, je descendis dans la plaine, 
après avoir passé à travers plusieurs villes ou villages plus 
ou moins ruinés , en raison de leur plus ou moins de distance 
de la plaine. La ville de Mileto , située dans le milieu , me 
parut absolument détruite, pas une maison n'y était sur 



268 TREMBLEMENS DE TERRE 

pied. Je vis à quelque distance de là, à Soriano, la belle 
maison des Dominicains convertie en un monceau de ruines. 
Comme mon objet n'était pas de m'arrêter à des ruines, mais 
d'examiner les phénomènes produits par le tremblement de 
terre , je poussai jusqu'à Rosarno. Je ne veux point cepen- 
dant oublier ici une remarque assez singulière qui a été faite 
sur plusieurs animaux , qu'on a trouvés vivans après avoir 
été long'temps ensevelis sous des décombres, sans aucune 
espèce de nourriture : il y eut notamment à Soriano , deux 
cochons gras , qui sont restés ainsi pendant quarante-deux 
jours: ils étaient devenus extrêmement faibles et maigres, 
comme on peut le penser, mais ils se sont rétablis prompte- 
ment. Ce fait m'a été certifié par un des ingénieurs du roi, 
qui était présent lohsqu'on les a retrouvés. 

lî m'a paru certain, dans le voyage que je fis ce jour-là, 
que toutes les habitations situées sur des lieux élevés, et 
dont le sol était mêlé de pierre et de sable à peu près pareil 
au granit, mais sans consistance, avaient moins souffert que 
celles qui étaient dans la plaine, ces dernières étant entiè- 
rement ruinées. Le sol de cette plaine est d'une argile sablon- 
neuse, blanche , rouge ou brune , mais où le blanc domine et 
se trouve mêlé de plusieurs coquilles marines, et surtout 
de pétoncles. Cette vallée d'argile est traversée dans quelques 
endroits par des rivières et des torrens , qui descendent du 
sommet des montagnes, et qui ont produit de larges et pro- 
fondes ravines au travers de la campagne. 

Aussitôt que nous eûmes passé les ruines de la petite 
ville de San Pietro, nous nous trouvâmes en vue de la 
Sicile , avant en face le sommet du mont Etna , qui fumait 
considérablement. Avant d'arriver à Rosarno, et près du 
gué de la rivière de Mamella, nous traversâmes une plaine 
marécageuse, où je remarquai dans beaucoup d'endroits 
un grand nombre de petites crevasses qui s'étaient faites 



DES DEUX CALABRES ET DE MESSINE. 269 

dans la terre, et qui avaient la forme d'autant de cônes 
renversés : ces cônes étaient recouverts d'un sable pareil au 
sol qui les environnait. On nous dit que , durant le tremble- 
ment du 5 février, une source d'eau, mêlée de sable, avait 
été lancée de chacune de ces crevasses, à une hauteur con- 
sidérable, et un paysan que je trouvai là, et qui avait été 
couvert de cette eau sablée, m'assura qu'il n'avait point 
trouvé qu'elle fût chaude, comme quelques personnes me 
l'avaient dit; il ajouta qu'avant l'apparition de ces fontaines, 
la rivière s'était desséchée, mais que bientôt elle était re- 
venue à son premier état. J'ai trouvé ensuite que le même 
phénomène s'était reproduit constamment pour toutes les 
autres rivières de la Calabre, à cette terrible époque du 
5 février. 

Ce phénomène peut s'expliquer aisément , en se rappelant 
que les premières secousses ont été verticales, ou de bas en 
haut. La surface de la plaine s'étant élevée tout à coup, 
ces rivières, qui sont peu profondes, ont disparu naturelle- 
ment, et la plaine retombant ensuite avec violence à son 
premier niveau, les eaux qui s'étaient répandues dessous 
ont dû naturellement, par un effet de cette pression subite, 
se faire jour avec force au travers des terres, et produire 
ce jaillissement sur toute la surface. J'observai que dans 
d'autres parties où le même phénomène avait eu lieu, la terre 
était toujours basse et couverte de joncs. 

Entre cette place et Rosarno, nous passâmes la rivière 
appelée Messano ou Metauro , près de la ville que nous ve- 
nons de nommer, sur un pont de charpente de sept cents 
palmes de long , bâti depuis peu par le duc de Monteleone. 
Par les fentes et les crevasses qui se sont formées sans doute 
dans le lit de la rivière au moment du tremblement de terre, 
le pont s'est séparé entièrement d'un côté, et le niveau du 
sol sur lequel étaient placés les piliers ayant été fort tour- 



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II 



270 TREMBLEMENS DE TERRE 

mente , le pont a pris dans toute sa longueur une forme on- 
dulée, et la balustrade supérieure de chaque côté a été 
surtout singulièrement chantournée; mais les deux parties 
du pont s'étant ensuite rejointes, il est possible d*y pas- 
ser actuellement. L'homme qui est chargé d'en avoir soin 
m'a dit aussi que, par les secousses du tremblement, la 
grande rivière avait été mise à sec pendant quelques se- 
condes , et que, retournant ensuite dans son lit avec violence, 
elle avait inondé tous les environs. Quand je parle du trem- 
blement de terre arrivé dans la plaine, il faut toujours faire 
attention que ce fut la première secousse du 5 février, 
sans contredit, la plus terrible de toutes, et qui a été 
d'autant plus funeste qu'elle est arrivée sans le moindre 
avertissement. 

La ville de Rosamo , où était le palais du duc de Monte- 
leone, n'est plus qu'un monceau de ruines, et les murailles, 
dont il reste environ six pieds de hauteur, servent actuelle- 
ment pour appuyer les baraques. Sur trois mille habitans, 
on compte qu'il n'en a péri que deux cents. On a remarqué 
à Rosamo , et cette observation a été presque générale dans 
tous les lieux qu'on a été visiter après leur destruction , que 
les hommes trouvés morts sous les. ruines étaient tous dans 
l'attitude de lutter et de faire effort contre le danger ; que 
les femmes , ayant seulement les mains et les bras élevés au- 
dessus de leur tête, paraissaient comme livrées au déses- 
poir : et que quand le hasard avait fait trouver leurs enfans 
auprès d'elles , on les voyait toutes les serrant entre leurs 
bras, ou dans quelque autre position qui semblait indiquer 
le désir de les mettre à l'abri du danger. Exemple bien 
touchant de la tendresse maternelle ! 

Le seul bâtiment qui est resté entier* à Rosamo est une 
forte et solide prison de la- ville, dans laquelle on a re- 
trouvé trois malheureux, qui, probablement auraient péri 






4 



DES DEUX CALABRES ET DE MESSINE. 27 1 

comme beaucoup d'autres, s'ils avaient pu briser leurs 
fers. 

Après avoir dîné dans une baraque dont le maître me 
dit avoir perdu cinq personnes de sa famille, j'avançai vers 
Laureana, traversant souvent à sec le lit de la rinrière Me- 
tauro. Les environs de Laureana , qui est située sur une 
élévation, me parurent le jardin d'Eden ; je n'^i rien vu dans 
ma vie qu'on y puisse comparer. La ville est considérable, 
cependant le tremblement de terre ne s'y étant point fait 
sentir à l'improviste comme dans la plaine , personne n'y a 
péri dans le moment : mais depuis , soit maladies-, soit fa- 
tigues excessives , soit des suites de la frayeur, il y est mort 
cinquante-deux personnes. Ce fut un bon et honnête gen- 
tilhomme de Mileto, don Dominico Acquanetta, un des 
premiers de la ville, qui me reçut dans sa baraque. Le jour 
suivant, il m'accompagna dans deux fiefs qui lui appar- 
tiennent, Macini et Vaticano, dont il a été fort question 
dans toutes les relations, et qu'on dit avoir entièrement 
changé de situation j le fait est vrai, et peut s'expHquer 
aisément. 

Ces deux fiefs sont situés dans une vallée entourée de ter- 
rains élevés , et la surface du terrain qui a été changé de 
place, était probablement depuis long-temps ruinée en des- 
sous par des petits ruisseaux qui descendent des montagnes, 
et qu'on voit couler à déco^jvert aujourd'hui, depuis que la 
superficie du sol a été enlevée. Ces ruisseaux ont une pente 
trop rapide dans la vallée, pour croire que le niveau en eût 
été aussi parfait qu'on l'avait représenté. Je suppose que le 
tremblement ayant ouvert tout à coup quelque dépôt con- 
sidérable des eaux de pluie amassées dans les montagnes qui 
entourent la vallée, ces amas d'eau auront pris subitement 
leur cours sous le sol, déjà ruiné, comme nous venons de 
l'observer, par le cours ancien de ces misseaux : elles' auront 



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27a TREMBLEMENS DE TERRE 

pu alors soulever avec force cette large plaine d'oliviers, 
de mûriers,* ainsi que la chaumière qui y était bâtie, et la 
transporter entière avec tout ce qui l'entourait de plants 
d'arbres et de végétation , à un mille au bas de cette même 
vallée , o^ elle existe actuellement avec tous les arbres tels 
qu'ils y étaient. Ces deux fiefs ou ténemens peuvent avoir 
environ un mille de long sur un demi-mille de large. 

On me fit voir dans le voisinage plusieurs fentes très 
profondes, qui n'ont pas plus d'un pied de large actuelle- 
ment, mais qui, ayant été beaucoup plus ouvertes dans le 
moment des secousses du tremblement, ont englouti un bœuf 
et près de cent chèvres. Je remarquai dans cette même 
vallée plusieurs de ces creux dans la forme de cônes ren- 
versés, d'où on me dit qu'il était sorti avec violence, comme 
à Rosarno, une grande quantité d'eaux chaudes mêlées de 
sable : je n'ai cependant point entendu af&rmer que l'eau 
fût réellement chaude , comme on l'a lu dans les relations 
envoyées au gouvernement. Une partie du sable lancé au 
dehors avec l'eau a seulement une apparence ferrugineuse, 
et semble avoir été attaquée par le feu : on me dit aussi 
que lorsque Teau était récemment sortie , elle avait une forte 
odeur de soufre ; mais c'est ce que je n'ai pu vérifier. 

Je passai de là, et toujours au travers de cette fertile con- 
trée, jusqu'à la ville de Polistène, mais sans pouvoir^ au 
milieu d'un pays aussi riche , rçpcontrer ni une seule mai- 
son ni une seule habitation entière. Là où il y avait eu 
une maison , je n'apercevais qu'un tas hideux de ruines et 
de décombres , à côté une pauvre et méchante baraque , et 
pour tout habitant, deux ou trois malheureux estropiés, 
assis tristement à la porte , et quelques femmes ou enfans se 
traînant avec des béquilles. A la place de la ville même, je 
ne pus voir qu'un amas de ruines , et tout autour une vaste 
eticcint*e de huttes ou de cabanes, dont une plus grande 



\ 



DES DEUX CALABRES ET DE MESSINE. 2-3 

que les autres servait d'église; les cloches étaient appendues 
à une sorte de potence peu élevée; une consternation géné- 
rale répandue sur tous ces habitans terminait le tableau le 
plus triste qu'il soit possible de rencontrer. 

Je voyageai quatre jours entiers dans cette plaine, où les 
secousses du tremblement avaient été de la plus extrême 
violence. La ville de Polistène était grande, mais mal située 
entre deux rivières sujettes à se déborder. De six mille 
habitans, il en avait péri deux mille cent le jour fatal du 
5 février. Le marquis de Saint-Georges , baron de toute cette 
contrée, que j'eus le bonheur d'y rencontrer, passait sa vie 
à secourir tous ses vassaux. Après avoir donné des ordres 
pour enlever les décombres de la ville, il avait fait élever 
lui-même toutes les baraques sur un terrain salubre , pour 
y recueillir le reste de ces infortunés. Il a fait aussi con- 
struire quelques cabanes plus étendues pour y serrer les vers 
à soie, que j'y vis déjà travailler. Il est certain que l'activité 
et la générosité de ce prince sont également dignes d'éloges, 
et autant que j'en ai pu juger jusqu'ici , on peut dire qu'il 
n'a point de rival. 

J'observai que la ville de Santo Giorgio, sur une mon- 
tagne, à environ un mille de distance, quoique devenue 
mhabitable, n'a pourtant point été rasée et renversée, 
comme tous les autres villages situés dans la plaine. Il y avait 
un couvent de religieuses à Polistène : curieux de savoir si 
elles avaient pu se sauver, je demandai au marquis de m'in- 
diquer la baraque où on les avait réunies, mais de vingt- 
trois que ces pauvres religieuses étaient, on n'avait pu en 
sauver qu'une seule vivante, celle-là n'était âgée que de 
quatorze ans. 

Après avoir dîné avec le marquis dans une humble ca- 
bane construite près des ruines d'un magnifique palais qu'il 
habitait auparavant , je traversai un superbe bois d'oliviers 

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l 



374 TREMBLEMENS DE TERRE 

et de chênes pour arriver à Casai Nuovo. C'est dans ce lieu 
qu'on me fit voir la place où avait été la maison de ma mal- 
heureuse amie, la princesse de Gerace. On sait qu'elle a 
perdu la vie dans ce lieu , avec plus de quatre raille de ses 
vassaux, le même jour 5 février. Quant à la ville, elle est 

réduite à rien. 

Dans d'autres endroits, on voit subsister encore des mu- 
railles et des maisons; mais ici, on n'aperçoit ni rues, ni 
vestiges d'aucune habitation. Tout y est renversé, et ne 
forme plus qu'un amas de décombres et de ruines. Un habi- 
tant de cette ville me dit que, dans le moment du tremble- 
ment de terre, le hasard l'avait fait se rencontrer sur une 
élévation qui dominait toute la plaine où était Casai Nuovo , 
et qu'aux premières secousses de tremblement, ayant jeté 
les yeux sur la ville , il put à peine en apercevoir l'empla- 
cement , sur lequel s'élevait une espèce de nuage pareil à une 
fumée blanchâtre : effet naturel de la chute de tous les édi- 
fices qui s'écroulaient les uns sur les autres. 

Je passai ensuite au travers des villes de Castellace et de 
Milicusco (toutes deux dans le même état que Casai Nuovo ) 
avant d'arriver à Terra Nuova, située entre deux rivières, 
et dans une plaine agréable ; mais ces rivières, réunies avec 
les torrens qui descendent des montagnes, ont peu à peu, et 
par la suite des temps, creusé de profonds ravins dans le 
terrain d'argile sablonneuse dont cette plaine est composée. 
Ce ravin de Terra Nuova n'a pa3 moins de cinq cents pieds 
de profondeur, et trois quarts de mille de large. 

Ce qui peut avoir amené de la confusion et peu de vrai- 
semblance dans les détaillqui ont été envoyés sur les phéno- 
mènes du tremblement de terre dans cette plaine de Terra 
Nuova , vie«t sans doute de ce qu'op n'a pas assez examiné 
la nature du sol où elle se trouvait située. On nous a dit que 
la ville avait été renversée de la place où elle était, et trans- 



w 



DES DEUX CALABRES ET DE MESSINE. 27 5 
portée à un mille de distance, sans dire un mot du ravin 
qm était au-dessous d'elle ; que les bois et les champs de blé 
tout entiers avaient été enlevés de la même manière, tandis 
que, dans la vérité , ce n'est, mais dans une plus grande pro- 
portion, que ce que nous voyons tous les jours dans de plus 
petits espaces, lorsque des parties de chemins creux ayant 
ele mmées par les eaux de pluie se trouvent détachées et 
transportées dans les fonds des ravins par leur propre poids. 
Ici la grande profondeur du ravin de Terra Nuova et la 
violente commotion du sol ont été cause que deux vastes 
portions de terre sur lesquelles une grande partie de la ville 
était assise ont été détachées et portées dans le ravin envi- 
ron à un demi-mille de la distance où elles étaient en premier 
heu ; et ce qu'il y a de plus extraordinaire , c'est que des ha- 
bitans de ces maisons, au nombre de plusieurs centaines, 
qui avaient fait avec elles ce singulier saut, en ont été reti- 
res vivans, et sans avoir eu le moindre mal. 

J'ai parié à un des habitans qui avaient fait ce voyage ex- 
traordinaire, étant dans sa maison avec sa femme et sa ser- 
vante : m l'un ni Pautre n'avaient été blessés; il me dit seu- 
lement que sa femme l'avait bien été un peu, mais qu'elle 
se portait à merveille actuellement. Le hasard m'avant fait 
lui demander quelle blessure sa femme avait reçue, je ne pus 
m empêcher de sourire, quoique assur^meni rien ne fût 
moms nsibie, lorsque cet homme me répondit d'un grand 
sang-froid que sa femme avait eu les deux jambes et un bras 
casses avec une fractUfe à la tête, telle qu'on lui. voyait la 
cervelle a découvert. En général , il m'a paru ,ue les Cala- 
bro.s avaient beaucoup plus de force et de fermeté que les 
Napoluains, et qu'ils ont soutenu cette calamité avec un cou- 
rage dont je ne les aurais pas crus capables. De sept cents 
habitans qu il y avait à Terra Nuova, à peine en est-il 
échappe quatre ce^ts. 



!| 



I 



276 tuemblelVieins de terre 

Mon guide, qui était un prêtre, et, de plus, le médecin du 
pays, avait été renfermé au milieu des ruines de sa maison 
par les premières secousses du tremblement; mais il en fut 
ensuite délivré par d'autres secousses qui suivirent inâmédia- 
tement. Il y a eu, à ce qu'on ra*a dit, différens exemples de 
ce fait dans plusieurs endroits de la Calabre. 

Dans d'autres parties de la plaine, près du ravin et de 
l'endroit où était la ville de Terra Nuova, j'ai vu plusieurs 
arpens de terre avec les arbres et les champs de blé qui 
avaient été transportés dans le ravin , sans avoir même été 
dérangés, de façon que les récoltes et les arbres se trouvaient 
dans le même état où ils étaient avant cet événement : quel- 
ques pièces de terre étaient couchées dans une situation in- 
clinée, d'autres absolument retournées sens dessus dessous. 
Un peu plus loin, on me fit voir deux immenses parties de 
terre qui avaient été détachées de deux côtés opposés l'un à 
l'autre, et qui, ayant rempli la vallée, avaient obstrué le 
cours de la rivière; en sorte que les eaux forment actuelle- 
ment un grand lac. Voilà quel est l'état véritable des lieux , 
et ce qui a occasionné tous les contes qu'on a débités de 
montagnes qu'on voyait marcher, et qui s'étaiçnt réunies les 
unes aux autres. 

Dans le moment du tremblement, où la rivière a disparu 
à Terra Nuova comme à Rosarno pour reparaître quelques 
momens après, sur ses pas, elle a submergé et inondé tout le 
ravin à la hauteur de trois pieds, entraînant avec elle les 
maisons et leurs babitans ; ou m'a asturé que l'eau avait alors 
contracté un goût de sel, comme l'eau de la mer : mais cette 
assertion mérite d'être confirmée. 

Toute la ville de Melocchi di Sotto, près de Terra Innova, 
a eu le même sort, et un canton de vignes de plusieurs ar- 
pens fut entraîné dans le fond du ravin, mais sans le moindre 
dérangement , quoique dans une situation un peu inclinée. 




; 



DES DEUX CALABRES ET DE MESSINE. 277 

Quelques moulins à eau qui étaient sur la rivière ayant été 
enclavés entre deux parties de terrain détachées, comme 
nous venons de l'expliquer, ont été soulevés en entier, et se 
trouvent actuellement sur un tertre élevé, et beaucoup plus 
haut que le niveau de la rivière. Il est certain que sans les 
détails et les explications dont nous venons de rendre compte, 
relativement à la position et à la forme des lieux , de sem- 
blables faits sembleraient tenir du prodige. 

De Terra Nuova , je passai à Oppido. Cette ville est située 
sur une montagne composée d'un gravier ferrugineux , dif- 
férent des terres argileuses qui se trouvent dans le voisi- 
nage, et est entourée par deux rivières qui coulent dans un 
ravin plus large et plus profond que celui de Terra Nuova. 
De vastes parties de terrain y ont été également entraînées, 
et l'ont rempli presque en entier ; le cours des rivières en a 
été interrompu , et leurs eaux forment aujourd'hui de grands 
lacs. Plusieurs maisons d'Oppido qui étaient sur cette partie 
de rocher ont suivi sa chute, ainsi que des plantations con- 
sidérables de vignes et d'oliviers qui ont été transportées d'un 
côté du ravin à l'autre, quoiqu'il y ait la distance d'un mille 
à franchir. 

Il m'a été bien attesté, dans ce lieu, qu'un paysan qui 
labourait son champ dans le voisinage avec une couple de 
bœufs, avait été enlevé lui, son champ et sa charrue, de 
l'autre côté de ce ravin, sans avoir été blessé ni lui ni ses 
bœufs; et, d'après tout ce que j'ai vu et examiné par moi- 
même, le fait me paraît très croyable. 

Après avoir parcouru les ruines d'Oppido , je voulus des- 
cendre dans le ravin pour examiner avec attention une partie 
des changemens qui y étaient arrivés; je puis dire que c'est 
dans ce lieu que j'ai pu prendre, plus qu'ailleurs, une idée 
de la violence et des prodigieux effets, du tremblement de 
terre : ils y sont exactement semblables à ceux que j'ai dé- 



I.' 



278 TREMBLEMENS DE TERRE 

crits à Tarticle de Terra Nuova, mais sur une beaucoup plus 
grande échelle. Indépendamment de ce que ce renouvelle- 
ment du chaos, ce bouleversement total a détourné le cours 
de deux rivières, dont l'une est même assez considérable, 
j*ai vu des parités de plaine détachées et transportées , dans 
l'étendue de plusieurs arpens, couvertes de gros chênes et 
d'oliviers, sans parler des autres productions de blés et de 
légumes , qui continuaient à croître et étaient aussi entières 
que si elles n'eussent pas été dérangées de leur première si- 
tuation, quoiqu'à plus de cinq cents pieds au-dessus de 
l'ancien niveau de la plaine, et à la distance d'environ trois 
quarts de mille. 

Comme les flancs et les parois du ravin, dans les endroits 
d'où ces masses énormes de terrain ont été détachées , sont 
actuellement perpendiculaires et à découvert dans toute leur 
hauteur, j'ai été à portée d'observer que les couches supé- 
rieures du sol étaient composées d'une terre rougeâtre, et les 
couches de dessous d'une argile blanche, sablonneuse, très com- 
pacte et semblable à une pierre tendre. Les impulsions que 
ces vastes massifs de terrain ont reçues, soit par les violentes 
secousses de la terre, soit qu'elles aient été encore aidées par 
quelques convulsions volcaniques, m'ont paru avoir agi avec 
plus de force dans les couches inférieures et plus compactes , 
que dans les couches de terre supérieures. J'ai constamment 
observé que ces parties de terre argileuses avaient été, en 
général , portées à plusieurs centaines de verges plus loin que 
les autres, et reposaient en blocs énormes, et, pour la plus 
grande partie , de forme cubique , ce sol inférieur ayant été 
plus facile à détacher que les parties supérieures. Cette ob- 
servation semble pouvoir rendre raison de cette révolution 
prodigieuse et de l'ordre dans lequel on voit des terrains en- 
tiers couverts d'arbres, de vignes, de productions de toute es- 
pèce, transportés dans le même étal où ils étaient avant ce 



DES DEUX CALABRES ET DE MESSINE. 279 

terrible événement. Ce fait curieux m'a paru mériter d'être 
observé , quoiqu'il ne soit peut-être pas aisé à décrire et à 
entendre. 

Dans une autre partie de cette fondrière immense, on voit 
une montagne isolée et composée de cet^fB même argile , qui , 
probablement, a été détachée autrefois par quelque ancien 
tremblement de terre, à une époque très éloignée. Cette masse 
de terrain , qui peut avoir deux cent cinquante pieds de haut 
sur environ quatre cents de diamètre à la base, est descendue 
en dernier lieu dans le ravin , ainsi qu'il est bien attesté , et a 
voyagé l'espace de quatre milles dans la terrible secousse du 
5 février L'abondance des pluies qui sont tombées en même 
temps , le poids des autres masses de terrain fraîchement dé- 
tachées , que j'ai vues amassées par-derrière , et surtout la 
pente très rapide du sol, peuvent expliquer ce phénomène, 
qui, de la manière dont il a d'abord été décrit, avait toute 
l'apparence d'une fable. 

Les baraques élevées pour loger le reste des habitans de la 
ville d'Oppido, entièrement renversée, sont construites sur 
un terrain salubre et à la distance d'un mille de l'ancienne 
ville. J'y trouvai le seigneur de ce pays , le prince de Cariati , 
occupé à soulager et secourir ses malheureux vassaux. Il me 
montra deux jeunes filles, dont l'une, d'environ seize ans, 
était restée onze jours sans nourriture sous les ruines des mai- 
sons d'Oppido. Elle fut trouvée ayant un enfant de cinq ou 
six mois entre les bras; l'enfant était mort, à ce qu'elle a dit, 
le quatrième jour. Cette jeune fille put me rendre compte de 
tout ce qu'elle avait souffert dans cette cruelle position , ayant 
eu, par le moyen d'une petite ouverture que le hasard avait 
conservée, assez de lumière et d'air pour respirer, et pouvoir 
compter le nombre des jours qu'elle était restée ensevelie; sa 
santé paraissait assez bien rétablie; elle buvait aisément, 
mais elle éprouvait encore de la difficulté à avaler rien de 



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a8o TREMBLEMENS DE TERRE 

solide. L'autre jeune fille n'avait guère que neuf ans; elle n'é- 
tait restée que six jours dans les ruines , mais dans une pos- 
ture et une situation si gênées qu'une de ses mains, qui 
s'était trouvée pressée sur une joue , y avait formé comme un 
trou , une cavité pour s'y loger. 

D'Oppido j'avançai au travers de ce même pays , toujours 
également fertile, mais au milieu de villes et de villages rui- 
nés, pour gagner Seminara et Palmi sur le bord de la mer. 
Il avait péri quatorze cents personnes dans ce même lieu de 
Palmi , et les corps de ces malheureuses victimes n'avaient 
point encore été découverts ni brûlés comme dans d'autres 
parties que j'avais visitées, car j'en vis retrouver deux devant 
moi pendant que j'y étais. Je me souviendrai toute ma vie 
de l'expression de désolation et d'abattement d'une femme 
assise sur les ruines de sa maison , la tête appuyée sur les 
mains et sur les genoux, l'œil attentivement occupé à suivre 
les coups de pioche des travailleurs , et toujours dans l'espé- 
rance de retrouver le corps de son enfant. 

Il se faisait, dans la ville d'Oppido, un commerce considé- 
rable d'huile, dont quatre mille barriques étaient réunies au 
moment de sa destruction : toutes ces jarres et ces barriques 
ayant été brisées en même temps, avaient formé comme une 
rivière d'huile, qui avait coulé jusque dans la mer pendant 
plusieurs heures. Cette huile, mêlée avec les blés renfermés 
dans les greniers , exhalait une odeur fétide , qui , jointe en- 
core à la corruption des corps , faisait craindre que l'aug- 
mentation des chaleurs n'en rendît les suites funestes pour 
les habitans de ce canton. Mon guide me dit qu'il avait été 
enseveli sous les ruines de sa maison dès la première secousse, 
mais que par celle qui suivit immédiatement, il s'était trouvé 
assis à l'air , et à cheval sur une poutre à la hauteur de quinze 
pieds, au moins. 

De Palmi , j'allai gagner Bagnara et Solano au travers de 



DES DEUX CALABRES ET DE MESSINE. 281 

montagnes fertiles et couvertes des plus beaux bois. Des chênes 
superbes s'élevaient sur la cime des rochers , et des torrens 
rapides remplissaient souvent les fonds des vallées étroites 
dans lesquelles j'étais obligé de passer , ce qui rendait les 
chemins très mauvais et fprt peu sûrs. Mes deux guides pii- 
rent le parti de se séparer , l'un marchant devant moi et 
l'autre derrière^ la route se trouvait obstruée par la chute 
des arbres et des rochers, ce qui nous obligea souvent d*en 
prendre encore de plus dangereuses : heureusement les che- 
vaux calabrois ont le pied aussi sûr que des chèvres. Nous 
éprouvâmes , au milieu de ces mauvais pas , une assez vive 
secousse de tremblement de terre, accompagnée d'une forte 
explosion assez semblable à celle d'une mine qui saule, 
mais mon bonheur voulut qu'aucun des rochers ni des 
arbres que je voyais suspendus au-dessus de nos têtes ne se 
détachât dans ce moment-là. 

Après avoir passé les bois de Bagnara , Sinopoli et Solano, 
je traversai de riches campagnes semées de blé ef, de lin , na- 
turellement ornées de bosquets et de groupes d'arbres semés 
çà et là, aussi pittoresquement que le pourraient être nos 
plus beaux parcs. Ce charmant paysage continue ainsi jus- 
qu'à, l'extrémité d'une pteine élevée, d'où l*on découvre 
tout le Phare de Messine, les côtes de la Sicile jusqu'à Ca- 
tane, et le terrible mont Etna, qui s'élève fièrement au-des- 
sus, et termine ce magnifique tableau , un des plus beaux 
et des plus riches qu'on puisse imaginer. 

Il régnait déjà malheureusement dans cette belle et fertile 
contrée ^n commencement d» maladie épidémique qui 
pouvait devenir funeste avec les chaleurs, et qui est une 
suite naturelle, tant de cette affreuse calamité que du mau- 
vais air produit par les débordemens des ri\ières. Quelques 
pêcheurs m'ont assuré que la nuit du 5 février, le sable des 
bords de la mer était chaud et brûlant , et qu'on avait vu 



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BMMlbÉÉta 



282 



TREMBLEMENS DE TERRE 



sortir du feu de la terre dans plusieurs endroits. Cette cir- 
constance m'a été répétée plusieurs fois dans le pays; mais 
je pense que ce phénomène ne peut avoir été causé que par 
des exhalaisons électriques , sorties de la terre dans les mo- 
mens des plus violentes secousses^ ainsi que nous voyons les 
fumées des volcans être une suite naturelle des grandes érup- 
tions ; car je n*ai vu dans toute cette tournée aucun signe de 
matière volcanique sortie des fentes et des crevasses formées 
par le tremblement. 

Depuis cette plaine de Bagnara jusqu'à Reggio, les che- 
mins sont bordés de maisons de campagne et de bosquets 
d'orangers. Je n'ai point vu que les habitations y fussent au- 
tant endommagées que dans les lieux que j'avais traversés ; 
néanmoins elles étaient toutes abandonnées, et nous trou- 
vâmes les habitans campés dans des baraques entourées 
de ces bocages de mûriers, d'orangers et de Bguiers dont 
tous les environs de Reggio sont couverts. J'allai visiter une 
des principales habitations du pays, qu'on me dit être des 
plus riches de cette partie de la Grande-Grèce , à environ 
jun demi-mille de Reggio, et je la trouvai véritablement cu- 
rieuse à voir. Elle appartient à un gentilhomme dont, par 
parenthèse, le nom de baptême est Agamemnon; on ne peut 
décrire le nombre et la beauté de tous les arbres fruitiers 
dont sa maison est entourée, en orangers, limons, cédrats 
et bergamotiers. Le sol sablonneux, la douce chaleur de son 
exposition, et la possibilité d'amener une eau limpide et 
claire par de petits canaux qui arrosent le pied de tous ces 
arbres, contribuent sans dottîèe à en augmenter la prodigieuse 
végétation. D. Agamemnon m'assura que c'était pour lui 
une mauvaise année quand il ne retirait de son jardin, qui 
n'est pas très grand , que cent soixante-dix mille limons , 
deux cent mille oranges, qui me parurent aussi bonnes que 
celles de Malte , et deux cents quartauts d'essence de berga- 



DES DEUX CALABRES ET DE MESSINE. 283 

mote , qu'on exprime de l'écorce du fruit. J'appris encore 
une autre singularité de ces délicieux jardins de Reggio, 
c*est qu'on fait tous les ans deux récoltes de fruit de chaque 
figuier. Tune au mois de juin , et Tautre dans le mois 
d'août. 

Mais, pour retourner à mon sujet dont j'avoue que j'étais 
souvent détourné par la beauté et la fertilité extrême de 
cette riche province, j'arrivai vers le coucher du soleil à 
Reggio , que je trouvai moins endommagée que je ne m'y 
attendais; cependant, la frayeur en avait fait sortirions les 
habitans pour se baraquer sous des tentes hors de la ville; 
mais n'ayant encore pu voir, depuis mon arrivée danê la 
Calabre , que des ruines et des décombres , c'était, pour moi , 
un spectacle agréable et nouveau , que de rencontrer quel- 
ques maisons entières , ou une église avec un clocher encore 
sur pied. Il est certain que, d'après l'horrible fléau qui vient 
de désoler tout ce pays , la frayeur et l'épouvante se sont 
emparées de ses malheureux habitans , au point qu'il y a 
tout lieu de croire que long-temps après que la tranquillité 
sera revenue , et après la cessation absolue des tremblemens 
de terre, un grand nombre d'entre eux continueront de 
vivre, comme ils font actnellement tous, sous des baraques, 
quoiqu'elles soient, en général, et excepté une très petite 
quantité, assez mal construites. 

Reggio a été très maltraitée par ce dernier tremblement , 
mais il s'en faut de beaucoup qu'elle soit détruite. Au reste , 
l'archevê^e de cette ville, prélat sensible, actif, et plein 
d'humanité, s'est distingué et s'est fait le plus grand honneur 
depuis le commencement de cette calamité, ayant entière- 
ment disposé de ses revenus, des ornemens des églises, et 
vendu ses chevaux et ses équipages, pour secourir les mal- 
heureux. Excepté cet exemple, et quelques autres en bien 
petit nombre, j'ai observé, dans presque tous les lieux où 



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284 TREMBLEMENS DE TERRE 

j'ai passé, une îodolence, un abattement et une inactivité 
dans tous les habitans, qui ajoutaient encore à leur malheur, 
quoiqu'il semble que de pareils événemens devraient donner 
et inspirer à l'âme la plus grande énergie. 

La soie et les essences de bergamote , de limon et d'orange, 
sont les grands articles de commerce de Reggio : je suis sûr 
qu'il ne s'en exporte pas moins de cent mille quartauts par 
année. On donne les fruits à manger aux bœufs et aux va- 
ches, après en avoir enlevé les écorces : aussi, ai-je entendu 
dire que, dans cette saison, la chair de ces animaux a un 
goût de bergamote qui peut paraître fort désagréable. 

(e digne archevêque de cette ville m'a donné des détails 
de divers tremblemens de terre arrivés à Reggio à diffé- 
rentes époques, et surtout en 1770 et 1780, où tous les ha- 
bitans , au nombre de plus de seize mille , ont passé plusieurs 
mois sous des tentes. Cette longue expérieuce a passé des 
hommes aux animaux, et on prétend qu'entre autres, les 
oies ont un instinct qui les distingue sur tous, et leur fait 
pressentir plus tôt qu'aux hommes les approches de ces fu- 
nestes événemens. 

Ce que Reggio a perdu d'habitans à ce dernier tremble- 
ment est en proportion du peu de dommage qu'ont reçu les 
maisons delà ville, et n'excède pas cent vingt-six personnes. 
Comme il est arrivé l'après-midi , et qu'il s'est fait sentir par 
degrés, les habitans ont eu le temps de se sauver de leurs 
maisons. On sait que cette ville a été autrefois détruite par 
un événement semblable, avant la guerre des Marses, et 
qu'ayant été rebâtie par Jules César, elle prit alors le nom 
de Reggio Julio. 

Le r4 de mai, je laissai Reggio; mais le vent étant con- 
traire, je fus obligé de faire atteler quelques bœufs à ma 
barque pour gagner la pointe de Pezzolo, en face de Mes- 
sine, d'où en peu de temps la force des courans nous fit 



DES DEUX CALABRES ET DE MESSINE. 285 

arriver dans le port de cette ville. La tour du phare, que je 
vis au clair de la lune, et ce superbe port, à demi ruinés, me 
frappèrent par leur aspect pittoresque. Il est certain que le 
tremblement de terre, quoique très violent à Messine, a été 
bien moins terrible pour cette ville et pour Reggio , que pour 
les plaines de la Calabre. 

Le lendemain matin j'allai visiter la ville , et je vis effecti- 
vement que cette magnifique façade de bâtimens appelée la 
Palazzata , dont tous les édifices, régulièrement construits, 
s'étendaient dans la forme d'un croissant autour du port, 
avait été dans quelques endroits totalement renversée, mai:, 
qu'elle était aussi moins ruinée dans d'autres : j'observai qu'il 
s'était formé quelques fentes dans le quai , dont une partie 
s'était abaissée d'environ un pied plus bas que le niveau de 
la mer. Il est vraisemblable que ces fentes ou crevasses ont 
été occasionnées par le mouvement horizontal de la terre, et 
par la même cause qui avait renversé et détaché des parties 
entières de terrain dans les ravins d'Oppido et de Terra 
Nuova : la mer, sur le bord du quai, est d'une telle profon- 
deur que les plus gros vaisseaux peuvent y aborder; consé- 
quemment la terre, dans ces violentes commotions^ ne 
trouvant point d'appui du côté de la mer, se sera néces- 
sairement fendue dans quelques endroits; je suppose que le 
plus grand dommage des édifices qui bordaient le quai, pro- 
vient des crevasses qui se seront ainsi formées sous leurs fon- 
dations. 

Plusieurs maisons sont encore sur pied, et beaucoup d'au- 
tres sont peu endommagées, même dans la partie basse de 
Messine, et j'ai remarqué que, sur les hauteurs et dans les 
situations les plus élevées, le tremblement de terre n'y avait 
presque point produit d'effet. Une preuve évidente qu'il a 
été beaucoup moins violent dans cette ville que dans les 
plaines de la Calabre, c'est que le couvent de Santa-Barbara, 



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286 TREMBLEMENS DE TERRE 

et le noviciat des Jésuites, tous deux situés sur les hau- 
teurs , n*ont souffert aucun dommage , et que l'horloge 
de cette dernière maison n'y a pas même été dérangée, 
quoique les tremblemens de terre qui ont afQigé tout ce 
pays, y durent depuis quatre mois, et que de légères se- 
cousses se soient fait encore sentir dans le mois de mai. En 
outre, tout le monde sait que, sur trente mille habitans qu'il 
y avait à Messine lors du tremblement, il n'en a péri que 
sept cents. 

J*ai , au reste, trouvé des rues entières inhabitées, des bou- 
tiques ouvertes et abandonnées , la frayeur ayant contraint 
tous les habitans à se baraquer sous dés tentes, dans les 
champs et dans les campagnes autour de la ville. Ces tentes 
y sont construites à d'assez grandes distances les unes des 
autres, ce qui est un grand inconvénient pour une ville de 
commerce; et à moins qu'on ne prenne les plus grandes 
précautions pour entretenir la propreté dans l'assemblage 
de toutes ces habitations incommodes et élevées à la hâte, 
il est bien à craindre que la malheureuse Messine ne soit 
de nouveau exposée à souffrir encore de quelque ma- 
ladie épidémique dans le temps des grandes chaleurs, 
ainsi que nous l'avons déjà vu dans quelques parties de la 
Calabre. 

Je n*ai pu m'empécher de faire une remarque, en rencon- 
trant un grand nombre de religieuses qu'on avait , ainsi que 
les autres habitans, également mises à l'abri sous des ba- 
raques : en les voyant se promener sous la direction et la tu- 
telle de leurs confesseurs, j'observai qu'elles avaient toutes 
un air de gaîté, que leur donnait, sans doute, le peu de li- 
berté dont ces pauvres religieuses jouissaient au moins dans 
le malheur commun. Cette observation m'en a rappelé une à 
peu près pareille que des écoliers que j'avais rencontrés se 
promenant en troupes et fort gaiment auprès de Reggio, 



DES DEUX CALABRES ET DE MESSINE. 287 

avait fait naître. Aussi , dans le journal fie mon voyage , 
que j'écrivis à la hâte , et que j'ai fait transcrire de 
même, cette observation est ainsi énoncée : Tremble- 
meris de terre , également agréables aux religieuses et aux 
écoliers. 

Plusieurs personnes m'ont assuré que, dans le moment des 
secousses de tremblement, on avait vu sortir du feu de ces 
crevasses du quai dont nous avons parlé, mais il n'en existe 
sur la place même aucun indice visible , et je suis persuadé 
que ce n'était autre chose que des vapeurs chargées d'une 
grande quantité de feu électrique, ou d'une sorte d'air 
inflammable, ainsi que nous l'avons observé dans la Ca- 
labre. 

Une circonstance encore assez curieuse, qui nous prouve 
que les animaux peuvent, ainsi que nous l'avons déjà remar- 
qué , vivre assez long-temps sans prendre absolument au- 
cune nourriture, c'est que deux mulets appartenant au duc 
de Belviso son^ restés ensevelis et vivans sous des ruines, 
l'un pendant vingt-deux et l'autre pendant vingt-trois jours ; 
ils ont été ensuite quelques jours sans vouloir manger, mais 
buvant considérablement, et ils sont aujourd'hui tout-à-fait 
rétablis. Il y a un grand nombre d'exemples d'autres ani- 
maux qui en ont également échappé, entre autres plusieurs 
chiens, et notamment une poule qui appartenait au vice- 
consul d'Angleterre à Messine, et qui fut trouvée encore 
vivante sous les ruines de la maison au bout de vinsrt-deux 
jours : elle n'a pas voulu non plus^ jpanger pendant quelque 
temps, mais elle buvait beaucoup, et se porte actuellement à 
merveille. En réunissant ces différens faits, ainsi que l'exemple 
des jeunes filles d'Oppido , et celui des cochons de Sorriano , 
il résulte que ces jeunes aussi horriblement prolongés sont 
toujours accompagnés d'une soif cruelle et de la perte totale 
de l'appétit. -^ 



* 



288 TREMBLE MENS DE TERRE 

D'après les informations que j'ai prises sur la nature des 
secousses que la terre a éprouvées à Messine, il paraît que 
les premières, celles du 5 février, ont été verticales , et que 
celles des autres jours ont été plutôt horizontales, et la terre 
comme tournante sur elle-mcme. Les gens de mer, ainsi que 
tous les pécheurs de la côte de la Calabre, m'ont dit que, 
pendant le temps qu'ont duré ces terribles tremblemens de 
ti^rre, on avait pu prendre très abondamment sur le sable 
une espèce de petit poisson appelé en italien cicirelli, et qui 
ressemble beaucoup à ce que nous nommons en anglais 
white-bait, mais un peu plus fort. Ce poisson, qu'on ne 
trouve d'ordinaire que dans le fond de la mer, et qui est fort 
rare et fort recherché par cette raison, avait été rejeté sur 
le rive, et en telle quantité qu'il servait de nourriture au 
pauvre peuple. Il est très vraisemblable que le sable du fond 
de la mer ayant été échauffé vivement par les feux volca- 
niques qui se seront formés au-dessous, les tremblemens 
continuels de la terre auront fait sortir ces poissons de 
leurs retraites , et les auront obligés de s'élever à la superficie 
de la mer. 

J'ai trouvé, au reste, que la citadelle de Messine n'avait 
reçu aucun dommage considérable, et qu'elle était dans le 
même état que je l'avais laissée il y a quinze ans. Le lazaret 
a souffert, il est vrai, plusieurs crevasses, de même nature 
que celles qui sont arrivées au quai , et par la même cause ; 
mais le port en lui-même n'a éprouvé aucun mal réel dans 
les derniers tremblemens. L'officier qui commandait dans la 

e jour fatal du 5 février, et les trois 
jours suivans, la mer, à trois quarts de mille de cette forte- 
resse, s'était élevée avec un bouillonnement très extraordi- 
naire, un bruit horrible et tèès alarmant; mais que, dans les 
parties plus éloignées du Phare, elle était presque dans un 
calme parfait. Cette observation paraît être une nouvelle 



DES DEUX CALABRES ET DE MESSINE. 289 

preuve que ce sont les exhalaisons ou éruptions volcaniques 
du fond de la mer qui probablement ont causé la plus grande 
violence de ces tremblemens de terre. 

Je partis de Messine le 17 mai , et continuai ma route dans 
mon espéronare le long de la côte sicilienne jusqu'à la pointe 
de l'entrée du détroit , où je mis pied à terre ;j*y rencontrai un 
prêtre qui s'y était trouvé pendant la nuit du 5 au 6 février, 
lorsque la grande vague avait passé par-dessus cette pointe 
de terre, arrachant des arbres, et laissant derrière elle des 
milliers de poissons , qu'elle avait déposés sur la terre ferme, 
après avoir entraîné avec elle plusieurs bateaux et environ 
vingt-quatre personnes. Ce pauvre prêtre avait été lui-même 
couvert de la vague, et n'avait pu sauver sa vie qu'avec 
beaucoup de difficulté. Il me dit d'abord que l'eau était 
chaude, mais comme j'étais curieux de m'assurer de la cer- 
titude de ce fait intéressant à vérifier, je lui demandai s'il en 
était bien sûr; et comme je le pressai beaucoup, il convint 
que l'eau n'était pas pi us chaude qu'elle ne l'est ordinairement 
dans les chaleurs de l'été. Il me dit aussi que cette vague 
s'était élevée avec un bruit effrayant à une très grande hau- 
teur, et avec une telle rapidité qu'il avait été impossible de 
l'éviter. La tour qui est sur la pointe du Phare était à moitié 
détruite, et un malheureux prêtre qui s'y trouva y perdit 
la vie. 

Je traversai le détroit pour gagner Scylla, où je désirais 
de rejoindre mon ami le pèreMinazzi, dominicain, homme 
respectable et habile naturaliste; il est lui-même natif de 
Scylla, et actuellement chargé par l'Académie de Naples 
de lui envoyer une description des phénomènes qui ont ac- 
compagné dans ce lieu le tremblement de terre. Avec son 
assistance, et étant sur les lieux mêmes, je vins à bout de 
m'instruire parfaitement de ce qui avait occasionné cette 
vague formidable, dont, à ce qu'on avait prétendu, l'eau 

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2Q0 TREMBLEMENS DE TERRE 

était bouillante. Tout le monde sait combien cette terrible 
yague a été fatale au baron de ce pays, le prince de Scylla, 
puisqu'elle Ta entraîné lui-même de dessus le rivage dans la 
mer avec deux mille quatre cent soixante- treize de ses 
vassaux. 

Voici comment le fait est arrivé. Le prince de Scylla ayant 
remarqué que pendant la première secousse du 5 février, 
une partie d'un rocher, près de Scylla, avait été emportée 
et jetée dans la mer, et craignant que celui de Scylla même 
ne se détachât aussi, crut plus prudent de se réfugier dans 
des bateaux sur le bord de la mer, et de se retirer dans un 
petit port ou espèce d'anse qui se trouve au pied du rocher. 
La seconde secousse du tremblement étant survenue vers 
minuit , renversa une nouvelle montagne tout entière, 
beaucoup plus haute encore qfue celle de Scylla; celle-ci 
étant tombée avec un bruit épouvantable dans la mer, 
quoique dans un temps parfaitement calme, en fît sou- 
lever les eaux à une hauteur extraordinaire; la vague alla 
se briser à l'autre côté du détroit sur la pointe de terre 
appelée Punta del Faro , mais avec une telle violence 
qu'en retournant avec fureur et directement sur le ri- 
vage où ce prince et les malheureux habitans de Scylla 
s'étaient réfugiés, ils furent tous fracassés avec leurs ba- 
teaux contre les rochers, ou entraînés et précipités dans la 
mer : ceux qui avaient échappé à la première et à la plus 
grande vague, furent entraînés par une seconde ou une 
troisième qui étaient moins considérables, mais qui succé- 
dèrent immédiatement à la première , et balayèrent tout ce 
qui était sur le rivage. 

J'ai conversé ici avec plusieurs hommes, femmes et en- 
fans , qui ont été cruellement maltraités par ce terrible 
événement : mais si l'on voulait recueillir tous les faits, 
toutes les circonstances extraordinaires, et les malheurs 



DES DEUX CALABRES ET DE MESSINE, sgt 

de toute espèce qui sont arrivés dans cette ville , ainsi 
que dans toutes celles que nous avons vues détruites dans 
les plaines de la Calabre , on en formerait un très gros 
volume. 

Dans mon retour à Naples, où j'arrivai le 23 mai , le long 
de la côte des deux Calabres et de la principauté citérieure, 
je ne mis pied à terre qu'à Tropea, Paula et dans la baie de 
Palinure. Je trouvai Tropea, qui est situé au haut d'un ro- 
cher dominant sur la mer, très peu endommagé : cependant 
tous les habitans s'étaient sauvés dans des baraques, ainsi 
qu'à Paula. Le 1 5 mai, il y eut à Tropea une secousse' asseas 
violente, mais qui fut de peu de durée; et pendant tout mon 
voyage et le séjour que j'ai fait, tant dans la Calabre que 
dans la Sicile, j'en ai encore compté cinq, dont trois furent 
assez alarmantes. 

Je terminerai ce récit rapide et très imparfait sans doute, 
par le résultat de mes observations, et en déduisant les rai- 
sons qui me portent à croire que les derniers Iremblemens 
de la Calabre et de la Sicile n'ont été occasionnés que par 
quelque volcan nouveau, dont il y a toute apparence que le 
foyer doit être placé, soit dans le fond de la mer entre l'île 
deStromboli et la côte de la Calabre, soit au-dessous des 
plames situées vers Oppido et Terra Nuova. 

Si, sur une carte géographique d'Italie , on mesure avec un 
compas une échelle de milles italiens , et qu'on y prenne 
l'étendue de vingt-deux railles : fixant ensuite le point central 
sur la ville d'Oj)pido, que je crois être le lieu où le tremble- 
ment de terre a exercé sa plus grande force, si l'on forme 
un cercle dont le rayon sera, comme je viens de le dire, de 
vingt-deux milles , on y trouvera compris toutes les villes et 
les villages qui ont été entièrement ruinés , ainsi que les lieux 
où il a péri le plus d'habitans et où sont survenus les chan^ 
gemeus les plus visibles sur la surface de la terre : étendant 



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292 TREMBLEMENS DE TERRE 

ensuite le compas sur la même échelle jusqu'à soixante-douze 
milles, et en conservant le même centre, si l'on forme un 
autre cercle , on trouvera dans cette plus grande étendue 
tous les lieux qui auront plus ou moins souffert, à pro- 
portion de leur éloignement plus ou moins grand du centre 
supposé de cette catastrophe. 

Une autre remarque que j*ai encore faite, a été que de 
deux villes à égale distance du centre, dont Tune serait si- 
tuée sur une montagne , et l'autre dans une plaine ou dans 
un fond, cette dernière avait toujours beaucoup plus souf- 
fert que l'autre; ce qui paraît une preuve évidente que la 
cause et le principe du bouleversement partaient néces- 
sairement du fond et des entrailles de la terre. Il en 
résulte encore que le fond de la mer étant plus voisin de 
la cause volcanique, devrait être (s'il y avait moyen de 
le voir) infiniment plus tourmenté que la superficie de 

la terre. 

Enfin, l'idée que je me représente de tout le local actuel 
de ces tremblemens de terre , est qu'ils ont été occasionnés 
de la même manière et par les mêmes causes qui ont formé 
les îles Eoliennes ou Lipari ; que peut-être il s'est fait une 
nouvelle ouverture au fond de la mer, et cela très probable- 
ment entre Stromboli et la Calabre ultérieure , car tout le 
monde convient que c'est de celte partie de la mer que sem- 
blait partir le plus décidément le bruit souterrain ; et que les 
fondemens d'une nouvelle île ou volcan que nous ne voyons 
point encore , peuvent exister sous les eaux : il est même pos- 
sible qu'il se passe des siècles, lesquels pour la nature ne 
sont que des momens , avant que cette île soit entièrement 
formée, et qu'elle paraisse au-dessus du niveau de la mer. 
La nature est toujours active, mais sa marche et ses actions 
sont en général conduites avec tant de lenteur, qu'elles sont 
à peine aperçues par l'œil des mortels, on rapportées dans 



DES DEUX CALABRES ET DE MESSINE. agS 

ce court espace que nous appelons l'histoire , quelque an- 
cienne qu'elle puisse être. Il est possible aussi que toute la 
destruction et le bouleversement que je viens de décrire , 
ne procèdent simplement que des exhalaisons des vapeurs 
renfermées dans les entrailles de la terre, vapeurs toujours 
causées par la fermentation des minéraux qui produisent les 
volcans, et qui se seront fait jour dans les endroits où elles 
ont rencontré le moins de résistance. 

Naples , le a3 mai 1783. 



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DES 



TREMBLEMENS DE TERRE 



DE 



LA CALABRE ULTÉRIEURE, 



PENDANT l'année 1783; 
PAR LE COMMANDEUR DÉODAT DE DOLOMIEU. 



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DES 



TREMBLEMENS DE TERRE 



DE 



LA CALABRE ULTÉRIEURE, 



PENDANT LANNÉE I783. 



A tempestate nos vindicant portus ; nimborum 
vim effusam et sine fine cadentas aquas , 
tecta propellunt ; Jugientes non sequitur in- 
cendium ; adversns tonitrua , et minas cœli , 
subterraneœ domus, et defossi in altum specus 
remédia sunt; in pestilentia mutare sedes licet : 
nullum malum sine effugio est. Hoc malum 
latissime patet, inevitabile , avidum , puhlice 
noxium ; non enim domos solum , autfami- 
iias, aut urbes singulas hausit , sed gentes 
totas, regionesque subverdt. 

(Seweq., Quest. natur. , Lib. VI.) 



De tous les fléaux destructeurs, les tremblemens de 
terre sont les plus redoutables, et les plus faits pour 
répandre la terreur et la consternation dans tous les 
lieux où ils se font ressentir. La nature en convulsion 
paraît tendre à sa destruction , et le monde toucher à 
sa fin. Semblables à la foudre, qui part et nous écrase 
avant que le bruit du tonnerre ait pu nous avertir du 
danger qui menace nos têtes, les tremblemens de terre 
ébranlent, renversent, détruisent, sans que rien 



ta. 

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298 TREMBLEMENS DE TERRE 

puisse nous indiquer leur approche, et sans que nous 
ayons le temps de nous soustraire au péril '. Les ani- 
maux, même les moins intelligens, ont sur nous l'a- 
vantage d'avoir le pressentiment de ces fatals événe- 
mens; leur instinct, ou leurs sens plus délicats, par 
des impressions dont nous n'avons pas l'idée, les en 
avertissent quelques momens avant, et ils annoncent 
alors par leurs cris et leur impatience, leurs inquié- 
tudes et leur crainte *. Un pareil avantage suffirait-il 
toujours à Ibomme pour le mettre en sûreté ? Non , 
la fuite la plus prompte, le bâtiment le plus solide ^, 

* La secousse destructive du 5 février fat subite , instantane'e 5 
rien ne la présagea, rien ne l'aimaiiça ; elle ébranla et renversa dans 
le même moment , elle ne laissa pas le temps de la fuite. 

' Le pressentiment des animaux à l'approche des tremljlemens 
de terre est un phénomène singulier, et qui doit d'autant plus 
nous surprendre que nous ne savons pas par quel sens ils le reçoi- 
vent. Toutes les espèces l'éprouvent, surtout les chieos, les oies 
et les oiseaux de basse -cour. Les hurlemens des chiens dans les 
rues de Messine étaient si forts qu'on ordonna de les tuer. Pendant 
les éclipses de soleil , les animaux témoignent une inquiétude pres- 
que pareille; au moment de l'éclipsé solaire et annulaire de 1764, 
les animaux domestiques parurent agités et jetèrent de grands cris 
pendant une partie du temps qu'elle dura ; cependant elle ne di- 
minua pas plus la lumière du soleil que ne l'aurait fait un nuage 
noir et épais qui l'aurait entièrement couvert : la différence de U 
chaleur de l'atmosphère ne fui presque pas sensible. Quelle impres- 
sion donc put alors avertir les animaux de la nature du corps qui 
s'interposait devant le soleil ? Cmnmcnt purent-ils deviner que ce 
n'était pas le même état de choses que lorsque le soleil est sim- 
plement obscurci par un nuage qui intercepte sa lumière ? 

' On peut attribuer une partie des malheurs de Messine au peu 
de solidité des bâtimens ; la ruine de cette ville était préparée de- 
puis long-temps par des tremblemens de terre , qui plusieurs fois 
depuis 1693, avaient ébranlé et lézardé toutes les maisons, et par 



DE LA CALABRE ULTÉRIEURE, EN 1 783. 299 
la baraque de bois la plus légère et la moins élevée , 
toutes les précautions enfin que la prudence humaine 
peut inventer, ne sauraient, lui éviter la mort qui le 
menace. La terre s'ouvre au milieu de sa course et 
l'engloutit '; le sol sur lequel il a placé son humble 
cabane ou son palais fastueux, s'abîme, ou est porté 
à une grande dislance en éprouvant un bouleverse- 
ment total 5 une montagne se détache et l'accable de 
ses débris ; les vallées se resserrent et l'ensevelissent. 
La perte entière de ses biens, celle de sa famille et de 
ses amis, la mort même, ne sont pas les plus grands 
maux que pour lors il ait à craindre. Enterré vif sous 
les ruines qui se sont amoncelées sur sa tête, sans 
écraser la voûte sous laquelle il a cherché un asile, il 
est condamné à mourir de faim et de rage ', en mau- 

le défaut de population et de moyens qui avait empêché de les 
réparer. Un couvent solidement et nouvellement bâti au milieu de 
la ville n'a nullement souffert. Mais en Calabre , rien ne put résister 
à la violence des secousses. Le beau couvent des Bénédictins de 
Soriano, bâti avec autant de magnificence que de solidité, après 
les tremblemens de terre de 1659, ^ ^^^ presque rasé. Cependant 
pour lui éviter un sort pareil à celui qu'il avait éprouvé à cette 
époque également fatale pour la Calabre , et où il fut déjà ren- 
versé, on donna beaucoup d'épaisseur et de base aux murs, qui 
furent construits avec d'excellens matériaux. 

* Plusieurs paysans de la plaine de Calabre , fuyant à travers 
les campagnes , se précipitèrent dans les fentes qui se formaient 
dans le sol , et disparurent. 

' Un quart des victimes du tremblement de terre du* 5 février, 
qui furent ensevelies vives sous les ruines des édifices écroulés, 
auraient survécu , si on avait pu leur porter de prompts secours. 
Mais, dans un désastre aussi général , les bras manquaient ; chacun 
était occupé de ses malheurs particuliers ou de ceux de sa famille ; 
on ne prenait aucune part au sort de la personne indifférente. Qn 



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3oo TREMBLEMENS DE TERRE 

dissant sa famille et ses amis , dont il accuse Tindiffé- 
rence et la lenteur à venir à son secours. 11 ne peut 
croire qu'ils aient éprouvé un malheur semblable au 
sien ' ; il ne sait pas que ceux qui survivent à cette 

vit daos le même temps des exemples de tendresse paternelle et 
maritale portëe jusqu'au de'voûment, et des traits de cruauté et 
d'atrocité qui font frémir. Pendant qu'une mère échevelée et cou- 
verte de sang venait demander à ces ruines encore tremblantes , 
le fils qu'elle portait en fuyant entre ses bras , et qui lui avait 
été arraché par la chute d'une pièce de charpente ^ pendant qu'un 
mari affrontait une mort presque certaine pour retrouver une 
épouse chérie , on voyait des monstres se précipiter au milieu des 
murs chancelans , braver le danger le plus imminent , fouler aux 
pieds des hommes à moitié ensevelis qui réclamaient leur secours , 
pour aller piller la maison du riche, et pour satisfaire une aveugle 
cupidité. Ils dépouillaient, encore vivans, des malheureux qui 
leur auraient donné les plus fortes récompenses s'ils leur avaient 
tendu une main charitable. J'ai logé à Polistena dans la baraque 
d'un galant homme qui fut enterré sous les ruines de sa maison : 
ses jambes en l'air paraissaient au-dessus. Son domestique vint lui 
enlever ses boucles d'argent , et se sauva ensuite sans vouloir l'ai- 
der à se dégager. En général , tout le bas peuple de la Calabre a 
montré une dépravation incroyable de mœurs au milieu des hor- 
reurs des tremblemens de terre. La plupart des agriculteurs se 
trouvaient en rase campagne lors de la secousse du 5 février ; ils 
accoururent aussitôt dans les villes encore fumantes de la poussière 
qu'avait occasionnée leur chute : ils y vinrent non pour y porter des 
secours , aucun sentiment d'humanité ne se lit entendre chez eux 
dans ces affreuses circonstances, mais pour y piller. 

' J'ai parlé à un très grand nombre de personnes qui ont été 
retirées des ruines, dans les différentes villes que j'ai visitées ; elles 
m'ont toutes dit qu'elles croyaient que leurs maisons seules avaient 
été renversées, qu'elles ne pouvaient penser que la destruction fût 
aussi générale , et qu'elles ne concevaient pas comment on tardait 
autant à venir leur porter des secours. Une femme, dans le bourg 
de Cinque Frondi, fut retrouvée vive le septième jour. Deux en- 
fans qu'elle avait auprès d'elle y étaient morts de faim , et étaient 
déjà en putréfaction. L'un d'eux, appuyé sur la cuisse de sa mcre, 



DE LA CALABRE ULTÉRIEURE. 3oi 
catastrophe presque générale, tentent en vain de le 
retirer du milieu des débris entassés sur sa tête; sa 
voix, ses cris arrivent jusqu'à eux; l'immensité des 
ruines résiste à leurs efforts et les empêche de péné- 
trer jusqu'à lui ' , ils ne peuvent lui porter la moindre 
consolation, et il conserve, jusqu'au dernier soupir, 

y avait occasionné une putréfaction semblable. Beaucoup d'autres 
personnes sont restées trois, quatre et cinq jours ensevelies ; je les 
ai vues, je leur ai parlé , et je leur ai fait exprimer ce qu'elles pen- 
saient dans ces affreux momens. De tous les maux physiques, celui 
dont elles souffraient le plus, était la soif. Le premier besoin que 
témoignèrent aussi les animaux retirés du milieu des ruines, après 
un jeûne qui est allé quelquefois jusqu'à plus de cinquante jours, 
fut de boire; ils ne pouvaient s'en rassasier. Plusieurs personnes i 
enterrées vives , supportèrent leur malheur avec une fermeté dont 
il n'y a pas d'exemple. Je ne crois même pas que la nature humaine 
en soit capable, sans un engourdissement presque total dans les fa- 
cultés intellectuelles. Une femme d'Oppido, âgée de dix-neuf ans, 
et jolie, était pour lors au terme de sa grossesse , elle resta plus 
de trente heures sous les ruines, elle en fut retirée par son mari, 
et accoucha peu d'heures après, aussi heureusement que si elle 
n'eût éprouvé aucun malheur. Je fus accueilli dans sa baraque, et 
parmi beaucoup de questions, je lui demandai ce qu'elle pensait 
alora..... «J'attendais», me répondit-elle. 

' Il est arrivé dans plusieurs villes que des parens et des servi- 
teurs fidèles allant chercher, au milieu des ruines , les personnes 
qui leur étaient chères , entendaient leurs cris , reconnaissaient leurs 
voix, étaient certains du lieu où elles étaient ensevelies, et se voyaient 
dans l'impuissance de les secourir. Les débris entassés résistaient 
à leurs faibles mains , et s'opposaient aux efforts de leur zèle et de 
leur tendresse. C'est en vain qu'ils réclamaient des secours étran- 
gersj leurs cris , leurs sanglots n'intéressaient personne. Couchés 
sur les ruines, on les a vus réduits à invoquer la mort, pour déli- 
vrer leurs parens des horreurs de leur situation, et l'appeler pour 
eux-mêmes, comme l'unique consolation dans leur douleur. Cet 
adoucissement dans leurs malheurs leur était même refusé , puisque 



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3o2 TREMBLEMENS DE TERRE 

ridée atroce et désespérante de n'avoir jamais connu 
et aimé sur la terre que des monstres et des ingrats. 
Mais si le feu joint ses ravages à ceux de la terre 
ébranlée, à quel nouveau genre de supplice n'est-il 
pas condamné? L'incendie gagne lentement les char- 
pentes et les bois des édifices écroulés; le feu s'ap- 
proche, et ce serait en vain qu'il tenterait de l'éviter; 
il en est atteint, il éprouve la mort lente et cruelle 
réservée aux sacrilèges et aux régicides % et il mau- 
dit avec raison une destinée qui confond l'innocent 
et le scélérat. 

les cris souterrains se sont quelquefois fait entendre pendant plu- 
sieurs jours de suite. 

Des familles entières se sont trouve'es ensevelies sans qu'un seul 
individu ait ëcbappé ; alors , on passait sur les tombeaux qui les 
renfermaient vivans , on reconnaissait leur voix , et leur sort n'ar- 
rachait pas une larme. A Terra Nuova , quatre Augustins réfugies 
sous une voûte de sacristie qui avait résisté au poids immense des 
débris qui s'étaient entassés au-dessus , firent pendant quatre jours 
retentir ces ruines de leurs cris; mais de tout le couvent, un seul 
s'était sauvé; que pouvait-il contre l'immensité des matériaux qui 
ensevelissaient ses confrères ? Leur voix s'éteignit peu à peu , et 
plusieurs jours après ces quatre corps furent trouvés se tenant 
embrassés. 

Plus de la moitié de ceux qui furent écrasés sous la ville de 
Terra Nuova sont demeurés au milieu des ruines , et lorsque je les 
ai parcourues, le ao février 1784, il s'en exhalait une odeur infecte 
et insoutenable. 

* Lorsque la ville d'Oppido fut rasée par les secousses et les 
soubresauts les plus violens , le feu gagna successivement les char- 
pentes des maisons renversées et s'établit sur une partie de la 
ville ; il fut donc impossible d'y porter aucun secours , et presque 
tous ceux qui auraient échappé aux ruines furent les victimes des 
flammes. Vingt religieuses de Sainte-Claire furent trouvées calci- 
nées sous les débris de leur couvent. 



DE LA CALABRE ULTÉRIEURE. 3o3 
Tel cependant a été le sort d'une partie des victimes 
'les tremblemensdeiySS. Qui peut donc, sans frémir 
penser aux désastres de la Calabre? Qui peut, d'un œil 
sec , parcourir un des plus beaux pays de la nature, sur 
lequel les tremblemens de terre ont déployé leur raee 
avec une fureur dont il n'y a pas d'exemple ? Qui peut 
enhn, sans une terreur profonde , considérer rempla- 
cement des villes , dont le sol même a disparu , et dont 
on ne peut juger de la situation que relativement aux 
objets dont elles étaient environnées. Telles sont les 
premières idées qui se présentent à ceux qui voyagent 
dans la Calabre ultérieure ; telles sont les sensations 
que i a. éprouvées à chaque pas que j'ai fait, en visitant 
cette malheureuse province dans les mois de février 
et de mars 1784 j telles sont enfin les impressions qui 
empêchent de considérer ces objets avec assez de 
sang-froid pour juger des effets et remonter aux cau- 
ses. Le naturaliste et le physicien doivent être en garde 
contre les élans de leur sensibilité et de leur ima^i. 
nation, pour ne voir dans ce qui cause les malheurs 
d une mfinue de familles, et la destruction de qua- 
rame m.lle hommes , qu'un léger effort de la nature ", 

,„r,^° ''^°'"' "° P'" P'"' '"■°'*'" """" P««-«'>-e suffi k la na 
ture pour occasionner une catastrophe presque ee'ne'r,!. K 

absolument l'ordre actuel des choses; plonger ^"1''" 
sente et celles qui l'ont procédée d^. la ' uit dfroub^" /"* 
«.sparattre le, monumens de nos arts et cens /e no! ionn^r 
sances , et ramener enfin les sociétés aux temps de llr 
"..ère enfance. Nous calculons le, e&t, de la naïure d 7 ■ """" 

-n.se . et ,« elle agit sous no, yeux. Cependant qu'est pour elle 



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3o4 TREMBLEMENS DE TERRE 

et pour dépouiller les relations de toutes les cir- 
constances que la terreur et la superstition y ont 
jointes. 

L'histoire ne fait mention d'aucun tremblement 
de terre dont les secousses aient été aussi violentes , 
et les effets aussi destructeurs que ceux qui ont dé- 
solé la Calabre pendant l'année 1783. Ce phénomène 
est assez singulier, assez imposant par lui-même pour 
intéresser le physicien , quoique dépouillé de tout le 
merveilleux dont on a surchargé les premières rela- 
tions qui en ont paru, et on le fera d'autant mieux 
connaître qu'on le réduira à ses moindres mots. Les 
secousses ont été d'une violence extrême * ; voilà une 
vérité de fait sur laquelle il ne peut y avoir aucun 
doute. Elles ont produit , dans la Calabre ultérieure , 
des effets nécessaires vu les circonstances locales; 

une étendue de dix lieues sur la surface du globe ? que serait même 
la disparition de nos continens relativement au système solaire ? 
Combien de re'volutions ge'ne'rales n'a pas e'prouve'es la terre que nous 
habitons? combien de fois n'a-t-elle pas changé de forme? Nous 
voyons partout des vestiges de ses révolutions et de ses catastrophes ; 
notre imagination , qui ne peut les embrasser toutes, se perd dans 
les temps antérieurs à notre histoire. Le premier qui supposa un 
déplacement dans les eaux de l'Océan , c'est-à-dire un ordre de 
choses difl'érent du nôtre, crut avancer la proposition la plus har- 
die j cependant notre globe a peut-être éprouvé vingt révolutions 
semblables. La supposition d'une seule n'explique rien. Nous mar- 
chons avec sécurité sur les débris peut-être de dix anciens mondes , 
et nous frémissons lorsque la nature change quelque chose à ses 
efi'ets journaliers ! 

* Les secousses étaient si violentes que les hommes qui étaient 
en rase campagne en furent renversés. Les arbres, balancés sur 
leurs troncs , pliaient jusqu'à terre, leur tête touchait le sol: 
beaucoup furent arrachés , et d'autres cassés près de terre. 




DE LA CALABRE ULTÉRIEURE. 3o5 
voilà une seconde vérité qui a besoin d'un peu plus 
de développement, et que je chercherai à rendre éga- 
lement évidente, en décrivant la nature du sol, et le 
pays sur lequel ont été exercés les plus grands ravages. 
Je déduirai de là les causes qui firent que certaines 
villes furentpresque exemptes du fléau général, quoi- 
qu'elles fussent con^rises dans l'enceinte sous la- 
quelle paraissaient se faire les plus grands efforts, et 
qui étaient près du centre des plus violentes secousses,* 
je dirai pourquoi d'autres villes très voisines des pre- 
mières, ne présentent que des monceaux de ruines* 
et pourquoi quelques unes, enfin, ne laissent plus au- 
cun vestige de leur existence. 

Les secousses des treraîbfemens de terre de la Ca- 
labre , quelque violentes qu'elles aient été , n'ont pas 
embrassé un bien grand espace, et paraissent ainsi 
avoir eu une cause locale. Elles ont eu pour limites 
l'extrémité de la Calabre citérieure, et elles n'ont 
point exercé de ravagts considérables au-delà du cap 
des Colonnes sur la côte de l'est, et de la ville d'A- 
menthea sur celle de l'ouest. Messine est la seule 
ville de la Sicile qui ait partagé les désastres du con- 
tinent; et si on a eu quelques légers ressentimens au- 
delà , ils n'ont été que l'effet d'un faible contre-coup. 
C'est donc dans un espace de trente lieues de longueur, 
sur toute la largeur de la Calabre, qu'on a éprouvé 
ce terrible fléau. Dans cette étendue, tous les lieux 
n'ont pas essuyé des secousses de la même violence; 
tous n'ont pas subi la même destruction. 11 y a eu au- 
tant de variété dans les effets de ces tremblemens de 
terre, qu'il y a eu d'emplacemens différens. Tous 






3o6 TUEMBLEMENS DE TERRE 

n'ont pas eu dans le même temps des secousses de 
même nature, et ces effets restent inexplicables pour 
ceux qui ne connaissent pas la nature du terrain et 
les circonstances locales. 

La Calabre ultérieure, dans sa partie inférieure, 
peut être considérée comme une presqu'île qui ter- 
mine l'Italie, et qui est formée par l'étranglement 
des golfes opposés de Squillaci et de Sainte-Euphémie. 
Elle est traTersée par le prolongement des Apennins, 
qui, décrivant une espèce d'arc de cercle, vont se 
terminer au cap dell' Armi, en face de Taormina en 
Sicile, vis-à-vis les monts Neptuniens, qui pourraient 
être regardés, malgré le canal qui les sépare, comme 
une continuité de la même chaîne , étant de même 
nature, et paraissant courir sur la même direction. 
Au-dessous du golfe de Sainte-Euphémie , un bras des 
Apennins sort de la chaîne principale, s'étend presque 
à ansle droit, dans la direction de l'ouest, pour for- 
mer le vaste promontoire qui termine les caps Zam- 
brone et Vaticano , et qui embrasse le golfe de Sainte- 
Euphémie. Un autre bras sort de la même direction , 
au-dessous de la grosse montagne d'Aspramonte , et 
va se termftier à la pointe dite du Pezzo , qui , s'avan- 
çant en face de la ville de Messine, forme le canal 
étroit connu sous le nom de Phare. L'espèce de bas- 
sin contourné par ces montagnes est ce qu'on nomme 
la plaine de la Calabre ou de Montéleone, et, plus 
souvent encore , simplement la Plaine. Ce nom pré- 
sente une idée fausse, puisque le terrain compris 
dans cet espace n'est ni plat, ni horizontal, comme 
la dénomination semblerait l'indiquer; mais il est 



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DE LA CALABRE ULTÉRIEURE. 307 
inégal et traversé par des vallées et des gorges pro- 
fondes. Peut-être l'a-t-on désigné ainsi par opposition 
avec les hautes montagnes qui l'entourent. Le sol s'a- 
baisse graduellement, depuis les montagnes du fond, 
qui courent du nord au sud , jusqu'au bord delà mer, 
où il se termine par une plage basse, en forme d'arc 
de cercle rentrant, qu'on nomme golfe de Palma. 
C'est dans cet espace , renfermé , comme je viens de le 
dire , entre trois montagnes et la mer, que les efforts 
de la nature ont été le plus violens; c'est le sol mal- 
heureux qui ne présente plus que les ruines des villes 
qui s'y étaient formées; c'est là que tous les habitans 
paraissaient dévoués à une mort certaine et inévitable; 
c'est donc cette partie de la Calabre que je dois plus 
particulièrement faire connaître. 

Les Apennins, après avoir traversé l'Italie en ne 
présentant partout qu'une suite de montagnes cal- 
caires, soulèvent ici leur tête, et montrent à décou- 
vert le granit et la roche feuilletée qui forment à eux 
seuls l'extrémité de cette longue chaîne. Ces sub- 
stances, que l'on regarde comme primitives, relati- 
vement à la formation de toutes les autres, au-dessous 
desquelles elles sont presque toujours placées , sem- 
bleraient offrir une base inébranlable; et les monta- 
gnes qu'elles constituent, pénétrant par leurs racines 
jusqu'au centre du globe, devraient être exemptes de 
toute vicissitude ; cW cependant à leur base qu'ont 
été ressenties les secousses les plus violentes , et elles- 
mêmes n'ont pas été exemptes des mouvemens con- 
vulsifs qui ont détruit tout ce qui était à leur pied. 

Toute la partie des Apennins qui domine le fond 



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3o8 TREMBLEMENS DE TERRE 

de la plaine, et dont quelques sommets ou groupes 
plus élevés portent les noms distinctifs de Monte Je/a, 
Monte Sagra, Monte Caulone, Monte Esope y Aspra» 
monte ^ etc. , est formée presque entièrement d'un gra- 
nit dur, solide, composé de trois parties : quartz, 
feld-spath blanc et mica noir. C'est presque le seul 
genre de pierre dont on trouve les débris au pied 
des montagnes, c'est le seul que roulent les torrens, 
et c'est celui dont sont bâtis tous ceux des édifices de 
la plaine dans lesquels on a employé des matériaux 
solides ', Sur quelques masses de ce granit, sur la 
croupe de quelques montagnes et sur quelques som- 
* mités, sont attachés quelques bancs de pierres cal- 
caires, qui paraissent comme les restes d'un revête- 
ment plus considérable, que le temps ou les eaux ont 
détruit. On trouye aussi sur quelques sommets des 
roches de corne et des schorls écailleux ( hornn- 
blende) j on en voit des fragmens dans les ruines de 
Terra-Nuova, Oppido et Santa-Cristina, La pente de 
ces montagnes est très rapide , leur sommet est dé- 
charné , et l'accès de plusieurs est impraticable. Elles 

' Les matériaux pour bâtir sont fort rares ilans toute cette partie 
de la Calabre. Les maisons <ies riches et les églises sont construites 
avec les cailloux roule's par les torrens ; les cintres des portes et 
des fenêtres sont de granit taille' dans 11» montagnes , et par consé- 
quent fort chers à cause de la main-d'œuvre et des transports. Les 
maisons des pauvres et les murs de clôture sont faits avec de l'ar- 
gile méle'e de sable et de paille pe'tris ensemble , mise sous la forme 
de brique et séche'e au soleil. Cette disette de matériaux empêchera 
de changer la position de beaucoup de villes qui seraient mieux 
situées quelques milles plus loin , mais dont les habilans ne veulent 
pas s'éloigner, espérant trouver dans les débris de leurs anciennes 
habitations de quoi bâtir de nouvelles maisons. 




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DE LA CALABRE ULTÉRIEURE. 809 

ont cet aspect de vieillesse et de dégradation qu'on 
observe dans toutes les montagnes du même genre. 
Sur le prolongement de leur base, se sont établis suc- 
cessivement, comme par dépôt et sur une très grande 
épaisseur, des couches de sable quartzeux, de galets, 
d'argile grise et blanchâtre , et de grains de feld-spath 
et de mica , provenant de la décomposition des gra- 
nits. Le tout est mêlé de coquilles et de fragmens de 
corps marins. Cet amas de matières , qui n'ont point 
de liaison entre elles et qui sont sans consistance, 
paraît être un dépôt de la mer, qui poussée par les 
vents d'ouest, a eritassé au pied de ces montagnes, 
contre lesquelles elle venait battre dans un temps 
fort antérieur à l'état actuel des choses, les détritus 
des sommets supérieurs, et les corps que son mouve- 
ment de fluctuation lui faisait apporter de fort loin. 

Ce dépôt, d'abord horizontal du nord au sud, et 
incliné de l'est à l'ouest, comme il le paraît par la di- 
rection des couches, a été ensuite modelé, soit par 
les courans de la mer elle-même, soit par les dégra- 
dations des torrens supérieurs, et il a formé cette 
suite de collines, de vallées et de plaines, qui, sur- 
baissées les luies au-dessous des autres , vont se ter- 
miner par une plage basse sur le bord de la mer. Les 
progrès et les dépouilles de la végétation, et d'autres 
causes que je ne connais pas, ont établi sur cette 
base mobile une couche de terre végétale , argileuse, 
noire ou rougeâtre, très forte, très tenace, et qui a 
depuis deux jusqu'à quatre et cinq pieds d'épaisseur. 
Cette espèce d'écorce donne un peu de solidité à ce 
sol, qui se trouve encore lié par les racines nom^ 



'^m 



3io TREMBLEiMENS DE TERRE 

breuses des arbres qui poussent à sa superficie. Ces 
racines pénètrent très profondément, pour aller cher- 
cher l'humidité que conserve toujours la partie infé- 
rieure de ce sable. 

Cette partie de la Calabre est arrosée par les eaux 
des montagnes supérieures , qui sont très abondantes 
pendant l'hiver et le printemps , et qui, après les pluies 
et la fonte des neiges , se précipitent par torrens dans 
la plaine. Elles entraînent alors tout ce qu elles trou- 
vent sur leur passage, et lorsqu'elles ont commencé à 
ouvrir un sillon dans la terre végétale, elles appro- 
fondissent aisément leurs lits dans un sol qui ne pré- 
sente plus aucune résistance. Elles creusent ainsi des 
gorges d'une profondeur extrême , quelquefois de six 
cents pieds. Mais leurs encaissemens restent toujours 
escarpés et presque perpendiculaires; parce que la 
couche supérieure, entrelacée de racines, retient les 
terres qui sont au-dessous, et les empêche de s'ébou- 
ler pour prendre leur talus. Tout le pays est donc sil- 
lonné et coupé par des ravins plus ou moins larges 
et profonds, où coulent de petites rivières, dont les 
eaux se réunissent pour former les deux fleuves Me- 
tramo et Petrace. Ces fleuves débouchent dans la mer 
à peu de distance l'un de l'autre , après avoir traversé 
la partie inférieure de la plaine, dont leurs attérisse- 
mens ont augmenté et augmentent encore journelle- 
ment l'étendue, comme on peut l'observer à leur em- 
bouchure. Leurs rives, de la plus grande fertilité et 
susceptibles d'être arrosées, ne sont pas cependant 
la partie la plus cultivée de ce beau pays; on n'use 
los habitrr à ranse du mauvais air. 



DE LA CALABRE ULTÉRIEURE. 3 1 1 

Cette dégradation opérée par le^ eaux a produit 
deux effets ; elle a d'abord fosmé un très grand nom- 
bre de gorges et de vallées, qui ont divisé et morcelé 
l'ancien sol. Quelques unes de ces vallées sont deve- 
nues susceptibles de culture; les autres s'y refusent 
encore, parce que les inondations de chaque année 
les recouvrent de sable, de gravier et des débris des 
terrains supérieurs. Presque toutes sont encaissées par 
des escarpemens très hauts, semblables à des murs; 
quelques uns de ces encaissemens ayant acquis un peu 
de talus, se sont couverts d'arbres qui contribuent 
à leur solidité; mais aucun n'a la pente nécessaire 
pour soutenir les terres sur une base proportionnée 
à sa hauteur. Les parties de l'ancienne plaine qui 
n'ont pas été dégradées par les eaux sont restées 
au-dessus de ces vallons, et y forment des plateaux 
plus ou moins étendus , dont les hauteurs se corres- 
pondent, et qui sont* toujours environnés des ravins 
que je viens de décrire. Quelques uns de ces plateaux , 
parfaitement isolés, ressemblent à ces montagnes cal- 
caires à sommet aplati, qu'on voit souvent dans les 
plaines, et dont les couches correspondent à celles 
des hauteurs voisines. La nature a pu, par un mou- 
vement violent de fluctuation dans la masse des eaux 
de la mer, opérer anciennement sur les sols à noyaux 
calcaires, plus mous qu'ils ne le sont aujourd'hui, ce 
qu'elle fait sous nos yeux dans les plaines sablon- 
neuses de la Calabre. 

Cette partie de la Calabre , dont je viens de donner 
une légère idée, est la plus riche, tant par l'étonnante 
fertilité de son sol, que par la variété de ses produc- 



fl 



3î2 TREMBLEMENS DE TERRE 

tions ' : elle est ayssi la plus peuplée. Un nombre im- 
mense de villes, bourgs, et villages, se sont répandus 
sur sa surface: beaucoup étaient situés sur les coteaux 
au pied de la grande chaîne, quelques uns sur ces por- 
tions de plateaux que les eaux ont respectées, et dont 
j'ai déjà parlé; d'autres enfin sur de petites plaines in- 
clinées, qui de loin dominent la mer. Deux seules 
villes sont maritimes, Palmi et Bagnara. On s'était de 
préférence placé dans les situations élevées, pour 
avoir l'avantage d'un meilleur air, d'une position plus 
agréable et d'une vue plus étendue; mais plusieurs de 
ces villes , pour n'être pas trop éloignées des eaux qui 
coulaient dans les vallées, s'étaient établies auprès des 
escarpemens , sur le bord des ravins. Cette position a 
occasionné les circonstances singulières dont leur 
ruine fut accompagnée. 

• On ne peut se former l'idëe de la grande fertilité' de la Calabre , 
surtout de la partie dite la Plaine. Elle est au-dessus de tout ce 
qu'on peut s'imaginer. Les champs , couverts d'oliviers , les plus 
grands qui existent, sont encore susceptibles d'être ensemences. 
Les vignes chargent de leurs pampres les arbres de différentes 
espèces, sans nuire à leurs rapports. Le pays ressemble à une vaste 
forêt , par la quantité d'arbres dont il est C9uvert , et cependant 
il donne encore du h\é pour nourrir ses habltans. Il est propre à 
toutes espèces de productions , et la nature y prévient les désirs 
du cultivateur. Les bras n'y sont jamais assez nombreux pour re- 
cueillir toutes les olives, qui finissent par pourrir au pied des 
arbres dans les mois de février et mars. Des bandes d'e'trangers , 
de Siciliens , viennent pour lors aider à en faire la re'colle , et par- 
tagent avec les propriétaires. L'huile est le principal objet d'ex- 
portation, et on peut dire qu'il en sort toutes les annëes un fleuve 
de la Plaine de Calabre. Dans les autres parties , le principal pro- 
duit est la soie ; il s'y en fait une très grande quantité'. Partout les 
vins sont bons et très abondans. 



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DE LA. CALABRE ULTÉRIEURE. 3i3 

Le bras des Apennins que j'ai dit s'étendre à an- 
gle droit pour former un oorps de montagne ou un 
promontoire terminé par les caps Zambrone et Vati- 
cano, a également pour base et pour noyau le granit; 
mais cette roche n'y est pas partout également à dé- 
couvert. Elle paraît à nu dans les escarpemens qui 
accompagnent la côte, entre les caps Zambrone et 
Vaticano; elle y est en masses énormes, dans les- 
quelles je n'ai jamais pu découvrir ni couches, ni 
ordre symétrique. Ce granit est très dur; son grain 
et sa composition sont les mêmes que celui des mon- 
tagnes qui occupent le fond de la plaine. On y voit de 
grandes taches parallélipipèdes, produit d'une cris- 
tallisation confuse, faite par une espèce de précipita- 
tion. * 

Ce promontoire, que je nommerai de Tropea^ à 
cause de la ville qui est bâtie au-dessous entre les deux 
caps, va en retrait depuis sa base jusqu'à son sommet, 
et il présente quatre petites plaines prolongées, d'un 
cap à l'autre, en terrasses comme les marches d'un 
amphithéâtre, et séparées par des coteaux rapides. 
On y suit la gradation des matières dont le corps de 



' On exploite ce granit j on en fait des marches d'escalier, des 
cuves pour les fontaines et autres ouvrages de ce genre. Je croirais 
qu'une ^rtie des colonnes de granit qii'on voit à Naples et dans 
plusieurs villes de la Sicile , et qu'on décore du nom de irranit 
oriental, quoiqu'il n'en ait pas la couleur rouge , a été tiré de ces 
rochers. En les parcourant, j'ai trouvé dans un escarpement sur le 
bord de la mer, au-dessous du village de Parghelia , une ancienne 
carrière où il y a encore plusieurs grandes et belles colonnes toutes 
taillées , quelques autres commencées , et des fragmens de beau 
coup qui s'étaient rompues pendant le travail. 



3i4 TllEMBLEMENS DE lEURE 

la montagne est composé. Le granit solide forme le 
premier échelon ' ; au-destus est une très grande épais- 
seur de granit décomposé, dont les grains ont perdu 
leur adhérence, et qui se détruit au moindre clioc. 
Dans cette espèce de roche pourrie, les eaux ont ou- ' 
vert de profonds ravins, surtout dans la partie du cap 
Zambrone, où elles ont fait des coupures effrayantes, 
qui pénètrent toute lépaisseur de la montagne, mais 
dont les bords, quoique très rapides, ont pris cepen- 

' Au milieu de la plaine fertile (jui forme lo premier e'chclon de 
la montagne de Iropca est le petit bourt; de Parghelia , rcmur- 
tpiahle par l'industrie de ses habitans, dont le caractère contraste 
avec celui des autres Calabrois Ils sont tous adonne's au commerdt 
étranger. Ils partent le printemps, et se re'pandent en Lonibardie, 
en France , en Espagne , en Allemagne. Ils y traliquent non le pro- 
duit de leurs terres , qui fournissent peu d'objets d'exportation , 
mais des marchandises d'un transport facile, telles (|ue des essences, 
des soies, des couvertures «le coton très bien travaillées, etc., 
(pi'ils achètent dans les autres parties de la Calabre ; et ils portent 
en retour quelques objets de luxe , qu'ils répandent ensuite dans 
la province. Le village est désert pendant l'été. Les femmes et les 
vieillards font la récolte, et, pendant l'automne, les hommes re- 
viennent déposer chez eux les profits de leur indifstrie , et ense- 
mencer leurs terres. Presque tous parlent Hhnçais ; leurs manières 
sont moins dures , leurs mœurs moins sauvages cpie celles de leurs 
voisins. Ils jouissent des petites aisances de la vie, inconnues à leurs 
compatriotes. Il est à remanfuer que, quoique les femmes ne 
soient jamais des voyages , l'espèce se ressent , en quelque manière , 
des courses et de la fréquentation des hommes dans ks pays 
étrangers. Les hommes sont grands , les femmes sont jolies , et ont 
un teint très blanc : quelcpies unes ont les yeux bleus. La beauté 
des femmes t!e ce village est citée dans tous les environs. Une autre 
chose aussi singulière , c'est ((ue l'exemple de Parghelia ne se com- 
munique pas à 1» ville de Tropea, qui n'en esl qu'à demi-lieue, 
et que toute riadusHie de la Calabre est renfermée dans ce pelit 
bourg 



:-i!* 



DE LA CALABRE ULTÉRIEURE. 3i5 

dant un peu de talus, n'ayant pas, comme dans la 
plaine, une croûte solide qui soutienne les terres et 
qui s'oppose aux éboulemens. Sur le granit en décom- 
position est une couche de plusieurs centaines de 
pieds d'épaisseur, formée d'un beau sable quartzeux 
blanc , dans lequel j'ai trouvé beaucoup de corps ma- 
rins , et surtout une grande quantité de superbes échi- 
nomètres. Enfin la partie la plus haute de cette mon- 
tagne, celle qui forme son sommet , est une pierre cal- 
caire blanche à bancs horizontaux. Ce sommet aplati, 
sur lequel domine la seule montagne calcaire, isolée, 
dite Poro , qui porte les ruines d'un ancien château , 
forme une espèce de plaine inégale qui se prolonge 
jusqu'à la grande chaîne , en passant sous Monte- 
leone. Mais ce haut plateau ne partage pas la fertilité 
des plaines et des coteaux qu'il domine. 

La ville de Tropea, située au bord de la mer, vers 
la base du promontoire, est assise sur un rocher de 
granit, qui «'avance un peu dans la mer qu'il domine. 
La partie extérieure de ce granit est revêtue d'une 
roche calcaire sablonneuse , faiblement agglutinée et 
remplie de corps marins. Une concrétion calcaire sem- 
blable est adhérente au granit dans quelques autres 
endroits de la côte. 

Les flancs de cette montagne, du côté du sud, dans 
la partie où est située Nicotera , présentent encore à 
découvert un superbe granit à gros grains, dont les 
blocs sont très considérables, et dont on pourrait 
faire de beaux ouvrages. Dans la partie supérieure, le 
granit se décompose, mais il est moins friable que ce- 
lui des environs de Tropea. Il est traversé par des 



\ '^ 



3i6 TREMBLEMENS DE TERRE 

veines ou filons de feld-spath micacé , dont une partie 
approche de l'état du petunze de Saint-Yrié en Limo- 
sin , et l'autre se change en argile. 

En prolongeant cette même face de montagne jus- 
qu'à Mileto et Vallelunga , le granit solide paraît 
plonger sous terre , pour ne laisser paraître que le 
granit en décomposition , un sable quartzeux , et une 
argile blanche, minacée,assez grasse et ductile, qui pour- 
rait être encore un produit de la décomposition du 
feld-spath. Ces matières forment les coteaux adossés à 
la montagne, dans lesquels les eaux pénètrent faci- 
lement et ouvrent des gorges et des vallées profondes. 
La ville de Mileto était bâtie sur ces coteaux. 

Sur le revers de cette montagne, c'est-à-dire sur sa 
croupe, du côté du nord, depuis le fleuve Angitola 
jusqu'au cap Zambrone, le noyau paraît être un mé- 
lange de granit, de roches feuilletées et glanduleiôés , 
et de roche de corne noire, parmi lesquelles domine 
une roche noirâtre, micacée, contenant une quantité 
immense de grenats cristallisés confusément, et mê- 
lés quelquefois de pyrites '. Ces grenats, par leur tri- 
turation , ont formé un très beau sable rougeâtre, qui 
s*e trouve au bord de la mer, et qui est presque en- 
tièrement composé de leurs fragmens. Dans la partie 
supérieure de la montagne, au-dessus des roches que 

' Cette roche feuillette et raicace'e , contenant des grenats, 
prouve que ses parties constftuantes ont e'te' pëlries ensemble, et 
précipitées en même temps du fluide qui les tenait dissoutes. 
Dans quelques unes , le fond de la pierre est comme une pâte de 
la nature du grenat , qui enveloppe le mica. Ailleurs , le grenat 
a sa forme cristallisée particulière , et est enseveli dans le mica 
«]ut le contourne. 



4 




DE LA GALABRE ULTÉRIEURE. 3 17 
je viens de désigner, il y a des pierres calcaires mica- 
cées , et enfin des pierres calcaires coquillaires. 

La ville du Pizzo, adossée à ces roches noires, 
schisteuses et granitiques, est bâtie sur un rocher qui 
s'avance dans la mer, et qui est enveloppé, dans sa 
partie extérieure , par une agglutination de sable cal- 
caire et quartzeux , mêlé de corps marins. J*y ai trouvé 
de très beaux échinites. Cette espèce de concrétion 
formant une masse peu solide, est presque semblable 
à celle de Tropea; elle est adhérente à d'autres ro- 
chers schisteux de la même montagne. Elle se re- 
couvre , par le concours de l'humidité, d'une espèce 
de croûte ou mousse noifâtre, qui a trompé l'œil du 
chevalier Hamilton; il a cru y voir un tuf volcanique. 
Je puis assurer, après lexamen le plus réfléchi, et 
après des recherches fort exactes, que , dans toute 
cette partie de la Calabre, il n'y a pas le moindre ves- 
tige des produits du feu. 

Pour suivre l'examen des montagnes qui entourent 
la plaine, il me reste "à^ déterminer la nature du 
corps de montagne qui se termine en face de Mes- 
sine, et qui borde la côte, depuis le Pezzo jusqu'à 
Bagnara, en suivant le contour du promontoire, qui, 
par son étranglement, a formé le Phare, et contre le- 
quel, dans la partie du nord-ouest, est bâtie la ville 
de Scylla. Le noyau est encore ici un granit recouvert 
de roches feuilletées et micacées; il est surmonté, dans 
quelques endroits, par des pierres calcaires et pierres 
sablonneuses tendres. 

Le schiste micacé et le schiste argileux dominent 
dans les montagnes qui environnent les riches cam- 






3i8 TREMBLEMENS DE TERRE 

pagnes de Reggio ' , et qui se prolongent jusqu'au 
cap Spartivenlo. Ces schistes sont traversés par des 
filons de quartz et des filons métalliques. On y avait 
tenté l'exploitation d'une mine de plomb tenant ar- 
gent, qui, ensuite, a été abandonnée. 

Le revers des Apennins, c'est-à-dire la partie qui 
regarde l'est, présente un aspect moins décharné, 
moins aride que la face de l'ouest. Les pentes sont 
moins rapides, et les croupes sont <tou vertes de bois. 
Les montagnes paraissent moins hautes, parce qu'el- 
les sont accompagnées de montagnes du second ordre, 
et de collines qui descendent jusqu'à la mer, dont le 
Cjentre de la chaîne est bea^icoup plus rapproché que 
dans la partie opposée «. Cette côte offre une suite de 

» La ville de Reggio , situëe à l'extrëmitë de la Calabre , est dans 
une position délicieuse. Les montagnes qui l'entourent sont cou- 
vertes des arbrisseaux dont nous nous servons en France pour la 
décoration de nos parterres , et qui , presque toujours en fleurs , 
font un effet charmant. Tels sont les lauriers-roses , les genêts odo- 
rans , etc. : les plaines et les vaUorfs sont d'une fertilité qui sur- 
prend toujours, et qu'ils doivent a la grande abondance des eaux. 
On ne creuse nulle part dans le sable du rivage, à deux et trois 
pieds de profondeur, qu'on ne trouve de l'eau douce. Cette eau 
descend des montagnes, filtre à travers le sol, et entretient ainsi 
une fraîcheur et une humidité qui rendent la végétation extrême- 
ment abondante. Un granc^'nombre de forêts d'agrurai décorent 
les campagnes de Reggio , offrent des promenades charmantes , el 
fournissent un objet de commerce assez considérable par leurs fruits 
et leurs essences On se sert , en Italie , du mot a^rumi comme d'un 
nom générique, pour exprimer collectivement tous les arbres de 
l'espèce des orangers, cédrats, ritronniers, bergamotes, etc. 

' On pourrait supposer que dans les temps anciens, les mouve- 
mens de la mer, de l'ouest à l'est, étaient plus considérables et 
plus fréquens que dans la partie opposée, puisque , d'un côté de la 



DE LA CALABRE ULTÉRIEURE. 319 

sites variés, et de positions charmantes et pittoresques. 
Les campagnes y sont d'une extrême fertilité; il y a 
peu de plaines, mais les vallons sont délicieux; les 
coteaux sont couverts d^ mûriers et d'arbres fruitiers, 
et les oliviers y étant moins nombreux que dans la 
partie <le l'ouest, la verdure y a plus de fraîcheur et 
d'agrément. Le centre ou le noyau des montagnes 
secondaires et des collines est solide ; le schiste et la 
pierre calcaire y régnent; ils y sont traversés de quel- 
ques filons métalliques. ^. 

La partie de la chaîne des Apennins qui passe à 
travers 1 isthme ou l'étranglement formé par les golfes 
de Sainte-Euphémie et de Squillace , est encore un 
composé de granit, de roche feuilletée et de schistes, 
couverts en quelques endroits par la pierre calcaire ; 
ce n'est qu'au-delà de Nicastro et de Catanzaro que 
toutes ces substances se cachent soms la pierre cal- 
caire qui leur est substituée dans toute la partie supé- 
rieure de cette chaîne, pour ne plus se montrer que 
dans les laves et déjections du Vésuve , et dans les 
productions volcaniques de la campagne de Rome et 
de la Toscane , le feu des volcans allant les arracher à 
une très grande profondeur. 

Il résulte de cet examen général , que la Calabre a 
presque partqut le granit pour fondement, que c'est 
sous cette base, qui paraît inébranlable, qu'était le 

chaîne , elle a entassé au pied des montagnes beaucoup de sable 
et de détritus des sommets supérieurt, dont elle a formé ce que j'ai 
décrit sous le nom de plaine , pendant qu'à l'est, elle baigne encore 
immédiatement le 4>ied des coteaux sans y avoir formé d'attéris- 
sement. 



«Si,. 



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3-20 TREMBLEMENS DE TERRE 

foyer des tremblemens de terre ' , ou au moins que 
c'«st sous ces matières solides qu'ont agi les forces 
qui ont occasionné les grands ébranlemens des sur- 
faces; que dans aucune partie de cette province il n'y 
a vestige de volcans, que je n'ai trouvé aucune ma- 
tière altérée par les feux souterrains, ni dans les 
montagnes, ni dans les pierres roulées par les torrens; 
qu'il n'y a dans cette province ni laves , ni tufs, ni 
scories d'aucune espèce. Je n'ai vu, dans l'intérieur 
de la pls^ne, que deux sources d'eaux hépatiques 
froides; il y a une source abondante d'eau thermale 
sulfureuse auprès de Sainte-Euphémie, au-delà de la 
presqu'île; mais je ne puis regarder ni les unes ni les 
autres , comme indices du feu, puisque la décompo- 
sition spontanée des pyrites suffit pour les produire. 
J'insiste sur cet objet pour détruire l'opinion de ceux 
qui supposant Jes feux recelés sous cette province : 
ils s'y feraient connaître par des phénomènes moins 
équivoques s'ils y existaient; et il n'y a dans la plaine, 
et dans les montagnes qui l'entourent, au moins dans 
celles qui en forment le cadre, ni mines, ni matières 
sulfureuses, ni bitumes, quoique les historiens du 
pays prétendent le contraire. Le granit se montre à 
découvert dans presque toute cette ceinture, et le sol 
inférieur n'est qu'un composé d'argile, de sable et de 
cailloux. H 



' Je me sers des raots de foyers , de centre d'explosion , non que 
je croie que la cause premiér« des tremblemens de terre ait jamais 
réside' dans la Calabre , mais seulement pour m'aider à en expli- 
quer les efiets, jusqu'à ce que j'aie déduit , dps phénomènes eux- 
mêmes , la cause de l'agitation du sol de cette malheureuse province. 



DE LA CALABRE ULTÉRIEURE. 3^ i 
Quoique les tremblemens de terre se soient suc- 
cédé, presque sans aucune interruption, depuis le 5 
février jusqu'au mois d'août suivant, on peut leur 
fixer trois époques distinctes, relativement aux lieux 
sous lesquels ils ont agi le pins violemment, et aux 
effets qu'ils ont produits. La première comprendra 
les secousses depuis le 5 février jusqu'au y du même 
mois exclusivement; la seconde renfermera celle du 
7 février à une heure après midi; et toutes celles dont 
elle fut suivie jusqu'au 28 mars, et l'autre enfin, 
les secousses postérieures à cette époque. 

Le tremblement terrible pour la plaine de Calabre, 
celui qui ensevelit sous les ruines des villes plus de vingt 
mille habitans, arriva le 5 février à midi et demi. Il 
dura deux minutes , et ce court espace lui suffît pour 
tout renverser, pour tout détruire. Je ne puis mieux 
rendre compte de ses effets qu'en supposant , sur une 
table, plusieurs cubes formés de sable humecté et 
tassé avec la main, placés à peu de distance les uns 
des autres. Alors, en frappant à coups redoublés sous 
la table, et la secouant en même temps horizontale- 
ment et avec violence par un de ses angles, on aura 
une idée des mouvemens violens et différens dont la 
terre fut pour lors agitée. On éprouva en même temps 
des soubresauts, des ondulations dans tous les sens, 
des balancemens et des espèces de tournoiemens vio- 
lens. Aussi rien de tout ce qui était édifié ne put ré- 
sister à la complication de ces mouvemens. Les villes 
et les maisons éparses dans la campagne furent rasées 
dans le même instant. Les fondemens parurent être 
vomis par la terre qui les renfermait. Les pierres fu^ 

III. 

21 



•A4^ 



3-12 TREMBLEMENS DE TERRE 

rent broyées et triturées avec violence les unes contre 
les autres, et le mortier qui les réunissait fut réduit en 
poudre. Ce tremblement de terre , un des plus violens 
qui aient jamais existé, arriva sans avoir été précédé 
par des secousses moins yiulentes, et sans que rien 
1 ait annoncé. Tel l'effet subit d une mine. Quelques 
Uns prétendent cependant qu'un bruit sourd et inté- 
rieur se fit entendre presqu'en même temps. Mais qui 
peut ajouter foi aux circonstances racontées par ceux 
qui se trouvèrent exposés à toute la rigueur de ce 
terrible fléau? La terreur et le désir de se sauver fu- 
rent les deux premiers sentimens qu'éprouvèrent ceux 
qui étaient renfermés dans les maisons. Un instant 
après, le fracas de la cbute des édifices et la poussière 
ne leur permirent plus de rien voir, de rien enten- 
dre, ni même de réfléchir. Un mouvement machinal 
fit échapper ceux qui se sauvèrent; les autres ne re- 
couvrèrent le sentiment de leurs maux que lorsque 
la première secousse fut cessée. Je ne chercherai 
point à peindre l'effroi, le silence, le désespoir qui 
succédèrent à cette terrible catastrophe. Le premier 
mouvement fut celui de la joie de vivre encore, le se- 
cond fut de désolation. Détournons les yeux de ce 
spectacle d'horreur , laissons à d'autres les détails des 
malheurs particuliers et de leurs circonsunces singu- 
lières, et attachons-nous aux seuls effets physiques. 

Les soubresauts les plus violens furent ressentis 
dans les territoires d'Oppido et de Santa Cristina. C'est 
là aussi où furent les plus grands bouleversemens ; ce 
quia fait supposer que ces villes étaient placées à peu 
près sur le foyer ou dans le centre de l'explosion. Mais 



.i54. 



''l' 



DE LA CALABRE ULTÉRIEURE. 32^ 
je ne dirai pas, comme tous les autres l'ont répété, 
que l'effet des tremblemens de terre, et les ruines 
qu'ils ont occasionnées, ont été en raison inverse de 
l'éloignement de ce centre, et que, plus étaient 
grandes les distances, moins grandes étaient les rui- 
nes. Dans cette supposition , les villes de Siderno 
Groteria et Gerace, qui ne sont pas plus éloi^^nées 
d'Oppido ou de Santa Cristina, que Rosarno et Poli- 
stena, auraient éprouvé un même sort. Les villages 
de Mamola , Agnana et Canola, qui en sont beaucoup 
plus près, auraient été rasés. Mais tous ces lieux 
étaient sur des hauteurs, de l'autre côté de la chaîne, 
et quoiqu'ils souffrissent beaucoup de la secousse du 
5 février, ils ne furent ni renversés ni détruits; on ne 
peut en rien comparer leur sort avec celui des villes 
de la plaine. Je dirai, avec plus de raison, que tout ce 
qui était enfermé dans l'enceinte des montagnes ci- 
dessus décrites fut détruit , et que tout ce qui était 
placé sur le solide, au-dessus de la plaine, et sur les 
croupes des montagnes qui l'entourent, ne fut pas, à 
beaucoup prèS; aussi maltraité. 

L'effet général du tremblement de terre, sur le 
terrain argilo -sablonneux delà plaine de Calabre, qui, 
tel que je l'ai décrit, n'a point de consistance, fut 
d'augmenter sa densité en diminuant son volume, 
c'est-à-dire de le tasser; d'établir des talus partout où 
il y avait des escarpemens ou des pentes rapides , de 
détacher toutes les masses, ou qui n'avaient pas suf- 
fisamment de base, ou qui n'étaient retenues que par 
une adhérence latérale, et de remplir les cavités in- 
térieures. 11 s'ensuivit que, dans presque toute la Ion- 






I 




ifi 



Nil 



3^4 TREMBLEMENS DE TERRE 

gueiir de la chaîne , les terrains qui étaient appuyés 
contre le granit de la base des monts Caulone , Esope, 
Sagraet Aspranionte, glissèrent sur ce noyau solide, 
dont la pente est rapide, et descendirent un peu plus 
bas. 11 s'établit alors une fente de plusieurs pieds de 
large, sur une longueur de huit à dix milles, entre le 
terrain solide et le terrain sablonneux; et cette fente 
règne presque sans discontin uité , depuis Saint-George, 
en suivant le contour des bases, jusque derrière 
Sainte-Christine. Plusieurs terrains, en coulant ainsi , 
ont été portés assez loin de leur première position , et 
sont venus en recouvrir d'autres assez exactement 
pour les faire disparaître *. Des champs entiers se sont 
abaissés considérablement au-dessous de leur premier 
niveau, sans que ceux qui les environnaient aient 
éprouvé le même changement, et ils ont formé ainsi 
des espèces de bassins enfoncés, tel celui qui est au- 
dessus de Casai Nuovo; d'autres champs se sont incli- 



' Les accidens Je ce genre ont donné lieu à des questions singu- 
lières ; il a fallu de'cider à qui appartenaient les terrains qui en 
avaient enseveli d'autres. En général , les tremblemens de terre de 
la Calabre ont occasionné les plus grandes révolutions dans la for- 
tune des particuliers. On y a vu les jeux les plus singuliers du sort 
et du hasard. Plusieurs de ceux dont to«is les biens étaient en mo- 
bilier , en contrats ou en comptant , se sont trouvés réduits à la 
mendicité, quelles que fussent leurs richesses antérieures. D'autres 
ont été appelés à des héritages qui ne pouvaient jamais entrer dans 
leurs espérances, et qui ne leur appartiennent que par la perte en- 
tière des familles les plus nombreuses. Presque fous les gens riches 
ont perdu ; prescjue tous les pauvres ont gagné. Ceux-ci , outre les 
profits du pillage , taxèrent eux-mêmes la main-d'œuvre à un prix 
exorbitant. Le besoin qu'on avait d'eux pour construire des ba- 
raques , ou pour sauver ce que recelaient les ruines, fit qu'on les 
paya tout ce (qu'ils demandèrent. 






DE LA CALABRE ULTÉRIEURE. SsS 
nés. Des fentes et dts fissures ont traversé, dans toutes 
les directions , les plateaux et les coteaux; mais ordi- 
nairement elles sont parallèles au cours des gorges qui 
les environnent. On rencontre ces fentes à chaque 
pas, dans les vastes champs d'oliviers, entre Polistena 
et Sinopoli. Mais ce fut principalement sur les bords 
des escarpemens qu'arrivèrent les plus grands désor- 
dns et les plus grands bouleversemens. Des portions 
considérables de terrains, couverts de vignes et d'o- 
liviers, se détachèrent, en perdant leur adhérence la- 
térale, et se couchèrent d'une seule masse dans le 
fond des vallées, en décrivant des arcs de cercle, qui 
ont eu pour rayon la hauteur de l'escarpement,* tel 
un livre posé sur sa tranche qui tombe sur son plat. 
Alors la portion supérieure du terrain sur laquelle 
étaient les arbres s'est trouvé jetée loin de son pre- 
mier site , et est restée dans une position verticale. 
J'ai vu des arbres qui ont continué à pousser, et qui 
même né paraissent pas avoir souffert, quoique depuis 
un an ils soient dans une position si contraire à la 
perpendicularité qu'ils affectent toujours. Ailleurs 
des massifs énormes rompant également leur adhé- 
rence latérale, ont coulé sur la pente des talus infé- 
rieurs, et sont descendus dans les vallées; à la force 
d'impulsion qu'ils avaient reçue parleur chute, ils joi- 
gnaient celle de la poussée des terres qui s'éboulaient 
derrière eux, ce qui leur permettait de parcourir 
d'assez grands espaces en conservant leur forme et 
leur position; et après avoir donné le spectacle de 
montagnes en mouvement, ils sont restés au milieu 
des vallées. Il est essentiel de faire remarquer que le 



3^6 TREMBLEMENS DE TERRE 

terrain sablonneux de la plaine , ne formant pas une 
niasse dont les parties fussent liées ensemble, était 
mauvais propagateur du mouvement; de manière que 
la partie inférieure en recevait plus qu'elle n'en trans- 
mettait aux surfaces. Cela a fait que les éboulemens 
ont presque toujours commencé par le bas , et que les 
bases manquant et s'échappantà la manière des fluides 
de dessous les corps qu'elles soutenaient , ces corps 
se sont affaissés et détachés en très grandes masses 
des terrains dont ils formaient continuité. Les sur- 
faces des terrains étant fortement liées par l'entrela- 
cement des racines des arbres, et par l'épaisseur et 
la ténacité de la couche de terre végétale et argileuse , 
il n'est point singulier que beaucoup de ces terrains 
se soient conservés presque entiers, malgré les 
chutes, les chocs violens et les longs trajets qu'ils 
ont faits. Mais suivons les effets de la secousse du 
5 février. 

Lorsque l'éboulement a commencé par la partie 
supérieure de l'escarpement, et lorsque les surfaces 
des terrains se sont brisées en fragmens , qui se déta- 
chaient à mesure que la base manquait , le boulever- 
sement a été total. Les arbres, à moitié enterrés, pré- 
sentent leurs racines ou leurs têtes , et si les matériaux 
et les charpentes des maisons détruites se sont mêlés 
avec ces débris de montagnes, on ne reconnaît plus 
rien de ce qui était ; et le tout ne présente que l'idée 
du chaos. 

Il est arrivé quelquefois qu'un terrain, à qui sa 
chute et l'inclinaison du talus qui s'était formé sous 
lui avaient donné une grande force de projection, a 



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DE LA CALABRE ULTÉRIEURE. '62J 
rencontré et franchi de petites collines qui étaient 
sur son passage , les a recouvertes, et ne s'est arrêté 
qu'au-delà. Si ce même terrain, rencontrant la côte 
opposée, frappait violemment contre, il se relevait un 
peu et formait une espèce de berceau. Lorsque les 
bords opposés d'une vallée se sont écroulés en même 
temps, leurs débris se sont rencontrés, leur choc les 
a soulevés , et ils ont formé des monticules dans le 
centre de l'espace qu'ils ont comblé. L'effet le plus 
commun, celui dont on voit un très grand nombre 
d'exemples dans les territoires d'Oppido et de Sainte- 
Christine, sur les bords des vallées ou gorges profondes 
dans lesquelles coulent les fleuves Maïdi, Birbo et 
Tricucio , est celui qui s'observe lorsque la base in- 
férieure ayant manqué, les terrains supérieurs sont 
tombés perpendiculairement et successivement par 
grandes tranches ou bandes parallèles, pour aller 
prendre une position respective, semblable aux mar- 
ches d'un amphithéâtre; le plus bas gradin est quel- 
quefois à trois ou quatre cents pieds au-dessous de sa 
première position. Telle une vigne, entre autres, 
située sur le bord du fleuve Tricucio, auprès du nou- 
veau lac, s'est divisée en quatre parties, qui se sont 
mises en terrasses les unes au-dessus des autres, et 
dont la plus basse est tombée de quatre cents pieds 
de hauteur. 

Les arbres et les vignes qui étaient sur les terrains 
dont la masse entière s'est déplacée , n'ont point souf- 
fert. Les hommes mêmes qui s'y sont trouvés, les 
uns sur les arbres, les autres à leur pied, travaillant 
le sol , ont été voitures pendant plusieurs milles sans 



3'28 TREiMBLEMENS DE TERRE 

recevoir aucun mal. On m'en a cité plusieurs exem- 
ples qui sont consignés dans les relations. 

Les effets des éboulemens ont été d'étrangler ou 
de combler les vallées par la rencontre et la réunion 
des bords opposés, de manière à obstruer le passage 
des eaux et à former un grand nombre de lacs ; d'a- 
planir des terrains coupés par des gorges; de trans- 
porter sur les possessions des uns les héritages des 
autres; de couper les communications, et de donner 
à tout le pays une face nouvelle. 

Les autres phénomènes produits par la première 
secousse, et dépendans d'une même cause, furent la 
suspension dans le cours des eaux, le dessèchement 
instantané de quelques rivières, et leur accroissement 
le moment d'après. L'explication de ces faits se déduit 
facilement des soubresauts violens de bas en haut 
qu'éprouvait alors la terre. Le centre de la plaine était 
soulevé, la pente des eaux inférieures était augmentée, 
et elles coulaient avec plus de rapidité. Les eaux su- 
périeures , retenues par une espèce de digue , restaient 
en stagnation; mais l'effet cessé, les niveaux se réta- 
blissaient , et les eaux un peu accumulées coulaient 
troubles. On vit, dans plusieurs endroits, des eaux 
jaillissantes qui s'élevèrent à plusieurs pieds de hau- 
teur, et qui portaient avec elles du sable et du limon. 
Les sources furent toutes plus abondantes. Quelques 
eaux sulfureuses et hépatiques parurent pendant quel- 
ques jours , et tarirent ensuite. Ces phénomènes sont 
tous l'effet du tassement. Toutes les sources ont leur 
réservoir intérieur ; beaucoup de cavités souterraines 
sont pleines d'eaux croupissantes, qui y acquièrent 



•1 



I 



DE LA CALABRE ULTÉRIEURE. 329 
un goût et une odeur d'hépar, soit parla putréfaction, 
soit par la décomposition des pyrites. Si, par le resser- 
rement du sol, ou par la chute de quelques corps 
supérieurs, les réservoirs diminuent de capacité, il 
faut que les eaux s'échappent; elles s'élancent avec 
d'autant plus de force que la compression latérale est 
plus violente, et elles entraînent avec elles les corps 
qui leur sont mêlés. Cette augmentation des sources 
est encore une cause de l'accroissement des rivières. 
Personne n'a pu me dire d'une manière précise si les 
eaux hépatiques qui coulèrent pour lors étaient 
froides ou chaudes. Celles que j'ai vues et qui se mê- 
lent encore maintenant avec les eaux du fleuve Vacari, 
près Polistena, et celles du fleuve Tricucio, près 
Oppido, sont froides. Le phénomène des eaux jaillis- 
santes est particulier à la première secousse; il na 
point eu Jieu dans les autres, parce que le sol avait 
pris toute la densité et le resserrement qu'il pouvait 
recevoir. 

D ail leurs, dans tout le pays que j'ai parcouru, 
malgré les recherches les plus exactes, je n'ai trouvé 
ni indices, ni témoignages qui m'indiquassent un dé- 
gagement ou des courans de vapeurs souterraines, 
point de vestiges de feu ou de flamme. Tous les faits 
dans ce genre, rapportés dans beaucoup de relations, 
sont contredits par le témoignage même de ceux qui 
y sont cités. Il est facile de faire dire tout ce qu'on 
désire par des paysans encore remplis de terreur, et 
qui ne prennent point d'intérêt aux circonstances 
dont on leur demande les détails. Il est aisé de leur 
faire répondre oui à toutes les questions qu'on leur 



tii 



il 



33o TREMBLEMENS DE TERRE 

fait. Ce sont toujours des espèces de demi-savans, qui 
ont ajouté à leurs relations les circonstances les plus 
singulières et les plus contradictoires, parce qu'ils ont 
voulu attribuer aux iremblemens de terre actuels 
tous les phénomènes dont ils avaient quelques notions, 
et qu'ils savaient être arrivés pendant des événemens 
semblables. D'ailleurs la plupart d'entre eux avaient un 
petit système à soutenir, et ils ont voulu arranger les 
faits, pour les faire entrer dans le cadre qu'ils leur 
avaient préparé d'avance. 

Parcourons rapidement les villes qui ont été ren- 
versées par cette première secousse, et voyons quelles 
ont été les principales circonstances de leur destruc- 
tion. 

Rosarno , petit bourg, sur une colline sablonneuse, 
à peu de distance du fleuve Melramo, a été renversé; 
on peut même dire rasé. Le château du prince, les 
é'^lises et les maisons, offrent des monceaux de ruines, 
à l'exception de quelques maisons basses qui sont 
toutes lézardées, et de quelques pans de murs qui se 
soutiennent encore en Tair. 

Le fleuve Metramo suspendit un instant son cours 
auprès du pont de Rosarno; un moment après ses 
eaux furent plus abondantes et troubles. On prétend 
même qu'il fut à sec pendant quelques minutes. ' 

• La plaine ([ui est sur la rive droite du fleuve Metramo , auprès 
du pont , est condamnée à être stérile par les inondations d'un tor- 
rent qui la recouvre chaque année de sable et de vase, et qui en 
fait un terrain marécageux où l'air est détestable. Quelques dé- 
penses suffiraient pour former un lit à ce torrent et pour l'y con- 
tenir i mais le gouvernement ne daigne pas s'occuper de ce5 pcftVi 
ftéla ifs il'adminiiLiaùon. 






DE LA CALABRE ULTÉRIEURE. 33 1 

Polistena, ville assez grande, riche, peuplée, était 
bâtie sur deux coteaux sablonneux, divisés par une 
rivière un peu encaissée. Elle a été absolument rasée '. 

• J'avais vu Messine et Reggio ; j'avais gémi sur le sort de ces 
deux villes ; je n'y avais pas trouvé une maison qui fût habitable , 
et qui n'eût besoin d'être reprise par les fondemens ; mais enfin le 
squelette de ces deux villes subsiste encore ; la plupart des murs 
est en l'air. On voit ce que ces villes ont été. Messine présente 
encore , à une certaine distance , une image imparfaite de son an- 
cienne splendeur. Chacun reconnaît ou sa maison , ou le sol sur 
lequel elle rei)osait. J'avais vu Tropea et Nicotera , dans lesquelles 
il y a peu de maisons qui n'aient reçu de très grands dommages , 
et dont plusieurs même se sont entièrement écroulées. Mon imagi- 
nation n'allait pas au-delà des malheurs de ces villes. Mais lorsque, 
placé sur une hauteur, je vis les ruines de Polistena , la première 
ville de la plaine qui se présentât à moi ; lorsque je contemplai des 
monceaux de pierres qui n'ont plus aucune forme et qui ne peu- 
vent pas même donner l'idée de ce qu'était la ville ; lorsque je vis 
que rien n'était échappé à la destruction , et que tout avait élé mis 
au niveau du sol, j'éprouvai un sentiment de terreur, de pitié, 
d'effroi, qui suspendit pendant quelques momens toutes mes facul- 
tés. Ce spectacle n'était cependant que le prélude de celui qui allait 
se présenter à moi dans le reste de mon voyage. 

L'impression que m'a faite Messine est d'un genre tout différent. 
Ce sont moins ses ruines qui m'ont frappé que la solitude et le si- 
lence qui régnent dans ses murs. On est pénétré d'une terreur mé- 
lancolique , et d'une tristesse sombre, lorsqu'on traverse une grande 
ville, lorsqu'on parcourt tous ses quartiers, sans rencontrer être 
vivant, sans qu'aucune voix vienne frapper vos oreilles , sans en- 
tendre autre bruit que le balancement de quelques portes et fenê- 
tres attachées à des pans de murs élevés, et agitées par les vents. 
L'âme est alors plutôt accablée sous le poids de ce qu'elle éprouve 
qu'effrayée; la catastrophe paraît avoir frappé directement sur 
Tespèce humaine , et il semble que les ruines qui se présentent ne 
sont que l'effet de la dépopulation. Telle une ville qui serait dé- 
vastée par la peste. 

Toute la population de Messine est réfugiée sous des baraques de 
bois , autour des murs de la ville. 



332 TREMBLEMENS DE TERRE 

11 n'y subsiste pas une seule maison, pas un pan de 
mur '. Plusieurs maisons se sont écroulées dans le 
fleuve, sur le bord duquel le sol a manqué. Les murs 
épais et très solides du couvent des Dominicains sont 
tombés par gros blocs. Sur le coteau de la droite, au- 
près des Capucins, le terrain s'est beaucoup affaissé; 
il y a plusieurs fentes dans le sol, et son abaissement 
continue jusqu'au pied de la montagne, à une lieue 
de là. Dans tous les environs de la ville il y a beaucoup 
de fissures. 

Saint-Georges, petite ville à une lieue et demie de 
distance de Polistena, n'a presque point souffert de 
la secousse du 5 février, parce qu'elle était bâtie sur 
la hauteur et située sur un rocher adhérent à la 
chaîne des Apeimins. Elle reçut ensuite plusieurs 
dommages considérables dans les tremblemens de 
terre du y février et du 28 mars. 

Cinque Frondi , joli bourg à une demi-lieue de dis- 
tance de Polistena, dans une plaine très fertile, a été 
entièrement rasé. Une tour antique, carrée, monu- 
ment sarrasin, placée au centre du bourg , assez grande 
pour servir de château et de logement au seigneur 
du lieu, était d'une extrême solidité, tant par la 
grande épaisseur des murs que par la nature du 
mortier qui avait lié le tout au point d'en faire une 
masse aussi solide qu'un rocher ; elle a été renversée, 
et, en tombant, elle s'est brisée en plusieurs gros blocs 



• Cette ville a enseveli sous ses ruines la moitié de ses habitans. 
(iCiix qui ont survécu à la terrible catastrophe habitent des bara- 
ques placées sur un plateau qui domiue l'ancienne ville, et où on 
compte bâtir la nouvelle. 



DE LA CALABRE ULTÉRIEURE. 333 

qui étonnent par leur volume et leur dureté. Un de 
ces blocs contient un escalier tout entier. 11 semble 
ici que la terre ait voulu vomir de son sein les fon- 
demens même des maisons. 

En allant de Polistena à Casai Nuovo, distant de 
deux lieues , on passe le fleuve Vaccari , qui a 
creusé son lit dans un sol tout de sable; il y a une 
source d'eau sulfureuse froide qui se jette dans le 
fleuve, à peu de distance de Polistena; cette source 
fut très abondante le 5 février et jours suivans ; son 
odeur était aussi plus forte; mais elle reprit peu à 
peu son état naturel. Dans la campagne que traverse ce 
fleuve, et sur ses bords, il y eut plusieurs sources 
jaillissantes lors de la première secousse. 

Casai Nuovo, joli bourg situé dans une plaine agréa- 
ble, au pied de la montagne, avec des rues larges et 
alignées, et des maisons basses *, a été entièrement 
rasé; il n'y reste pas pierre sur pierre. Tout a été 
mis de niveau avec le sol. Ce bourg avait été bâti 
après les tremblemens de terre de i()38, qui dévas- 
tèrent la Calabre. On avait pris toutes les précautions 
qu'on avait pu imaginer pour lui faire éviter une 
ruine semblable à celle dont on était témoin. Mais 
quoique ses rues fussent très larges, et les maisons 
très basses, près de la moitié de la population fut 
écrasée sous ses ruines. La marquise de Gerace, dame 

' L'aspect de Casai Nuovo était charmant, vu à une certaine dis- 
tance. Au coin de chaque maison , on avait planté un arbre et un 
cep de vigne qui donnaient de l'ombre: les rues paraissaient des 
allées de jardin. 






334 TREMBLEMENS DE TERRE 

du lieu, et tous ceux qui étaient auprès d'elle, furent 

victimes de cette secousse. 

Tout ie sol de la plaine qui entoure Casai Nuovo s'est 
affaissé. Cet abaissement est surtout fort apparent au- 
dessus du bourg, au pied de la montagne. Tous les 
terrains inclinés , appuyés contre cette même mon- 
tagne, ont glissé plus bas, en laissant, entre le terrain 
mouvant et le solide, des fentes de plusieurs pieds 
de large , qui s'étendent à trois ou quatre milles. Des 
portions de terrain , en descendant ainsi, sont venues 
dans la plaine, et en ont recouvert d'autres qui en 
étaient à une assez grande distance. 

En allant de Casai Nuovo à Santa Cristina , dans un 
espace de six lieues, on traverse un pays extraordi- 
nairement coupé de gorges, de ravins, de vallées pro- 
fondes, et qui a été par conséquent le théâtre des 
plus grandes révolutions. On n'y fait pas un pas qu'on 
ne trouve , ou des fentes dans le sol , ou des éboulemens. 

Terra Nuova, petite ville, était située sur un pla- 
teau entouré de trois côtés par des gorges profondes, 
ce qui lui donnait l'apparence d'être placée sur une 
montagne élevée. Mais ce plateau faisait l'extrémité 
d une plaine qui se prolonge jusqu'au pied de la mon- 
tacrne , et qui est d'une extrême fertilité '. Cette ville 

■ Nulle part je n'ai vu de plus grands oliviers; ils ressemblent à 
des arbres de haute futaie , plantes en quinconce; ils forment des 
bois superbes, aussi sombres et aussi couverts que les forêts de 
chêne. On nettoie et on bat le terrain au pied de chaque arbre 
pour y former une espèce d'aire circulaire , dans laquelle tombent 
les olives. La quantité en est si grande qu'on les recueille avec des 
balais- 



1 

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« 



* 



DE LA CALABRE ULTÉRIEURE. 335 

jouissait d'un bon air, d'une belle vue, et avait des 
eaux excellentes. La position qui lui avait procuré 
tous ces avantages lui a fait éprouver une destruction 
dont les détails font frémir. Une partie du sol s'éboula, 
et en coulant jusqu'au bord du fleuve Ma rot, elle en- 
traîna avec elle les maisons qui c'taient dessus. Leurs 
débris en pierres et en charpente , mêlés avec le 
sable du corps de la montagne, couvrent un espace 
considérable de la vallée que dominait la ville. Dans 
la partie opposée, la montagne s'est ouverte par une 
fente perpendiculaire dans toute sa hauteur; une 
portion s'est détachée et est allée tomber tout d'un 
bloc, en s appuyant sur le côté ; tel un livre qui 
s'ouvre par le milieu, et dont une moitié reste sur le 
dos, pendant que l'autre se couche sur le plat. La 
surface supérieure , où il y avait des maisons et des 
arbres, se trouve dans une position verticale. On se 
doute bien que de ces maisons il n'en reste pas ves- 
tige; mais les arbres ont peu souffert. Au moment 
où se forma cette fente, et où la montagne se détacha , 
toutes les maisons qui étaient placées immédiatement 
au-dessus se précipitèrent perpendiculairement à plus 
de trois cents pieds de profondeur, et de leurs dé- 
bris elles remplirent le fond de cette ouverture. Ce- 
pendant les habitans ne périrent pas tous. La diffé- 
rence de gravité fit arriver en bas les matériaux avant 
les «hommes, de manière que plusieurs de ceux- 
ci évitèrent d'être enterrés ou écrasés par les ruines. 
Quelques uns tombèrent droits sur leurs pieds et 
marchèrent dans linstant , et solidement sur ces mon- 
ceaux de débris. Quelques autres furent enterrés jus- 



im 



.1- 



336 TREMBLEMENS DE TERRE 

qu'aux cuisses ou à la poitrine , et se dégagèrent 
ensuite avec un peu de secours. Une troisième partie 
de la ville, en s'écroulant, remplit de ses ruines un 
petit vallon qui était à peu près dans le centre, et où 
il y avait une fontaine et des jardins. Jamais terrain 
n'a éprouvé un bouleversement plus grand que celui 
cil était cette malheureuse ville j jamais il n'y a eu 
destruction avec des circonstances plus singulières et 
plus variées. On ne reconnaît plus la position d'au- 
cune maison ; la face du sol a absolument changé, et 
il est impossible de deviner, par les débris qui en 
existent, ce qu'était anciennement cette ville. Le ter- 
rain a manqué partout, tout a été bouleversé. Ce qui 
était haut s'est abaissé, ce qui était bas paraît s'être 
élevé, à raison de l'affaissement de ce qui l'environ- 
nait. Car il n'y a point eu de soulèvement réel, comme 
quelques narrateurs l'ont prétendu. Un puits revêtu en 
pierres maçonnées , dans le couvent des Augustins, pa- 
raît être sorti de terre, et ressemble maintenant à une 
petite tour de huit à neuf pieds de hauteur, un peu 
inclinée. Cet effet s'est produit par l'affaissement du 
terrain sablonneux dans lequel le puits était creusé. 
Les éboulemens de la ville, ceux des coteaux op- 
posés, ont fermé le passage aux eaux de la petite ri- 
vière Soli, d'un côté, et à ceux d'une fontaine abon- 
dante qui coulait dans le fond de la gorge opposée , 
et ont formé ainsi deux lacs dont les eaux stagnantes 
portent d'autant plus d'infection qu'elles contiennent 
des cadavres et des débris de toute espèce. ' 

■ Si la nature ou l'art ne dessèchent ces lacs, ils achèveront, 
par leurs exhalaisons infectes, la destruction du petit nombre d'ha- 



DE LA CALABRK ULTÉRIEURE. 33^ 
Dansious les environs, sur le bord des vallons, il 
y a ei^^des éboulemens considérables. Toute la plaine 
qui est au-dessus de la ville est tiaversée par un grand 
nombre d^ fentes et de crevasses. Il faut aller à une 
assez grande distance pour trouver un emplacement 
où l'on puisse établir lajiouvelle ville , ou plutôt le petit 
hameau que pourra former le reste, peu nombreux 
de cette malheureuse population,.' 

Une plantation considérable d'oliviers , appartenant 
aux Célestins, de niveau avec la ville , et faisant con- 
tinuité du même plateau , a souffert de très grandes 
dégradations. Une partie a été renversée dans la gorge 
où coule le fleuve Soli, et le§ arbres, dont quelques 
uns n'ont pas 4)té déracinés par la chute , ont pris des 
positions singulières, où ils continuent à pousser. Une 
autre partie du sol s'est abaissée de plusieurs toises ; 
tout le reste paraît meûacer ruine par la quantité de 
fissures et crevasses qui le traversent; et, dans une 
étendue de plus dun mille, il n'y a pas un pouce 
de terrain qu'on puisse regarder comme ferme et 
solide. * 

bilans qui ont survécu à la réunion d'autant de causes de morta- 
lité. L*air y est si épais, si infect et si humide, que, dans le mois 
de février, il y avait autant d'insectes et de moucherons qu'on en 
trouve pendant l'été sur le bord des eaux stagnantes. 

' L'ancienne population de Terra Nuova était de deux mille 
âmes. Elle est réduite à moins de quatre cents ; un peu plus de 
quatorze cents ont été enterrés et écrasés sous les ruines , et le reste 
a été enlevé par les fièvres putrides. Ce petit nombre d'infortunés 
ont établi leurs baraques dans une plaine â un demi-mille au- 
dessus de l'ancienne ville ; le sol humide et peu solide ne leur per- 
mettra pas d'y bâtir des maisons. 

' J'ai logé à Terra Nuova dans la baraque des Célestins, dont 




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i 



338 TREMBLEMEÎiS DE TERRE 

Le village de Moluquello, ou Moloquiello pétait si- 
tué en face de Terra JJÎuova , et au même nivea^i , sur 
une petite plate-fonige d'un mille de long et de deux 
eents pas de large, resserrée etitre les rivières Soli et 
Maro, qui coulaient à ses pieds dans de profonds 
vallons. Une partie cfti village s'est précipitée à droit^, 
l'autre à gauche, et il ne reste plus du sol où W était 
situé qu'une arête OjU dos - d'âne si aiguë qu on ne 
pourrîiit y marcher. %* 

Radicina, joli bourg situé en plaine, à quelque 
distancedesgorges, a été entièrement rasé , à la réserve 
d'une petite maison carrée à un étage, placée dans le 
centre du bourg, qui est restée sur pied, et qui n'a 
même, presque point souffert , sans que j'aie pu en de- 

viner la cause. 

Je ne parlerai pas de tous les petits villages dont 
on rencontre les ruines à chaque pas que l'on fait, 
parce qu'elles ne présentent rien d'intéressant. | 

Oppido, ville épiscopale assez considérable, était 
placée sur le sommet d'une montagne isolée , ou plu- 
tôt sur un plateau, au niveau des plaines d'alentour, 

«n «eut a échappe ; elle est au milieu de leur plantation d'oUviers. 
J'avais vu la veille combien le terrain était peu solide ; j avais la 
tête pleine de tout ce que j'avais observé ; mon imagmation me 
peignait les malheurs de cette ville au moment de la secousse , 
lorsque je sentis mon lir agité par un tremblement e terre assez 
fort- ie me levai précipitamment et avec inquiétude; mais lorsque 
ie vis que tout le monde était dans le silence, je jugeai que cette 
lecousse, quoique très forte, n'était comparable en nen a celles 
qui avaient ébranlé la Calabre, dans d'autres circonstances, puis- 
qu'elle n'occasionnait pas la moindre crainte à ceux qui logeaient 
dans la même baraque. Je me remi» sar mon lit, et on peut croire 
que je n'y dormis pas le reste de la nuit. 



DE LA CALABRE ULTÉRIEURE. 339 
dont il paraît qu'il faisait anciennement partie, mais 
dont les eau^ l'ont absolument détaché, en formant 
tout autour des gorges profondes. L'accès de la ville 
était très difficile, à cause des pentes rapides et des 
escarpemens qui l'entouraient. Cependant, sur ces 
mêmes pentes et escarpemens, se sont établis des 
arbres et des arbrisseaux, qui enveloppent la mon- 
tagne d'une ceinture de bois dont les racines entre- 
croisées donnent une espèce de solidité à ce massif, 
qui par lui-même n'en a aucune, car il n est composé 
que de sable, d'argile et de fragmens de corps ma- 
rins, le tout semblable à ce qui forme l'intérieur des 
coteaux opposés. 

La ville a été entièrement rasée ; il n'y est pas resté 
sur pied un seul pan de mur. Une portion de l'extré- 
mité du plateau sur laquelle était situé un château 
fort , espèce de citadelle avec quatre bastions , s'est 
écroulée et a entraîné avec elle, dans la gorge infé- 
rieure , deux bastions. C'est le seul éboulement que 
la montagne ait éprouvé; le reste s'est conservé dans 
son entier, malgré ses escarpemens, soutenu vraisem- 
blablement par la ceintute des bois et des broussailles 
qui l'environne. ' 



■ Qui pourrait croire que les habitans d'Oppido , après la des- 
truction de leur ville, et après l.s désastres de toute espèce qu'ils 
y ont éprouvés, fussent encore affectionnés à ce sol malheureux. Le 
gouvernement a désigné un nouvel emplacement pour bâtir la nou- 
velle ville. Il a choisi une plaine nommée la Tube, à une lieue de 
distance de l'ancienne. La plupart des habitans refusent d'aller s'y 
établir. Ils prétendent qu'il y a une espèce de tyrannie à vouloir 
les éloigner de leurs anciennes demeures , pour les forcer à habiter 
«ne plaine humide et malsaine , où il n'y a point de matériaux pour 



!-i^ 



340 TREMBLEMENS DE TERRE 

Si le sol d'Oppido résista en partie à la violence de» 
secousses , il n'en fut pas de même des rives oppo- 
sées : les ébouleiïiens y furent immenses. La chute des 
terres et des portions considérables de coteaux rem- 
plit les valWes et forma les lacs dont la ville est main- 
tenant entourée. Ces lacs, qui contournent la mon- 
tagne, se rempliront 4)eu à peu par les sables que 
les iorrens«y entraînent, et par les débris des terrains 
supérieurs '. Il y en a déjà un qui a été comblé natu- 
rellement de cette manière. 

Ce n'est pas encore auprès de la ville q'ue se sont 
faits les plus grands bouleversemens, mais à un et deux 

bâtir. Ils disent, en faveur de leur plateau jsolé, qu'il a prouvé 
sa soliditë, en re'sistant aux plus violentes secousses sans avoir une 
seule gerçure ; que les pierres , et quelques charpentes des maisons 
détruites, leur serviront pour en bâtir d'autres; que l'air est très 
bon j qu'ils sont plus à portée de leurs possessions , et que tous ces 
avantages réunis compensent l'inconvénient de n'avoir point d'eau 
sur le plateau. Ils prétendent qu'étant accoutumés à aller la cher- 
cher dans le fond des vallées , ce n'est plus une peine pour eux. Il 
y a donc eu schisme dans les restes de cette population; une partie 
a suivi les indications du gouvernement , et est allée à la Tube; 
l'autre est demeurée sur les ruines 4'Oppido. J'en fus entouré lors- 
que j'allai les visiter. On paraissait avoir oublié les malheurs occa- 
sionnés par le tremblement de terre, pour ne penser qu'à la vexa- 
tion qu'ils prétendaient leur être faite. Ils se plaignaient surtout 
amèrement de ce qu'on les avait privés d'une messe qui se disait 
dans une baraque destinée à cet objet dès te commencement de leurs 
désastres. 

* Avant d'arriver à la montagne d'Oppido , je ne concevais pas 
comment je pourrais en approcher; j'en étais séparé par l'emplace- 
ment du lac qui a été comblé. Ce bassin , rempli d'un sable fin sur 
lequel l'eau de la rivière coule , paraît un vaste gouffre de bouc 
que l'œil ne considère pas sans frayeur, et qui a cent pas de large. 
Mon guide me dit qu'il fallait le traverser pour aller à l'ancienne 



1 




i 



4 



I 



DE LA CAL.\BRE ULTÉRIEURE. 34 1 

milles de distance , dans les vallées profondes formées 
par les rivières Tricucio , Birbo et Boscaïno. Là se 
rencontrent tous les accidens que j'ai déjà annoncés. 
Ici , le sable et l'argile ont coulé à la manière des 
torrens de lave, ou comme s'ils étaient délayés par 
l'eau. Ailleurs des portions considérables de monta- 
gnes ont marché pendant plusieurs milles, en descen- 
dant dans les vallées, sans se détruire et sans changer 
de forme. Des champs entiers couverts de vignes et 
d'oliviers se sont précipités dans les fonds , sans perdre 
la position horizontale de leur surface ; d'autres sont 
restés inclinés 5 quelques uns se 5ont placés vertica- 
lement, etc. 

La chute des escarpemens opposés et leur rencontre 
ont formé des digues de plusieurs milles d'épaisseur; 
elles ont fermé le passage des eaux et produit plusieurs 
grands lacs que le gouvernement travaille à dessécher. 
Il faut pour cela ouvrir des canaux très profonds , et de 
trois et quatre milles de longueur, au milieu desébou- 
lemens; ce qui demande. beaucoup de temps et d'ar- 
gent qu'on aurait pu épargner, si l'on avait considéré 
que la nature, en peu d'années, comblera elle-même 
ces lacs, comme elle a fait de plusieurs autres; que 
l'infection de l'air était moins à craindre dans les lieux 
éloignés comme ceux-là des habitations, et que ces 
mêmes dépenses auraient été mieux employées dans 

ville. Je hasardai avec crainte quelques pas; mais, rassuré par les 
premiers essais , et trouvant de la solidité dans ce qui ne me parais- 
sait qu'une vase grise et molle, je traversai ce lac de sable , ayant 
de l'eau jusqu'aux genoux, et je pris un petit sentier tortueji^'qui 
me fit gravir, au milieu des broussailles, un escarpement que je 
j; geais inaccessible. 



i 



342 TREMBLEMENS DE TERRE 

les environs de Terra Nuova, ou dans d'autres parties, 
de la Calabre. 

Au-dessous d'Oppido. à trois milles de distance, 
était le petit village de Castellace, bâti au bord d'un 
escarpement, qui se détacha pour se précipiter dans 
le fond de la vallée. Les ruines de quelques maisons 
restées sur le haut de la montagne sont les seuls in- 
dices de sa position et de son existence. Le village de 
Cossoletto a éprouvé un sort presque semblable. ,# 

La ville de Santa Cristina, située presque au pied de 
la grande montagne d'Aspramonte, et placée sur une 
montagne sablonneuse, escarpée, environnée de gor- 
ges et de vallées profondes, s'est trouvée dans des cir- 
constances presque pareilles à celles de Terra Nuova , 
et a éprouvé un même genre de destruction. Les mai- 
sons, avec une partie de la montagne , se sont précipi- 
tées du haut en bas. Un grand nombre de fentes et de 
crevasses a traversé le corps de la montagne dans toute 
son épaisseur, de manière à faire craindre que le reste 
ne s'abîmât encore. Toute la surface du terrain a 
changé de forme. Le territoire de Santa Cristina, 
coupé également par un grand nombre de gorges et 
de vallées accompagnées d'escarpemens , a été sujet 
aux mêmes accidens que celui d'Oppido. 

Les territoires de Terra Nuova, d'Oppido et de Santa 
Cristina, sont ceux où les tremblemens de terre ont 
exercé leurs plus grands ravages, et ont produit les 
effets les plus extraordinaires, ce qui a fait croire que 
le foyer des secousses du 5 février était sous cette 
parive de la plaine. Je ne nierai pas que l'ébranlement 
n'ait été peut-être plus violent là qu'ailleurs; mais la 



i 



I 



DE XA CALABRE ULTÉRIEURE. 343 

* 

nature du terrain , et les gorges dont il est coupé, ont 
beaucoup contribué à la destruction des villes, et ont 
facilité tous les bouleversemens qu'on observe dans 
les environs. 

En suivant le contour que fait la base d'Asprainonte, 
on trouve la petite ville de Sinopoli et le bourg de 
Sainte-Euphémie , bâtis tous deux au pied de la mon- 
tagne, également détruits, sans être, rasés. 

Bagnara, ville assez considérable de la côte, bâtie 
sur une hauteur, avec un escarpement vers la mer, a 
été entièrement rasée. Les maisons se précipitèrent 
les unes sur les autres, et on peut à peine reconnaître 
ce qu'était anciennement la ville. 

Seminara, autre ville de la plage, a été détruite, 
mais non mise de niveau avec le sol comme la pré- 
cedente. * 

Palma, ville peuplée et commerçante, ne présente 
qu'un monceau de ruines. . 

Sans étendre plus loin cette nomenclature , ce que 
je viens de dire suffit pour montrer que les circon- 
stances singulières qui accompagnèrent le tremblement 
(îe terre sont un effet nécessaire d'une violente se- 
cousse sur un terrain sablonneux , lorsqu'il est dé- 
gradé et ouvert par les eaux. On voit aussi que, dans un 
espace de dix lieues de long sur six de large, compris 
entre le fleuve Metramo , les montagnes et la mer, il 
n'est pas resté un seul édifice entier; on pourrait 
même dire qu'il n'y a pas pierre sur pierre , qu'il n'y 
a pas un arpent de terre qui n'ait changé de forme 
ou de position , ou qui n'ait souffert des dommages 
considérables. 



f^4 



# 



f 



344 TREMBLEMENS DE TERRE 

Pendant que la plaine était dévouée à une destruc- 
tion totale , les lieux circonvoisins bâtis sur des hau- 
teurs , et établis sur des bases solides , échappèrent à 
une pareille dévastation. L'ébranlement fut considé- 
rable; il y eut beaucoup d'édifices endommagés. Mais 
si cette secousse du 5 février eût été seule, quelle 
n'eût pas été suivie de toutes celles qui se succédèrent 
pendant six mois , presque sans interruption , aucune 
des villes supérieures n'aurait été rendue inhabitable. 
Il paraît que la force qui avait secoué dans tous les 
sens les terrains b^ de la plaine, ne fut pas assez 
considérable pour soulever un poids plus grand, tel 
que celui des montagnes qui en formaient le cadre. 
Ainsi Nicotera, Tropea, Monteleone, villes bâties 
sur la montagne du cap Vatiçano , ou sur son pro- 
longement, les bourgs et lesvillagesde leur territoire, 
ne souffrirent presque point. Leur ruine était ré- 
servée à une force majeure , à celle qui ébranla le 
le corps même de ces montagnes le 18 mars sui- 
vant. Le bourg de Saint-Georges , à quatre milles 
seulement de distance de Polistena , comme nous l'a- 
vons déjà ^lit , mais placé sur la montagne , fut pour 
lors peu endommagé. Les bourgs et villages situés sur 
la croupe de la montagne qui fait face à Messine, et 
la petite ville de Scylla elle-même, n'éprouvèrent pas 
«ne destruction totale. Sur toutes ces montagnes , les 
secousses ne furent ni aussi violentes ni aussi instan- 
tanées ; les mouvemens n'en furent ni aussi prompts 
ni aussi irréguliers; il n'y eut pas les mêmes soubre- 
sauis. 

Reggio et les lieux circonvoisins furent rendus in- 



DE LA CALABRE ULTÉRIEURE. 345 
habitables , mais non point rasés. Ce ne fut même pas 
cette première secousse qui les endommagea le plus. 

Sur le revers des Apennins , dans la partie de lest , 
le tremblement de terre du 5 février fut vivement 
ressenti ; toutes l^s villes souffrirent plus ou moins , 
quelques planchers tombèrent. Les clochers et plu- 
sieurs églises s'écroulèrent; les maisons furent lézar- 
dées , mais très peu totalement renversées. Peu de 
personnes y périrent. 

Partout ailleurs que dans la plaine , le tremblement 
de terre fut précédé de quelques légères oscillations 
et d'un bruit souterrain , que tous conviennent avoir 
entendu venir de la partie du sud-ouest. 

Les tremblemens de terre qui suivirent la fatale 
époque du 5 février, quoique vivement ressentis dans 
la plaine n'y apportèrent plus aucun dommage : il ne 
restait aucune maison à abattre. Le terrain s'était 
consolidé en prenant des talus et une densité opérée 
par le tassement. Toutes*les pentes avaient étendu 
leurs bases. Ce fut donc en vain que la terre continua 
à se mouvoir dans cette malheureuse contrée; elle ne 
prit plus de part aux suites de cette funeste tragédie. 

La secousse qui arriva pendant la nuit du 5 février 
augmenta les dommages de Messine , de Reggio et 
des villes qui avaient déjà été ébranlées par le pre- 
mier tremblement de terre. Elle fut fatale aux habi- 
tans de Scylla, par la chute d'une portion considé- 
rable de la montagne dans la mer; ce qui fit soulever 
les eaux, et leur donna une fluctuation violente ; les 
flots se brisèrent avec force contre la plage et la par- 
tie basse de la ville où s'était réfugié le prince de Si- 




|*.i 



m 



346 



TREMBLEMENS DE TERRE 



nopoli, seigneur du lieu, accompagné de tous ses 
gens et de beaucoup d'habitans; ils chevauchèrent sur 
le rivage , et en se retirant, entraînèrent avec eux tout 
ceux qui y étaient. * 

Le tremblement de terre du y février , à une heure 
et demie après midi, fut très violent; mais il n'exerça 
pas ses plus grands efforts dans les mêmes lieux que 
le premier; il sembla que le foyer ou le centre de 
l'explosion fût monté six ou sept lieues plus haut, 
vers le nord , pour venir se placer sur le territoire de 
Soriano et de Pizzoni. Ce tremblement de terre opéra 
la destruction du bourg: de Soriano et des villatres 
dépendant d'un grand couvent des Bénédictins , très so- 
lidement construit après les tremblemens de terre de 
1669, ^® ^* Chartreuse dite de Saint-Bruno ou San- 
Stephano del Bosco ; tous lieux qui avaient été respec- 
tés par la première secousse. 11 acheva de renverser 
Laureana , Galatro , Arena et autres pays circonvoi- 
sins. 11 fit de Mileto un monceau de ruines, et opéra 
une dévastation complète dans un contour de deux 
ou trois lieues de diamètre. 

Les territoires de Soriano, dWrena et de Soretto 
dont le terrain était sablonneux et ouvert par des ra- 
vins, éprouvèrent aussi beaucoup de déplacemens de 

' Cette circonstance du tremblement de terre arrive le 5 février , 
pendant la nuit , est celle qui a éié plus diversement racontée , 
qui a occasionné le plus de commentaires , et à qui on a joint les 
plus faux détails. Il est certain que la vague entraîna plus de douze 
cents personnes réfugiées sur le rivage, du uombre desquelles était 
le conte de Sinopoli. Mais que l'eau fût chaude, que le fond de 
la mer fût brûlant, ce sont des particularités qui ne sont ni vraies 
ni vraisemblables. 



DE LA CALABRE ULTÉRIEURE. 347 

terre et d'éboulemens. Le mélange de sable , d argile 
et de granit décomposé, qui constitue les coteaux au- 
dessous de la ville de Mileto , s'éboula en plusieurs 
endroits, et eut l'air de couler à la manière des 
lavés. 

Il est à remarquer que ce tremblement de terre du 
y février, fut principalement ressenti à Messine et 
Soriano, lieux fort distans l'un de l'autre; pendant 
qu'il fut infiniment moins fort dans tout le pays in- 
termédiaire, où on entendit pourtant un bruit consi- 
dérable. 

Le 28 mars fut une autre époque fatale, qui porta 
la ruine et la désolation dans les pays qui étaient déjà 
rassurés sur le danger des tremblemens de terre, et 
qui, n'ayant reçu presque aucun dommage des pre- 
mières secousses, se croyaient hors des limites de ce 
terrible fléau. Le centre de l'explosion changea une 
troisième fois. Il remonta encore vers le nord, à sept 
ou huit lieues plus haut. Il vint se placer sous les 
montagnes qui occupent l'isthme qui unit la partie 
supérieure de cette province à l'inférieure, entre le 
golfe de Sainte-Euphémie et celui de Squillace. Les 
soubresauts les plus violens , indices du lieu sous le- 
quel s'exerçaient les plus grands efforts, se firent 
principalement ressentir sous les montagnes de Gira- 
falco, à peu près au centre de l'étranglement. Dan* 
cette circonstance , la nature déploya une plus grande 
force que dans les secousses précédentes; elle souleva 
et ébranla le corps même des montagnes qui cou- 
vrent tout l'espace où ce tremblement de terre exerça 
ses ravages. Aussi la propagation de son mouvement 



JffilLilÉMÉudttlM 



348 



TREMBLEMENS DE TERRE 



s'étendit beaucoup plus loin. La Calabre citërieure 
ressentit ses effets et éprouva quelques dommages. 
Toutes les provinces du royaume de Naplesen eurent 
le ressentiment. Il ravagea indistinctement les deux 
côtés de la chaîne, les lieux élevés, ceux qui étaient 
inférieurs , et rien ne parut à l'abri de ses atteintes. 
En tirant deux diagonales, Tune du cap Vaticano au 
cap Colonne, lautre du cap Suvero au cap de Stilo, 
on aura entre ces quatre points, 1 étendue sous la- 
quelle 1 ébranlement fut le plus terrible , la destruc- 
tion la plus grande; et le point d'intersection des 
deux lignes sera à peu près celui du centre de l'ex- 
plosion. * 

Ce tremblement de terre fut précédé d'un bruit 
souterrain très fort, semblable au tonnerre, qui se 
renouvela à chaque secousse. Les mouvemens furent 
très compliqués, les uns agirent de bas en haut, ou 
par soubresauts, ensuite vinrent des tournoiemens 
violens auxquels succédèrent des ondulations. 

Il est inutile de donner la nomenclature de toutes 
les villes et bourgs qui reçurent des dommages con- 
sidérables dans cette occasion. Il suffit de dire que 
toute la partie supérieure de cette province souffrit 
beaucoup, que plusieurs villes furent ou presque 
renversées, ou rendues absolument inhabitables. 
Hais, malgré la violence de l'agitation du 28 mars, les 
malheurs de ces contrées ne sont pas comparables à 
ceux de la plaine, à l'époque du 5 février. Ici il ny 
eut point de villes rasées par les fondemens ; la ruine 

' Je le re'pète , je ne me sers du mot centre de V explosion , que 
pour exprimer un efl'et , et non pour indiquer une cause. 



DE LA CALABRE ULTÉRIEURE. 349 

de plusieurs qui étaient très mal bâties, telles que le 
Pizzo, avait été préparée par les secousses précéden- 
tes, et cependant leurs masures sont encore pour la 
plupart sur pied. D'ailleurs les villes de Nicotera, 
Tropea , Monteleone , Squillace , Nicastro , Catanzaro , 
San Sevérino et Cotrone, peuvent être restaurées. 
Peu d'édifices ont été totalement renversés , les autres 
ne sont que lézardés. Le bas peuple est déjà rentré 
dans rintérieur de ces villes, et lorsque les maisons 
considérables auront été réduites à un seul étage au- 
dessus du rez-de-chaussée , selon l'ordre du gouver- 
nement, et qu'on les aura un peu réparées, elles se- 
ront habitables. Mais il faudra long-temps pour déli- 
vrer les esprits de la terreur qu'ont inspirée les tremble* 
mens de terre , surtout la secousse du 28 mars , avant 
laquelle ils étaient presque rassurés, et pour faire 
consentir les gens riches à quitter leurs baraques de 
bois , et à venir habiter de nouveau sous des pierres. 
Comme on juge de tous les objets par comparaison , le 
sort de cette partie de la Calabre ultérieure touche 
peu , lorsqu'on a été témoin des malheurs de la plaine, 
et lorsqu'on a parcouru ses ruines. 

La différence des effets du tremblement de terre 
du 5 février et de celui du 28 mars, ne peut avoir 
pour cause que la nature du terrain. Dans la plaine, 
le sol lui-même a manqué ; aucun édifice n'y était 
solidement fondé. Les mouvemens étaient d'autant 
plus irréguliers qu'ils étaient modifiés, en passant 
à travers un terrain qui cédait plus ou moins à la 
force qui l'ébranlait, et qui la transmettait inégale- 
ment. Dans les montagnes, au contraire, quoique l'a- 



.4' Il 



r I 



35o 



TREMBLEMENS DE TERRE 



gitation des surfaces fût aussi considérable, elle était 
moins destructive. Les rochers sur lesquels reposaient 
les villes, leur transmettaient un mouvement plus ré- 
gulier, parce qu'ils en étaient meilleurs conducteurs; 
le sol , après chaque oscillation , reprenait sa première 
position , et les édifices conservaient leur aplomb. 
Tel un verre plein d'eau qui reçoit de très grandes 
oscillations sans répandre, et qu'une très petite se- 
cousse irrégulière renverse. 

Le tremblement de terre du 28 mars augmenta les 
désastres de Messine, où il agit avec beaucoup de 
force; il accrut les dommages de Reggio, et renversa 
beaucoup de maisons dans la petite ville de Sainte- 
Agathe, de Reggio et lieux circonvoisins. lî fut ce- 
pendant très peu ressenti dans la plaine qui est inter- 
médiaire entre les deux extrémités de la Galabre, où , 
comme je viens de le dire, les secousses furent très 
violentes. Il semblait que la force motrice passait li- 
brement et comme dans un canal ouvert sous la plaine, 
pour aller frapper alternativement contre les deux 
points les plus éloignés. 

Les tremblemens de terre continuèrent pendant 
toute l'année 1788 : j'en ai ressenti encore plusieurs 
dans les mois de février et de mars 1784. Mais aucune 
des secousses ne peut se comparer aux trois qui for- 
ment époque , ni même à celles qui les suivirent im- 
médiatement ; aucune n'occasionna des accidens dignes 
d'être cités. 

La mer, pendant les tremblemens de terre de 1783, 
eut peu de part à l'ébranlement du continent. La 
masse des eaux n'eut point de mouvement général de 



1} , 



DE LA GALABRE ULTÉRIEURE. 35 1 

fluctuation ou d'oscillation : elles ne s'élevèrent pas 
au-dessus de leurs limites ordinaires. Les flots qui , la 
nuit du 5 février, vinrent frapper contre le rivage de 
Scylla,etqui ensuite allèrent couvrir la pointe du Phare 
de Messine, ne furent que les effsts d'une cause parti- 
culière. La chute d'une montagne dans la mer, comme 
je l'ai dé^ dit, souleva les eaux, qui reçurent un mou- 
vement d'ondulation tel qu'il succède toujours dans 
de pareilles circonstances. Le rivage fut couvert à trois 
différentes reprises; tout ce qui était dessus fut en- 
t|iiîné par le retour de la vague. L'ondulation s'éten- 
dit depuis la pointe de la Sicile jusqu'au-delà du cap 
de Rosacolmo , en prolongeant la côte qui court au 
sud , mais en s'y élevant toujours graduellement moins 
haut qu'à Scylla. Ce soulèvement des flots suivit im- 
mé^iatemi^nt la chute de la montagne. Si c'eût été un 
mouvement général dans la masse des eaux , si ces 
vagues eussent eu une même cause que celle qui vint 
fondre sur Cadix lors du tremblement de terre de Lis- 
bonne, elles auraient eu une marche différente, et 
auraient étendu leurs effets beaucoup plus loin. On 
aurait ressenti à Messine une violente fluctuation , si 
la mer eût partagé l'ébranlement de la terre. Le môle^ 
qui est à fleur d'eau , et auprès duquel sont attachés les 
vaisseaux, dont la proue avance au-dessus, aurait été 
couvert , et les vaisseaux , portés par les flots, auraient 
échoué. On aurait éprouvé le même effet dans le golfe 
de Palma , qui est au-dessus de Scylla ; on l'aurait res- 
senti sur la plage de Torpea ; mais nulle part sur cette 
côte la mer ne s'éleva au-dessus de ses bords. Ce qui 
prouve encore mieux que l'inondation de Scylla n'est 






M': 



352 TREMBLKMENS DE TERRE 

qu'un accident particulier dépendant de la cause que 
j'ai citée , c'est que derrière le rivage contre lequel les 
eaux montèrent avec tant de violence , il y a une pe- 
tite anse dans laquelle la mer ne s'éleva point, parce 
qu'elle n'était pas dans la direction de l'ondulation. 

Quelques question» que j*aie pu faire, je n'ai pu 
trouver dans tous les détails qu'on m'a donnés aucun 
indice des phénomènes d'électricité rapportés dans 
différentes relations, aucune étincelle, aucun déga- 
gement de Suide électrique , que les physiciens napo- 
litains veulent absolument être la cause de ces trem* 
blemens de terre. • • 

L'état de l'atmosphère ne fut pas le même dans toute 
l'étendue du désastre. Pendant que les tempêtes et la 
pluie paraissaient avoir conjuré, conjointement avec 
les tremblemens de terre, la perte de Messine, Tinté-: 
rieur de la Calabre jouissait d'un assez beau temps. Il 
y eut un peu de pluie dans la plaine le rn^tin du jour 
funeste : mais le temps fut serein le reste de la jour^ 
née. Les.mois de février et de mars furent assez beaux, 
et même chauds. Il y eut quelques orages et de la pluie, 
mais qui n'étaient pas étrangers à la saison. Le beau 
temps qui régna après la catastrophe du 5 février fut 
même un bien grand avantage pour l'intérieur de la 
Calabre ; sans cela , les restes malheureux de la po- 
pulation, sans abris, sans moyens de s'en procurer de 
long-temps , par la disette des planches et des ouvriers, 
seraient morts de misère et d'intempérie. Le 28 mars, 
dans la partie supérieure de la Calabre, le temps ne 
fut pas mauvais, et le tremblement de terre ne fut 
suivi d'aucun orage; il y eut seulement un peu de 



.1 



DE LA CALABRE ULTERIEURE. 35: 

pluie. Il s'ensuit de cette remarque que l'état de l'at- 
mosphère n'est pas aussi étroitement lié avec les mou- 
vemens intérieurs de la terre qu'on n'a cessé de le 
dire , et il se pourrait bien que les tempêtes qu'on 
essuya dans le canal de Messine et sur quelques en- 
droits de la côte n'eussent pas la même cause que les 
tremblemens de terre. 

Qu'il me soit maintenant permis de chercher dans 
les seuls faits la cause des tremblemens de terre de la 
Calabre , et, mettant de côté tout système, de voir ce 
qui a pu donner lieu à la destruction presque générale 
de cette province. 

La force motrice paraît avoir résidé sous la Calabre 
elle-même , puisque la mer qui l'environne n'a point 
eu part à l'oscillation ou balancement du continent. 
Cette force paraît encore s'être avancée progressive- 
ment le long de la chaîne des Apennins, en la remon- 
tant du sud au nord. Mais quelle est dans la nature la 
puissance capable de produire de pareils effets.*^ J'ex- 
clus l'électricité, qui ne peut pas s'accumuler con- 
stamment, pendant un an de suite, dans un pays 
environné d'eau , où tout concourt à mettre ce fluide 
en équilibre. Il me reste le feu. Cet élément , en agis- 
sant directement sur les solides, ne fait que les dila- 
ter, et alors leur expansion est progressive, et ne peut 
pas produire des mouvemens violens et instantanés. 
Lorsque le feu agit sur les fluides , comme l'air et l'eau , 
il leur donne une expansion étonnante, et nous savons 
que, pour lors, leur force d'élasticité est capable de 
surmonter les plus grandes résistances. Ils paraissent 
les seuls moyens que la nature ait pu employer pour 

Jll. 23 



354 



TREMBLEMENS DE TERRE 



produire de pareils effets. Mais dans toute la Calabre 
il n'y a pas vestige de volcans. Rien n'annonce ni 
inflammation intérieure, ni feu recelé dans le centre 
des montagnes ou sous leur base , feu qui ne pourrait 
exister sans quelques signes extérieurs. Les vapeurs 
dilatées, l'air raréfié par une chaleur toujours active , 
se seraient échappés à travers quelques unes des cre- 
vasses et des fentes qui se sont formées dans le sol ; 
elles y auraient produit des courans. La flamme et la 
fumée seraient également sorties par quelques uns de 
ces espèces d'évens. Une fois les passages ouverts , la 
compression aurait cessé , la force n'éprouvant plus 
de résistance serait devenue sans effet , et les trem- 
btemens de terre n'auraient pas continué aussi long- 
temps. Aucun de ces phénomènes n'a eu lieu ; il faut 
donc renoncer à la supposition d*une inflammation 
qui agirait directement sous la Calabre. Voyons si , en 
ayant recours à un feu étranger à cette province, et 
n'agissant sur elle que comme cause occasionnelle, 
nous pourrons expliquer tous les phénomènes qui ont 
accompagné les secousses. Prenons, par exemple, 
l'Etna en Sicile, et supposons de grandes cavités sous 
les montagnes de la Calabre ; supposition qui ne peut 
m'être refusée. 11 n'est pas douteux qu'il n'y ait d'im- 
menses cavités souterraines , puisque le mont Etna a 
dû, en s' élevant par l'accumulation de ses explosions, 
laisser dans Tintérieur de la terre des vides relatifs à sa 
grande masse. 

L'automne de 1782 et 1 hiver de 1788 ont été fort 
pluvieux. I^s eaux intérieures, augmentées de celle* 
de la surface, ont pu couler dans les foyers de l'Etna; 



DE LA CALABRE ULTÉRIEURE. 355 

elles ont dû alors être réduites en vapeurs très expan- 
sibles, et frapper contre tout ce qui faisait obstacle à 
leur dilatation. Si elles ont trouvé des canaux qui les 
aient conduites dans les cavités de la Calabre, elles ont 
pu y occasionner tous les désordres dont je viens de 
tracer le tableau. 

Supposons maintenant, pour me faire entendre 
plus aisément , que ces cavités , avec leurs canaux de 
communication , représentent imparfaitement une 
cornue, mise sur le côté, dont le col soit le long de 
la côte de Sicile, la courbure sous Messine et le ventre 
sous la Calabre. Les vapeurs arrivant avec impétuo- 
sité , et chassant devant elles l'air qui occupe déjà ces 
cavités , doivent d'abord frapper contre l'épaule de la 
cornue et ensuite tourner pour s'engouffrer dans sa 
capacité. La force d'impulsion agiaa d'abord directe- 
ment contre le fond de la voûte, et ensuite, par ré- 
flexion , contre la partie supérieure, d'où elle sera 
renvoyée et réfléchie de tous côtés , de manière à pro- 
duire les mouvemens les plus compliqués et les plus 
singuliers. Les parties les plus' minces de la cornue 
seront celles qui frémiront le plus aisément sous le 
choc* des vapeurs , et qui céderont le plus facilement 
à leurs efforts. Mais cette eau , raréfiée par le feu, doit 
se condenser par le froid qui règne dans ces souter- 
rains , et l'action de son élasticité accidentelle cesse 
aussi promptement que le premier effort a été instan- 
tané et violent. L'ébranlement des surfaces extérieures 
finit subitement, sans qu'on sache ce qu'est devenue 
la force qui a fait tant de fracas. Elle ne se ranime que 
lorsque le feu a pris de nouveau assez d'activité pour 



|i 



/'•■• 



356 



TREMBLEMENS DE TERRE 



produire subitement d autres vapeurs, et le même 
effet se renouvelle aussi long-temps et aussi souvent 
que l'eau tombe sur le foyer embrasé. 

Mais si la première cavité n'est divisée d'une cavité 
de même espèce que par un mur ou un retranchement 
assez mince, et que cette séparation se rompe par 
l'effort des vapeurs élastiques qui frappent contre elle, 
alors l'ancienne cavité ne servira plus que de canal de 
communication , et toutes les forces agiront contre 
le fond et les parois de la seconde. Le foyer des se- 
cousses paraîtra avoir changé de place , et l'ébranle- 
ment sera faible dans l'espace qui aura été agité le 
plus violemment par les premiers trembleraens de 

terre. 

Rapprochons ces phénomènes nécessaires , dans la 
supposition d'une pu plusieurs cavités placées sous la 
Calabre , des phénomènes arrivés pendant les tremble- 
mens de terre. La plaine , qui était sûrement la partie 
la plus mince de la voûte , est celle qui a cédé le plus 
aisément. La ville de Messine, bâtie sur une plage 
basse, a reçu un ébranlement que n'ont point ressenti 
les édifices bâtis sur les hauteurs. La force mouvante 
cessait aussi subitement qu'elle agissait violemment 
et tout à coup. Lorsque, aux époques du 7 février et 
du 28 mars, le foyer parut changé , la plaine ne souf- 
frit presque point. Le bruit souterrain qui précéda et 
accompagna les secousses parut toujours venir du 
sud-ouest, dans la direction de Messine. Il était sem- 
blable à un tonnerre souterrain qui aurait retenti 
sous des voûtes. Ainsi , sans avoir de preuves directes 
à donner de ma théorie, elle me paraît convenir à 



DE LA CALABRE ULTÉRIEURE. 35; 

toutes les circonstances, et elle explique simplement 
et naturellement tous les phénomènes. 

Si donc l'Etna a été, comme je viens de le dire, la 
cause occasionnelle des tremblemens de terre, je puis 
dire aussi qu'il préparait depuis quelque temps les 
malheurs de la Calabre, en ouvrant peu à peu un pas- 
sage le long de la côte de Sicile , au pied des monts 
Neptuniens; car, pendant les tremblemens de terre 
de 1 780 , qui inquiétèrent Messine durant tout 1 été, 
on éprouva tout le long de cette côte, depuis Taor- 
mina jusqu'au Phare , des secousses assez fortes. Mais 
auprès du village d'Alli et auprès de Fiume di Nisi, 
qui se trouvent à peu près au milieu de cette ligne, 
on ressentit des soubresauts assez violens pour faire 
craindre qu'il ne s'y ouvrît une bouche de volcan. 
Chaque secousse ressemblait à l'effort d'une mine qui 
n'aurait pas eu la force de faire explosion. Il semble 
que, pour lors, le volcan s'ouvrit un libre passage 
pour l'expansion de ses vapeurs , et qu elles y aient 
depuis circulé librement, puisque, pendant 1783, 
Tébranlement a été presque nul sur cette partie de la 
côte de Sicile, dans le même temps que Messine ense- 
velissait sous ses ruines une partie de ses habitans. 



i*j 









VOYAGE PITTORESQUE 

SICILE, 






li 



AVANT-PROPOS. 



I 
i J 



^ 






Cette troisième et dernière partie de notre 
ouvrage , contenant le voyage de la Sicile , 
en est la plus considérable ; et c'est celle 
à Texécution de laquelle nous avons apporté 
le plus de soin. Ce n'est pas que les deux 
autres nous aient coûté moins d applica- 
tion , de travail , de recherches , mais l'expé- 
rience , ce guide si sûr, si bon à consulter, 
et dont la marche est malheureusement si 
lente, est venue plus efficacement à notre 
secours. On doit s'en apercevoir particu- 
lièrement à une égalité beaucoup plus sou- 
tenue dans l'exécution des gravures, qui 
toutes ont été confiées à des artistes dont le 
mérite dans chaque genre nous était plus 
connu. 

Les planches des médailles , entre autres , 
ont été gravées avec un soin extrême. On y 
reconnaîtra facilement les talens de M. de 
Saint-Aubin , artiste supérieur, exercé depuis 
long- temps à rendre les chefs-d'œuvre (Je 
l'antiquité. 






362 AVANT-PROPOS. 

Oa trouvera dans ce voyage quelques vues 
prises dans la partie méridionale de la Si- 
cile , dont les descriptions ont été faites 
par le commandeur de Dolomieu. Ces des- 
criptions , qui sont particulièrement relatives 
à rhistoire naturelle du Val di Noto , seront 
d'autant plus intéressantes qu'elles regar- 
dent ime des parties les plus curieuses de 
cette île, que nos dessinateurs n'avaient 
point eu le temps de parcourir, et qui est 
généralement assez peu* connue. 

Nous devons encore au commandeur de 
Dolomieu, à qui nous venons d'emprunter un 
chapitre sur les tremblemens de terre de la 
Calabre ultérieure, la relation d'un voyage 
fait par cet habile naturaliste aux îles de 
Lipari , et que nous donnerons par extrait , 
avec des vues des îles Vulcano et Strom- 
boli. 

Nous terminerons par une notice ou des- 
cription sommaire des médailles des villes de 
la Sicile , et cette description sera accompa- 
gnée de dix-neuf planches, où l'on a ras- 
semblé toutes les médailles les plus curieuses 
des anciens princes et tyrans qui ont régné 



AVANT-PROPOS. 363 

autrefois dans cette île, ainsi que celles qui 
ont été frappées depuis, sous la domina- 
tion des Romains. 

Nous croyons inutile de prévenir nos lec- 
teurs que notre voyage en Sicile ayant été 
fait six ans avant l'horrible tremblement de 
terre qui a culbuté Messine presque en en- 
tier le 5 février 1783, l'aspect général de 
cette ville , ainsi que les vues particulières 
de ses édifices , ne doivent plus ressembler à 
nos descriptions ni à nos dessins. Nous avons 
hésité quelques momens à les renfermer dans 
cet ouvrage ; mais , quoiqu'ils aient beaucoup 
perdu de leur intérêt, nous croyons qu'il 
sera toujours infiniment curieux d'avoir, en 
les consultant, au moins une idée de ce 
que Messine était avant cette terrible cata- 
strophe. 

Il en doit être de même de ce que nous 
avons à dire de ses fêtes, de^ ses spectacles 
religieux et de ses cérémonies publiques; 
quoique de pareils détails puissent paraître 
déplacés , en parlant d'une ville plongée pour 
long-temps dans le deuil et la désolation, 
nous prions nos lecteurs de nous permettre 



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364 AVANT.PROPOS. 

de leur faire observer que nous n'écrivons 
pas seulement pour le moment présent, que 
les mœurs , les opinions , les usages d'un peu- 
ple , sont indépendans des événemens , et 
tiennent trop à la peinture que nous avons à 
faire de ce pays, pour les passer sous si- 
lence. 

Si la plus grande partie des édifices de 
Messine , si tout ce qui y a été fait de la main 
des* hommes n'existe plus, pour ainsi dire, 
maintenant, ou y a été considérablement en- 
dommagé, ce qui n'y peut jamais changer, 
c'est ce que la nature y a fait , ce qu'un climat 
délicieux et le sol le plus fertile de la terre y 
peuvent produire, ce qui enfin y ramènera, 
comme à Gatane , ses habitans revenus de leur 
effroi , et y fera élever un jour une ville nou- 
velle, plus somptueuse et plus magnifique 
peut-être que celle que nous regrettons au- 
jourd'hui. 

Nous reprendrons conséquemment la suite 
du journal de notre voyage, tel qu'il avait 
été écrit ', et irons retrouver nos dessina- 

• Ce journal , qui nous sert de guide , a été fait par 
M. Denon. Nous lui avons, de plus, l'obligation d'avoir bien 



AVANT-PROPOS. 365 

teurs, que nous avons abandonnés au moment 
011 ils allaient passer le détroit , et affronter 
les monstres de Charybde et de Scylla ; 
mais avant d'entrer, avec eux , dans cette mal- 
heureuse ville , alors si imposante par la no- 
blesse et la magnificence de ses édifices , nous 
croyons à propos d'insérer ici une relation 
du terrible événement qui l'a détruite pres- 
que en entier. Ce détail , écrit sur les lieux 
mêmes , nous ayant paru du plus grand in- 
térêt. ' 

RELATION. 



« Le tremblement de terre qui vient de détruire la ville de Wessîne ren- 

««■ • I -n. I 1 •• 1 , versée par nu 

« Messme et toute la Calabre est, sans contredit, un des plus tremblement 

« considérables dont l'histoire ait jamais fait mention, et la ^l*"*"^.' ^^ 

"* D fevner 

« Situation actuelle de cette malheureuse contrée présente un 1783, 

" tableau de désolation capable d'émouvoir les cœurs les moins ^ ^°** 
« sensibles. 

« Une des plus belles villes de l'Italie dont il n'existe 



I î 



voulu présider aux travaux des dessinateurs^ qu'il a accom- 
pagnés dans tout le voyage de la Calabre et de la Sicile. 

• Cette relation a été envoyée au ministre, peu de temps 
après le tremblement de terre , par M. Lallement , vice- 
consul de France à Messine , homme d'un vrai mérite , et 
aussi estimé , aussi considéré des Siciliens que des étrangers et 
de tous les voyageurs. 



n 



i 



366 AVANT-PROPOS. 

« presque plus d'édifices entiers, la province la plus riche et 
« la plus fertile du royaume de Naples bouleversée d'une 
« manière incroyable dans l'étendue de plus de soixante 
« lieues carrées; trois cent quarante villes, bourgs ou vil- 
" lages renverses de fond en comble , cinquante mille habi- 
« tans ensevelis sous leurs ruines, et le reste d'une population 
« riche et nombreuse réfugié sous des cabanes de plan- 
" ches, de claies, de branchages, et la plupart couvertes de 
« chaume et de haillons , voilà, monsieur, le spectacle affreux 
" que nous avons aujourd'hui sous les yeux : heureux encore 
« les individus échappés à la destruction totale de leur patrie 
« s'ils pouvaient entrevoir un terme à leurs calamités, mais 
« la terreur et le désespoir semblent être leur part«ige. La 
« terre est toujours agitée, les secousses continuent journelle- 
« ment, et nous en avons ressenti ces jours-ci plusieurs très 
" violentes. Le sol paraît fuir sous nos pas. Le climat n'est 
« plus le même. Ce ciel serein, doux et tranquille, auquel 
« nous étions accoutumés dans celte saison , est presque tou- 
« jours obscurci par des nuages épais qui nous dérobent à 
« chaque instant les rîiyons du soleil. Le froid succède au 
« chaud dans l'intervalle de quelques heures, des vents va- 
« riables et orageux soufflent continuellement et avec vio- 
« lence. Tout, en un mot, représente le désordre de la na- 
« ture et semble présager de nouveaux malheurs. 

« Il est certain que chaque famille de Messine peut four- 
« nir des anecdotes très intéressantes sur ce qui lui est tirrivé 
« de particulier lors de la chute de cette ville. La surprise, 
« l'épouvante, l'aspect d'une mort presque inévitable, les 
« douleurs multipliées de la nature, les ressources de l'in- 
'< stinct lorsque la raison ne pouvait plus se faire entendre, 
« les moyens employés pour échapper à la destruction et pour 
« arracher des décombres les personnes les plus chères, la 
« diversité et l'énergie de ces movens, sont autant de traits 



AVANT-PROPOS. 867 

attendrissans qui mériteraient d'être rapportés; mais ils 
sont en si grand nombre qu'il n'est pas possible de s'y ar- 
rêter. Je décrirai donc seulement les faits tels que j'ai pu 
les reconnaître. 

« S'il était possible de prévoir les convulsions de la na- 
ture aux signes extérieurs qui les précèdent ordinairement , 
on pourrait dire qu'elle avait annoncé depuis quelque 
temps l'affreuse catastrophe qu'elle préparait. L'automne 
a été froid et pluvieux : le thermomètre de Fahreinheit est 
descendu souvent à 56 degrés, l'hiver a été sec, et le 
même thermomètre a toujours été au-dessus de 5 05. Il se 
formait fréquemment des tempêtes dans la partie de l'ouest , 
ce qui paraissait extraordinaire dans cette saison. Les ma- 
rées n'avaient plus leurs époques fixes comme auparavant, 
et les pilotes du canal , en rendant compte de ces variations, 
assuraient avoir plusieurs fois observé une agitation plus 
forte et plus bruyante dans les eaux de Carybde , qu'ils 
appellent le Garofalo. 

« Le 5 février, l'air était pesant et tranquille, le ciel 
couvert de nuages épais et l'atmosphère enflammée. A 
midi et demi, la terre commença à trembler avec un bruit 
effroyable, les secousses augmentèrent successivement, et 
devinrent enfin si violentes dans tous les sens, qu'elles ren- 
versèrent en deux ou trois minutes une partie des édifices 
et des maisons. 

« On vit alors s'élever du nord-ouest une longue nuée 
blanchâtre suivie d'une autre très obscure, qui couvrit 
en un moment tout l'horizon , amena sur la ville un déluge 
d'eau, et augmenta la terreur et la confusion. On aban- 
donna les maisons en fuyant sur les places, dans les plai- 
nes voisines et sur les bâtimens qui se trouvaient dans le 
port. 
* La terre tremblait toujours à chaque instant, et ce ne 












fi, ;l 



368 AVANT-PROPOS. 

« fut que vers les cinq heures que les secousses parurent se 
« ralentir. Les habitans rentrèrent dans l'enceinte , les uns 
« pour chercher et secourir leurs parens, leurs enfans, leurs 
« amis; d'autres , pour enlever de leurs maisons à moitié dé- 
« truites, les effets précieux qu'ils y avaient laissés, ou du 
« moins les meubles et hardes qui leur étaient »les plus néces- 
« saires; d'autres pour s'y mettre à couvert des injures du 
« temps, n'ayant ni asile, ni les moyens de s'en procurer ; 
« d'autres enfin pour profiter du désordre, et dépouiller les 
« maisons ouvertes et abandonnées. 

« Cette espèce de sécurité a coûté la vie à un plus grand 
« nombre d'individus. A une heure après minuit, la terre 
« trembla avec plus de violence et fit écrouler toutes les 
« maisons que les premières secousses avaient ébranlées. 

« La ville est restée déserte depuis, tous les habitans sont 
« campés aux environs. La plus grande partie du tiers-état 
« et du peuple est baraquée dans la plaine de Porto-Salvo , 
« sous le bourg de Salleo ; la noblesse , les magistrats et la 
'. bourgeoisie, dans une plaine au-delà .du torrent de Porta 
« di Legno, et le militaire à Terra-Nuova, sur l'esplanade de 
« la citadelle. 

« Les fortes secousses qui se sont fait sentir encore le 7 fé- 
« vrier et le a8 mars ont détruit les autres édifices qui 
« avaient résisté aux premières , et on peut dire avec vérité 
« qu'il n'existe presque plus de maison habitable dans la 
« ville , excepté dans le quartier bâti sur le glacis de l'ancien 
« château de Matta-Griffoue, où étaient les monastères de 
« filles , et celui de Sainte-Claire , proche la place du gou- 
« vernemeut , qui n'ont pas extrêmement souffert. 

« On a prétendu que le terrain s'était affaissé en plusieurs 
« endroits , qu'on avait senti des vapeurs de soufre et -de 
« bitume qui s'exhalaient des décombres , qu'on avait vu 
n îles météores enflammés s'élever au-dessus de la ville , 



AVANT-PROPOS. 



369 



'< et que les flots de la mer, en surmontant le quai , et se 
« brisant avec fureur contre les maisons, avaient en- 
« traîné dans leur retraite une partie du terrain qui les 
'( soutenait. 

« Ces assertions ont toutes été le produit d'une imagination 
.. échauffce , et du délire de l'épouvante. Sans nier absolu- 
« ment que des commotions aussi violentes que celles qu'on a 
« éprouvées , aient pu faire sortir des entrailles de la terre les 
« vapeurs que quelques particuliers disent avoir senties , on 
« peut les attribuer à des causes plus simples. Tout ce qui 
« existe sur la superficie de la Sicile est, sans contredit, im- 
« prégné de parties sulfureuses et bitumineuses qui s'exha- 
'< lent continuellement du sol : le feu prit à trois ou quatre 
« maisons de Tamphithéâtre de la marine, les flammes s'é- 
" chappant par intervalle des décombres s'élevaient au- 
« dessus des édifices, et l'incendie a produit ces météores, 
« et probablement aussi ces vapeurs qu'on a cru être l'effet 
« du tremblement de terre. 

« La mer n'a été que faiblement agitée dans le port, les 
« bâtimens qui s'y trouvaient n'ont point souffert, et la po- 
« sition de Messine dans un canal étroit et resserré l'a garan- 
- tie de l'impétuosité des flots, dont l'élévation extraordi- 
« naire a causé beaucoup de dommages sur la côte de Scylla 
'^ et de Bagnara. 

" Le quai, depuis le séminaire jusqu'à la douane, s'est, à 
« la vérité , crevassé dans toute sa longueur, et la palissade où 
« était la poissonnerie s'est enfoncée ; mais toute cette partie 
« est factice, ajoutée au terrain solide, et bâtie sur pilotis. 
« Les secousses ont été si fortes qu'elles ont dérangé les 
« caisses et la bâtisse artificielle qui les unissait, et ont pro- 
« duit l'affaissement. On a remarqué la même chose dans les 
«magasins du lazaret, qui se sont crevassés dans plusieurs 
" endroits, quoique le terrain ou la jetée naturelle de San-Ka- 




II 



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3^0 AVANT-PROPOS. 

a nieri, qui forme le port, n'ait éprouvé aucune altération 
a visible. • 

« Au milieu du trouble et de la confusion que devait né- 
« cessairement entraîner un pareil désastre, il semble que la 
« Providence ait veillé particulièrement à la conservation des 
« habitans. Les magasins de blé n'ont pas éré endommagés, 
« plusieurs fours publics sont restés sur pied , les aqueducs 
« se sont conservés, et les villages du district n'ont presque 
« pas souffert. Quelques membres de l'administration se sont 
« empressés à rétablir l'ordre et l'abondance, cH le surlen- 
« demain peu de personnes manquaient de l'absolu néces- 
« saire. Messine a trouvé ses ressources en elle-même. Les 
« secours envoyés par le souverain ont été délivrés à la gar- 
ce nison, qui les a tous absorbés. Les galères de Malle en ont 
« fourni pendant quelques jours aux malades et aux pauvres 
« avec une générosité qui mérite les plus grands éloges. Mais 
« on a refusé, je ne sais pourquoi , les plus essentiels, que 
« les commandans ont offerts , ainsi que ceux que le roi de 
« France avait envoyés avec tant d'empressement. On avait 
a ordonné à Palerme de faire passer ici tout ce qui se trouve- 
« rait en caisse pour le compte du roi , ainsi que le produit du 
« revenu des Jésuites et de l'archevêché de Montréal; mais 
« on avait oublié que le compte en avait été soldé depuis un 
« mois , et que le solde en avait été porté à Naples. On a 
« donc tiré du trésor de Messine l'argent qui était nécessaire 
« pour soulager le peuple. Soixante mille livres ont été dis- 
« tribuées dans les campagnes pour l'entretien des vers à 
« soie, et vingt-cinq mille livres ont été répandues en au- 
a mônesdansla ville. Mais cette somme était si modique, et 
« la répartition en a été faite de façon que les plus malheureux 
«n'ont rien eu, et dix mille ouvriers mercenaires etjour- 
. naliers ont été forcés d'aller ailleurs chercher du travail et 
^ du pain. 



AVANT-PROPOS. 3^ i 

« On peut assurer aujourd'hui que le nombre des habi- 
tans qui ont péri par la chute des édifices de la ville, n'ex- 
cède pas huit à neuf cents. Mais le dommage est considé- 
rable , et il paraît impossible de le déterminer. Messine a 
couteau dans son enceinte plus de quatre-vingt mille ha- 
bitans. L'amphithéâtre de la marine, et les arcs qui facili- 
taient la communication du port avec l'intérieur, ont coûté 
des sommes immenses. Il est détruit , et les murailles qui 
restent encore sur pied doivent être démolies. Le palais du 
vice-roi, la cathédrale, l'archevêché, le collège, le sémi- 
naire, les églises, les couvens, les magasins du port Franc, 
la douane, le lazaret n'existent plus. Toute propriété est 
anéantie dans la ville. On ne la rebâtirait pas pour trente 
millions ; à quoi il faut ajouter la valeur des meubles et 
effets précieux ensevelis sous les ruines, consumés par le 
feu , brisés par l'écroulement des édifices , ou devenus la 
proie des scélérats qui les ont enlevés. 
« Quelque effrayant que puisse paraître ce calcul , il n'est 
cependant rien en comparaison du dommage que la Calabre 
a souffert. Outre la perte d'un aussi grand nombre de villes 
et d'habitans , des montagnes se sont entr'ouvertes , d'autres 
ont été déplacées visiblement. Des terrains entiers d'une 
très grande étendue ont été coupés horizontalement et 
portés à des distances considérables ; des vallons comblés , 
des lacs très profonds d'eau chaude et sulfureuse se sont 
formés subitement et en grand nombre, dans des lieux où 
l'on voyait, deux minutes auparavant , des maisons de cam- 
pagne, des jardins et des collines couvertes de toutes les 
richesses du genre végétal. Les villes de Monteleone , Op- 
pido. Casai Niiovo, Terra Nuova , Senfinara , Polistena, 
presque tous les fiefs du prince de Cariati n'offrent que des 
monceaux de poussière. Toutes les autres, jusqu'à Scylla, 
et celles de la Calabre citérieure , depuis Crotone jusqu'à 



372 AVANT-PROPOS. 

« Reggio, ne sont plus habitables. Une grande partie de la 
« récolte des huiles, la plus riche production de la province, 
« a été perdue, et il en aurait été de même des soies entre- 
« posées à Reggio , si elles n'avaient pas été pour la plu- 
« part enlevées quelques jours auparavant. 

« Il résulte des observations faites sur les lieux , par des 
«( personnes instruites , que le foyer de l'incendie a été dans 
« cette partie de la Calabre connue sous le nom de plaine 
« de Monteleone ou de Seniinara. C'est là que les effets en 
« ont été plus terribles, et les phénomènes plus extraordi- 
« naires ; et c'est de là que viennent encore les secousses que 
« nous ressentons souvent par contre-coup. Le volcan de 
« Stromboli jette beaucoup de feu , et chaque mouvement 
« de la terre est actuellement précédé d'un bruit souterrain 
« semblable à un coup de canon qui viendrait du Phare. 

« On a remarqué de plus que toutes les habitations bâties 
« dans des plaines, et sur des terres argileuses et calcaires, 
« ont été ébranlées dans leurs fondemens et presque pulvé- 
« risées; et celles appuyées sur des terrains solides ou sur 
« des hauteurs de pierre dure, ont été conservées, ou seu- 
« lement endommagées. Cette diversité est frappante à Mes- 
« sine. Toute la partie basse construite ou sur pilotis, ou 
« sur une terre calcaire , est celle qui a succombé aux pre- 
« mières secousses , de façon qu'il n'en reste pas vestige ; 
« tandis que les édifices et les maisons bâties sur le rocher 
« de Matta-Griffon à Salleo , et sur le penchant des mon- 
« tagnes qui couvrent les derrières de la ville , sont sur 
« pied et la plupart intacts. 

« On ne saurait douter, d'après le rapport unanime des 
« habitans, que les secousses des 5 et 7 février et 28 mars 
« n'aient été les plus violentes, et peut-être capables seules, 
« par les mouvemens irréguliers qu'elles occasionnaient , de 
« renverser les édifices les mieux construits ; mais en exami- 



4 



AVANT-PROPOS. 37 3 

n nant les restes de ceux dont quelqjie partie subsiste encore, 
« on est autorisé à croire que plusieurs causes secondes ont 
« contribué à la destruction totale de tant de villes et d'ha- 
« bitations. 

« Les arts, et surtout l'architecture , sont presque inconnus 
« dans la Calabre , et on y a entièrement oublié les modèles 
« qu'y avaient laissés les anciens habitans de cette province. 
« Toutes les maisons y étaient bâties de pierres tendres et 
« friables , de briques mal cuites et de terres mêlées de 
" paille et séchées au soleil. Les charpentes étaient matérielles 
« et mal ordonnées. Les édifices ont péri par les toits et par 
« les planchers. Les premiers mouvemens ont détaché la 
«« charpente , et les poutres une fois déplacées , étant pous- 
'< sées avec violence, et en différens sens contre les mu- 
« railles , les ont fait écrouler. 

« La ville de Messine s'est trouvée dans le même cas : les 
« maisons y paraissaient plus solidement bâties; mais la con- 
« struction intérieure ne l'était pas davantage; les soHves des 
« planchers, appuyées simplement sur les murailles , sans au- 
« cun assujettissement ni chaîne extérieure, ont produit les 
« mêmes effets. D'ailleurs la chaux qu'on emploie est de très 
« mauvaise qualité , et , soit économie des propriétaires , soit 
« infidélité des ouvriers, on remarque avec surprise aujour- 
« d'hui qu'une grande quantité de murailles sont évidées et 
« remplies intérieurement de cailloux , de pierres sèches et 
« de sable. 

« Quoique le tremblement de terre de 1693 , qui renversa 
« le tiers des villes de la Sicile, eût épargné miraculeusement 
* celle-ci , on ne peut disconvenir que les édifices et les mai- 
« sons n'aient considérablement souffert. On les a réparés 
« avec la plus grande économie; on s'est contenté de rem- 
« plir les crevasses avec de la chaux et du sable, et l'attention 
« ne s'est portée que sur le mal apparent. Elle en essuya un 



^ 




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B""^' 



374 AVANT-PROPOS. 

« autre assez fort en 174;» ; et la peslé, qui Bt périr l'aunéu 
« suivante la moitié de ses habitans , ne permit pas de songer 
« aux réparations. Quarante années consécutives de troubles 
« domestiques, et peut-être pas assez de vigilance de la part 
« du gouvernement de Naples, avaient achevé de dépeupler et 
« de ruiner celie ville infortunée. Une bonne partie des mai- 
« sons n'était plus habitée, et plus d'un quart de l'amphi- 
« théâtre de la marine tombait en ruine. 

« Les secousses violentes qu'elle a ressenties pendant plus 
« de six mois, en 1780, avaient augmenté le mal ancien. On 
« n'a presque rien rebâti, parce que les facultés actuelles et 
« le discrédit municipal ne le permettaient plus. Quelques 
« solives de la voûte de la cathédrale s'étaient déplacées, 
« ce qui devait faire soupçonner un dérangement quel- 
« conque dans l'ensemble de l'édifice ; on s'est contenté de les 
« remettre en place, sans aucun autre examen. Le palais du 
« vice-roi était dans le plus mauvais état possible; abandonné 
« depuis vingt ans, sans aucune réparation, il dépérissait 
« visiblement; une infinité d'édifices et de maisons étaient dans 
« le même cas. Il était donc impossible que ces bâtimens ré- 
« sistassent à de nouvelles secousses, et leur chute a entraîné 
(Y nécessairement celle des autres. » 



INTRODlTCTlON 



AU 



VOYAGE PITTORESQUE 



EN SICILE. 



Si nous noiis en rapportons aux plus anciennes De la situa- 
traditions, aux historiens les plus respecte's de die, de son 

-,..,., ^ j . étendue et de 

1 antiquité, il ne nous restera aucun doute que sa feniiiié. 
la Sicile n'ait été autrefois séparée de l'Italie par 
un tremblement de terre ou quelque autre ré- 
volution arrivée dans cette partie du globe. 
C'était le sentiment de Pline : « La Sicile était 
(( jointe autrefois aux champs Brutiens, dit-H, 
« et en faisait partie ; mais les eaux de la mer 
(( s'étant fait jour tout à coup, et s'étant ouvert 
« un passage au travers des terres, la séparèrent 
« pour jamais du reste de l'Italie. ' » Cette opi- 
nion était celle de toute l'antiquité; nous voyons 
ses meilleurs poètes nous raconter cet événement 
dans leurs ouvrages, et en faire le sujet des pein- 
tures les plus éloquentes ; mais ces auteurs ne 
nous en parlent jamais que comme d'une tradi- 

' Sicilia quondam Brutio agro cohœrens , interfuso mari , 
nvulsn. (Plinii, Lih. IIT, c. viii. ) 



P^! 



i h. 



;%r 



376 INTRODUCTION, 

tion dès-lors si éloignée que Tépoque en était 
absolument inconnue '. Strabon et Diodore nous 
disent que, de leur temps, les plus anciens histo- 
riens citaient ce fait comme étant déjà d'une anti- 
quité très reculée. ' 

Nous ne pouvons donc douter que la révolution 
formidable qui aura produit cette scission , cette 
séparation de la Sicile avec Fltalie ( en supposant 
qu elle ait eu lieu ), ne soit en effet une des plus 
anciennement arrivées sur le globe. L'opinion de 

• 

» Hœc loca, vi quondam et vasta convulsa ruina 
( Tantum œvi longinqua valet mutare vetustas ) 
Dissiluisseferunt: quumprotinus utraque tellus 
Una foret , venit medio vipontus, et undis 
Hesperium Siculo latus abscidit , arvaque et urbes 
Littore diductas angusio interluit œstu. 

( ViHG. , JEneid. , Lib. m. ) 

• Ausonîœpars magna jacet Trinacria tellus 
Ut semel expugnante Noto et vastantibus undis 
Accepit fréta cœruleo propulsa tridente: 
Namque per ocultum cœca vi turbinis olim 
Impactum pelagus lacerataviscera terrœ 
Discidit, et medio prorumpens arvaprofundo 
Cum populis pariter convulsas transtulit urbes. 

(Sil.Ital., Lib. XIV.) 

» Tradunt prisai rerum scriptores S iciliam fuisse olim Italiœ 
œnjunctam, sed postea insulam evasisse. (Diod. , L. V.) 

Aristote fait aussi mention d'une éruption mémorable de 
l'Etna, dont on parlait encore de son vivant, et qui avait 
couvert de cendres non seulement toute la Sicile, mais un 
graqd nombre de villes du continent. 



INTRODUCTION. 377 

Buffon, à ce sujet , est d'en faire remonter l'épo- 
que au moment même de la formation de la 
Méditerranée , ou plutôt de son accroissement 
subit, lorsque les barrières du Bosphore , ou ca- 
nal de Gonstantinople , s'étant ouvertes, les eaux 
de la mer Noire et celles de la mer d'Asof s'y 
seront tout à coup rassemblées. Le même auteur 
pense qu'une submersion beaucoup plus consi- 
dérable encore doit être arrivée dans cette partie 
du globe, lorsque les eaux de l'Océan se seront 
fait jour au travers du détroit de Gibraltar. « Ce 
u n'est peut-être, dit Buffon , que dans ce second 
(( temps que s'est formé le golfe Adriatique , 
« ainsi que la séparation de la Sicile et des autres 
(f îles ; quoi qu'il en soit , ce n'est que d'après ces 
i( deux grands événemens que l'équilibre de ces 
i< deux mers intérieures a pu s'établir, et qu'elles 
(f ont pris leurs dimensions, à peu près telles 
(( que nous les voyons aujourd'hui. Ces terribles 
c( révolutions de la nature sont sans doute d'une 
w antiquité bien plus reculée qu'aucune de celles 
(( dont les hommes ont conservé le souvenir; 
w on doit même les regarder comme bien anté- 
« Heures à ces fameux déluges de Deucalion et 
« d'Ogigès, dont la fable seule nous a conservé 
i( la mémoire et les époques. ' 
INous ne suivrons pas davantage les çonjeç-- 

' Epoques de la Nature, 



'■^.^ 



378 INTRODUCTION. 

tures de ce naturaliste, tout ingénieuses qu'elles 
puissent être, et sans placer comme lui ces ré- 
volutions anté-diluviennes à cent siècles de nous, 
nous nous occuperons a peindre, à décrire la Si- 
cile telle qu'elle est de nos jours. ' 

Cette île célèbre est la plus considérable de 
la Méditerranée,- placée entre le, trentième et le 
trente-quatrième degré de longitude et le trente- 
sixième et le trente-huitième vingt-cinq minutes 
de latitude, a l'extrémité méridionale de l'Italie, 
elle n'en est séparée que par un petit bras de 
mer de douze milles de largeur, ou quatre de 
nos lieues environ, dans la partie la plus éten- 
due; et, dans les endroits les plus resserrés, ce 

* C'est à la date d'environ dix raille ans , à compter de ce 
jour eu arrière, que je placerais la séparation de l'Europe et 
de l'Amérique , et c'est à peu près dans ce même temps que 
l'Angleterre a été séparée de la France , l'Irlande de l'Angle- 
terre, la Sicile de l'Italie , la Sardaigne de la Corse, et toutes 
deux du continent de l'Afrique. C'est peut-être aussi dans ce 
même temps que les Antilles, Saint-Domingue et Cuba ont 
été séparés du continent de l'Amérique Toutes ces divisions 
particulières sont contemporaines ou peu postérieures à la 
grande séparation des deux continens ; la plupart même ne 
paraissent être que des suites nécessaires de cette grande divi- 
sion , laquelle ayant ouvert une large route aux eaux de 
l'Océan , leur aura permis de refluer sur toutes les terres 
basses, d'en attaquer, par leur mouvement, les parties les 
moins solides , de les miner peu à peu , et de les trancher enfin 
jusqu'à les séparer des continens voisins. ( Buffon , Epoques 
(le la Nature.) 



INTRODUCTION. 379 

détroit n*a pas même six milles , ou environ deux 
lieues. 

La forme de la Sicile est triangulaire , c'est la 
raison pour laquelle les anciens lui avaient donné 
le nom de Trinacria, Son étendue , ou plutôt 
son circuit , est de six cent vingt-quatre milles 
d'Italie, sa longueur de l'est à l'ouest, c'est-à- 
dire depuis le cap Peloro jusqu'au cap Boeo , an- 
ciennement Lilybée, est de cent quatre-vingts 
milles , et sa largeur du midi au nord , dans sa 
plus grande dimension, depuis le cap Passaro, 
anciennement Pachinum, jusqu'au cap Peloro 
qu'on appelle aussi Capo del Faro , est de cent 
trente milles. 

Il y a tout lieu de penser que ce sont ces trois 
promontoires que les anciens ont voulu désigner 
dans un grand nombre de médailles de la Sicile', 
par ces trois jambes d'homme placées autour 
d'une tête, comme autant de rayons, et entre 
chacunes desquelles on voit un épi de blé , em- 
blème de la fécondité du pays. ' 

' Toutes les planches de médailles de la Sicile seront placées 
k la fin de l'Atlas , dont elles formeront les derniers numéros , 
leurs descriptions étant le chapitre qui termine notre quatrième 
volume. 

• Ce type singulier se rencontre particulièrement sur plu- 
sieurs des anciennes médailles de Palerme , il se voit aussi , 
mais plus rarement , sur quelques médailles de Syracuse , 
d'Agrigente et d'une autre ville de Sicile appelée Yetum. Mais 




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(■ 
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1^ 






38o INTRODUCTION. 

La Sicile est divisée en trois grandes provinces, 
auxquelles on donne le nom de vallée , savoir : 
// val di Denioni^ il val di Noto, et // val di 
Mazzara. ' 

La première de ces divisions de la Sicile , il 
val di Demoniy renferme plusieurs villes consi- 
dérables ; c'est la partie où est situe' le mont Etna. 
On y voit Messine, Taormine, Catane, Melazzo 

ce qui prouve très sûrement que les anciens ont désigné cette 
île par un emblème qui semblait faire allusion à la forme de 
ses trois caps , ce sont quelques autres médailles frappées à 
différentes époques , comme après la prise de Syracuse par 
Marcellus. On en connaît une oii l'on voit au revers de ce 
type de la Trinacrie, un Jupiter , et le nom de Lentulus Mar- 
cellus écrit à côté. Il en est une autre fort rare, avec le nom 
de César écrit en grec , qui paraît avoir rapport aux victoires 
de Pompée en Sicile; et enfin une plus évidente que toutes, 
que fit frapper Glodius Macer , pro-préteur d'Afrique , qui 
tenta d'usurper l'empire sous Néron. Ce Glodius Macer , vou- 
lant sans doute faire connaître les provinces de l'Empire ro- 
main qui s'étaient déclarées pour lui , fit frapper une médaille 
où l'on voit l'emblème en question , avec le nom de Sicilia 
pour exergue. 

'■ Le mot val, par lequel on désigne ces différentes parties 
de la Sicile, n'a rien de commun ni aucun rapport avec l'idée 
que présente dans notre langue le mot valk'c, étant une expres- 
sion arabe qui signifie canton , pays. Nous verrons , à ce sujet , 
que plusieurs villes de l'intérieur de l'île ont conservé des dé- 
nominations semblables , et dont l'origine vient également de 
l'arabe; comme le nom de Calata, qui, dans cette langue, 
signifie montagne , élévation , ainsi Calata-Vuturo , Calata- 
Girone, Calata-vScibetta , etc. , petites villes bâties sur des lieux 
élevés. 



I 
I 



INTRODUCTION. 38 1 

et Cefalu. Dans le val di Noto^ on trouve Cas- 
tro Giovani ou l'antique Etuici , situé au centre 
de nie, San Filippo d'Argiro, Piazza, Noto, 
Lentini et Syracuse; et dans le val di Mazzara, 
Termini , Palerme, la capitale de la Sicile, Al- 
camo, Trapani, Marsala, l'ancienne Lilybée, 
Mazzara, Girgenti et Alicata. 

La petite ville de Noto , peu éloignée de Syra- 
cuse , et Mazzara , à l'extrémité de l'île , près 
du cap Boeo, ont donné l'une et l'autre, on ne 
sait trop pourquoi, leur nom à deux des princi- 
pales divisions de la Sicile; quant à celui de val 
Demona ou Demoni , donné à la partie dans la- 
quelle est situé le mont Etna , l'opinion vulgaire 
est que ce nom n'a d'autre origine que la frayeur 
et les ravages causés tant de fois par ce terrible 
volcan. Les peuples, intimidés de l'image de 
l'enfer même qu'ils ont continuellement sous les 
yeux, auront donné au pays qu'ils habitent le 
nom de val ou pays des Démons; mais rien 
n'est plus mal fondé. On connaît des titres an- 
ciens des quatorzième et quinzième siècles où l'on 
désigne cette partie de la Sicile par ^e Nemoribus, 
sans doute à cause des forêts et des bois dont les 
environs de l'Etna ont toujours été couverts, et 
que c'est d'ailleurs presque le seul canton de la 
Sicile qui en produise. Il est donc naturel de 
croire que c'est par corruption que, du mot Ne- 
mores ou Nemoribus, on aura fait Demoni, que 




Ni 



I 



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38a INTRODUCTION, 

la superstition et l'ignorance ont depuis con- 
sacré. 

Peu de pays sont en général aussi montueux : 
outre l'Etna, qui est non seulement une des plus 
hautes montagnes du monde , mais un des plus 
terribles volcans , la Sicile renferme un grand 
nombre d'autres montagnes considérables, telles 
que les monts Pelores ou Neptuniens , au nord 
de l'Etna , parmi lesquels est le Scuderi , presque 
aussi élevé; les monts Gemelli, vers le centre de 
File, où est Caméra ta, qui commande et do- 
mine toute la Sicile; les monts Nebrodes ou Her- 
culéens, vers la côte septentrionale, au-dessous 
de Termini , parmi lesquels sont ceux appelés 
diMadonia, encore très remarquables par leur 
escarpement et leur élévation; et enfin, outre les 
différens amas de montagnes principales, la Si- 
cile lest presque en totalité couverte de monts 
isolés répandus de tous côtés , soit dans le val 
di Noto, soit à l'autre extrémité de l'île du 
côté de Trapani , où l'on trouve le mont Eryx , 
autrefois si renommé à cause d'un temple con- 
sacré à Vénus, un des plus fameux de l'anti- 
quité. 

Malgré les ravages et les fureurs de l'Etna , qui 
tant de fois ont désolé la Sicile, on ne peut dou- 
ter que ce ne soit à ce volcan formidable qu'on 
doit attribuer principalement la fertilité prodi- 
gieuse d'une grande partie de cette île; il est en- 



INTRODIJCTION. 383 

core certain que dans cette quantité de mon- 
tagnes dont nous venons de parler, et surtout 
dans la partie appelée val di Noto, il a existé 
autrefois plusieurs volcans éteints depuis un 
grand nombre de siècles, et que ce sont les 
cendres de ces volcans qui auront répandu à ja- 
mais autour d'eux un germe inépuisable de fé- 
condité. Les eaux thermales et les bains sulfu- 
reux qu'on y rencontre de différens côtés , an- 
noncent encore une fermentation intérieure qui 
ne peut que contribuer infiniment à la végéta- 
tion prodigieuse qui règne dans la plus grande 
partie de l'île. 

Aussi la Sicile a-t-elle passé , de tous les temps, 
pour le pays le plus abondant et le plus. fertile; 
les Romains regardaient cette île comme leur 
mère nourrice, et Cicéron l'appelle le grenier à 
blé et le magasin de Rome '. Nous voyons en- 
core dans Diodore que le territoire du pays 
Léontin produisait le blé de lui-même, et sans 
nulle sorte de culture. Aujourd'hui encore, 
quoique les terres y soient sans doute bien moins 



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ii' 



I 



' Ille itaque M. Cato sapieiis , cellam panariam reipublicœ 
nostrœ , nutricem plebis romance Siciliam appellavit. Nos vero 
experti sumus , Italîco maximo difficillimoque bello , Siciliam 
nobis non pro panaria cella , sed pro œrario illo majorum 
vetere , ac referto fuisse ; nam sine ullo siimptu nostro , coriis , 
tunicis , frumcntoque suppedito , maximos exercitus nostros 
vestuil , aluit , armas'it. (Cic. , in Vcrrem., L. II.) 



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384 INTRODUCTION, 

cultivées qu'autrefois, il est certain qu'aucun 
pays de l'Europe n'approche d'une aussi grande 
fertilité, soit à cause de la douceur du climat, 
soit par la nature du soL 

Tomaso Fazelli , l'historien moderne de la 
Sicile , le plus connu , le plus cité , et qui écrivait 
dans le commencement du seizième siècle, nous 
dit que dans plusieurs cantons de cette île, et 
non seulement dans la partie des Léontins, 
mais dans les environs d'Enna, au centre de la 
Sicile, il avait vu très souvent plusieurs cantons 
de terre, où, sans qu'on eût semé ou labouré, 
le blé venait de lui-même et arrivait à sa matu- 
rité. ' 

Cette étonnante fertilité se répand en Sicile sur 
tous les genres de productions : les fruits les 
plus exquis y croissent en abondance. On sait 
quel cas les anciens faisaient du miel du mont 
Hybla; et, quant à l'excellence de ses vins, les 
territoires de Syracuse et de Messine ont été de 
tous les temps dans la plus grande réputation. 
On lit, à ce sujet, dans le même auteur, que les 

* Enim vero frumenium agreste in agro Leontino sua sponte 
nalum, non solum Diodorus refert, sed œtate etiam mea , 
lumineodem, tum in pluribus Siciliœ agris nulla mortalium 
cura excultis , neque terrœ commendatum , neque aratri , ras- 
irorumve exercitio provocatum , sed soli mira ac naturali libe- 
ralitate provenisse , atque in aristas felicissime excrevisse 
ipsi vidimus. (Fasklli , de Rébus Siculis , cap. IV. ) 



INTRODUCTION. 385 

empereurs romains, maîtres de l'univers, avaient 
coutume, dans leurs festins ou.dans les jours de 
triomphe, de faire servir à leur table quatre 
espèces de vin, qui étaient regardés comme les 
meilleurs qu'on connût alors, celui de Falerne, 
qui croissait près de Naples , les vins grecs des 
îles de Chio et de Lesbos , et celui appelé Marner- 
tinum , qui venait de Sicile, dans les environs de 
Messine. 

Indépendamment du miel et des huiles que 
cette île produit en abondance , ainsi que le sel 
gemme, ou çel fossile, et surtout le sel marin 
qu'on recueille sur les côtes, près de Trapani, le 
sucre, qui semblerait être une production ré- 
servée par la nature aux îles de l'Amérique, 
croît aussi dans celle de la Sicile: on le retire 
d'une espèce de canne qu'on nomme dans le pays 
canna mêle y et dont les sucs, après deux ou 
trois cuissons, acquièrent autant de qualité et 
de douceur que celui des Antilles. 

Plusieurs petites îles, situées à peu de distance 
du cap Peloro, et environ à une vingtaine de 
milles de la côte septentrionale de la Sicile, sont 
toutes, ou ont toutes été , à différentes époques, 
autant de volcans allumés. On les appelle Lipa- 
riennesy ou îles de Lipari^ du nom de la plus 
grande d'entre elles. Les anciens les nommaient 
P^ulcaniennes ou Éoliennes ; on a quelque rai- 
son de croire que ces volcans sont des émanations 



* 



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386 INTRODUCTION. 

ou des branches de l'Etna , mais sans pouvoir 
déterminer s'ils ont une communication sous 
les eaux de la mer avec Timmense foyer de ce 
volcan : sans doute ils ont été successivement 
le produit d'autant d'éruptions, ainsi que le 
Monte Nuovo , près de Pouzzol , les lies de San- 
torin dans l'Archipel, et tant d'autres. Nous sa- 
vons d'ailleurs que les anciens historiens ne 
comptaient, de leur temps, que sept de ces îles 
Eoliennes, tandis qu'il en existe onze aujour- 
d'hui. 

Le Vulcano et le Stromboli sont les plus con- 
sidérables et les plus animés de tous ces volcans. 
Ce dernier l'est même beaucoup plus que le 
Vésuve et l'Etna, qui quelquefois, pendant 
plusieurs années, ne jettent aucun feu, tandis 
que le Stromboli est toujours en activité, et vo- 
mit des pierres enflammées ou des flammes sans 
presque jamais s'arrêter. Il s'élance du milieu de 
la mer à une grande élévation, et forme un 
rocher absolument escarpé et presque en ligne 
perpendiculaire. 11 peut avoir environ dix milles 
de circuit. Ces feux, continuellement allumés, 
servent, à une distance considérable, de fanal 
aux navigateurs. 

11 paraît que le feu est éteint dans le plus 
grand nombre de ces autres petites îles. Lipari 
est la plus grande de toutes, et peut avoir six 
lieues de longueur : depuis long-temps les feux 



INTRODUCTION. 387 

volcaniques qui y ont existé autrefois, et dont 
on aperçoit très visiblement les traces, sont 
éteints; aussi cette île est-elle de la plu^ grande 
fertilité, et produit-elle des fruits excelîens, des 
raisins nommés passoli , et un vin fort recher- 
ché , qu'on appelle malvoisie de Lipari, 

Peu de pays ont fourni et prêté à l'imagina- 
tion des poètes de l'antiquité autant que la Sicile : 
aussi fut-elle le berceau de toutes les fables. In- 
dépendamment d'une extrême fertilité, on peut 
croire que les différens phénomènes dont elle 
était entourée y ont beaucoup contribué dans 
le temps où la physique et l'histoire de la na- 
ture étaient encore dans leur enfance; ces vol- 
cans, ces feux naturels et toujours allumés ne se 
présentaient dans l'esprit des hommes que 
comme autant de merveilles et de prodiges in*- 
explicables; de là, toutes ces descriptions fabu- 
leuses dont les historiens et surtout les poètes 
de l'antiquité ont orné et enrichi leurs ouvrages. 
Dans ces îles volcaniques , produit des feux sou- 
terrains, il se sera formé, par l'effort des vagues, 
des antres, des cavernes profondes où l'on enten- 
dait retentir au loin les flots de la mer; il n'en 
fallait pas davantage pour en faire le séjour du 
dieu des vents, et Homère embellit encore 
cette croyance populaire de nouvelles fables. 

On connaît la belle description que Virgile 
nous fait de ces îles Eoliennes ; c'était là que Vul^ 



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4 



^-1 



388 INTRODUCTION. 

cain tenait ses forges allumées^ et où il fabriqua 
l'armure céleste que Vénus lui avait demandée 
pourEnjée : 

Insula Sicanium juxta iatus , jEoUamquc 
Erigitur Liparen , fumaniibus ardua saxis ; 
Quam subter specus, et Cyclopum exesa caminis 
Antra Mtnœa tonant , validique incudibus ictus 
Auditi referunt gemitum striduntque cavernis 
Stricturœ Chalybum , etjornacibus ignis anhelat : 
F'ulccmi domus et F'ulcania nomine tellus. 

{Mneid., L. VIII.) 

Ces écueils célèbres qui séparent la Sicile de 
ritalie, ces gouffres de Charybde et ces rochers 
de Scylla, si redoutables aux nautoniers, ont 
fourni d'innombrables tableaux aux poètes et 
aux historiens. Leurs descriptions, suivant les 
apparences, étaient une suite toute naturelle du 
peu de progrès qu'on avait fait jusqu'alors dans 
l'art de la navigation. * 

Nous verrons cependant qu'aux fables près 

* 
« 

' Ast , ubi digressum Siculœ te admoverit orœ 
Ventus , et angusti rarescent claustra Pelori ; 
Lœva tibi tellus , et longo lœva petantur 
Mquora circuitu ; et dextrumfuge littus et undas. 

Dextrum Scylla Iatus , lœvum implacata Charybdis 
Obsidet : atque imo barathri ter gurgite vastos 
Sorbet in abruptumjluctus , rursusque sub auras 
Erigit alternas, et sidéra verberat unda. 
At Scyllam cascis cohibet spelunca latebris , 



INTRODUCTION. 389 

dont Virgile s'est plu à orner, dans ses vers, la 
peinture qu'il nous fait de ces écueils formidables, 
qu'ils le sont effectivement, et que ce détroit de 
Messine n'est encore rien moins que facile à 
traverser. Dans les mauvais temps, les vents 
ajoutaiit de la force aux courans , les rendent 
plus dangereux, et, dans les calmes absolus, ils 
le deviennent peut-être encore davantage pour 
les gros vaisseaux, qui y sont alors entraînés mal- 
gré eux, et risquent d'aller se perdre et se briser 
contre les rochers, soit d'un côté, soit de 
l'autre. 

L'origine des premiers peuples qui ont habité 
la Sicile se perd dans la nuit des temps : tous les 
anciens auteurs sont même à ce sujet de différens 
sentimens; les uns les font venir d'Espagne; 
d'autres d'Italie. Les poètes surtout, pour qui le 
merveilleux a toujours eu le plus d'attraits, les 
font descendre d'un peuple de géans, des Lestri- 
gons et des Cjclopes, et Polyphème ne fut pas 
un de ceux qui y jouèrent le moindre rôle. 

Ora exsertantem , et naves in saxa trahentem. 
Prima hominis faciès , et pulchro pectore virgo 
Pube tenus : pos tréma immani corpore piscis , 
Delphinum caudas utero commissa luporum. 
Prœstat Trinacrii metas lustrare Pachyni 
Cessantem , longos et circumjlectere cursus , 
Qxinm semel injbrmem vasto vidisse sub antre 
Scyllam, et cœruleis canibus rcsonantia saxa . 

(^neid. , L. m.) 



Des premiers 
babitaasdela 
Sicile , de ses 
plus ancien- 
nes villes , et 

des plus 
grands hom- 
mes qu'elle a 
produits dans 
rantî(j[nité. 






I f 






390 INTRODUCTION. 

Il importe, au reste, assez peu quel nom ont 
pu porter les plus anciens habi tans de cette île, si ce 
furent les Sicaniens, peuplade d'Espagne, ou les 
Liguriens, venant d'Italie, et ayant à leur tête 
Siculus, fils de Neptune; il serait beaucoup plus 
intéressant de savoir si ce qui a donné lieu à 
toutes ces fables, à tous ces contes de géans, a 
été fondé sur quelques faits qui n'aient pas abso- 
lument été dénués de toute vraisemblance. 

Sans ajouter foi à ce que plusieurs historiens 
nous racontent des découvertes qui ont été faites 
en différens temps et dans plusieurs endroits de 
la Sicile, de tombeaux très anciens, dans les- 
quels on a trouvé des squelettes d'hommes de 
vingt ou trente coudées, et jusqu'à trente-trois 
pieds de hauteur \ nous ne pouvons douter, et 
BufFon le pense affirmativement, que dans le 
monde primitif, et dans les premiers âges de la 
nature, il y a eu parmi les hommes, comme 
parmi les animaux, des races et des individus 
infiniment plus forts, plus robustes, et beau- 
coup plus élevés qu'ils ne le sont depuis long- 
temps. ' 



• Fazelli cite plusieurs décquvertes en ce genre qui ont été 
faites dans la Sicile , en fouillant la terre du côté du mont 
Eryx , en 1 5 1 6 , près de Mazzara , et , en 1 548 et 1 55o , près de 
Syracuse. 

» « D'après tous les faits que je viens d'exposer , et ceux 
« que j'ai discutés au sujet des Patagons, je laisse à ims lec- 



INTRODUCTION. 89 1 

Quant au temps et à l'époque où la Sicile a 
commencé à être habitée , nous ne pouvons 
mieux faire que de consulter les recherches du 
savant Fréret , rapportées dans les Mémoires de 
l'Académie des Belles-Lettres ; elles nous indiquent 
la date du pas3age des Sicules dans File à la- 
quelle ils donnèrent leur nom. Cet auteur, dont 
le but était de s'éclairer sur les antiquités des 
peuples , et de séparer la vérité d'avec la fable , 
a recueilli dans les anciens historiens les passages 
qui contiennent des assertions précises, et d'où 
il a pu retirer quelques inductions raisonnables 
sur la manière dont s'est peuplée l'Italie. 

Nous avons vu , dans l'Introduction au Voyage 
de la Grande-Grèce, que les Sicules , originaires 
des confins de la Dalmatie , furent un des premiers 
peuples qui vinrent s'établir en Italie ; mais 
qu'ayant été attaqués par des nations plus pu js- 

« teurs le même embarras oii je suis pour pouvoir prononcer 
« sur l'existence réelle de ces géans de vingt-quatre pieds. Je 
« ne puis me persuader qu'en aucun temps , et par aucun 
« moyen , aucune circonstance , le corps humain ait pu s'éle- 
« ver à des proportions aussi démesurées : mais je crois en 
« même temps qu'on ne peut guère douter qu'il n'y ait eu des 
« géans de dix , douze et peut-être quinze pieds de hauteur , 
« et qu'il est presque certain que , dans les premiers âges de 
« la nature vivante, il a existé non seulement des individus 
« gigantesques en grand nombre , mais même quelques races 
« constantes et successives de géans , dont celle des Patagons 
« est la seule qui se soit conservée. >» ( Buffon , Epoques de la 
Nature. ) 






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392 INTRODUCTION, 

santés, et obligés d'abandonner les contrées où ils 
s'étaient établis, ils se réfugièrent en Sicile, à la- 
quelle ils donnèrent leur nom. Hellanicus de 
Lesbos, historien plus ancien que Thucydide et 
même qu'Hérodote, donnait pour époque à cet 
événement la vingt -sixième année du sacer- 
doce d'Alcinoé, prêtresse d'Argos, ce qui répond 
à la quatre-vingtième environ avant la prise de 
Troie, marquée par Philiste, auteur sicilien, 
c'est-à-dire à l'an i364 avant l'ère chrétienne, 
selon la chronologie de Thucydide. 

Depuis cette époque , différens peuples sont 
venus aborder en Sicile. Les Phéniciens, qu'on 
a regardés comme la plus ancienne des nations 
commerçantes, et la plus habile dans la naviga- 
tion, furent, suivant une opinion assez générale^ 
des premiers à s'y établir, mais sur les côtes 
uniquement. Ensuite les Troyens vinrent y cher- 
cher un asile après la prise de Troie , et y bâ- 
tirent plusieurs villes, parmi lesquelles on compte 
celle d'Eryx, oùEnée, suivant Virgile, fit con- 
struire, en l'honneur de Vénus, un temple fa- 
meux dans l'antiquité. 

Mais ce furent surtout les Grecs, qui, attirés 
par l'excellence et la fertilité des terres, ainsi que 
par la position de cette lie, y vinrent en différens 
temps fonder des villes et des colonies. Plusieurs 
de ces villes acquirent dans ces anciens temps de 
la célébrité et une très grande puissance. Naxos 



I 



INTRODUCTION. SgS 

fut une des plus anciennes, mais surtout Syracuse, 
qui , suivant Pausanias et Thucydide, fut fondée 
par Archias, de Corinthe, vers la troisième année 
de la cinquième olympiade , 768 ans avant J.-C. 

Dans la suite , de nouvelles colonies grecques, 
ou celles qui habitaient déjà la Sicile , y bâtirent 
d'autres villes , telles que Selinunte , Catane et 
Leonte. Quelques années après la fondation de 
Syracuse , des Rhodiens et des Cretois vinrent 
s'établir près du fleuve Gela , et y bâtirent une 
ville, à laquelle ils donnèrent le nom du fleuve : 
ces mêmes habitans de Gela fondèrent à leur 
tour Agrigente , près du fleuve Agragas. 

Messine fut, dans son origine, appelée Zancle: 
on sait que ce nom lui venait de la forme de son 
port , et surtout d'une langue de terre qui , se 
prolongeant en demi-cercle dans la mer, lui 
donne la forme d'une faux. On croit effective- 
ment que ce nom de Zancle voulait dire , dans 
l'ancienne langue des &\c\AeSyfaux on faucille, 
Strabon et Thucydide prétendent que cette ville, 
une des plus anciennes de la Sicile , fut en pre- 
mier lieu bâtie et habitée par des pirates de 
Cumes et des Chaldéens ; qu'ensuite de nouvelles 
colonies de Messéniens , originaires du Pélopo-^ 
nèse, étant venues s'y réunir avec ses premiers 
habitans, elle changea son nom de Zancle, et 
prit celui de Messana. ' 

' Les historieas sont peu d'accord sur le temps et i'époquç 



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394 INTRODUCTION. 

Quant à Palerme , il y a tant d'opinions sur 
les premiers fondateurs de cette ville, qu'il est 
impossible d'en adopter aucune. Quoique plu- 
sieurs auteurs attribuent son origine aux Phéni- 
ciens , son ancien nom , qui était Panormos , 
indiquerait bien plutôt une origine grecque que 
toute autre, puisque n Al/, qui, en grec, veutdire 
tout y et O^ffjLOfy station des vaisseaux , semblent 
devoir faire allusion à la beauté et à la sûreté 
de son port , tel qu'il était alors. ' 

oïl cette ville changea son nom de Zancle en celui de Messine, 
et sur l'événement qui en fut la cause. Fazelli raconte com- 
ment, vers la soixante-onzième olympiade, Anaxilas , h la 
tête d'une nouvelle colonie de Messéniens , chassa les habitans 
de la yille de Zancle , détruisit leur ville de fond en comble , 
et, en ayant rebâti une nouvelle, lui donna le nom de Mes- 
sana ; mais Statella , dans ses notes sur Fazelli , prouve , par 
un passage formel de Pausanias , que ce changement de nom 
fut unanimement accepté par les premiers habitans et les nou- 
yeaux colons messéniens , que les anciens reçurent comme 
leurs compatriotes : Fide data et accepta, dit Pausanias, una 
urbem incoluerunt , mutato vero nomine , pro Zancla Messa- 
nam appellarunt. 

' On trouve dans l'ouvrage du prince Torremuzza , sur les 
Antiquités de la Sicile, la traduction d'un passage de Thucy- 
dide, par lequel il est prouvé que Palerme existait et était 
habitée long-temps avant que les Carthaginois eussent formé 
des entreprises sur la Sicile. 

• Palermo fondata da' Carthaginesi non trovasi sicuramente 
in alcuno degli antichi autori , anzi che sappiamo da Tucidide, 
nel Lib. FI, essere stata da Fenici abitata qualora discacciati 
dalle parti meridionali délia Sicilia, si stabilirono in Solan- 



INTRODUCTION. SgS 

Les différentes colonies grecques qui successi- 
vement abondèrent en Sicile , donnèrent leurs 
mœurs, leurs langues et leurs usages aux autres 
nations plus anciennement établies dans cette 
île. Aussi fut-elle comprise, ainsi que nous le 
voyons dans Strabon , sous la dénomination du 
reste de la Grande-Grèce. La langue grecque 
n'empêcha pas les aborigènes de conserver 
l'usage de leur langue propre, et Apulée nous 
apprend qu'on appelait souvent, par cette rai- 
son , les peuples de la Sicile Trilingues ^ parce 
qu'ils parlaient indifféremment la langue sici- 
lienne, la langue phénicienne ou carthaginoise, 
et celle des Grecs. 

Dans ces temps anciens, peu de pays ont été 
aussi féconds en grands hommes que la Sicile , 
soit qu'elle en fût redevable aux Grecs , qui , en 
s'y établissant , y portèrent avec eux le goût des 
sciences et des arts, soit qu'un ciel pur et serein. 






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tum , Mozia , ed in Palermo , città molto avanti popolate ; 
cio che accade assai prima, chepensato avessero i Carthaginesi 
alla conquista di questa isola. Ecco le parole tradotte di quel 
autore. 

Habitaverunt autem et Phœnices circa omnem quidem Sici- 
liam , promontoria ad mare occupantes , itemque pandas insu- 
las adjacentes negotiandi causa cum Siculis. At ubi permulti 
Grœcorum eo per mare , adnavigaverunt relinquentes illa loca 
Motyam et Solentem , et Panormumprope Elymos fréquentan- 
tes incoluerant, etc. (Ant. Iscript. di Pal. del pr. m Torib- 
MUZZA , p. i53.) 






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396 INTRODUCTION, 

un climat doux et tempéré aient pu, ainsi que 
dans la Grèce même, influer sur le caractère et 
l'esprit de ses habitans ; il est certain qu'elle a 
effectivement produit un nombre considérable 
d'hommes célèbres, et dans presque tous les 
genres. ' 

Poètes , orateurs , philosophes , historiens , 
médecins y existaient à la foîl ; chaque ville de 
la Sicile semble l'avoir disputé à celles mêmes de 
la Grèce , en donnant le jour à quelques hommes 
de génie dont les noms et les ouvrages ont passé 
à la postérité. La poésie surtout y fut cultivée 
avec tant de succès que les poètes siciliens, sui- 
vant le témoignage de Silius Italicus, avaient fait 
des vers dignes d'Apollon et des Muses: 

Hic Phœbo digna et Musis, venerabere 'vatum 
Ora excellcntum , sacras qui carminé silvas 
Quique Sjrracosia résonant Helicona Camœna. 

• Winckelmann, dans son Histoire de lArt chez les Anciens, 
n'hésite point à croire que le climat influe également sur l'exis- 
tence morale des peuples , comme sur leur constitution phy- 
sique : « Par l'influence du climat, nous entendons, dit-il, les 
« effets que la situation des pays , la variété des saisons et la 
« difFérence des alimens produisent nécessairement sur la 
u forme du corps , sur la physionomie , comme sur la façon 
« de penser des peuples, toujours modifiée par les circon- 
tt stances extérieures , et surtout par l'éducation , la constitu- 
f( tlon et le gouvernement particulier à chaque peuple, » 

« Le climat, dit Polybe, forme les mœurs des nations, leur 
M figure et leur coideur. w Cicéron dit aussi que plus l'air est 
jpur et subtil , et plus les télés sont spirituelieii. 



INTRODUCTION. 397 

Aristoxène et Stésichore sont les deux plus an- 
..ciens poètes de la Sicile dont les noms nous 
soient connus. Le premier était de Selinunte ; 
mais on sait très peu de chose de sa vie. Les an- 
ciens historiens disent qu'il a vécu dans la vingt- 
neuvième olympiade , environ 600 ans avant 
J.-C. , ce qui remonte aux premiers temps de 
la fondation de Selinunte. On prétend que c'est 
cet Aristoxène qui , le premier, s'est servi dans 
les vers du pied appelé anapeste , c'est-à-dire 
composé de deux syllabes brèves et d'une longue. 
Le second de ces anciens poètes siciliens, Stési* 
chore , est plus connu : il était né à Hymère. 
Cicéron , dans sa harangue contre Verres, le 
cite comme un des plus beaux génies de la Grèce , 
et parle d'une très belle statue qui lui fut élevée. 
Ce poète était représenté tenant un livre à la 
main *. Horace fait aussi son éloge : Stesicorique 
graves Camœnœ. Il nous reste peu de vers de 
Stésichore, que Denys d'Halicarnasse égalait à 
Pindare et à Simonide; mais nous savons que 
louvrage qui lui a fait le plus d'honneur est un 
poème sur la destruction de Troie, et dans le 
genre de V Iliade, ' 

C'est en Sicile qu'est née la poésie pastorale. 

' Erat enim Stesicori poetœ statua senilis , incurva, cum 
libro, summo ut putant artificio facta , sed est , et fuit tota 
Grœcia, summo propter ingenium honore et nomine. (Cic. , in 
Ver. , L. II. ) 



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398 INTRODUCTION. 

Il était naturel que, dans un pays aussi fertile, 
dans un pays où la richesse principale consistait 
en troupeaux, et dans Tabondance des produc- 
tions de la terre, la poésie, qui chantait les tra- 
vaux et les agrémens de la vie champêtre, y fût 
plus en honneur et plus goûtée que dans tout 
autre. Théocrite et Moschus, tous deux nés à 
Syracuse, ont été regardés comme les premiers 
et les plus agréables des poètes de ce genre, Vir- 
gile lui-même parlait de Théocrite comme de son 
maître, et c'est sans doute le plus grand éloge 
qu'on en puisse faire. ' 

Epicharme, suivant Aristote, fut le plus ancien 
poète comique , et Ton dit que Plaute , le premier 

* On connaît cette charmante imitation de Théocrite , faite 
par Voltaire , qui ne peut cependant être regardée que comme 
une très faible et très légère idée d'une partie de la seconde 
des idylles de cet ancien poète, intitulée *apmakettpia, ou 
Y Enchanteresse. C'est cette même idylle dont Virgile avait 
fait aussi une imitation dans la huitième de ses églogues , 
adressée h Pollion , et connue également sous le titre de Phar- 
maceutrie : 

Reine des Nuits, dis qnel fut moa amour, 
Comme en mon sein les frissons et la flamme 
Se succédaient , me perdaient tour à tour : 
Quels doux transports égarèrent mon âme ! 
Comment mes yeux cherchaient en vain le jour ! 
Comme j*aimaîs , et sans songer à plaire 

* Je ne pouvais ni parler ni me taire ! 
Reine des Nuits , dis quel fut mon amour. 
Mon amant yint , â momens délectables ! 
Il prît mes mains, tu le sais, tu le vis; 



INTRODUCTION. 899 

des poètes latins en ce genre, le prit pour modèle. 
Epicharme composa un nombre prodigieux de 
comédies : on assure qu'il en avait fait plus de 
cinquante. Il vivait environ 400 ans avant J.-C. , et 
mourut dans sa quatre-vingt-dixième année. Gela 
et Agrigente eurent aussi plusieurs poètes tra- 
giques , tels que le célèbre Empédocles, qui com- 
posa un grand nombre de tragédies. Peu de phi- 
losophes dans l'antiquité eurent , même de leur 
vivant, autant de réputation. Ses ouvrages, dit 
Lucrèce , étaient si admirés qu'ils firent douter 
si leur auteur était mortel '% Empédocles vivait 
dans le même âge, c'est-à-dire quatre siècles 
avant J.-C. ; et il paraît que cette époque fut le 
moment le plus brillant de la philosophie dans la 
Sicile, comme quelques années plus tôt, et durant 
la vie de Pythagore , elle l'avait été dans la 
Grande-Grèce. 

Indépendamment de ces hommes illustres, 
tous originaires de la Sicile, cette ile semblait 

Tu fus témoin de ses sermens coupables , ' 

De ses baisers , de ceux que je rendis , 

Des voluptés dont je fus enivrée. 

Momens charmans, passez-vous sans retour? 

Daphnis trahit la foi qu'il m'a jurée : 

Reine des Nuits, dis quel fut mon amour. 



I 



Carmina quin etiam divini pectoris ejus 
Vocifercuitur et exponunt prœclara reperta 
Ut vix humana videatur stirpe creatus. 






4oo INTRODUCTION. 

être alors comme la patrie et la demeure de pré- 
dilection de tous les gens de lettres et des plus 
grands philosophes de la Grèce. Platon lui-même 
y fit plusieurs voyages , Xénophanes et Zenon y 
finirent leurs jours. Simonide , iin des plus ex- 
cellens poètes grecs de Tantiquité, vint s'y éta- 
blir à Tâge de quatre-vingts ans, deyint Tami et 
le conseil d'Hiéron II, roi de Syracuse, le meil- 
leur des princes qu'ait eus la Sicile. 

On peut observer à ce sujet que ce fut anté- 
rieurement à ce prince, et surtout sous le règne 
des deux Denys , qu^la Sicile abonda en philo- 
sophes et en savans. Le premier de ces tyrans 
eut , comme on sait , la fureur de passer pour 
poète et bel esprit. Né avec des talens pour gou- 
verner, et une ambition démesurée, il fut en- 
core jaloux de remporter les prix de poésie aux 
jeux olympiques; il est vraisemblable que les 
louanges et les flatteries des gens de lettres qu'il 
avait appelés en grand nombre à sa cour, ne 
contribuèrent pas peu à lui faire croire qu'au- 
cun poète ne l'avait encore égalé. Un seul, nom- 
mé Polyxène, eut le courage de ne pas suivre 
cet exemple, et osa lui dire la vérité avec une 

franchise qui pensa lui devenir funeste. ' 

• 

' Ce Polyxène , au rapport de Diodore , était un des plus 
excellens poètes de son temps. Denys l'ayant invité k sa table , 
lui demandait son avis sur quelques vers de ses ouvrages qu'il 
faisait lire pendant le repas. Le poète ne les trouvant pas sans 



INTRODUCTION. 401 

Un des contemporains de ces fameux tyrans , 
et dont le nom a mérité à de plus justes titres 
de passera la postérité, a été le célèbre Dion, 
que l'antiquité payenne a mis au nombre de ses 
sages. Né avec une âme élevée et des talens su- 
blimes, il dut l'usage et l'emploi qu'il en fit pen- 
dant toute sa vie , au bonheur d'avoir eu Platon 
pour maître. Le goût que ce grand philosophe 
lui avait inspiré pour la vertu , lui fit croire que 
ses leçons et ses exemples feraient la même im- 
pression sur le cœur de Denys; en conséquence 
il employa tout son crédit sur Platon pour l'en- 
gager à le venir trouver à sa cour : mais l'aus- 
térité de la philosophie n'était pas faite pour 
réussir auprès d'une âme aussi corrompue , et 
s'apercevant bientôt des risques que ce grand 
homme pouvait courir auprès d'un tel prince, 

doute de son goût, les critiqua sans aucun ménagement. Une 
pareille franchise, h laquelle le tyran n'était pas accoutumé, 
l'offensa au point qu'il envoya sur-le-champ l'Aristarque aux 
carrières : c'était la prison de Syracuse. Quelque temps après , 
les amis de Polyxène obtinrent sa grâce. Denys non seule- 
ment la lui accorda, mais l'invita une seconde fois à dîner, 
croyant apparemment que ce juge , si sévère d'abord , serait 
devenu moins difficile, ou au moins plus complaisant; mais 
à ï^ lecture de nouveaux vers qu'on récita devant lui , et que 
leur auteur regardait comme autant de chefs-d'œuvre, Po- 
lyxène , pour tout éloge , dit , en s'adressant aux gardes , qu'on 
me remène aux carrières. Ce sang-froid parut si plaisant à 
Denys lui-même , qu'il fut le premier à en rire , et lui par- 
donna. 



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4o2 INTRODUCTION. 

Dion fut le premier à le soustraire aux mauvais 
traitemens qu'il aurait pu y éprouver, en le fai- 
sant repartir pour la Grèce. 

Après la mort du premier de ces tyrans le sage 
et vertueux Dion ne fut pas plus heureux dans 
le désir qu'il eut de former Denjs le jeune , son 
neveu , à l'amour de la vertu , soit par ses con- 
seils et ses exemples , soit en obtenant de Pla- 
ton de faire encore deux autres voyages en Si- 
cile '.Tyran subalterne, et victime de sa faiblesse, 
de ses débauches et de sa cruauté, Denys le jeune 
fut deux fois chassé du trône , et se retira à Co- 
rinthe , où il finit sa vie dans la plus extrême 
misère. 

Ce ne fut qu'après que la Sicile eut secoué le 
ioug de ses tyrans, et qu'elle eut adopté le gou- 
vernement républicain , qu'elle vit naître des 
orateurs dans son sein. Rarement sous un gou- 
vernement despotique le talent de la parole a 
pu être porté à une certaine élévation ; ce n'est 
que dans le pays où la nation décide elle-même 
de son sort et de ses lois, que celui qui sait 
l'émouvoir et la persuader, peut parvenir aux 
plus grands honneurs. 

A la tête des orateurs que la Sicile a produits , 

on distingue surtout Gorgias , de la ville de 

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* Denys l'anciea avait épousé deux femmes ; la première 
était de Locres , et se nommait Doride; la seconde était Aris- 
temaque, née à Syracuse même, et sœur de Dion. 



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INTRODUCTION. /o3 

Leontium. Peu d'hommes ont eu dans l'anti- 
quité, et parmi les Grecs surtout, autant de cé- 
ebrite; chargé pendant sa vie des commissions 
les plus importantes , et dans lesquelles le talent 
de persuader était nécessaire , son éloquence ne 
resta jamais sans succès : il fut si grand ce suc- 
ces, a Athènes, où Gorgias avait été envoyé par 
ses compatriotes pour obtenir des secours contre 
lesSjracusains, que non seulement les Athéniens 
consentirent à accorder aux Léontins les troupes 
et les secours que Gorgias était venu solliciter en 
leur faveur, mais ils lui firent élever une statue 
comme au dieu de l'éloquence; et à Delphes 
après une harangue qu'il avait prononcée aux 
jeux olympiques , on lui décerna une couronne 
dor. Enfin, de retour dans sa patrie, les Léon- 
tms firent frapper une médaille en son honneur, 
où d'un côté était représentée une tête d'Apol- 
lon, et de l'autre un cygne, avec ces mots : J 
Gorgias le Léontin. 

La Sicile ne fut pas moins féconde en excel- 
lens historiens, et Cicéron fait mention dans ses 
lettres à Atticus , de trois auteurs célèbres en ce 
genre qu'il cite avec éloges, savoir : Philiste , né 
à Syracuse , Timée à Taorminum , et Dicéarque 
à Messine. Les ouvrages de ce dernier surtout 
étaient si estimés des Grecs , que tous les ans à 
Lacédémone on les lisait devant les éphores, 
en présence de la jeunesse de Sp;,rte. Mais il né 



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4o4 INTRODUCTION. 

nous reste absolument rien de tous ces écrits , et 
le seul ancien historien de la Sicile, dont les 
ouvrages nous sont parvenus en partie , est Dio- 
dore, né a Argyrium , aujourd'hui San Fi- 
lippo d'Argiro. Cet écrivain célèbre était con- 
temporain de César et d'Auguste. Après avoir 
beaucoup voyagé en Europe et en Asie , il passa 
trente années à composer à Rome son Histoire , 
ou Bibliothèque universelle , et l'écrivit en grec. 
On assure qu'il y en avait quarante livres , mais 
nous n'en connaissons que quinze. Le style en 
est clair , simple et convenable au genre de l'his- 
toire ; mais on lui reproche des négligences et 
de l'inexactitude pour l'ordre des temps et des 
dates où il place les événemens. 

Parmi le nombre infini de grands hommes 
qui, dans ces anciens temps, honorèrent le plus 
la Sicile , il n'en est point dont le nom soit aussi 
célèbre que celui d'Archimède : il fut le pre- 
mier comme le plus grand géomètre, et, sans 
contredit, un des génies les plus extraordinaires 
qui aient paru dans le monde. Ce grand homme 
naquit à Syracuse, la troisième année de la cent 
vingt-troisième olympiade, deux cent quatre- 
vingt-sept ans avant J.-C. , et, après avoir rendu 
les plus grands services a sa patrie , il périt avec 
elle, le jour même de la prise de Syracuse par 
les Romains. Mais avant de parler d'un événe- 
ment aussi important à la Sicile, nous croyons 



INTRODUCTION. 4o5 

qu'il ne sera pas hors de propos de nous arrêter 
un moment sur ce qui amena cette révolution, 
et de dire surtout un mot d'Hiéron II, le plus 
grand prince qui ait régné dans celte ile, et au- 
quel elle dut ses plus beaux jours. 

Pendant un règne de plus de cinquante an- 
nées, Hiéron, vraiment père de ses sujets, ne 
s'occupa qu'à les rendre heureux : le moyen le 
plus sûr qu'il crut devoir prendre pour y par- 
venir, fut d'entretenir et d'augmenter la fertilité 
naturelle de la Sicile, source de ses principales 
richesses , et surtout d'y maintenir la paix. Té- 
moin tranquille des guerres formidables qu'il y 
eut entre Rome et Carthage, il resta fermement 
rallié des Romains, et dans le moment même 
où ils parurent le plus près de succomber, comme 
après la bataille de Cannes, il fut le premier à 
leur offrir et à leur envoyer des secours. ' 

Le bonheur de la Sicile finit avec Hiéron. Son 
successeur, Hiéronyme, prince faible et incapable 
de régner, ne put résister aux différentes factions 
qui s'élevèrent à Syracuse en faveur des Cartha- 
ginois, presqu'aussitôt après la mort d'Hiéron. 

• " Les ambassadeurs d'Hiéron furent chargés , dit Tite 
Live , de présenter, de sa part, aux Romains la statue d'une 
Victoire en or massif de trois cents livres : en outre , il leur 
envoya trois cent mille boisseaux de froment, deux cent mille 
boisseaux d'orge, et mille hommes de troupes, armés à la légère 
qui devaient être opposés aux Baléares et aux Maures de l'ar- 
mée d Annibal. » 



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4o6 INTRODUCTION. 

Lui-même y fut entraîné, et le parti des Ro- 
mains entièrement abandonné. Sur ces entre- 
faites, Appius, qui était alors préteur de la 
Sicile pour les Romains , ayant envoyé des am- 
bassadeurs à Hiéronyme pour renouveler l'al- 
liance qu'ils avaient contractée avec son aïeul, 
ce jeune prince les reçut avec hauteur et avec 
mépris, leur demandant des détails sur la ba- 
taille de Cannes : cette question insultante fut la 
cause de tous les désastres qui fondirent bientôt 
après sur la malheureuse ville de Syracuse. 

Rome irritée donna ordre au consul Marcel- 
lus, déjà illustré par ses succès contre Annibal, 
de former le siège de cette capitale de la Sicile, et 
de l'attaquer avec vigueur par terre et par mer. 
Marcellus donna le commandement des troupes 
de terre à Appius, et se réserva celui de la flotte, 
composée de soixante galères à cinq rangs de ra- 
mes, et munies de tous les instrumens de guerre 
connus et employés jusque-là pour l'attaque 
des places. Tout le monde sait que ce fut pen- 
dant ce siège, qu'Archimède développa les ta- 
lens et les ressources extraordinaires de son gé- 
nie, et que par la force et l'effet seul des diffé- 
rentes machines de guerre, dont il enseigna 
l'usage aux Syracusains, il éloigna la perte de 
leur ville pendant trois années. ' 

' On trouve dans Tite Live , dans Plutarque, et surtout 
dans Polybe , auteur contemporain , le détail de ce siège ce- 



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INTRODUCTION. 407 

Les sciences et la philosophie ne furent pas 

seules cultivées en Sicile, et nous ne pouvons 

lèbre dans l'histoire , ainsi que de la défense mémorable des 
Syracusains, due, en grande partie, aux conseils et aux in- 
vitions des machines d'Archimède, dont les effets étaient 
prodigieux , et effrayaient tellement les Romains , que , dès 
qu'ils apercevaient sur les murailles de la ville quelques cordes 
suspendues ou quelque pièce de bois menaçante , ils prenaient 
la fuite, croyant qu'Archimède allait lancer contre eux une 
effroyable grêle de traits ou de pierres. 

Marcellus fut obligé de changer en blocus le siège de Syra- 
cuse ; il ne néghgea point cependant de chercher à former 
dans la ville quelque intelligence secrète : plusieurs transfuges 
qu'il avait dans son camp lui eu fournirent les moyens ; mais 
leurs complots ayant été découverts , il fallut avoir recours k 
d'autres expédiens. Le hasard en fournit un dont le général 
romain sut profiter , et qui , suivant tous les historiens , amena 
la perte et la prise de cette ville. Un ambassadeur que les Syra- 
cusains envoyaient à Philippe, roi de Macédoine, fut pris par 
les Romains et amené dans leur camp. On demanda d'entrer 
en négociation pour le rachat du prisonnier. Marcellus y 
consentit. Les conférences se tinrent au pied d'une des tours 
qui était située près du port de Trogile, le long des murs qui 
entouraient les faubourgs de l'Achradine et de Tiché. Un 
soldat romain , qui eut le temps d'examiner , sans qu'on s'en 
aperçût, la hauteur et la forme de cette tour, qu'on appelait 
la tour Galeagre, et dont les murailles étaient peut-être moins 
élevées que le reste des murs de la ville, vint en rendre 
compte à Marcellus , et lui fit naître l'idée de prendre Syra- 
cuse par escalade ; ce qui devenait d'autant plus possible que 
ses habitans devaient célébrer incessamment la grande fête de 
Diane , dont les réjouissances se prolongeaient pendant plu- 
sieurs jours. 

Marcellus sut profiter de ce temps d'inaction et de fêtes 
chez les assiégés. Pour exécuter son projet, il fit faire un 



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I 



4o8 INTRODUCTION. 

douter que les arts ne l'aient été également par 

ses anciens habitans , puisque , indépendamment 

grand nombre d'échelles de la bailleur nécessaire , et condui- 
sit nuitamment mille bommes d'élite au pied des murailles 
dans l'endroit convenu ; ce qui le mit bientôt en possessiSi 
de cette tour importante. Les Romains, maîtres de la tour, 
gagnèrent une des portes principales, appelée Hexapile, dont 
ils ne tardèrent pas à s'emparer à la faveur des ténèbres. Ce 
ne fut plus alors en silence que les Romains entrèrent dans 
Syracuse ; les trompettes s'étant fait entendre du haut des 
murailles , Marcellus , qui avait donné ordre à une grande par- 
tie de son armée de se réunir du côté de cette porte de l'Hexa- 
pile, y conduisit lui-même ses troupes, et les y établit dans 
le faubourg appelé Epjpole; c'était l'endroit le plus élevé de 
Syracuse , et qui la dominait en entier. * 

L'alarme répandue en peu de temps dans toute la ville , 
les chefs des Syracusains se renfermèrent avec leurs troupes 
dans un des principaux faubourgs, celui de l'Achradine ; et, 
comme il était très fortifié , et entouré en grande partie par 
la mer, les Romains furent obligés de l'assiéger de nouveau. 
Les Carthaginois , d'un autre côté , étant venus à son secours , 
le siège allait encore traîner en longueur ; mais la peste se ma- 
nifesta dans leur armée , et ils ne purent plus s'opposer aux 
Romains, ni risquer de les combattre; ils abandonnèrent la 
ville à sa destinée. 

Les assiégés , restés sans ressource, députèrent vers Mar- 
cellus, dont ils connaissaient la clémence et l'humanité. Ils 
offrirent d'abandonner aux Romains tout le domaine des an- 
ciens rois de Sicile, à condition qu'on conserverait aux habi- 
tans leurs biens , avec la liberté de vivre selon leurs lois. Ces 

Marcellus ut mœnia ingressus ex superîoribus locis tirbem omnium 
ferme illa tempestate pulcherrimam y subjectam oculis uidit , illacrimasse 
dicitur : paràmgaudio tantœ perpétrât^ rei , partim vetusta gloria urbU. 
(TiT. Lïv., Lib. XXV, sect. XXIV.} 



.». 



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INTRODUCTION. 409 

de la beauté des médailles siciliennes , qui sont 
en très grand nombre, et toutes du meilleur 

propositions ayant paru raisonnables au général romain , il 
envoya des gardes s'emparer du trésor royal , en lit mettre 
aux maisons des Syracusains qui s'étaient réfugiés près de lui , 
et abandonna la ville au pillage , après avoir ordonné expres- 
sément de lui amener tous les vieillards , et de ne tuer ni mal- 
traiter aucun des citoyens. En donnant cet ordre, Marcellus 
avait surtout en vue la conservation du grand homme dont les 
talens et le génie extraordinaire avaient mérité son admira- 
lion; mais toutes ses précautions furent inutiles, et, par la 
plus cruelle fatalité, il ne put jouir, au milieu de toute sa 
gloire, du bonheur qu'il désirait le plus, celui de rendre 
hommage au plus rare et au plus grand génie de son temps. 

Tous les historiens assurent qu'Archimède étant alors pro- 
fondément occupé à la recherche de quelque problème , mal- 
gré le bruit, le tumrulte dont devait retentir une ville aban- 
donnée au pillage , un soldat entra tout à coup dans le lieu où 
il était , et lui dit brusquement de le suivre : Archimède ne 
lui ayant pas répondu , et ne faisant pas même attention à ce 
qu'il lui disait, le soldat se crut offensé , tira son épée et le 
tua. Ainsi mourut ce grand homme à l'âge de soixante-quinze 
ans , deux cent douze ans avant J.-C Marcellus fut inconso- 
lable en apprenant ce meurtre. Il fît rechercher tous les parens 
d' Archimède pour les combler de biens et d'honneurs, et 
voulut qu'on lui élevât un tombeau, sur lequel il fit graver 
une sphère dans un cylindre. On sait que c'était pour rappeler 
une des découvertes qu'Archimède avait faites en géométrie , 
et à laquelle il apportait le plus de prix , savoir, la propor- 
tion et les rapports du cylindre à la sphère qui y est con- 
tenue. * 



fi, 



■* 



•Ou trouve, dans les Tusculanes de Cicéron i Liv. V, nue anecdote 
fort iutëressanfe au sujet de ce tombeau d'Aichimède. Cicéron y raconte 
cominent il fat assez heureux pour découvrir lui même un monument 



f ,-# 



4 10 INTRODUCTION, 

style ^ ce qui existe encore de ses temples et de 
ses antiques édiBces, suffit pour prouver que 
l'architecture, entre autres, y fut portée à un 
grand degré de perfection : il paraît même que 
s'il y eut dans la Grèce proprement dite, des 
monumens plus riches, et d'une plus grande élé- 
gance, il n'y en eut jamais qu'on ait pu compa- 
rer, pour la grandeur et les proportions colos- 
sales, à ceux qui ont été construits dans diffé- 
rentes villes de la Sicile, telles qu'à Selinunte, 
Segeste et Agrigente, et surtout à ce temple 
fameux de Jupiter Olympien , élevé dans cette 
dernière ville, et auquel l'antiquité elle-même 
avait donné le nom de temple des géans. ' 

Les arts de la peinture et de la sculpture ne 
furent pas moins en honneur dans le même âge 
de la Sicile. Pline cite avec éloges plusieurs 

* Nous eussions pu donner ici k nos lecteurs une idée de ces 
antiques et célèbres colonies , dont les richesses et la puissance 
étaient telles que les récits des anciens historiens paraissent 
incroyables , et entrer dans quelques détails sur ces Agrigen- 
tins , dont le luxe et la mollesse égalaient , s'ils ne surpassaient 
même celui des Sybarites , mais nous craignons d'avoir déjà 
donné trop d'étendue k cet aperçu de l'ancienne Sicile , et 
nous croyons devoir placer ces détails dans notre ouvrage , et 
à mesure que nous visiterons , avec nos voyageurs , les restes 
de son antique magnificence. 

qui aurait dû être si intéressant ponr les Syracasaîns , et qui , après 
on interyalle de deux cents ans, an pins, en était déjà totalement 
onblié. 






f. ..* -J 



INTRODUCTION. 41 t 

peintres qui en étaient originaires, et, entre au- 
tres, un certain Démophile, né à Hymette, 
qu'on croit avoir été le maître de Zeuxis. Rien 
ne serait plus capable de donner une idée du de- 
gré où Ton avait porté les arts dans ce pays, et 
des usages différens auxquels ils étaient employés, 
que la description qu'on trouve dans Athénée, 
d'une galère immense construite à Syracuse 
sous la conduite d'Archimède, et par les ordres 
d'Hiéron. Cette prodigieuse galère, qui avait, 
suivant l'historien, vingt rangs de rames, devait 
ressembler par sa grandeur et son élévation à 
un immense palais, ou à une forteresse flottant 
sur les eaux. ' 

Nous bornerons ici les détails qui regardent 
ces premiers temps de la Sicile; nous avons cru 
devoir les placer à la tête de la description du 
pays même que nous allons parcourir; mais nous 
ne nous étendrons pas davantage sur ses révolu- 

' Il faut lire dans Athénée , ou dans les auteurs modernes qui 
l'ont traduit , la description que cet historien nous a laissée de 
cette machine flottante, bien extraordinaire alors par la hau- 
teur de sa construction et la richesse de ses détails intérieurs. 
Cependant on peut croire que ce vaste bâtiment ne fut re- 
gardé comme un prodige , dans l'antiquité , que par compa- 
raison à tout ce qui avait existé en ce genre jusqu'au temps 
d'Hiéron et d'Archimède, et au peu de progrès que l'archi- 
tecture navale avait fait chez les anciens ; un vaisseau de 
guerre à trois ponts est sûrement bien supérieur à tout ce que 
les anciens ont jamais pu faire. 









à: 



il 



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-I 



4ia INTRODUCTION. 

tions historiques , et nous prions nos lecteurs de 
vouloir bien avoir recours à l'aperçu sommaire 
que nous avons placé au commencement de 
notre premier volume. ( 






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V 

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VOYAGE PITTORESQUE 



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SICILE. 



!|P: 



CHAPITRE PREMIER. 

VUES ET DÉTAILS DE LA VILLE ET DU PORT DE 

MESSINE. ROUTE DEPUIS MESSUVE JUSQU A 

TAORMINA. 



Nous partîmes de Reggio le i mai 177^ à Carte de la 
midi , par un temps calme; une heure et demie UefaVacen! 
après nous commençâmes à apercevoir la tour J'f;^ 
du Phare , à une hauteur qui paraît faire la moi- 
tié de la traversée du détroit. A d^ux milles 
de Messine , cette ville se développe de la ma- 
nière la plus avantageuse , par des massifs de bâ- 
timens élevés en amphithéâtre sur de grandes 
bases. Cet aspect nous parut ressembler parfaite- 
ment à ces villes riches et somptueuses en édi- 
fices, dont le Poussin et quelques autres grands 
peintres ont orné souvent les fonds de leurs ta- 
bleaux. 

Nous dirigeâmes vers le fanal, ou tour de la 



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I 

'1 









4i4 VOYAGE PITTORESQUE 

Lanterne, près duquel est ce passage si redouté 
des anciens, et qui parfois peut Tétre véritable- 
ment encore , ce fameux Charjbde sur lequel 
nous passâmes cependant , sans presque nous en 
apercevoir; la barque sur laquelle nous étions n'y 
éprouva qu'une légère oscillation. L'effet de ce 
gouffre se fait surtout sentir dans les instans où 
les courans du nord ou du midi venant à se ren- 
contrer, s'opposent l'un à l'autre, soulèvent 
l'eau et occasionnent des balancemens dans la 
vague, et des tournoiemens dangereux; c'est ce 
que les marins du détroit appellent la Scala del 
convnte. L'endroit de ce passage où il y a le 
plus à craindre, est, à ce que dirent nos ma- 
telots , fort peu éloigné du port de Messine , 
n'étant pas à plus de vingt ou trente toises du 
fort San Salvador qui en ferme l'entrée. Cestlà 
précisément où se trouve le gouffre même de 
Charybde, ce qu'on appelle à Messine // Ga- 
rojalo : quand les barques y sont malheureuse- 
ment engagées , et qu'elles commencent à être 
entraînées par le courant, elles n'ont d'autre 
ressource que de tâcher, à force de rames, de 
gagner la terre ; et si elles ne pouvaient y réus- 
sir, elles courraient les risques ou de chavirer , 
ou de se perdre infailliblement contre les ro- 
chers. 

Nous n'éprouvâmes heureusement aucun de 
tous ces accidens , et nous ne mîmes que deux 



EN SICILE. 4,5 

heures à faire cette traversée qu'on estime for- 
mer une distance de douze milles depuis Reggio. 
Après avoir doublé la pointe de Charybde, nous 
passâmes sous le fort du Saldor, et vînmes abor- 
der en dehors de la porte Royale. Il est certain 
qu on découvre de là le plus magnifique port 
que la nature ait jamais formé, entouré du plus 
beau quai qui existe dans aucune ville de l'Eu- 
rope, décoré d'une façade presque uniforme dans 
toute sa longueur, et interrompu par nombre 
d arcs servant d'entrée à autant de rues qui y 
aboutissent. 

Au fond du port est le palais du vice-roi où 
habite le gouverneur de la ville; c'est devant 
sa porte que viennent mouiller les bàtimens de 
la marine royale. Il y a près de ce palais une 
promenade couverte qu'on pourrait citer comme 
une des curiosités du pays, puisque c'est peut- 
être la seule de ce genre qu'il y ait dans le royaume 
de Naples, où un peu d'ombre serait cependant 
plus qu'ailleurs une chose agréable. On arrive 
par cette promenade à une superbe citadelle 
parfaitement régulière , et qui , par sa situation,' 
commande à la ville et au port, sur lesquels il 
semble qu'on en ait principalement dirigé les 
batteries. 

C'est au bout de ce fort que s'avance cette 
langue de terre qui forme et termine si heureu- 
sement le port de Messine; c'est l'ouvrage de la 



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416 VOYAGE PITTORESQUE 

nature, et Ton peut dire que le plus habile in- 
génieur n'aurait pu la tracer mieux. Cette en- 
ceinte du port de Messine , qu'on appelle il Brac- 
chio di San Ranieri j est longue d'environ huit 
cents pas , et n'en a que cent de largeur tout au 
plus. On a pratiqué dans Tintérieur de cette 
langue de terre un chemin couvert et souterrain 
qui règne d'un bout à l'autre, et qui commu- 
nique à la citadelle, placée à la tète de cette jetée 
ou levée naturelle, faite , comme nous l'avons 
dit, dans la forme d'une faux. 

Le port de Messine est encore défendu par 
deux autres forts; celui de la Lanterne, situé sur 
le canal de la côte de la Calabre , en face de 
Reggio , et celui de San Salvador, placé à 
l'entrée même du port; mais sa principale dé- 
fense , et ce qui pourrait l'empêcher d'être 
bombardé , c'est que le mouillage hors de la por- 
tée du canon, et dans la plus grande partie du dé- 
troit , est de plus de deux cents brasses de pro- 
fondeur , et sur des courans impraticables , de 
sorte qu'il semble que, jusqu'aux deux gouffres de 
Charybde et de Scylla , tout ait été réuni par la 
nature pour la garde et la sûreté de ce port , le 
plus beau , le plus vaste de la Méditerranée. 

On lui compte environ cinq milles de tour, et 
son entrée a cent soixa|ite et dix cannes , ou en- 
viron cent quatre-vingts toises '. Ce port est 

» La canne de Messine est de six pieds quatre pouces une 



EN SICILE. 4,<7 

d'ailleurs partout d'une telle profondeur que les 
plus grands vaisseaux trouvent autant de fond 
qu'il leur est nécessaire pour pouvoir, comme 
à Marseille, arriver jusqu'à la porte du négo- 
ciant». Les vaisseaux y sont dans tous les temps en "" 
parfaite sûreté, et ce qui est particulier à ce port, 
c'est qu'ils peuvent, en louvoyant à son embou- 
chure, entrer ou sortir avec tous les vents. Le 
seul qui le traverse, et contre la violence duquel 
il est à propos de se précautionner, est le greco; 
c'est un vent du nord-nord-est; mais il y est 
fort rare. 

Le port de Messine, tel que nous l'offrons, Vnednpon 
présentait sans doute aux voyageurs un des as- ^^dSe'' 
pects les plus nobles et les plus riches qu'on puisse \T''^°'ein. 
jamais rencontrer dans aucune ville de l'Europe """'« ':83, 
Autour d'une rade immense, et sur une Ion- °°*°** 
gueur de dix-sept cents pas, régnait une superbe 

ligne ; elle se divise en huit palmes, et la palme est de neuf* 
pouces sir lignes un quart. 

• Il y a même , vers le milieu du port de Messine , des en- 
droits qui ont jusqu'à quarante ou cinquante brasses de pro- 
fondeur , ou deux cent cinquante pieds d'eau : aussi les mari- 
mers évitent-ils d'y jeter leurs ancres, parce quelles auraient 
trop peu de tenue ; ils préfèrent amarrer leurs navires le plus 
près possible du quai ou du lazaret, parce qu'il se trouve 
dans cette partie du port, des lits ou amas de sable très fin 
dans lequel le vaisseat. vient échouer doucement, et y esî 
mamtenu, par tous les temps, avec un simple câble à la 
terre. 



III. 



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I ^ 

l 



4i8 VOYAGE PITTORESQUE 

façade de bâtimens que fit élever Philibert Em- 
manuel, prince de Savoie et vice-roi de Sicile 
en 1662. Ce prince employa des sommes consi- 
dérables à faire construire en marbre et en pierres 
blanches de Syracuse ce rang d'édifices réguliers 
dont l'ensemble était vraiment imposant. 

La forme circulaire de ce quai immense n a 
pu permettre à lartiste d'en offrir le développe- 
ment en entier dans cette élévation perspective , 
et l'on pourrait prendre une idée plus juste de ce 
magnifique port et de son étendue , ainsi que de 
la position de la citadelle de Messine , dans le 
plan géométral qu'on trouvera gravé sous le 
n° 408 , et dont nous pouvons garantir l'exac- 
titude. 

C'est du milieu de cette façade de bâtimens, 
appelée vulgairement à Messine il TeatrOy ou 
la Palazzata , qu'a été prise la vue n° 404. Son 
principal ornement était; et est encore une fon- 
taine élevée sur le bord de la mer , en face de 
l'hôtel-de-ville. On y voit la statue de Neptune 
placée sur un haut piédestal. D'une main, le 
dieu est armé de son trident, et de l'autre il im- 
posé des lois aux monstres de Charybde et de 
Scylla. Au bas du piédestal sont plusieurs grou- 
pes de chevaux marins et de tritons qui sont rem- 
plis d'expression et de mouvement. Toutes ces 
figures jettent de l'eau dans plusieurs bassins dont 
elles sont environnées. A quelques incorrections 






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. EN SICILE. 4,g 

près, on ne peut disconvenir que l'ensemble de 
ce monument ne soit du plus grand effet. 

Cette partie de Messine était sans doute par sa 
position le quartier le plus vivant et le plus 
agréable de toute la ville; au mouvement qui 
règne dans cette agréable composition , à l'action 
des figures'et des différens groupes quiy sont ré- 
pandus, on serait tenté de croire que cette ville 
devait être très peuplée et fort commerçante. Il 
est certain que l'avantage de sa situation \ l'éten- 
due et la sûreté de son port auraient dû la rendre 
telle. Messine même autrefois disputait de pri- 
mauté avec Palerme, pour sa splendeur, son 
commerce et la richesse de ses habitans; mais on 
sait qu'en 1743 elle fut presque entièrement dé- 
peuplée par une peste qui , en six mois , em- 
porta plus de soixante-dix mille personnes. De- 
puis ce terrible fléau , Ja ville de Messine est 
restée peu peuplée, et la moitié de cette. façade 
magnifique était presque inhabitée lors de l'évé- 
nement funeste qui a achevé de la détruire en 
entier. 

Messine ne ressemblait point à beaucoup de Andenneca- 
villes d'Italie, souvent d'une grande apparence MeSntpt 
au dehors , mais sales et pauvres dans l'intérieur; devanî ^'''*e 
elle avait, au contraire, de quoi surprendre par 
la propreté et la noblesse de ses constructions; 
de belles rues , de belles places, de grandes et 
magnifiques églises, des * statues- en bronze, 



église , 
n» 4o5. 






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420 VOYAGE PITTORESQUE 

équestres et pe'destres, et de jolies fontaines de 
marbre , attiraient l'attention du voyageur. Ce 
n'est pas cependant que la plus grande partie de 
ces statues et de ces fontaines publiques , soit en 
bronze, soit en marbre, ne présentassent en 
général beaucoup de défauts et d'incorrections , 
mais l'effet en était toujours à peu près le même, 
quant à la décoration de la ville. 

La principale église de Messine avait été bâtie 
par le comte Roger. Son architecture intérieure 
était de la plus grande richesse, et même en 
général d'un gothique assez bon , à la réserve du 
couronnement de la façade extérieure , qu'on 
peut voir sur cette gravure, terminé par plu- 
sieurs petites pyramides circulaires, et orné 
avec des espèces de dentelles fort en usage dans 
cette ancienne espèce d'architecture barbare; 
toute la décoration intérieure de l'église était 
d'une abondance et d'une profusion d'ornemens 
qui n'existent nulle part, des colonnes antiques 
de granit soutenaient toutes les voûtes et les 
charpentes de cet édifice, qu'on dit avoir été 
élevé sur les fondemens d'un ancien temple du 
paganisme. 

Une jolie fontaine d'eaux jaillissantes, et la 
statue équestre de Charles II, roi d'Espagne , ne 
formaient pas les moindres ornemens de cette 
place. La statue est en bronze et élevée sur un ri- 
che piédestal entouré de bas-reliefs, de statues 



EN SICILE. 421 

et de balustrades de marbre, dont la forme et 
l'ensemble auraient pu être d'un style plus sage , 
mais ils n'en produisent pas moins un effet et 
une décoration fort nobles au premier coup 
d'œil. 

La cathédrale de Messine était dédiée à la 
sainte Vierge, sous le titre de Madona délia let- 
tera; une très ancienne tradition du pays avait 
donné lieu à ce titre singulier, et l'histoire en 
était représentée en relief, sur le devant du 
maitre-autel, tout entier en or et argent mas- 
sifs ; il méritait , assure-t-on , d'être observé 
à cause de la richesse et de la perfection de son 
travail. 

On dit que, dans les premières années de l'ère 
chrétienne, saint Paul vint prêcher à Taormi- 
num, ancienne ville de la Sicile , et située à peu 
de distance de Messine : la réputation de l'apôtre 
parvint jusqu'à cette ville; plusieurs de ses ha- 
bitans allèrent l'entendre, et furent bientôt per- 
suadés de la vérité de la religion que l'apôtre 
enseignait : leurs prosélytes étant devenus très 
nombreux, ils formèrent ensemble le projet de 
se mettre sous la protection immédiate de la 
Vierge ; en conséquence ils lui envoyèrent des 
députés, pour la lui demander à elle-même. On 
ne dit pas si l'église ou la* communauté chrétienne 
de Messine écrivit à la mère du Sauveur, mais 
on assure qu'à la sollicitation de ses députés, elle 



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422 VOYAGE PITTORESQUE 

voulut bien écrire elle-même une lettre aux 
Messinois, où elle les assure de sa protection 
toute particulière, et leur promet son interces- 
sion auprès deson fils bien aimé. La sainte Vierge 
daigna même y ajouter quelques uns de ses che- 
veux, et les députes^ chargés de trésors si pré- 
cieux, emportèrent avec eux son portrait, qui , 
dit-on, est celui qu'on voyait encore à Messine 
sur le maître-autel. 

Le peuple, et tous ceux qui lui ressemblent, 
disent affirmativement que loriginal de cette 
lettre existe, et qu'elle était déposée dans le ta- 
bernacle de la cathédrale. Quant à la boucle des 
cheveux de la Vierge, elle était renfermée dans 
un vase de cristal qu'on exposait' avec la plus 
grande solennité dans les fêtes , et surtout dans 
les calamités publiques. La vénération pour cette 
précieuse relique, appelée à Messine // sofro 
capelloy était si grande qu'il n'y avait que les 
seuls chanoines de la cathédrale qui eussent le 
droit d'y toucher, et de la porter sur leurs 
épaules, en habit de cérémonie. Le vase ou la ca- 
rafe de cristal qui la renfermait était placé sur 
une estrade, décorée de fleurs et d'ornemens de 
toutes espèces, que surmontait une couronne 
d'or fort riche, et qui servait à tenir le vase sus- 
pendu au-dessus du mahre-autel ; un fil qu'on 
n'apercevait point , et qui allait répondre au 
haut de la voûte, était accroché à la couronne^ 



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EN SICILE. 423 

et isolait ainsi la relique exposée à la vénéra- 
tion des fidèles pendant tout le temps de l'of- 
fice. 

Parmi les différens ornemens qui décoraient 
la cathédrale de Messine, on distinguait particu- 
lièrement un bénitier, dont la forme et les dé- 
tails étaient d'un goût et d'un travail fort re- 
cherché. On pouvait presque dire que si ce pe- 
tit monument n'était pas antique , il était de la 
même beauté et du même fini. On remarquait 
aussi dans la même église la chaire à prêcher; 
elle était cintrée en marbre, et sculptée dans 
le meilleur style par Cagini ^ artiste sicilien du 
seizième siècle. 

Il n'en était pas de même de l'autel principal , 
qui, malgré son extrême richesse, était un chef- 
d'œuvre de mauvais goût. 11 est d'usage en Sicile 
d'étendre considérablement les décorations des 
autels, et d'en élever tous les accessoires de fa- 
çon qu'ils atteignent presque les deux côtés des 
murs des églises, et s'élèvent jusqu'à la voûte; 
on y étale For, l'argent , les glaces ^ les marbres , 
les pierreries, le tout formant des figures 
d'hommes ou d'animaux, des fruits, des fleuri, 
avec les couleurs de la nature; on y distribue en- 
suite une immense quantité de bouquets de fleurs 
véritables, et un nombre prodigieux de cierges. 
Cet autel, quoique toujours 'dans le même 
genre , méritait d'être distingué par la richesse 



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Palais des 
Tice-rois , 



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424 VOYAGE PITTORESQUE 

des matières qui le composaient , et dont on 
avait formé un assemblage de mosaïques dans le 
goût de celles de Florence, c est-à-dire en 
pierres dures , taillées et réunies en comparti- 
mens, avec ijn soin et un travail prodigieux; 
toutes ces pierres étaient d'ailleurs du choix le 
plus rare, mais on avait peut-être à regretter 
que tant de soins, tant de dépenses, n eussent 
pas été mieux dirigés, et d'après de meilleurs 
dessins. * 

Le palais anciennement occupé par les vice- 
rois à Messine était placé à l'extrémité de la 
magnifique façade appelée il Teatro , dont nous 
avons donné une vue n° 404. Ce palais , situé sur 
le bord de la mer, dans une des plus belles et des 
plus agréables positions du monde, dominait 
sur toute la côte orientale de la Sicile, sur le 
canal, sur Reggio, ainsi que sur toute l'extré- 
mité de la côte de la Calabre. 

Ce fut Garcias de Tolède, vice-roi de Sicile, 
qui en jeta les fondemens. Ce qui existait de cet 
édifice était d'un style sage et noble, et même 
d'un assez bon genre d'architecture, mais le 
palais n'a jamais été fini; il paraît, à en juger 
par les premières assises des pierres posées sous 
ce prince , qu'il devait être construit sur un 

' On remarquait surtout huit colonnes du plus beau lapis- 
îazuli, de trois pieds de hauteur, qui formaient et soutenaient 
le tabernacle 



EN SICILE. 425 

plan beaucoup plus étendu , et que ce palais 
n est tout au plus que la quatrième partie de ce 
qu'il devait être. 

Vers la partie occidentale de ce palais , et en Place Royale, 
face d'une des portes principales, règne une Jil'dapX't 
place publique assez étendue, et d'où l'on a l'as- ^»^ p^^^K^^* 

^ , ^ "■ * ""^ vice-rois, 

pect de la mer. La partie du midi était décorée ''' -^^7. 
par des balustrades en pierres, faites depuis peu 
d'années; le reste de la place était d'ailleurs sans 
nulle régularité, quant. aux bâtimens qui l'envi- 
ronnaient. On voit dans le centre un piédestal 
assez élevé , sur lequel est placée une statue pé- 
destre de don Juan d'Autriche, fils naturel de 
Charles-Quint. Cette statue fut érigée par les or- 
dres du sénat de Messine, en mémoire de la vic- 
toire que ce prince remporta sur les Turcs à la 
fameuse bataille de Lépante, en iSyi. 

On rencontrait dans Messine plusieurs autres 
places publiques, mais il n'y en avait pas une 
de régulière, et qu'on eût pu citer pour l'archi- 
tecture, quoique, en général, cette ville ait été 
assez bien bâtie, et qu'il y eût même un grand 
nombre de palais et de maisons particulières 
assez apparentes, et qui semblaient annoncer une 
ville riche et opulente; mais, depuis l'horrible 
peste de 174^, plusieurs de ses quartiers éloignés 
étaient restés presque déserts. 

Les couvens et les maisons religieuses étaient 
en général très bien entretenus , et les églises 



I 



426 VOYAGE PITTORESQUE 

richement décorées dans rintérieur. Le goût assez 
universel dans cette ville, et que Tabondance et 
la diversité des marbres de Sicile a du contribuer 
beaucoup à entretenir, était d orner les pilastres 
et les murs des églises avec des placages et des 
revétissemens de marbre, dont la variété était 
telle qu'on pouvait les prendre, au premier coup 
dœil, pour autant d'étoffes de différentes cou- 
leurs. 

L'église de Saint-Nicolas était bâtie dans un 
goût plus sage ; mais celle qui aurait mérité le 
plus d'attention était l'église de Saint-Grégoire, 
quoique très chargée de dorures , et de ces espèces 
de marqueteries en marbre de différentes cou- 
leurs; on y voyait plusieurs bons tableaux, et, 
entre autres, une excellente copie du saint 
Grégoire du Carrache qui est à Bologne. 

Quant aux monumens et antiquités, il n'y a 
point de ville en Sicile qui en ait moins conservé 
que Messine, et on pourrait y regretter encore , 
avec Cicéron, les belles statues grecques que 
Verres en enleva. * 



' Dans le détail que l'orateur romain fait de tous les vols et 
les rapines de cet avare préteur , il cite particulièrement les 
richesses que possédait en ce genre un certain G. Ileius , dont 
la maison était regardée comme l'ornement de la ville de 
Messine , et dont Verres enleva , en statues et en tapisseries 
rehaussées d'or, tout ce qui pouvait s'y trouver de plus cu- 
rieux. Ce messiuois Heîus avait rassemblé dans une chapelle. 



EN SICILE. 



4^7 



{ 



eeome- 
poil 



sine, 
n" 408. 



Un des édifices principaux de Messine , et Pian gé 
celui qui y a été le moins endommagé par le et de la cita 
tremblement de terre de février 1785, est une 
forteresse ou citadelle assez régulière, dont nous 
avons parlé au commencement de ce chapitre , 
et qui domine également, comme on le voit sur 
le plan géométral, et la ville et le port. Cette 
forteresse étant presque entourée de la mer de 
tous côtés , et défendue surtout en dehors par le 
formidable courant de Charybde, serait suscep- 
tible d'une longue défense, d'autant plus qu'elle 
n'est dominée par aucun endroit du côté de la 
terre. 

On ne peut voir à Messine ce monument de 
l'autorité et de la prévoyance espagnole, sans se 
rappeler ce qui a donné lieu à sa construction , 
et sans s'apercevoir surtout que cette citadelle 
semble avoir été plutôt élevée pour tenir la ville 
en respect que pour servir à sa défense. Mais 

ou petit temple particulier ( ^«tcrar/wm ) , plusieurs statues, 
autels et autres choses précieuses qu'il tenait de ses ancêtres , 
et parmi lesquelles Cicéron fait mention de quatre statues , 
qu'il cite comme étant de la beauté la plus rare , et faites par 
les premiers sculpteurs grecs de l'antiquité : un Cupidon en 
marbre, de la main de Praxitèle; un Hercule en bronze, 
ouvrage du célèbre Myron ; et deux autres charmantes sta- 
tues faites par Polyclète, qui représentaient de jeunes vierges 
employées', dans les sacrifices , à porter des vases ou des cor- 
beilles de fleurs. On donnait à ces jeunes filles le nom de Cane 
phores (Cicero, in Ferrem , Lib. IV.) 



. % 



I m iiiiiiiilMliHiilli1'iiii.]ili 



sans vouloir nous fîtcndrcsiir un fait ansni connu 
<|uc la revohc dvs .\îessi„ois vers la fin du siècle 
dernier, cvenenienl. dcuit on peut lire les détails 
dans tous les historiens du temps, nous rernar- 
qiurons seidemenr que cette révolution peut rtre 
regardée comme la [)remièrc cause de raflinhlis- 
scment de Messine : il semblcrrait même que cet 
événement a appcidià sa suite tous les malheurs, 
tous les désastres (jui ont amené successivement 
la ruine et presque la destruction totale de celte 
ville. 

Avant celte époque, Messine était une des 
villes les plus florissantes de l'Italie. Son com- 
merce était immense, et le nomine de ses ha- 
bitans excédait cent cinquante mille ; mais «a 
révolte, le s'w^c qu'elle soutint avec une opi- 
niâtreté et un courage qu'une longue oppression 
lui avait inspirés, les horreurs de la famine qui 
en fut la suite, tout cela <'pmsa ses richesses et 
sa population. Messine perdit alors plus d'un 
tiersde ses habitans, et les canaux du commerce, 
détournes pendant ses troubles, se portèrent à 
Marseille, à Gènes, à Jâvourne. 

Cependant la position avantageuse de Messine, 
la beauté et la sûreté de son port, un des plus 
vastes, des plus commodes qu'il y ait en Eu- 
rope, Tindustrie de ses habitans, semblaient lui 
promettre le retour de sa splendeur passée, lors- 
que la peste de 1743 détruisit toutes ses espé- 



EN SJCIT.K. /^7(j 

rances. Quatre - vingt mille âmes périrent dans 
celle malheureuse ville pendant l'espace de cinq 
mois, et le petit nombre qui échappa à cet hor- 
rible fléau est, depuis, resté constammenten butte 
h la constitution la plus vicieuse, et à mille abus 
plus destructeurs les uns que les autres. 

Une gène universelle wj répandit dans toutes 
les fortunes, inflim c;i,|. toug les habitans de Mc!^ 
sine, riches ou pauvres, et fut la suite de ce» 
abus, ainsi que de la plus mauvaise des admi- 
nistrations, fia noblesse, les particuliers les 
plus aisés, voyant successivement leurs reve- 
nus diminuer, prirent le parti de diminuer 
aussi leurs dépenses, et les commerçans se trou- 
vèrent ruinés ; d'un autre col/*, les ouvriers ne 
pouvant plus subsister, avaient fini par porter leur 
industrie, leurs métiers même, à Catane , à Yaci , 
et dans d'autres villes de l'intérieur de la Sicile. 
Enfin l'émigration a été telle dans ces dernières 
années, que le dénombrement fait en 1781 a 
prouvé qu'il n'existait plus à Messine que vingt- 
cinq à vingt-six mille âmes, au lieu de quarante 
mille qu'on y comptait encore en «778. 

Il ne fallait rien moins que l'exposition d'une 
vérité aussi démontrée pour tirer le gouverne- 
ment de l'espèce d'engourdissement où il était 
sur les intérêts d'une ville aussi importante ; on 
commençait enfin à s'en occuper. I^e roi de Na- 
ples avait demandé des projets, des informa- 



Place de 
Saint-Jean- 
de-Malte, 
u« 409. 



43o VOYAGE PITTORESQUE 

lions, et annoncé la volonté la plus déterminée 
de rétablir Messine, lorsqu'un dernier désastre, 
plus affreux et plus terrible que tous les autres, 
a suspendu, au moins pour un temps, les inten- 
tions bienfaisantes du prince, ainsi que les vues 
sages, mais tardives, de son gouvernement. 

Parmi les différentes places publiques qui 
existaient a Messine, une des plus fréquentées 
était celle de Saint- Jean-de-Malte, où commen- 
çait la fameuse fête nommée Sacra Lettera. Cette 
grande cérémonie débutait par un feu d'artiflce 
et l'illumination d'une galère faite avec tout l'art, 
toute la richesse possible. On construisait tous 
les ans cette espèce de petit bâtiment sur le bassin 
de la grande fontaine qu'on voit dans le fond de 
la place. ' 

' La représentation de cette galère avait été imaginée , à ce 
qii'on dit , pour rappeler au peuple une faveur nouvelle de la 
Vierge , sa prolectrice. On assure qu'il y a un grand nombre 
d'années, à l'époque de cette même fcte, qui avait attiré à 
Messine un grand concours de peuple de toute la Sicile et de 
l'Italie , les magasins de blé se trouvèrent vides , et quelques 
mesures qu'on eût prises pour s'en pourvoir à temps , le jour 
de la fête approchait sans qu'on eût pu s'en procurer ; on re- 
courut aux prières publiques , et on vit , un matin , à la pointe 
du jour, entrer à pleines voiles dans le port trois brigantins 
étrangers chargés d'une grande quantité de blé , que les pa- 
trons des navires offrirent de vendre. On traita sur-le-champ 
avec eux , en convenant d'un prix. On emmagasina le blé , et 
lorsqu'il fut question ^e satisfaire les vendeurs, on ne trouva 
ni ces vendeurs , ni leurs bâtimens. Personne ne put douter 



EN SICILE: 43 1 

Nous croyons, à propos de cette fête de la 
Sacra Lettera, devoir faire quelque mention 
d'un autre spectacle religieux fort célèbre à Mes- 
sine , et connu de tous les voyageurs qui y ont 
passé quelque temps, la fameuse Varra, On peut 
dire que , dans le nombre des pieuses extrava- 
gances du peuple sicilien, celle-ci devait tenir 
un rang distingué. Comme la relation de cette 
singulière cérémonie, faisait partie du journal de 
nos dessinateurs, qu'ils en ont été témoins, et 
qu'elle a été décrite d'après nature, nous ne 
pouvons mieux faire que de la transcrire. 

i< Rien n'égale la pompe et la magnificence de 
« la fètc de l'Assomption à Messine. Cette nou- 
(( velle fête, qu'on appelle la f^arra ^ fut insti- 
w tuée, à ce qu'on assure, en commémoration 
« de l'événement même de la réduction et de la 
« prise de Messine par le comte Roger, lorsqu'il 

que ce ne fût un présent du ciel, et on ordonna en consé- 
quence -de célébrer une fête et des actions de grâces. Le sénat 
fit fabriquer trois vaisseaux ou nefs d'argent , tjui furent offerts 
à la Vierge; et, indépendamment de ce présent du sénat, le 
clergé de Messine vota une imposition annuelle sur tous les 
ecclésiastiques séculiers , pour l'entretien et la construction 
d'une galère qu'on élevait tous les ans , au mois de juin , sur 
le bassin de la fontaine de la place Saint-Jean-de-Malte. Cette 
galère , richement décorée et armée de trois canons, garnie de 
ses voiles , de mâts , de cordages et de tout ce qui forme un 
bâtiment de ee genre , était illuminée magnifiquement pendant 
cinq jours; et , le dernier, on y tirait un fort beau feu d'artifice 
qui terminait la cérémonie. 



i 



43a VOYAGE PITTORESQUE 

<* fit la conquête entière de la Sicile. Ce fut au 
« mois d'août qu'il s'empara de cette ville et fit 
M prisonniers le prince Griffon et sa femme, dont 
« le château existe encore en partie sous le nom 
(( de Matta Griffone. Le comte Roger fit, dit- 
<( on, son entrée le même jour, monté sur un 
« chameau , et l'on prétend qu'il obligea le prince 
c( Griffon à assister, à la porte de l'église, au 
« service et aux cérémonies de la fête de l'As- 
(f somption. 

(( On fait en conséquence tous les ans, au 
« mois d'août , une solennelle commémoration 
« de cet événement. Le 1 2 , on tire du dépôt des 
« dames religieuses de Sainte -Claire une anti- 
« que peau de chameau qu'on assure être celle 
(f du chameau même du comte Roger; on y 
(c ajoute une tête de bois grossièrement taillée, 
'( et des gens de la lie du peuple promènent cette 
« ridicule représentation dans toutes'les rues de 
« Messine , avec des danses et des cérémonies en- 
« core plus ridicules. 

(f Le 14, on fait sortir d'un magasin particu- 
(( lier de la ville deux figures gigantesques, moi- 
re tié bois , moitié carton , et montées sur des 
« chevaux énormes, également en carton. Une 
« de ces statues représente le prince Griffon; il 
« est armé à l'antique, avec une cotte de mailles, 
(( portant une lance et un écu. L'autre figure re- 
« présente la femme du prince; elle est habillée 



EN SICILE. 433 

« en amazone, et armée aussi d'une lance. On a 
i< cependant joint à son habillement gothique 
« quelques ornemens à la moderne , qui y ajou- 
« tent beaucoup d'agrément; sur sa tête s'élèvent 
a trois tours qui représentent les trois châteaux 
«de Messine, Mata - Griffone , Castellaccio et 
« Gonzaga. 

« Ces statues sont portées chacune par une 
« trentaine d'hommes robustes, qui, après s'être 
K reposés de temps en temps , finissent par les 
c< aller placer aux deux côtés de la principale 
w porte de la cathédrale , en y attendant la fa- 
rt meuse machine appelée la varra, qu'on traîne 
i( dans l'après-diner , et qui arrive sur les sept 
« heures du soir. 

« Pour avoir une idée de cette merveille si 
« vantée à Messine, il faut d'abord se représen- 
w ter un massif ou base carrée , construite en 
w charpente, et formant comme une caisse d'oran- 
w ger d'environ douze à quinze pieds de large 
« sur huit de hauteur; ce massif de charpente est 
« armé de fer en dessous, afin qu'il puisse glisser 
w plus facilement sur le pavé. Du milieu de la 
ce plate-formé supérieure sort une tige de fer, 
« dans la forme d'un grand tronc d'arbre, avec 
« des branches également en fer , courbées en 
« différens sens ; cette espèce d'arbre, qui s'élève 
u à environ cinquante ou soixante pieds , est 
«bien fixé, comme on peut le croire, à la 

ni. 28 






434 VOYAGE PITTORESQUE 

K massive et solide base qui lui sert de contre- 
« poids. 

« Sur le premier plan de la machine est placé 
(( le lit funéraire de la Vierge, accompagnée de 
« sainte Anne et de quelques autres figures ; le 
u tout est environné d'une nuée, d'où s'échap- 
(( peut, de distance en distance, des rayons do- 
« rés parmi lesquels on voit le soleil, la lune, 
« et divers chœurs de la hiérarchie céleste : au~ 
ff dessous de ce groupe principal , et sur la plate- 
ce forme du piédestal, tourne, en rampant hori- 
« zontalement, une grande roue de fer dentelée. 
c( Cette première roue, que font tourner des 
« hommes cachés dans la caisse , donne le mou- 
(( vement à d'autres roues placées à différentes 
« hauteurs jusqu'au sommet; les unes tournent 
(( horizontalement comme la première, et d'au- 
(( très verticalement , comme des ailes de moulin 
« à veut, au bout de ces tiges recourbées. 

« Sur la principale et première roue, on 
« place d'abord douze enfans de treize à qua- 
rt toree ans , qui sont censés représenter les douze 
« apôtres, et auxquels on donne un costume 
(( analogue à leurs rôles; dix pieds plus haut, a 
« l'extrémité des quatre tiges de fer qui répon- 
« dent au-dessus et de chaque côté, sont quatre 
« autres roues qui tournent verticalement, et au 
(( bout de chaque aile, quatre enfans de cinq ou 
« six ans, qui, malgré le mouvement de cette 



EN SICILE. 435 

« rotation verticale , ont toujours une position 
« perpendiculaire ; la tige de fer à laquelle ils 
« sont immédiatement attachés, étant mobile à 
i< chaque extrémité des rayons du cercle, et 
u tournant sur elle-même à mesure que la roue 
t( agit. 

« Ces enfans ont des vêtemens d'anges^ avec 
« des ailes dorées et peintes de diverses couleurs. 
« Un étage plus haut est une autre roue qui 
« tourne horizontalement; elle est chargée d'en- 
« fans encore un peu plus jeunes , représentant 
« des vertus et différens attributs de la Mère de 
(( Dieu. Plus haut sont d'autres roues verticales, 
« comme les secondes, également chargées de 
« petits enfans, et enfin cette pyramide est ter- 
re minée par un groupe plus curieux et plus in- 
« téressant que tout le reste. On voit un jeune 
« homme vêtu d'une robe écarlate ,«et avec une 
(( belle barbe blanche bien vénérable : c'est le 
« Père éternel; il paraît soutenir sur sa main, et 
i< envoyer au ciel, Fâme de la Vierge, représen- 
« tée par une jeune fille de treize a quatorze ans, 
« fortement attachée a l'extrémité de la tige 
« principale; on la choisit ordinairement fort 
(( jolie , et il faut qu'elle soit d'une pureté qui 
« réponde a l'emblème saint qu'elle repré- 
« sente. ' 

r 

• Il arriva , il y a quelques années , un accident à la jeune 
fille chargée de ce rôle important, ou plutôt à la machine 



"is; 



436 VOYAGE PITTORESQUE 

(c Plusieurs hommes très forts et très vigou- 
i( reux sont charge's de traîner et conduire cette 
« étrange machine jusqu'à la cathédrale , où se 
« termine la procession; c'est alors qu'on dé- 
(( tache tous les enfans placés les uns au-dessus 
« des autres, mais Tàme de la Vierge seiïle est 
(( poçtée en triomphe sur le maître - autel , 

même, dont la tige principale de fer se rompit dans la partie 
inférieure. Le bonheur voulut qu'étant soutenue de tous les 
côtés, cette énorme barre de fer descendit d'elle-mcrae dans 
la base où elle était fixée, et il n'y eut personne de blessé. 
Cet accident causa une grande rumeur dans la populaèe , et 
l'on n'hésita pas à croire que la jeune fille n'était pas aussi 
pure qu'elle devait l'être. 

Il serait difficile de détailler les différens ornemens qui 
composaient et embellissaient cette merveilleuse machine ; 
mais qu'on s'imagine des nuages de carton , des rayons de 
gloire , des soleils , des fleurs , des étoffes , des galons , des 
anges aux aile^ dorées , au nombre de plus de cinquante , et 
dont le plus âgé était celui qui faisait le Père Éternel. Lorsque 
la varra était en mouvement, et pendant la procession, tous 
ces différens groupes d'anges étaient dans un mouvement de 
rotation perpétuel. 

La marche commençait vers les quatre heures après-midi , 
malgré la chaleur, qui , le i5 d'août, à Messine , ne laisse pas 
d'être un peu vive ; elle était précédée , accompagn.ée et sui- 
vie du clergé , des sénateurs , des principaux de tous les 
ordres de citoyens; de musique, des troupes, et d'un con- 
cours prodigieux de monde dans la rue et aux balcons des 
fenêtres : il se faisait, de plus, à tout moment des décharges 
de mousqueterie , sans compter les boîtes qu'on tirait en 
grand nombre aux portes de chaque église devant laquelle 
passait la sainte machine. 



no» 410 et 
41 >• 



EN SICILE. 437 

« d'où elle donne sa bénédiction à tous les 
« ffflèles. » * 

La disette des monumens, soit antiques ^ soit ^nedapbare 

j 1 • * 1 /• . r , . OU détroit de 

modernes, nous eut bientôt determmes a quitter Messine, 
Messine pour continuer notre voyage; mais, 
avant de partir, nous fûmes curieuif de revoir à 
loisir, et avec plus d'exactitude, les dehors 
charmans de cette ville. Sa situation est si avan- 

' On avait soin d'ordonner que toutes les troupes formas- 
sent une haie très épaisse et très serrée pour empêcher la 
populace d'approcher \ sans quoi , la jeune fille qui devait re- 
présenter l'âme de la Vierge aurait couru de grands risques. 
Ce peuple fanatique attachant beaucoup de vertu à ses cbe-r 
veux , les lui aurait arrachés sans pitié si on l'eut laissée à sa 
disposition. Les grandes précautions qu'on prenait lorsqu'on 
descendait cette jeune fille , sont une preuve qu'il en est arrivé 
des exemples funestes. Autrefois , celle qui remplissait ce rôle 
avait le privilège de délivrer un criminel , même digue de 
mort ; mais cet usage a été aboli , comme étapt d'une trop 
grande conséquence : on y avait substitué une dot modique , 
à laquelle les habilans de Messine ajoutaient quelques lar- 
gesses. 

' La plupart des voyageurs ont confondu dans leurs rela- 
tions le canal avec le phare de Messine ; il y a cependant 
entre ces deux dénominations la même dillerence qui se trouve 
entre la Manche, ou canal d'Angleterre, et le Pas-de-Calais. 
Le canal de Messine comprend , du nord au sud , toute l'éten- 
due de mer entre les caps Spartivento et Vaticano en Calabre, 
et les caps dé Rasocurmo , près du phare, et Santa-Croce , 
près de Syracuse. Le phare ou le détroit ne doit s'entendre , 
au contraire, que de l'espace qui se trouve seulement entre 
la pointe de Scylla et le cap Dell'Armi en Calabre , et la tour 
du Phave çt Iç cap de Scalctta en Sicile. 






:*' 



/ 






438 VOYAGE PITTORESQUE 

tageuse que ks nations qui ont eu dans tous lés 
temps des prétentions sur la Sicile, ont toujcfurs 
voulu se rendre maîtresses de Messine, la regar- 
dant comme un poste sans lequel elles ne pou- 
vaient s'assurer de leur conquête. 

Curieux d'examiner avec soin ce redoutable 
Charjbde, qui, ace que dit Homère, trois fois 
chaque jour, absorbe Tonde amère, et trois fois la 
rejette avec un bruit horrible, nous y retournâ- 
mes quelques jours après notre arrivée: la mer 
parut aussicalme et aussi peu effrayante que nous 
l'avions trouvée à notre passage. On pouvait 
cependant apercevoir une oscillation assez pro- 
noncée, et formant comme un bouillonnement 
à l'endroit même de la jonction des deux grands 
courans. * 



• Ce détroit est dominé par des courans dont la direction 
est si variable qu'il est impossible d'en fixer les points , et le 
plus habile pilote étranger courrait des dangers presque inévi- 
tables, s'il ne prenait le parti de consulter les mariniers dy 
pays. Aussi le gouvernement entretient-il vingt-quatre pilotes, 
qui sont obligés d'aller offrir leurs services aux bâtiraens qu'ils 
aperçoivent, et qu'ils passent et repassent moyennant une 
légère rétribution fixée par des ordonnances. Le principal de 
ces courans, qui porte du nord -nord-est au sud-sud-ouest, 
entre l'écueil de Scylla et la pointe sèche du fanal de Messine , 
nommée communément Charjbde ou le Garofalo , a cepen- 
dant une marche déterminée, fixe, et qui paraît suivre l'élé- 
vation ou le déclin de la lune. On observe qu'il remonte et 
descend à peu près toutes les six heures , et c'est au moment 
c|u'il change de direction qu'il est le plus dangereux aux deux 



EN SICILE. 439 

Ce qui a pu faire dire aux anciens que ces 
gouffres attiraient les navires et les engloutis- 
saient, c'est que, effectivement, quand ces mê- 
mes courans sont surtout aidés par des vents 
violens, ils portent très loin avec eux ce qu'ils 
ont attiré , et les poètes auront ajouté qu'ils re- 
jetaient les navires après les avoir submergés. Ce 
qu'il y a de certain, c'est qu'à cet endroit, et à 
quelques pas de la rive, la mer devient tout à 
coup si profonde qu'on ne peut en mesurer la 
profondeur, et que la sonde, au boulet même, 
perd sa direction parla force des courans. Il est 
au reste très vraisemblable que ce sont ces cou- 
rans qui auront creusé ces gouffres , en soulevant 
continuellement, et depuis tant de siècles, le 
sable du fond de la mer. ' 

extrémités , surtout en temps de calme , ce qui a donné lieu 
k ce vers si connu : 

à' 

Incidit in Scjllam cupiens intare Charybdîm. 

Effectivement, dans cette circonstance, et particulièrement 
dans les temps oii la lune agit avec plus de force sur la .mer, 
le danger est imminent, et surtout pour les gros navires; ce 
courant principal traversant obliquement toute l'étendue du 
détroit, les vaisseaux sont obligés de le couper nécessairement 
en passant par-dessus , et l'on doit sentir que, dans les temps 
de calme absolu , il devient encore plus dangereux pour les 
gros navires, parce que, manquant des moyens d'en sortir, 
ils sont obligés de suivre la direction du courant , qui est très 
violente , et ils vont alors se briser contre les rochers , soit d'un 
côté, soit de Taulre. 

' « Les gouffres ne paraissent autre chose que des tournoie- 



44o VOYAGE PITTORESQUE 

Une particularité assez curieuse sur la nature 
de ces sables du détroit , dans le contour du bras 
de San Ranieri, depuis le château de Salvador 

« mens d'eau , causés par Faction de deux ou de plusieurs 
«courans opposés. L'Euripe, si fameux par la mort d'Ans- 
« tote, absorbe et rejette alternativement les eaux sept fois en 
« vingt-quatre heures. Ce gouffre est près des côtes de la 
«Grèce. Le Charybde, qui est près du détroit de SicUe, 
« rejette et absorbe les eaux trois fois dans le même espace de 
« temps ; au reste, on n'est pas trop sûr du nombre de ces 
« alternatives de mouveipent dans ces gouffres.... 

«« Le plus grand qu'on connaisse est celui de la mer de Nor- 
« wége; on assure qu'il a plus de vingt lieues de circuit : il 
« absorbe pendant six heures tout ce qui est dans son voisinage, 
« l'eau, les baleines, les vaisseaux, et rend ensuite pendant 
« autant de temps tout ce qu'il a absorbé. 

« Il n'est pas nécessaire de supposer dans le fond de la mer 
« des trous et des abîmes qui engloutissent continuellement les 
« eaux , pour rendre raison de ces gouffres : on sait que quand 
« l'eau a deux directions contraires , la composition de ces 
« mouvemens produit un tournoiement circulaire , comme on 
« peut l'observer dans plusieurs endroits auprès des piles qui 
« soutiennent les arches des ponts , surtout dans les rivières 
« rapides. • 

« Il en est de même des gouffres de la mer ; ils sont produits 
« par le mouvement de deux ou de plusieurs courans con- 
« traires ; et comme le flux et le reflux sont la principale cause 
« des courans, en sorte que, pendant le flux, ils sont dirigés 
n d'un côté , et que , par le reflux , ils vont en sens contraire , 
« il n'est pas étonnant que les gouffres qui résultent de ces 
« courans attirent et engloutissent pendant quelques heures 
« tout ce qui les environne, et qu'ensuite ils rejettent pendant 
« le même temps tout ce qu'ils ont absorbé. » (Buffon , Thcb^ 
rie de la Terre. ) 



EN SICILE. • 44 1 

jusqu'à la lanterne , c'est qu'ils s'y lient en masse 
sur le bord du rivage en très peu de temps; les 
cailloux s'enduisant d'un bitume qui les attache 
de la même manière que le sucre attache des 
amandes à du caramel, à quoi cette production 
de la nature ressemble assez. D'abord molle, 
elle se durcit à l'air, et par le laps du temps , au 
point d'en pouvoir faire des meules de moulin a 
grains et à huile, qui souffrent la taille et le poli. 
Cette production tiendrait-elle de la nature du 
limon du fond du gouffre? cela est d'autant plus 
probable que cet effet n'existe qu'aux rives les 
plus prochaines , et qu'en s'en éloignant la pé- 
trification devient sensiblement moins épaisse, 
moins dure , qu'elle cesse à très f>eu de distance 
du Charybde, et qu'alors cette incrustation molle 
n'est plus propre qu a former des moélons à bâtir; 
on en retrouve sur une grande partie des côtes 
de la Sicile , et on en fait le même usage qu'à 
Messine. 

Malgré le danger qu'il doit y avoir de nager 
et de plonger dans tous les environs de ce port , 
et des gouffres redoutables qui l'environnent , on 
assure qu'il y a eu quelquefois des hommes assez 
hardis pour en approcher de fort près; et on 
parle encore à Messine d'un plongeur fameux, 
nommé Colas , qui passait la moitié de sa vie 
dans l'eau , et auquel la facilité prodigieuse avec 
laquelle il nageait avait fait donner le surnom 



442 VOYAGE PITTORESQUE 

de Pesce : mais sa réputation fut la cause de sa 
perte, car Thistoire du pays dit que Frédéric, 
roi de Sicile , ayant voulu être témoin des ex- 
ploits de ce nageur merveilleux, le fit défier de 
plonger dans les environs de Charybde, et, pour 
Yy engager , il y fit jeter une coupe d'or qui de- 
vait être sa récompense, s'il la rapportait. L'in- 
trépide Colas s'y précipita par deux fois, et eut 
assez de bonheur pour la rapporter avec lui; 
mais Frédéric ayant fait jeter la tasse une troi- 
sième fois dans l'endroit le plus profond , Pesce 
submergé ne reparut plus : le malheureux sans 
doute fut emporté par la force des courans; on 
retrouva son corps quelques jours après à plus 
de trente mille? de distance. 

Nous partîmes pour Catane sur des mulets, 
et avec trois gardes à notre solde. Cette escorte, 
à la vérité assez inutile, était censée devoir nous 
défendre contre les bandits dont on ne manque 
jamais en Sicile de parler à tous les voyageurs , 
mais ce n'est guère qu'une imposition établie 
sur eux : on pourrait dire cependant que cette 
sorte de faste n'est pas, à quelques égards, sans 
utilité, parce qu'il peut se trouver plus d'une 
occasion dans la route où ces espèces de spadas- 
sins revêtus d'uniformes imposent aux paysans, 
et les font obéir au besoin ' 

' Tous ceux qui ont écrit sur la' Sicile ont parlé du peu de 
sûreté de ses roules par la grande quantité de voleurs qui les 



EN SICILE. 443 

Notre caravane était donc composée de trois 
gardes, dont un était barigel, sorte d'emploi 
qui équivaut dans le pays à lieutenant de maré- 
chaussée ; c'était le chef. Deux autres gardes ar- 
més; un conducteur et directeur des bagages, 
aussi en uniforme ; un hommer à pied qui les 
servait; venaient ensuite les peintre et archi- 

infestaient Quelques uns en ont formé des épisodes pour 
orner leurs relations, en supposant des rencontres et des 
aventures extraordinaires ; d'autres , qui n'en ont pas effec- 
tivement rencontré , les ont niés en s'égayant aux dépens de 
ceux qui les avaient précédés. Le fait est qu'il y avait autre- 
fois beaucoup de voleurs en Sicile. Sous le gouvernement du 
duc de La Vieuville, en 1758, on promulgua une loi qui 
rendait responsables les capitaines ou syndics des universités 
des vols qui se faisaient dans leur district , et il n'y eut plus 
de voleurs de grand chemin ; mais il y existe une espèce 
d'hommes presque aussi dangereux : ce sont des gens de la 
campagne , quelquefois même des particuliers tenant un rang 
dans la société , que la colère , l'esprit de vengeance ou l'abus 
du pouvoir ont rendus homicides. Pour éviter les poursuites 
de la justice , ne pouvant plus exister en sûreté dans les lieux 
habités , ces malheureux se réfugient armés sur les sommets 
des montagnes , dans des cavernes , dans les fentes des rochers 
et dans les bois. Les archers de la maréchaussée du pays ont 
ordre de les chercher ; mais , soit que cet ordre ne soit pas 
rigoureux , soit qu'on ait des ménagemens pour les seigneurs 
dont ils sont les vassaux , et dans les fiefs desquels ils se sont 
retirés, soit enfin que la certitude d'être mis à mort, s'ils sont 
pris, les rende plus braves ou plus téméraires que ceux qui 
les poursuivent, on en arrête peu; l'argent, les protections, 
le désistement des offensés , sont autant de moyens que leurs 
j>arens emploient pour arranger leurs affaires , et rarement 



444 VOYAGE PITTORESQUE 

tecles ' et pour arrière-garde un brave domes- 
tique dont nous faisions, suivant le besoin, 
ou l'intendant, ou le cuisinier, ou le barbier. 
Tout cela réuni avec les mulets formait une 
troupe de dix-neuf êtres vivans, marche impo- 
santé et faite pour effrayer tous les villages où 
nous abordions, et auxquels il est vraisemblable 
que notre barigel, qui était en même temps 

elles ont de funestes suites pour eux. Cependant, obligés de 
fuir toute société, privés de secours, et souvent de subsi- 
stance dans leurs retraites, ces redoutables proscrits tâchent 
de s'en procurer si l'occasion s'en présente , et la demandent 
hardiment aux voyageurs qu'ils rencontrent à leur portée , 
avec la ferme résolution de se la procurer de force si on 
prétendait la leur contester. Au reste, ils sont quelquefois 
utiles; ils offrent volontiers leur protection à ceux qui la re- 
cherchent, moyennant une rétribution modérée; et comme 
ils se connaissent presque tous, et s'entre-aident mutuelle- 
ment, on est ordinairement à l'abri d'événemens fâcheux 
quand on a le bonheur d'avoir un de ces bandits pour guide. 
Tous les seigneurs de la Sicile ont des brigades de gendarmes 
composées, pour la plupart, de gens de cette espèce, nom- 
més campieriy et la plus grande marque d'attention ou d'inté- 
rêt qu'ils puissent donner à une personne qui leur est connue 
ou recommandée, est de lui accorder un ou plusieurs de ces 
gardes , que leur livrée fait respecter , même des gens de la 
justice. Ceux qui n'en ont pas à eux les empruntent et les 
paient , et généralement en Sicile on ne voyage jamais sans 
un ou plusieurs de ces campieri. 

* Desprez et Renard , architectes et pensionnaires du Roi à 
l'Académie de France à Rome , ainsi que Chatelet , peintre de 
paysage. 



EN SICILE. 445 

notre munitionnaire, imposait la nourriture de 
nos mulets. 

Nous sortîmes de Messine le 8 juin 1778 à 
la pointe du jour; nous trouvâmes la route cou- 
verte d'habitations pendant l'espace de cinq 
milles; on y faisait la récolte des vers à soie, 
qu'on peut regarder comme la meilleure et la 
principale production du canton. La soie y est 
effectivement superbe, beaucoup plus fine que 
celle de Calabre, et très estimée des Français, 
qui la viennent chercher pour les manufactures 
de Lyon. 

Après avoir traversé le petit bourg de Tremis- 
teri qu'on rencontre sur la route, on commence 
à se trouver dans un pays montagneux et sau- 
vage ; la campagne devient pierreuse , sèche et 
hérissée de rochers; elle est seulement plantée 
de quelques oliviers et traversée par nombre 
de torrens auxquels on donne le nom de fleuves; 
tous ces fleuves n'étant réellement que des ruis- 
seaux formés par les eaux de pluie, qui coulent 
des rochers dans les orages de l'hiver, et où on 
ne trouve pas une goutte d'eau pendant neuf 
mois de l'année. 

Nous doublâmes le cap délia Scaletta , rocher Rochers on 
escarpé, et sur la pointe duquel on voit une tour f^P'^*"^ *^ca. 
et un château très eleve, dont l'aspect n'a rien teandeSant 
de remarquable, ainsi que tout le reste du pays n«»Tia.' 
que nous eûmes jusque-là à parcourir. A quelque 






Passage du 

fleuve Let- 

tuyano , 

ii"4i3. 



446 VOYAGE PITTORESQUE 

distance de cette roche de la Scaletta ^ nous 
vînmes rafraîchir a Fiume di Nisi, que nous 
traversâmes à dix-huit tnilles de Messine. La cha- 
leur du soleil, concentrée dans ces gorges de 
montagnes et réfléchie par les rochers, com- 
mençait à être assez vive, mais heureusement 
quelques gouttes d'eau vinrent rafraîchir un peu 
le temps et abattre la poussière qui nous incom- 
modait fort dans notre route. 

Nous partîmes de Fiume di Nisi à vingt 
heures, suivant la façon de compter de toute 
l'Italie, c'est-à-dire quatre heures avant la nuit, 
pour nous rendre à Taormina, qui n'en est plus 
qu'à douze milles. Tout le pays, jusqu'au cap 
Sant Alessio, est triste, sec et pauvre; mais au 
château de Sant Alessio, il commence à devenir 
infiniment pittoresque. Ce château, bâti à la 
pomte d'une roche suspendue sur la mer, est 
d'un aspect très singulier ; il devient en même 
temps très important par sa position à l'extré- 
mité d'une chaîne de montegnes dont il ferme 
l'entrée, de façon que cinquante hommes y arrê- 
teraient une armée. 

• Il nous fallut gravir ce défilé ; mais après en 
être sortis nous fumes frappés de la beauté du 
pays qui précède Taormina, que nous décou- 
vrîmes en entier avec les profils des montagnes 
qui sont au-delà : ensuite nous nous acheminâmes 
jusqu'à un village près du fleuve Lettoyano. Le 



EN SICILE. 447 

site et le passage de ce fleuve nous parurent si 
pittoresques, et d'un si bel effet , qu'il fallut bien 
nous y arrêter quelques momens pour en prendre 
une vue. 



448 



VOYAGE PITTORESQUE 



CHAPITRE IL 

TAORMINA. DÉTAIL ET VUES DE SES MONUMENS 

ANTIQUES. SON THEATRE, CtC. -7- PREMIER 

VOYAGE SUR L ETNA , LES CENT(/M CAVALLI. 



Environs de 

Taormina , 

no» 414 et 

4i5. 



Hors des montagnes que nous avions à tra- 
verser depuis le fleuve Lettoyano, nous dé- 
couvrîmes au loin la ville de Taormina, l'an- 
cienne Tauromenium , assise sur une plate-forme 
entourée de rochers escarpés. 

Le premier objet qui frappe la vue est son 
fameux théâtre , dont on aperçoit les ruines sur 
la cime d'une montagne. Le chemin antique 
qui y conduisait est sans doute perdu , ou son 
sol bouleversé n'en laisse aucune trace; car'de- 
puis la petite baie qui sert de marine à Taor- 
mina jusqu'à la ville, on est obligé de gravir 
périlleusement pour y arriver par un sentier 
presque perpendiculaire. Il est vrai qu'il est im- 
possible de trouver en même temps une route et 
plus curieuse et plus amusante à faire , par la 
beauté et la richesse des sites qu'on rencontre à 
tout moment ; l'abondance des tableaux qui se 
présentaient à nous, nous arrêtait pour ainsi 
dire à chaque pas, et nous passâmes, sans nous 



EN SICILE. 44g 

en apercevoir, une grande partie de la journée à 
dessiner tous les environs de Taormine; aussi 
nous n'y arrivâmes qu'à la nuit , et à peine eûmes- 
nous le temps d'aller chez le gouverneur, qui 
nous reçut parfaitement. Il nous logea au cou- 
vent des Capucins, où nous fumes , en entrant , 
embaumés par l'odeur de la fleur d'orange. Nous 
soupâmes au réfectoire avec le gardien, qui vou- 
lut bien nous faire l'honneur de partager le repas 
de voyageurs que nous avions apporté , et nous 
aider à boire d'excellent vin de Syracuse que le 
gouverneur nous avait envoyé. Nous allâmes dès 
le lendemain revoir cet honnête gouverneur, et 
lui faire nos remercîmens. Son palais, qui nous 
parut fort ancien, a été bâti, dit-on, par les 
rois d'Aragon : on assure encore que ce fut même 
dans ce palais où Jean d'Aragon , défait par les 
Français, vint se renfermer; et l'on prétend 
qu'il a constaté lui-même ce fait par cette in- 
scription en latin gothique, attachée à un des 
murs de la tour : 

EST MI— HI— ï— LOCV REFVGII. 

Le gouverneur voulut nous remettre entre les 
mains de l'antiquaire du pays, D. Ignalio Cas- 
tella, si savant, disait-il, que le roi l'avait créé 
cicérone de Taorminum en titre. Cet homme, 
en conséquence de la grande opinion qu'il com- 
ptait nous inspirer , se mit en devoir de nous 

iH. 29 



II 



45o VOYAGE PITTORESQUE 

montrer toutes les curiosite's du lieu, mais avec 
un tel flegme et avec tant de méthode que nous 
y serions encore, sans avoir rien appris, si 
nous ne l'eussions quitté brusquement, sous le 
prétexte que la grande chaleur nous incommo- 
dait, et en le priant de remettre la partie à un 
autre moment. 
Raines de Débarrassés dc notre savant, nous ne per- 

Tancien théà- ii • • 

tredeTaor- dîmcs pas un momcnt pour aller voir ce magni- 
lï^Tfô. fique théâtre de Taormina , qu'on peut regarder 
comme un des miracles de la nature , et qui, par 
son étonnante conservation et sa position admi- 
rable , est, sans contredit, un des monumens les 
plus curieux et une des ruines les plus intéres- 
santes. 11 semble que la nature seule ait voulu 
donner là le plan , le trait , l'élévation et le site 
du plus parfait des théâtres, et qu'on n'ait eu que 
la peine de le façonner à l'usage de l'ancien peu- 
ple qui s'était chargé de le décorer. 

En effet , l'anse et la forme même de la mon- 
tagne avaient donné la portion du cercle où l'on 
n'a fait que tailler les gradins dans la roche , et 
les surmonter d'une fabrique en mattoni, avec 
une galerie extérieure et une intérieure qui cou- 
ronnaient l'édifice; deux, rochers escarpés for- 
maient une avant-scène naturelle; on a seulement 
construit entre ces deux rochers le proscenium 
sur une terrasse aussi donnée par le local même ; 
car les Grecs n'avaient pas , ainsi que nous , l'or- 



EN SICILE. 45 j 

gueil de vaincre la nature, en décorant les lieux 
qui s'y refusent le plus; mais, choisissant des 
situations heureuses , ils ajoutaient aux faveurs 
du hasard, et faisaient des choses sublimes, avec 
les mêmes dépenses que nous employons sou- 
vent pour n'en faire que de médiocres. On peut 
dire qu'on en voit peu d'exemples aussi frappans 
que celui que nous offre encore l'ancien théâtre 
dont nous allons nous occuper, et qu'on regarde 
avec raison comme le plus beau et le plus entier 
monument en ce genre, de toute l'antiquité, 
qui se soit conservé. 

Quoique la largeur de l'avant-scène ait plus 
de vingt-deux t^es d'ouverture, qu'il soit sans 
galerie souterraine, ce superbe édifice est so- 
nore au point d'entendre de toutes ses parties 
le moindre son articulé, et dans quelque lieu 
qu'on le frappe, il résonne comme un in- 
strument. 

Nous pourrions citer à ce sujet un exemple 
dans le même genre , extrait d'un voyage d'Es- 
pagne. A Sagonte , ancienne ville située à peu 
de distance de la mer, où est aujourd'hui No- 
viedro , près de Taragona , on voit les restes 
encore très entiers d'un théâtre antique, con- 
struit et taillé dans les rochers, ainsi que celui de 
Taorminum. ' 

• « Le théâtre de Sagonte est construit de manière à être très 
« sonore. Un homme placé dans la concavité de la montagne 



452 VOYAGE PITTORESQUE 

Raines du L' intérêt qui se rattache aux restes précieux 
dn théâtre de dc cct édificc, ct son importance parmi les mo- 
no 417. numens les plus conserves de 1 ancienne Sicile , 
nous ont engagé à faire graver séparément, et 
sur une échelle plus étendue et plus rapprochée, 
Favalit-scène même de ce théâtre antique , comme 
étant, sans contredit, la partie du monument la 
plus curieuse à connaître et à examiner. Cette 
belle ruine est rendue avec la plus grande exac- 
titude , et forme , avec la vue et Faspect gé- 
néral du pays immense qu'on découvre en même 
temps, un des plus riches tableaux et un des 
plus imposans qu'on puisse rencontrer. 

Le voyageur qui s'est le plus étendu sur cet 
antique monument, et qui, le premier, nous en 
a donné les mesures et les détails, est le Hollan- 
dais Philippe Dorville. La description qu'on en 
trouve dans son ouvrage sur la Sicile nous a 
paru d'autant plus intéressante qu'il l'a accom- 
pagnée de recherches curieuses sur la forme et 
la construction des théâtres anciens. Mais, quant 

■* 

.. se fait aisément entendre de ceux qui sont à rextrémité 
«« opposée , et même il semble que le son , au lieu de se perdre, 
« se renforce. Un de mes amis , placé sur la scène, ayant ré- 
« cité quelques vers de Y Amphitryon de Piaule , je les enten- 
« dis très bien du lieu de la salle le plus élevé. On pourrait 
«« dire que ces rochers ont une voix cinq fois plus forte que 
« la voix humaine , tant les creux ménagés dans la montagne 
« ajoutent de la force, de la clarté, de l'énergie à la voix na- 
«t lurelle. >» {Nouveau f^oyage d'Espagne.) 



EN SICILE. 453 

aux vues et aux plans qu'il y a joints , l'artiste 
dont il s'est servi aurait pu y apporter plus 
d'exactitude. " 

Ce qui nous a paru d'abord être peu conforme 
à la vérité est le rétablissement que Dorville 
présente de ce théâtre, comme ayant été dé- 
coré à l'extérieur d'un portique de colonnes qu'il 
suppose avoir dû régner tout autour de l'édi- 
fice. Il parait, au contraire , par la construction 
encore très entière d'une grande partie de ce 
monument, qu'il était uniquement composé 
d'arcades et de pilastres en briques, qui ré- 
gnaient à l'extérieur, sans nulle autre décora- 
tion. 

Mais, à ce rétablissement et à ce rang de colon- 
nes près, auxquelles , il est vrai, Dorville semble 
tenir peu % sa description nous a paru si con- 



' Le Fojrage de Sicile par Dorville , imprimé à Amsterdam 
en 1 764 , est rare. Cet ouvrage , écrit en latin avec une élé- 
gance et une pureté peu communes , mériterait d'être plus 
connu. L'éditeur , P. Burmann , y a joint un volume sur les 
médailles de la Sicile, plein d'érudition et de recherches sa- 
vantes. Les vues et les gravures qui accompagnent le premier 
volume sont d'une médiocre exécution ; mais le second est 
orné de vingt planches de médailles , gravées avec beaucoup 
de soin. 

' Monendus est autem lector, me omnia hic , ut hodie super- 
sunt représentasse, nihilque adjectum, nisi columnas porti- 
cuum , quarum cum basium vesiigia ubique extarent , et capi- 
fulorum notœ certœ in parie finis prnpendentibus hic illicforni- 






I 



454 VOYAGE PITTORESQUE 

forme aux plans et aux vues que nos dessina- 
teurs ont pris sur les lieux mêmes, que nous 
croyons devoir traduire en partie cette descrip- 
tion ; 

« Le théâtre de Taormine, construit sur un 
« sol fort élevé et dominant sur la mer, est le 
« premier objet qui attire de loin les regards. Il 
i( est encore aujourd'hui presque dans son entier, 
« ou , au moins , il conserve les vestiges de son 
i< antique forme, car Famphithéâtre, c'est-à-dire 
« le lieu où les spectateurs étaient assis , les gra- 
« dins ou degrés , ainsi que les escaliers , étaient 
r< taillés dans le roc vif. Le reste de l'édifice était 
(( construit en briques de la plus grande forme; 
« nous ne savons cependant si elles égalent celles 
« dont parle Vitruve , qui avaient cinq palmes en 
« tout sens, ou un pied et un quart romain, 
« telles que les Grecs avaient coutume d'en em- 
K ployer dans leurs monumens publics. Le mar- 
« quîs Maffei dit qu'il a observé des briques de 
« vingt-une onces dans le théâtre d'Orange. 

« Nous ne pouvons déterminer la matière des 
« colonnes, des portiques et des autres parties 
« de l'édifice; mais il est probable qu'elles étaient 
(( de marbre, car on trouve dans les carrières 
« les plus voisines un marbre diversement 

cum viderentur, errait non pofuit ; si quis tamen hic pcccaium 
qnid senseaf , emprn non picfi^ haheat. (Dorv. , Sicui. , Pnrs 
prima. ) 



EN SICILE. 455 

« nuancé de rouge, et les églises de Taormine 
« sont décorées de plusiem*s colonnes en ce 
« genre, quoique nous en ayons remarqué plu- 
« sieurs de granit ou de marbre de Numidie : 
(( la tradition du pays est qu'on les a trans- 
« portées du théâtre pour en embellir les 
« églises. 

« A la sommité du rocher sont deux porti- 
« ques sur le même plan , appuyés en dehors et 
u en dedans par quarante-sept colonnes, et sé- 
(( parés par un mur ^e briques, lequel mur, en- 
f< core existant , est percé de dix arcades en por- 
(c tiques, qui servaient d'entrée au théâtre. La 
(( cime de la montagne, en dehors, est presque 
« égale au plan des portiques; de manière qu'on 
« pouvait se promener tout autour sur le sommet 
« du rocher, d'où on jouissait de la perspective 
« la plus délicieuse sur la ville et sur la campa- 
(( gne. C'était un site tel que Vitruve le désirait 
(c pour placer un théâtre, c'est-à-dire sur un lieu 
« élevé et sonore , ut in eo vox quain clarissime 
a vagari possit. De tout l'intérieur du portique, 
i< et des gradins de l'amphithéâtre, qui étaient 
« en face de l'orient, la vue des spectateurs 
<( pouvait s'étendre de toutes parts sur la mer et 
u sur les montagnes. Quant à ce second por- 
te tique, et à ce rang de colonnes dont nous 
« croyons qu'il était terminé, nous convénojns 
« qu'on en peut douter, quoiqu'on en voie une 



456 VOYAGE PITTORESQUE 

i< partie, et que les voûtes, à droite et à gauche, 
« le laissent soupçonner. 

« Les spectateurs montaient aux portiques par 
« des escaliers et des degrés qui, vraisemblable- 
ce ment, s'élevaient en pente du chemin jus- 
« qu au somnvet du rocher. Ces escaliers prolon- 
« gés à l'extrémité des voûtes pouvaient fournir 
« une entrée aux sièges les plus bas de Tamphi- 
« théâtre , ainsi que le marquis MafFei dit qu'on 
« l'avait pratiqué au théâtre d'Orange. De ces 
« portiques, on descendait. çnsuite sur tous les 
« gradins , qui paraissent avoir pu être au nombre 
« de quatorze, sans qu'on eût observé, à ce 
(( théâtre, ces sortes de divisions, faites pour 
« séparer les difiérens ordres de citoyens. Ces 
« gradins, qui étaient ordinairement du double 
« de la largeur des autres, se nommaient prce- 
f< cinctiones, et se retrouvent sur tous les anciens 
« théâtres des Romains. * 

« Il n'y avait pas non plus de vomitoires, 
(c c'est-à-dire d'issues dans la partie basse de 
« Famphithéâtre, qui devait être occupée par 

* Autant qu'on en peut juger dans l'état de vétusté et de 
délabrement où est aujourd'hui cet ancien monument , il y a 
tout lieu de croire que les gradins destinés à asseoir les specta- 
teurs étaient disposés à ce théâtre comme ils l'ont toujours été 
à tous les théâtres des anciens, ainsi que Dorville l'observe 
lui-même. Indépendamment de ce que ces sortes de repos ou 
de palliers entre les gradins des amphithéâtres étaient néces- 



EN SICILE. 457 

« les chevaliers : on sent qu'il ne pouvait y en 
(( avoir, puisque les gradins étaient taillés dans 
« le massif même du rocher. Il nous parut, 
(( autant qu'on en peut juger par le peu qui sub- 
« siste encore, que chaque gradin avait en lar- 
« geur le double de sa hauteur, et il y a lieu de 
« penser qu'ils étaient recouverts de bois et de 
(( planches; de là vient que les gradins qui en - 
« touraient l'orchestre étaient appelés ptimum 
« lignwn, pour désigner le premier rang des 
« sièges : et MafFei observe que cet usage était 
« pratiqué dans plusieurs théâtres. 

i< Derrière le rang le plus élevé ou le plus 
« éloigné de l'avant-scène , et autour de l'amphi- 
« théâtre occupé par le peuple , il y avait trente- 
« six niches formées dans le portique intérieur, 
w alternativement terminées , les unes en demi- 
« cercle , les autres en angle aigu : il est naturel 
(( de penser que ces niches étaient destinées à re- 
(( cevoir des statues, dont les anciens faisaient 
« beaucoup d'usage pour la décoration de leurs 
« théâtres. Nous avons cependant soupçonné 
(f d'abord, ainsi que quelques voyageurs, que 



saires pour séparer les différens ordres de citoyens , ce qui 
était un usage établi et général, particulièrement chez les 
Grecs , on sent qu'ils étaient nécessaires , ainsi que les petits 
escaliers placés de distance en distance pour pouvoir monter 
ou descendre , et placer les spectateurs sans incommoder ceux 
qui étaient assis les premiers. 



458 VOYAGE PITTORESQUE 

« c'était peut-être dans ces niches où Ton pla- 
ît çait les vases ou tonneaux d'airain, que les 
« Grecs et les Romains étaient dans l'usage 
« d'employer pour répercuter la voix, et lui 
« donner plus de force et d'étendue ; mais ce 
« sentiment nous parait renfermer trop d'incer- 
« titude et de difficulté dans l'exécution, pour 
c< présenter cette opinion autrement que comro« 
« une simple conjecture. • 

« De chaque côté de l'édifice, au lieu où se 
« terminent les gradins de l'amphithéâtre , c'est- 
K à-dire aux deux extrémités de l'avant-scène , 
« on voit les restes assez entiers de deux corps de 
« bàtimens en constructions antiques. A ces deux 
« édifices, presque d'une forme carrée, se joi- 
« gnent deux autres petits bàtimens de même 

• Cette idée paraît d'autant moins admissible ici que l'efiet 
et l'usage de ces vases d'airain eussent été absolument inutiles 
à ce théâtre , tant il est sonore par lui-même. Indépendam- 
ment de l'exemple du théâtre de Sagonte en Espagne , que 
nous avons déjà cité à ce sujet , nous pouvons assurer que la 
même expérience a été répétée plusieurs fois au théâtre de 
Taormine par les artistes qui en ont été lever les plans et 
les vues. L'un d'eux , récitant des vers et détlamant d'une 
voix ordinaire sur la partie du fliéàtre qui formait l'avant- 
scène, était entendu par ses camarades dans les parties les 
plus éloignées du cintre de l'amphithéâtre, comme s'il eût eu 
la voix la plus forte possible , quoique la distance soit de trente 
toises au moins, c'esl-à-dire de plus du double de la grandeur 
de nos théâtres ordinaires ; cependant c'est en plein air, et les 
gradins sont presque tous détruits ou recouverts de terre. 



EN SICILE. 45g 

(f forme, ayant seulement le quart de la gran- 
« deur des précédens. Ces dernières construc- 
« tions, ainsi placées à l'extrémité des degrés de 
(( l'amphithéâtre, devaient beaucoup gêner la 
« vue de ceux des spectateurs qui étaient assis 
« dans cette partie de l'enceinte , soit en bas , soit 
i< en haut, et leur masquer entièrement la vue 
« du théâtre, qu'ils ne pouvaient plus apercevoir 
c( ni obliquement ni directement. ' 

« Les deux principaux corps de bàtimens , 
« élevés aux deux côtés de l'avant-scène, étaient 
« distribués en plusieurs chambres , et s'élevaient 
« de deuxétages, autant qu'on en peut juger par 
« ce qui en reste aujourd'hui. On communiquait 
« d'un côté a l'autre par le moyen d'un portique 



• Il faut observer que ces deux seconds petits bàtimens en 
avant du proscenium dont parle Dorville , sont absolument 
modernes, ce qu'il est aisé de voir par la nature des maté- 
riaux et la bâtisse même , qui n'est rien moins qu'antique ; 
ce que ce voyageur n'a pas assez examiné : il aurait dû remar- 
quer qu'il y a eu en différens temps des constructions mo- 
dernes jointes au théâtre de Taoïmine , et qu'on y a même 
ajouté dans plusieurs endroits des créneaux pour servir de 
défense. Nous savons que ce monument précieux a été mal- 
heureusement employé dans quelques occasions comme une 
forteresse , une sorte de citadelle oii l'on soutenait des sièges 
dans des temps de guerre , et surtout lors de la révolution 
de Messine, en 1678. Les Français , après s'être rendus maî- 
tres de cette ville , s'emparèrent de plusieurs forts dans les 
environs , tels que la Scaletta , SanI Alessio , Taormina , dé- 
fendus par les Espagnols. 



46o VOYAGE PITTORESQUE 

« assez étroit, qui conduisait sur la voûte, entre 

« le mur intérieur et extérieur de Tavant-scène. 

(c Quel pouvait être Fusage et l'emploi de ces 
« deux bâtimens ? c'est ce qu'il est assez difficile 
« de déterminer. Quant à nous , nous serions 
« fort porté à croire qu'ils avaient été faits pour 
« recevoir les acteurs pendant le temps des re- 
« présentations; peut-être était-ce là où se for- 
ce maient les chœurs avant de paraître sur la 
« scène, des espèces d'odeum, de lieux où l'on 
« chantait, ou bien encore ce qu'on appelait 
c( strategea, destinés, suivant Vitruve, à former 
(( des jeux ou exercices militaires. Le marquis 
fc MatFei , dans sa description du théâtre d'O- 
« range, parle d'édiHces à peu près semblables, 
« et employés, à ce qu'il pense, aux mêmes 
« usages. 

i< Quant à l'intérieur du théâtre , c'est-à- 
(( dire à ce qui formait l'emplacement réservé 
w à la représentation du spectacle, nous voyons 
u qu'il était d'abord composé, en partant des 
« derniers gradins destinés à asseoir les specta- 
(( teurs, d'un espace plan et égal, qui formait 
« un peu plus qu'un demi-cercle. Cet espace 
« était, dans tous les théâtres des anciens , divisé 
« en plusieurs parties, savoir : l'orchestre, le 
« thjmelen, le proscenium et le pulpitum, en 
(c grec Ao^g^or, qui formait la scène même. • 

' L'orchestre était, chez les anciens, la partie la plus basse 



EN SICILE. 461 

w Ce pulpitum était, suivant Maffei, formé 
w d'ordinaire en bois et en planches , et il y a lieu 
« de croire que ces planches portaient sur l'a- 
« vance en maçonnerie, encore apparente^ de 
« notre théâtre de Taorminum ; ainsi on ne doit 
« pas être étonné si cette partie de l'avant-scène 
« parait ici aussi resserrée , tout ce qui était en 
(( bois n'existant plus. C'était au-dessous de cette 
« partie de l'édifice que s'écoulaient toutes les 
« eaux du théâtre, par des ouvertures qu'on voit 
« encore, et qui allaient se rendre dans de 
« grands réservoirs voûtés et placés au-dessous du 
« proscenium. 

t( Cette magnifique partie de l'édifice était dé- 
« Corée, comme on le verra sur le plan , de trois 
« portes ou arcades principales; il paraît que le 
« nombre n'en était pas déterminé; quelquefois 
(( il n'yen avait qu'une seule, et d'autres fois cinq, 
(( comme sur le théâtre d'Orange. Vitruve , qui 
« ne parle que de trois , dit que ces portes avaient 



des théâtres , le lieu où , chez les Grecs , se formaient les 
danses et les pantomimes. Chez les Romains, c'était la place 
d'honneur destinée aux vestales, au préteur, aux magistrats. 
Thjmelen était l'endroit où se plaçaient les musiciens ou 
joueurs d'instrumens ;/;ro5ce«mm, l'avant-scène même, c'est- 
à-dire cette élévation ornée d'architetturc qui terminait le 
théâtre en face des spectateurs et des gradins de l'amphi- 
théâtre; et entin pulpitum , autrement nommé par les Grecs 
xo>.7ov, était le lieu destiné au jeu des acteurs et à la représen- 
tation des pièces. 



Plan géomé- 
tral du théâ- 
tre de Taor- 
mina, 
n<»4i8. 



4^2 VOYAGE PITTORESQUE 

<i différens noms ; la plus considérable , celle du 
« milieu , devait être ornée comme celle d'un 
(c palais royal, aida regia. Les deux autres se 
(( nommaient hospitalia, » ' 

Nous croyons devoir, à la suite de cette des- 
cription , donner le plan géométral du théâtre 
de Taormina, levé sur les lieux avec la plus 
grande exactitude. Dans la comparaison que nous 
avons faite de ce plan avec celui que DorviUe a 
placé dans son ouvrage , nous n y trouvons que 
de très légères différences; la seule un peu con- 
sidérable est relative aux deux petits bâtimens 
carrés dont ce voyageur fait mention , et qu'il 
ajoute en saillie aux deux côtés du proscenium. 
L'artiste qui a levé notre plan a cru devoir les 
supprimer, comme n'étant point, ainsi que nous 



' La scène doit être regardée et disposée de sorte qu'au mi- 
lieu il y ait une porte ornée comme celle d'un palais royal , et à 
droite et à gauche deux autres portes pour les étrangers. Der- 
rière ces ouvertures , on placera les décorations que les Grecs 
appelaient/^ermc/o«^ , à cause des machines faites en triangle, 
et qui se tournent. Dans chaque machine , il doit y avoir des 
ornemens de trois espèces , qui serviront aux changemens qui 
se font eu tournant leurs différentes faces ; car cela est néces- 
saire dans la représentation des fables , comme quand il faut 
faire paraître les dieux avec des tonnerres surprenans. Au- 
delà de cette face de la scène , on doit faire les retours qui 
s'avancent , ayant deux autres entrées , l'une par laquelle on 
vient de la place publique , et l'autre par laquelle on arrive 
de la campagne dans la scène. (Vitruvb, traduction de 
Perrault.) 



EN SICILE. 463 

l'avons observé , de construction antique; nous 
les avons seulement indiqués par des lignes 
ponctuées. 

Sur la même planche et au-dessous du plan Rétabiisse- 
géométral , nous avons fait graver l'élévation de v^utscèneoi; 
Tavant-scène de ce théâtre , mais restaurée et en- //thSt" de 
tièrement rétablie. Ce rétablissement a été com- '^^°'^°^^°«» 
posé d'après ce qui existe sur les lieux , et ce que 
la forme et la construction antique du théâtre 
ont pu faire supposer. Nous avons pensé qu'il 
serait intéressant d'avoir ainsi une idée de la 
manière dont ce superbe édifice devait être an- 
ciennement décoré , et de pouvoir le comparer 
avec les différentes descriptions des théâtres an- 
ciens. 

Ces vastes monumens ayant été dans toute 
l'antiquité , et chez les Grecs particulièrement , 
le lieu d'assemblée générale du peuple , l'endroit 
où se traitaient toutes les affaires publiques, où 
l'on donnait les fêtes, les spectacles, il était né- 
cessaire que cette partie de l'édifice fût dé- 
corée d'une architecture permanente; il pa- 
raît même qu'elle était presque toujours d'une 
grande magnificence, et tel que devait être, 
suivant toute apparence, le théâtre de Taor- 
minum. 

Les espèces de socles ou niassife de construc- 
tion qui subsistent encore au-devant et le long 
de l'a^rant-scène, n'ont pu servir que de bases 



464 VOYAGE PITTORESQUE 

ou stylobate à des colonnes saillantes qui déco- 
raient cette riche et superbe façade d'architec- 
ture ; les pilastres , dont on voit distinctement 
les restes , et qui devaient répondre aux colonnes, 
en sont une nouvelle preuve. ^ 

Ces trois grandes ouvertures, dont une dans le 
milieu , beaucoup plus vaste et plus élevée que 
les deux autres, s'accordent parfaitement avec 
la reconstruction et le rétablissement que nous 
avons cru devoir faire graver. Il en est de même 
derenlablement, et de la corniche qui régnait le 
long de Favant-scène. Cette corniche était sans 
doute soutenue par les colonnes dont il reste sur 
place des parties assez entières, avec des chapi- 
teaux qui en indiquent Tordre, ainsi que le genre 
de décoration de tout l'édifice . 

Quant à l'usage et l'emploi de ces portes ou 
arcades , nous nous garderons bien de décider si 
c'était, comme le suppose Cl. Perrault, d'après 
le passage de Vitruve que nous avons cité, l'en- 
droit où l'on plaçait les différentes décorations 
des pièces dans le moment de la représentation ; 
ou si, suivant le sentiment du marquis Galiani, 
ces châssis triangulaires de décoration, versa^ 
files irigonos^ étaient placés des deux côtés de 
l'avant-scène , ainsi qu'il a cru être autorisé à 
l'iraiaginer, d'après le théâtre d'Herculanuni. Rien 
ne nous parait être plus difficile à accorder avec 
une décoration d'architecture toujours Subsi- 



f 



EN SICILE. 465 

stante, et d'une proportion trop vaste, pour pou- 
voir être recouverte et cachée dans toute son 
étendue par des décorations changeantes , ainsi 
qu'il est d'usage sur nos théâtres modernes. Rien 
n'est même capable de fixer, à cet égard, notre 
mcertitude, aucun des auteurs anciens ne s'étant 
expliqué d'une manière assez claire pour que, d'a- 
près eux, on puisse avoir une opinion constante. 

Un seul passage d'Ovide semblerait indiquer 
que les anciens avaient , ainsi que nous , des dé- 
corations qui s'élevaient sur la scène pour servir 
de fond à leurs théâtres : mais c'est Ovide qui 
parle d'un usage connu de son temps, fort pos- 
térieur à celui des Grecs, et qui aurait été im- 
praticable à exécuter dans des théâtres de l'éten- 
due de celui-ci. Ce passage, intéressant à citer, 
est tiré de l'endroit des Métamorphoses où le 
poète dit que Cadmus ayant semé les dents du 
serpent , suivant l'ordre qu'il en avait reçu de 
Minerve , il en sortit des hommes tout armés , 
avec lesquels il fut ensuite bâtir la ville de 
Thèbes : * 

Sic , ubi tolluntur festis aulœa theatris , 
Surgere signa soient ; primumque ostendere vultum , 
Cœtera paullatim ; placidoque ediicta tenore 
Tota patent; imoque pedes in margine ponunt. 

( Metamorph. , L. ni. ) 

' « Ces guerriers semblèrent s'élever et sortir de terre , ainsi 
« que sur nos théâtres nous voyons des hommes paraître peu 

"ï- 3o 



466 VOYAGE PITTORESQUE 

Il est impossible de pouvoir donner une idée 
de la manière dont cet édifice antique était dé- 
coré dans la partie extérieure qui fait face à 
TEtna , et d'assurer s'il était orné d'un portique 
de colonnes, ainsi que Dorville les indique sur 
son plan, toute cette partie du monument étant 
entièrement tombée en ruines ; mais ce qu'on peut 
dire être toujours ée même , et toujours égale- 
ment beau , également admirable , c'est cette éten- 
due de pays immense qu'on aperçoit du théâtre 
même , et plus encore des terrasses qui environ- 
nent le penchant de la montagne au pied du 
théâtre; tableau le plus grandiose et le plus 
étonnant. 
Vac deFEtna Si dans le pajs que nous parcourons il y a des 
dcTaorraina, sitcs d'une tcllc étcuduc , d'unc telle richesse 
vanNscèneda ^^c l'art Dc Saurait y atteindre , celui dont nous 
n«*4ao! désirerions donner une idée offre de grandes dif- 
ficultés; la gravure, en effet, ne peut rendre que 
très imparfaitement cet espace immense , ce va- 
gue des airs dont la peinture seule, par le charme 
des couleurs , approche quelquefois. 

Qu'on imagine d'abord sur les premiers plans 
du tableau d'énormes rochers qui s'élancent dans 
les nues , et servent de rempart et d'abri à la 

« à peu : d'abord on ne leur voit que la tête , ensuite les 
« épaules ; par degrés, toute la figure s'élève d'un mouvement 
tt tranquille et uni , jusqu'à ce qu'enfin elle paraisse poser les 
« pieds sur le théâtre, et marcher sur la scène. » 



EN SICILE. 467 

ville moderne de Taormine, bâtie, comme 
par amphithéâtre, sur une plate-forme circu- 
laire qui règne au pied d'un de ces rochers. La 
vue s'étend de là sur une large baie , au bout de 
laquelle coule le fleuve Alcantaro , autrefois 
rOnobla : plus loin, de riches campagnes dé- 
corent l'immense base de l'Etna ; de grands 
bois le ceignent dans sa moyenne région, des 
neiges perpétuelles couvrent la plus haute de 
toutes , son sommet enfin se perd dans l'espace, 
et vomit des torrens de fumée. En se retour- 
nant vers le midi de la Sicile , on aperçoit les 
plaines riantes de Leontium qui s'avancent dans 
la mer par différens caps formant autant de plans, 
tous plus riches les uns que les autres; celui de 
Catane, d'Augusta, et jusqu'à celui où est bâtie 
Syracuse, qu'on aperçoit à peine, et qui se perd 
dans la vapeur. Voilà quelle est la vue de la 
galerie du théâtre de Taormine , et ce qui ser- 
vait de perspective aux spectateurs placés sur 
les gradins supérieurs. 

Le côté par lequel on entrait au théâtre n'était 
pas moins vaste ni moins riche : d'une part , on 
découvrait toute la côte de la Sicile, les mon- 
tagnes qui la bordent , celles de la Calabre , la 
pointe de l'Italie , qui ne semble plus qu'une 
longue presqu'île , et la mer allant en se rétrécis- 
sant jusqu'au phare de Messine. On peut imagi- 
ner si, avec le motif qui nous faisait voyager, la 



m 



468 VOYAGE PITTORESQUE 

jouissance d'un tel spectacle devait nous plaire. 
Aussi étions-nous tous occupés et dans le ravis- 
sement. Un de nos dessinateurs prit la vue de 
l'Etna d'un point où on l'aperçoit en entier, 
ainsi que tout le pays qui y conduit , depuis l'ou- 
verture même de l'avant-scène du théâtre. Un 
autre fit celle dé l'intérieur et de la totalité du 
monument, prise du fond et de la partie su- 
périeure des gradins ' , et notre architecte en 
leva le plan avec un soin scrupuleux. Ces détails 
étaient nécessaires pour faire connaître ce beau 
reste de la magnificence des Grecs. 

Du théâtre , dont nous ne pouvions nous arra- 
cher, nous revînmes dans l'intérieur de la ville 
pour y examiner les différens restes d'antiquité 
qui pourraient encore s'y trouver. On nous con- 
duisit d'abord à un couvent de Capucins, près 
de la porte duquel nous trouvâmes un aqueduc 
antique; mais malheureusement on en a élevé 
de modernes a deux reprises, qui couvrent ou 
masquent l'ancien, et empêchent de pouvoir 
s'en rendre un compte exact. 

Tout ce que nous pûmes voir, c'est qu'il y ar- 
rivait des eaux de plusieurs côtés, et qu'à l'en- 
droit où elles se joignaient, le canal était de 
grandeur à y passer le corps d'un homme. Plus 
haut, d'autres aqueducs apportaient sans doute 

• Voir la planche n° 4i6. 






EN SICILE. 469 

de l'eau dans cinq piscines très vastes, dont la 
première, encore parfaitement conservée, donne 
le plan et la coupe des quatre autres qui suivent, 
adossées contre la montagne- Ces piscines étaient, 
quoique moins grandes , absolument dans le goût 
de celle que nous avons vue à Bayes , appelée la 
Piscina mirabile. Elles avaient pu lui servir de 
modèle , si celles de Taormine étaient l'ouvrage 
des Grecs, ou elles auront été bâties d'après celle 
de Bayes, si celles-ci étaient l'ouvrage des Ro- 
mains: c'est ce qu'il est difficile, et même im- 
possible d'éclaircir. 

Ces édifices forment de grands carrés longs, 
avec des arcs portés sur des piliers. On voit en- 
core l'ouverture qui y apportait ks eaux , celle 
par où s'écoulait le trop plein des réservoirs, 
un escalier pour y descendre, et enfin une écluse 
pour les vider absolument, et en ôter le limon. 
L'eau de toutes ces piscines se rendait à une Raines d'uu 
naumachie, qui était au milieu de la ville , et antique, vai- 
dont on tiouve les vestiges de tout un côté. Cette ^peié^^A^T 
partie de construction antique est décorée en n« 4^1.' 
niches ou arcades de onze pieds de largeur, sé- 
parées par des piliers carrés et saillans dans 
l'entre-deux de chaque arcade : toute cette an- 
cienne muraille, construite en brique, était 
peut-être autrefois revêtue de marbre. Nous 
trouvâmes sur les briques des espèces de mar- 
ques ou d'empreintes qui avaient assez la forme 






N 



470 VOYAGE PITTORESQUE 

de lettres ou de caractères grecs, mais si eflacëes 
qu'il ne fut pas possible de les transcrire. Quel- 
ques autres vestiges que nous découvrîmes dans 
Tintérieur des maisons voisines nous donnèrent 
le côté parallèle, et, par conséquent, la largeur 
de l'édifice, qui était de vingt-quatre toises deux 
pieds; mais nous ne pûmes trouver les arrache- 
mens de mur qui pouvaient en fixer la lon- 
gueur. 11 reste encore sur pied dix-huit de ces 
arcades. 

Ce qui formait le bassin de cette naumachie 
est, depuis long- temps, rempli de terre, et 
planté d'orangers, et toute la partie qui pouvait 
servir à renfermer les spectateurs se trouve au- 
jourd'hui entourée d'un mur ou d'une terrasse 
de jardin, avec des berceaux de vignes en treil- 
lage. ' 

Les rues de la ville moderne, les cours, les 



* Il est peu vraisemblable, malgré l'opinion assez généra- 
lement établie dans le pays , qu'il y ait jamais eufme nauma- 
chie dans cette partie de Taormine. La position du lieu oii 
l'on suppose qu'elle a été , et rcscarpement de ce côté de la 
montagne , suffisent pour persuader le contraire. D'ailleurs la 
décoration même des murs , tels qu'ils existent encore en ligne 
droite, avec des niches propres à recevoir des statues, n'a 
rien qui rappelle la forme de ce genre de monument des an- 
ciens , qui paraît avoir toujours été circulaire. On peut croire 
que ce mur antique décoré d'arcades faisait plutôt partie d'une 
place publique, ou de quelque autre monument dont nous 
ignorons l'usage. 



EN SICILE. 471 

maisons sont partout coupées d'arrachemens de 
murs antiques, de conduites d'eau, etc.; plu- 
sieurs écuries de Taormine sont encore pavées 
en mosaïques. Nous trouvâmes dans une rue un 
fragment d'une de ces mosaïques d'un genre et 
d'une dureté extraordinaires; elle était formée 
de cailloux de toutes grandeurs et de toutes cou- 
leurs, liés ensemble avec un mastic si fort qu'on 
avait pu scier le bloc, et en polir la tranche. 
Cette composition produisait un pavé aussi bril- 
lant que solide , avec la beauté des brèches les 
plus précieuses. 

Les églises de Taormine n'ont rien de remar- 
quable, sinon la variété des marbres du pays 
dont elles sont décorées : on peut dire qu'ils sont 
plus nombreux et plus abondans que beaux et 
agréables par la vivacité des couleurs. Nous vî- 
mes au couvent d^s Dominicains un grand 
cloître entouré avec des colonnes de ces marbres 
du pays. Cette architecture régulière paraissait 
former un contraste assez singulier avec le sau- 
vage des montagnes dont on la voit entourée , 
et qui la dominent d'aussi près. 

C'est sur la pointe de ces roches escarpées que 
sont posés, d'une part, le théâtre de Taorminum, 
et de l'autre, le village de la Mola, qui est une 
principauté de la Sicile. Nous trouvâmes encore 
dans une église de moines, située sur la place 
publique de Taormine, plusieurs fragmens de 






II 



II 

I 

II 



472 VOYAGE PITTORESQUE 

marbre , qui ont été découverts en creusant les 
fondations d*une maison près de ce couvent ; 
une de ces inscriptions grecques nous parut mé- 
riter d'être transcrite ici : 

. G AHMOS TfîN TAVPOMENITAN ^ 

OATMniN OAYMniOS ME2TON 
NIKASANTA nY0IA KEAHTI 
TEAEION. 

Populus Taormini Ofympium Oljmpii ftlium 

plénum victoriam in pjthiis equo velocl perficien- 
tem. * 

• 

Près de la porte qui conduit à Messine, on 
rencontre une fabrique antique qui sert de 
maison à un particulier, et n'a rien de curieux; 
mais, en dehors de la porte, nous remarquâmes 
un grand nombre de tombeaux et plusieurs au- 
tres constructions dans le même genre; ce qui 
fait croire que ce quartier était consacré aux 
sépultures. Le premier de ces tombeaux est si 
entièrement ruiné qu'il est impossible d'en dé- 
couvrir la forme. On y trouve cependant deux 
parties circulaires, avec l'incrustation du marbre 
blanc dont il était revêtu; une autre partie 
droite est également revêtue en marbre , avec 

« Le peuple des Tauromenitains accorde ces honneurs à 
Olyrapis , fils d'Olyinpis , pour avoir remporté le prix de la 
course des chevaux aux jeux pythiens. 



..ÏS- 



EN SICILE. 473 

des panneaux d'une saillie presque insensible : 
nous pûmes distinguer encore deux troncs de 
colonnes formées en mattoni ; mais tout cela est 
si enterré et si effacé, qu'on ne pourrait que très 
difficilement démêler les constructions antiques 
d'avec les murs modernes qu'on a élevés sur le 
même sol. Il y avait encore près de là un autre 
grand tombeau ou plutôt une espèce de temple 
construit en grosses pierres de taille, posées à 
sec, et élevées sur trois gradins qui régnaient au 
pourtour. On en a fait une petite église, ce qui 
l'a fort dénaturé. Ce tombeau avait sept toises de 
long sur quatre toises deux pieds de large; m^is 
il est impossible aujourd'hui de savoir s'il avait 
quelque chose d'intéressant. 

On trouve encore plusieurs autres tombeaux 
dans les environs, mais qui ne sont pas aussi 
grands; ils sont tous d'une forme carrée, recou- 
verts en stuc, avec des pilastres aux angles, éle- 
vés aussi sur trois gradins ; ils ont dans l'intérieur 
environ douze pieds en carré, et sont décorés à 
la manière des Romains, avec des niches pour y 
déposer les cendres , et ujie principale niche pour 
le personnage le plus distingué. On peut penser 
que ces tombeaux sont d'un âge postérieur à 
César, qui , après avoir chassé de Taormine les 
habitans naturels du pays^ y plaça une colonie 
romaine. Aujourd'hui tous ces monumens, si 
respectables par leur antiquité, servent d'habita- 



i 



I 



474 VOYAGE PITTORESQUE 

lions aux paysans , qui s'y logent et en font des 

écuries. 

L'origine de Taorminum n est point connue, 
et se perd dans la nuit des temps; mais il paraît 
qu'elle fut considérablement augmentée , lorsque 
Denys, dans la quatre-vingt-quatorzième olym- 
piade, 4o3 ans avant J.-C, ayant pris et détruit 
Netx'ify ses habitans vinrent occuper cette ville. La 
campagne du côté du midi est jonchée de fabri- 
ques et de constructions antiques, sans forme, à 
la vérité ; mais elles montrent encore quelle était 
la grandeur de l'ancienne Taormine, aujourd'hui 
réduite à trois mille pauvres habitans, qu'une 
imposition de 36,ooo francs de gabelle met en- 
core chaque année à la mendicité. 

Vaedei'E.na, L'Etna , cc mont formidable , qui occupe à lui 
Ta^n'cies scul ùnc étcuduc dc pays immense , et qu'on 

Aagustins, à apgrcoit en entier des hauteurs de Taormine, y 

Taormine, r ^ « i i i_i i 

110422. produit les plus beaux fonds de tableaux, et les 
plus imposans. Construite en amphithéâtre et 
sur le penchant de rochers escarpés, cette petite 
ville présente à tout moment des sites neufs, et 
piquans par leur singularité. La vue que nous 
donnons est prise d'une maison de religieux Au- 
gustins , dont les jardins sont formés par des ter- 
rasses élevées les unes au-dessus des autres. 

Les bons religieux , possesseurs de cette ha- 
bitation pittoresque, nous en firent les hon- 
neurs de leur mieux; mais le soleil, déjà très 



EN SICILE. 475 

chaud , nous empêcha de nous y arrêter. Taor- 
mine est un des lieux de la Sicile où le climat est le 
plus inconstant, et quoique nous y ayons trouvé, 
dès le commencement de l'été, des chaleurs ex- 
cessives, on nous assura que, dans certains temps 
de l'année, on y éprouve des fi-oids violens. Sa 
position, déjà très élevée par elle-même, et, de 
plus, entourée de montagnes escarpées, et cou- 
vertes de neige pendant plusieurs mois de l'an- 
née, peut expliquer cette singularité ; le voisi- 
nage de l'Etna y peut encore contribuer, et fait 
souvent éprouver aux habitans de cette ville des 
courans d'air d'une rigidité à laquelle on ne peut 
reconnaître le climat de la Sicile. 

Nous partîmes de Taormine le surlendemain 
de notre arrivée. A deux milles au-dessous nous 
rencontrâmes une espèce de môle formé par la 
lave; il faut que cette terrible lave, dont l'origine 
et l'époque sont perdues depuis des temps infi- 
nis, ait «été une des plus formidables qui soient 
jamais sorties de l'Etna, puisqu'elle s'est étendue 
jusqu'à vingt-cinq milles de la bouche du volcan , 
c'est-à-dire à plus de huit lieues du centre. 

A quelque distance de là est le fleuve Alcan- 
taro, autrefois Onobla, sur le bord duquel était 
bâtie Nct^oç, Cette ancienne ville fut fondée par 
les Chalcidiens de l'Eubée , qui abordèrent en 
cette contrée et en chassèrent les habitans , envi- 
ron 700 ans avant J.-C. Elle peut donc être re- 






1 

ri 



476 VOYAGE PITTORESQUE 

gardée comme une des premières villes de la 
Sicile, et Tune des plus entièrement détruites par 
Denys le Tyran, qui en rasa les maisons, les mu- 
railles, et donna son territoire aux Syracusains. 
Il y a lieu de croire que ce qui est resté de ses 
ruines, a été recouvert de la même lave dont nous 
venons de parler. Cette lave occupe tout le pays; 
sa nature est si compacte que le temps n'a pu 
opérer en elle aucun changement, ni en altérer la 
couleur, presque noire; elle est d'ailleurs d'une 
dureté extrême , quoiqu'elle soit spongieuse 
comme les scories du Vésuve. ' 

Nous marchâmes dans les cendres jusqu'à 
Giari, où nous vînmes coucher. Plus on s'ap- 
proche de l'Etna, plus le pays devient fertile et 
couvert de productions. La plaine la plus basse 
est occupée par des champs immenses de lin et 
de chanvre , arrosés par des ruisseaux abondans^ 
ce qui produit dans tout ce canton un air assez 

» « On voit dans Diodore que cette mcmc lave fut vomie 
« par l'Etna , au temps de la seconde guerre punique , lorsque 
« Syracuse était assiégée par les Romains. Taurominum en» 
« voya un détachement pour secourir les assiégés. Les soldats 
« furent arrêtés dans leur marche par ce courant de lave , qui 
«t avait déjà gagné la mer avant leur arrivée au pied de la 
« montagne , et qui leur coupa entièrement passage , et les 
« obligea de retourner par la croupe de l'Etna l'espace de plus 
M de cent milles. Il a ajouté que ce qu'il avançait était appuyé 
« sur des nscriplions tirées de quelques monumens romains 
« qu'on a trouvés sur cette lave, et que d'ailleurs il était confirmé 
« par plusieurs des anciens auteurs siciliens ; et comme le fait 



EN SICILE. 477 

malsain. Cet inconvénient n'empêche pas que 
le pays ne soit couvert de la plus étonnante végé- 
tation ; les vignes , les mûriers et les arbres frui- 
tiers de toute espèce semblent y Croître à l'envi. 
C'est l'image de l'âge d'or, et l'on serait presque 
tenté de croire et de se persuader plus que ja- 
mais que, pour le bonheur d'un pays, il y faut 
un volcan. 

Nous commençâmes à juger de la hauteur de 
l'Etna par la comparaison que nous en faisions 
avec le Vésuve que nous venions de quitter; 
quoique ce dernier volcan soit beaucoup plus 
près de Naples et à une distance qui n'est que 
moitié de celle où nous nous trouvions alors de 
l'Etna, cependant celui-ci nous paraissait déjà 
sur notre tête. 

Nous résolûmes d'y monter de ce côté de 
Taormine, et de descendre ensuite par le che- 



u a dû arriver il y a environ deux raille ans , si les laves de- 
« viennent régulièrement, par le progrès des années, des 
« champs fertiles , on imagine que celle-ci devrait au moins 
<i être labourable depuis long-temps. Cependant il n'en est 
« pas ainsi : elle est à peine couverte de quelques végétaux 
a clair-semés , et elle est absolument incapable de produire 
u du blé et des vignes. Il y a , à la vérité , d'assez gros arbres 
u croissant dans les crevasses , qui sont remplies d'un très 
« beau terrain ; mais il s'écoulera probablement encore quel- 
« ques siècles avant qu'il y en ait assez pour que les proprié- 
» la ires puissent en faire usage. » (Brydone, Foya^e en 
Sicile. ) 



/,78 VOYAGE PITTORESQUE 

min de Catane, afin de raccourcir le trajet et 
de mieux connaître aussi la totalité de la mon- 
tagiie. Nous prîmes donc pour guide a Giari 
celui qui a coutume d'aller chercher la neige, et 
nous nous mîmes en route dans la matinée du 
1 1 juin. Il en était tombé beaucoup dans la nuit, 
et tout le sommet en était couvert : comme nous 
pensâmes que cette neige se fondrait dans la 
journée, cela ne nous arrêta point. Nous mon- 
tâmes pendant trois heures, et retrouvâmes dans 
cette traversée la température du printemps, 
déjà perdue pour la plaine. 

Toute la base de l'Etna nous parut couverte . 
de ce côté , par les plus délicieuses campagnes , 
semées de bosquets et de bois qui présentaient la 
verdure la plus fraîche, une nature jeune, riante, 
vivace, abondante; enfin, l'idée qu'on se fait 
des Champs-Elysées. Mais on peut dire aussi que 
l'enfer des Grecs semble avoir été imaginé ou 
copié d'après l'Etna. Il faut aussi être poète, 
pour peindre et pour décrire son Tenare et son 
Elysée, car tout ce que la nature a de grand, 
tout ce qu'elle a d'admirable, tout ce qu'elle a 
de plus effrayant peut se comparer à l'Euia, et 
l'Etna ne peut se comparer à rien. 

Nous nous arrêtâmes dans un cabaret, afin 
d'y faire nos provisions pour le soir, et nous 
nous remîmes en route. Deux heures après, nous 
avions quitté la région des vignes , et commen- 



EN SICILE. 479 

cions à entrer dans ce qu'on appelle Begione sil- 
vosa, A cette hauteur, les arbres commencent a 
s'élever , nous trouvâmes là les restes d'une vieille 
forêt de châtaigniers d'une grosseur monstrueuse, 
et bien faite pour attester la prodigieuse fertilité 
que répandent les cendres volcaniques, car ces 
colosses sont posés presqu'à cru sur la lave , et y 
tiennent par des racines qui , couvrant presque 
horizontalement le sol, vont chercher la nourri- 
ture et la sève entre les fentes de cette même lave, 
et parmi quelques veines de cendres. 

On est encore plus dans l'étonnement quelques châtaignier 

> 1 > • y^ j >^ de l'Etna , ap- 

momens après , lorsqu on arrive au Centum Ca- pdé Centuin 
valu y ou les Sept Frères y nom donné à un seul ^^f^^ 
châtaignier, vieux comme le monde. Le cœur 
s'en est ouvert par la vétusté. Il n'en reste plus 
que la couronne de l'aubier, divisée en sept 
souches, qui s'élèvent comme autant d'arbres et 
portent des branches énormes. Nous fîmes, à plu- 
sieurs reprises, le tour de la totalité du tronc , et 
nous comptâmes soixante-seixe pas pour arriver 
d'où l'on était parti , c'est-à-dire vingt-cinq pas 
dans un de ses plus grands diamètres', et seize 
dans son plus petit. 

L'ensemble de cet arbre est si monstrueux 
qu'il présente plutôt l'aspect d'un bosquet ou 
d'une touffe de plusieurs arbres, que le produit 
d'une seule et même végétation. Cependant, en 
examinant de près, on voit que sept souches 



48o VOYAGE PITTORESQUE 

aussi grosses n'auraient pu être produites si près 
Tune de l'autre, et d'ailleurs les déchirures sont 
si exactement en opposition les unes aux autres, 
et tellement tendantes au même centre, qu'il ne. 
peut rester aucun doute que ce ne soit un seul 
et même arbre. ^ 

Une semblable production compte bien des siè- 
cles, et fait à TEtna des archives qui pourraient 
paraître excessivement reculées : en calculant le 
temps nécessaire à la lave du volcan pour être 
susceptible de quelque végétation , celui qui s'est 
écoulé depuis cette première fermentation jus- 
qu'à celle qui a pu produire un tel arbre, le 
temps qu'il lui a fallu pour parvenir à une si pro- 
digieuse grosseur, et arriver ensuite à l'état de 
dégradation oii il est, et enfin celui qui s'est passé 
depuis qu'on le connaît dans cet état de vétusté. 
Ces calculs sont si infinis , et le total si immense, 
qu'on n'ose se charger de l'entreprendre. ' 



' Rien ne serait plus incertain que le résultat des calculs 
qu'on prétendrait faire pour déterminer l'antiquité de l'Etna , 
ainsi que l'ancienneté des productions qu'on trouve répandues 
dans différentes parties de la montagne. L'Etna vomit sou- 
vent une quantité immense de cendres grises qui recouvrent 
les laves de plusieurs pieds de hauteur. Cette cendre n'est 
qu'une espèce d'argile desséchée , qui reprend dans l'eau un 
peu de sa ductilité , et qui est propre à la végétation dans l'in- 
stant même oii elle est rejetée par le volcan. On croit, en 
général, qu'il faut plus d'un siècle à la lave pour qu'elle 
puisse recevoir assez d'altération k sa surface pour devenir 



EN SICILE. 48 f 

Il faut dire aussi que ces colosses sont le fruit 
du concours de bien des circonstances qui leur 
sont propres, telles que l'exposition, les vents, 
la région ; car , dans la partie plus élevée de la 
montagne, le même arbre devient long, feuille, 
mince, et semble être d'une autre espèce. Il faut 
encore se rappeler que la nature du châtaignier 
est si vivace qu'il arrive quelquefois que le cœur 
de l'arbre se détruit, s'ossifie et meurt, et que 
Taubier et l'écorce lui survivent ; ces parties de 
larbre s'accroissent même à une telle force 
qu'elles produisent et soutiennent souvent les 

propre à la végétation et nourrir le moindre lichen ; mais on 
n'a pas prévu le cas où le volcan peut recouvrir de cendres 
argileuses les laves les plus nouvelles , et les rendre à la végé- 
tation cent ans avant l'époque où le travail lent de l'atmo- 
sphère eût pu seul opérer cet effet. 

Des faits bien i^Ius certains, et qui reportent évidemment 
l'existence du volcan long-temps même avant la retraite des 
eaux de la mer de dessus cette partie de la Sicile et peut-être 
de toute l'île, c'est la quantité de laves qu'on retrouve dans plu- 
sieurs cantons de la base de l'Etna , recouvertes de plusieurs 
couches horizontales de pierres calcaires , et nommément à 
Aderno , Paterno , la Trezza , etc. 

On voit dans tous ces lieuï les couches successives des pro- 
duits de l'eau et du feu monter k une élévation de plus de 
deux cents toises au-dessus du niveau actuel de la mer , et ,à 
plus de trente milles de distance de son rivage. On aperçoit 
encore des courans de lave qui vont se perdre sous les mon- 
tagnes calcaires de Carcaci , près d'Aderna. Les matières vol- 
caniques y sont ensevelies sous plus de cinq cents pieds de 
pierres calcaires coquillaires en couches horizontales. 

!"• 3l 






482 VOYAGE PITTORESQUE 

plus grosses branches , sans le secours du tronc. 
L'e'tendue des branches de cet arbre prodi- 
gieux ne répond point à la grosseur de la souche, 
cependant eUes ont encore soixante-dix-huit pas 
de diamètre dans leur plus grande extension , 
ce qui fait plus de deux cents pieds. On a bâti 
dans le centre de l'ar^ire , avec de la lave , une 
méchante baraque de sept pas de longueur sur 
huit de large et autant de hauteur. Si, au lieu de 
cette misérable cabane , .on eût élevé , sous cet 
épais feuillage, un autel simple et rustique, rien 
peut-être n'eût plus ressemblé à Tidée que nous 
nous formons des temples de nos druides : le site 
sauvage et désert de ces forêts, la vétusté de 
Farbre, tout semble fait pour rappeler le souve- 
nir de ces anciens prêtres des Gaulois , et leurs 
mystérieux sacrifices. ' 

' La réputation de cet arbre aux cent chevaux a diminué de- 
puis que quelques voyageurs , plus instruits et plus observa- 
teurs que ceux qui les avaient précédés , ont remarqué que ce 
châtaignier fameux n'était autre ckose qu'un arbre ancienne- 
ment recepé par le pied , et dont la vieille souche avait re- 
poussé , comme il arrive souvent , de nouvelles tiges : c'est ce 
qu'on voit partout et dans toutes les forets. Une végétation 
plus active, plus vigoureuse qu'ailleurs a donué à ces nou- 
iteaux jets une force et une grosseur cousidérable , mais qui 
ù'a cependant rien qui tienne du prodige. Parmi les divers 
détails que nous trouvons dans différens voyageurs sur la gros- 
seur énorme de ces châtaigniers de l'Etna , on voit qu'il y en a 
plusieurs de bien plus élevés et de plus considérables que celui 
des Centum CavaHi, qui n'ont qu'une seule tige et soixante-seize 



r 



^l« - 



EN SICILE. 483 

bienir°"'"*'' P'-^ductions de la nature sont 
bien faues pour retracer à l'esprit le gigantesque 
don les poètes nous peignent la taille de ces noirs 
Cyclopes qu. habitaient l'Etna ; mais si l'espèce 

traord.na,re, la race des habitans de cette mon- 
tagne s est encore conservée d'une proportion 

vieillards y deviennent aveugles, et souvent ceux 
qu ne le sont pas encore ont les paupières érail- 
lees , rouges et douloureuses. Serait-ce l'air vol- 
canisequils respirent, ou la cendre volatile t 
corrosive qui leur déchire perpétuellement les 
fibres de cet organe délicat? Cette même pous- 
sera s attache à leur peau , s'y colle par la Lns- 

pration, et leur donne à tous la couleur des 
forgerons. Au reste, ils he sont rien moins que 

La pluie nous prit aux Centum Cavalli, nous 

pieds de tour. On y rencontre aussi des chênes d'une grosseur 
extraord.„a.re , et qui ont plus de quarante pieds ^J^"' 

dépemt, grossiers et sauvages, horridi aspectu. J'ai .rouvé 

gers , et ou les hommes n ont pu être corrompus par d'autre, 

hommes 1 espèce humaine dans son état naturel fet ce oj^on 

ppelle de honnes gens , des gens vrais, affables t offilux 

Is sont de belle figure ; Tair pur et serein de la montagTeles 

rend d.spos, ga.s et joyeux ; les femmes sont très jolies elle 



".I 



484 VOYAGE PITTORESQUE 

fïimes obligés d'enfoncer la porte de la cabane , 
et de nous y loger. Le vent de sirocco ayant ra- 
massé tous les nuages de la plaine, en couvrit 
la montagne et la fit disparaître à nos yeux. Nous 
espérions que la pluie, tombant en abondance, 
nous rendrait la cime plus pure , la plaine plus 
dégagée de vapeurs, et que le lendemain, au le- 
ver du soleil , nous pourrions arriver jusqu'au 
sommet de l'Etna : nous continuâmes notre route 
par le mauvais temps, et effectivement, lorsque 
nous eûmes marché encore deux heures , le vent 
changea, et nous vîmes avec joie les masses 
énormes des nuages qui tombaient de collines en 
collines, et s'étendaient au loin au-dessous de 

nous. 

Nous avions déjà passé la région qui produit 
les grains et les arbres fruitiers. Les châtaigniers 
disparurent et cédèrent le terrain aux chênes , 
ceux-ci aux sapins et aux bouleaux. La mon- 
tagne se découvrait et se montrait toujours plus 
étendue, plus immense, à mesure que nous en 
Sommité de approchions. Nous touchions presque à la neige 
\^l'Reglll' perpétuelle , à cette partie de l'Etna appelée Re- 
^^Zt' 8^^^^ Scoperta, et cependant cette sommité de 

ont la peau très blanche et les yeux fort vifs ; les hommes sont 
brûlés par le soleil , mais grands , sains , très prévenans , 
francs , serviables ; en un mot , on se trouve dans ces vil- 
lages , qui sont bien peuplés , au milieu d'une excellente espèce 
de gens. (Riédksel , Voyage en Sicile.) 



'ti 



EN SICILE. /ï85 

la montagne nous parut, seule, encore plus haute 
que n'est le Vésuve , depuis le niveau de la mer 
jusqu'à son sommet. Il n'y avait plus de vapeur 
sur notre tête que la colonne de fumée qui sortait 
de la terrible bouche, et nous marchions avec 
courage , lorsque le perfide sirocco reprit avec 
plus de violence, et ramena de nouveau sur nous 
d'épais brouillards. Nous arrivâmes ainsi a tâ- 
tons à Cazotte, asile déplorable, sans portes ni 
fenêtres, et qui ne nous offrait pour chaises et 
pour lits que des laves aiguës et déchirantes. 

Nous avions quitté les fleurs et les rossignols, 
et nous étions retournés au plus terrible des 
hivers. Comme nous étions horriblement mouil- 
lés, notre premier soin fut de faire couper un 
arbre , et de faire un si grand feu que nous en- 
fiammâmes les deux mauvaises traverses qui sou- 
tenaient la plus triste de toutes les habitations. 
L'eau nous manquait, nous fûmes obligés de 
boire de l'eau-de-vie et de manger du fromage 
pour notre souper, au milieu d'une fumée épaisse 
qui nous aveuglait. Nous passâmes ain^i la nuit 
enfermés dans nos manteaux, sortant à chaque 
instant pour consulter les astres, et savoir s'il 
nous serait possible de continuer notre route, 
toujours dans l'espérance de pouvoir arriver au 
point du jour à la région glacée. Notre désir et 
notre impatience nous firent tout braver , et 
quoique le temps fat très défavorable, nous pen* 



' Ê 

' 3 



14 



i** 



486 VOYAGE PITTORESQUE 

sâmes que peut-être le vent pourrait changer 
avec le jour. 

Nous nous remîmes en chemin , et nous fîmes 
encore quelques milles à travers des torrens de 
lave et des débris de sapins renversés , des cendres 
âpres et tranchantes, des scories noires et ferru- 
gineuses , mêlées seulement de points blancs et vi- 
trifiés. Nous gravîmes, nous tournâmes plusieurs 
montagnoles plus ou moins anciennes , plus ou 
moins élevées, mais toujours de la même forme 
et de la même nature, avec les mêmes accidens, 
c'est-à-dire un composé de cendres, de scories, 
ressemblant à un entonnoir renversé, au sommet 
cette cavité plus ou moins étendue, qu'on appelle 
cratère, formée de laves , et au centre , cet amas 
de matières calcinées qui s'épaissit a. la longue, 
et finit par fermer la bouche du volcan. ' 

Nous ne rencontrâmes d'êtres vivans que des 

« Hamilton, dans son Foyage sur VEtna, dit qu'il a compté 
jusqu'à quarante-quatre de ces petites montagnes , accumulées 
les unes à côté des aulnes, rangées comme en ligne, et for- 
mant une chaîne autour de l'Etna dans la moyenne région du 
côté de Gatane , toutes d'une forme conique , et ayant cha- 
cune un cratère , dont plusieurs étaient couverts de grands 
arbres en dedans et en dehors. Les pointes ou sommets de 
ces montagnoles, de celles qu'on peut croire les plus anciennes, 
sont émoussés , et les cratères , par conséquent, plus étendus 
et moins profonds que ceux des montagnes formées par des 
explosions plus récentes, et qui conservent en entier leur 
forme conique et pyramidale. 



EN SICILE. 487 

troupeaux de chèvres , aussi sauvages que celles 
de Polyphème , et condamnées à un éternel hi- 
ver. Les nues ayant de nouveau ramené la nuit, 
nous fûmes obligés de retourner à notre triste 
gîte. Nous y restâmes malgré nous jusqu'à la moi- 
tié du jour, mais le temps devenant encore de. 
plus en plus mauvais, et, par surcroît de mal- 
heur , nos provisions manquant tout-à-fait, il 
nous fallut y pour cette fois, lever le siège de 
la montagne , que les brouillards s'obstinaient à 
défendre; mais en nous promettant d'y retourner 
aussitôt que le temps nous le permettrait. 

Nous remontâmes à cheval et prîmes le che- 
min de Catane par un temps si obscur et un 
brouillard si épais que nous avions peine à nous, 
apercevoir et à nous suivre les uns les autres. 
Nous cheminions tristement au flanc de la mon- 
tagne pour nous rendre au bourg appelé Trè 
Castagne. Tout ce que nous pûmes observer pen- 
dant trois heures de marche , c'est que le che- 
min n'était ni aussi difficile ni aussi dur que ce- 
lui que nous avions fait la veille. Nous foulions 
des cendres plus ou moins fermes, alternative- 
ment grises, noires et rougeâtres ou de couleur 
de' rouille : celle-ci était la plus forte; la jaune, 
plus légère, paraissait être la plus ancienne , et 
comme une eflloraison de l'ensemble des ma- 
tières volcaniques. Nous entendions de loin gron- 
der le tonnerre'; son bruit fut sourd pour nous ^ 



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488 VOYAGE PITTORESQUE 

tant que nous fûmes au-dessus, ou dans Forage 
même ; mais lorsque , continuant de descendre , 
nous nous trouvâmes à notre tour presse's par le 
nuage , nous entendions le tonnerre dans son 
plus grand effet, reproduit et prolongé par 
l'echo de chaque valle'e; c'était un feu roulant, 
rehaussé de Téclat de la bombe. é 

Jamais il n'y eut voyage plus malencontreux , 
et surtout plus contrarié par toutes les intem- 
péries de Fair, les unes après les autres 5 le brouil- 
lard s'était changé en grésil, puis en pluie qui 
nous rappela celles de Naples ; car depuis notre 
départ de cette ville, nous n'en avions pas vu 
tomber une seule goutte. Nous continuâmes 
cependant notre marche par une averse épou- 
vantable, qui nous permettait a peine de voir 
le chemin que nous avions a tenir ; lorsqu'enfin 
elle fut un peu diminuée , nous fûmes assez 
étonnés d'apercevoir au loin la mer et son ri- 
vage , où il faisait un beau soleil. Nous jouîmes 
de ce spectacle jusqu'à Trè Castagne, où la pluie 
pous accompagna. 



EN SICILE. 



489 



CHAPITRE III. 

VUKS DES ENVIRONS DE l'eTNA. CATANE ; SES 

MONUMEWS ET SES ANTIQUITÉS. 



Trè Castagne est un village fort peuplé situé vniagedeTrè 
sur les flancs de l'Etna. Un ancien volcan , éteint ^'TâV/ 
sans doute a des époques très reculée? , lui sert 
de base; il est encore entouré d'autres volcans 
plus considérables, presque tous cultivés jusqu'à 
leur sommité, ou couverts des plus beaux bois 
de châtaigniers. Nous logeâmes chez les Capu- 
cins, où, sur la paille fraîche qui nous servit de 
lits, nous nous remîmes un peu des fatigues de 
notre voyage ; le lendemain de grand matin, un 
de nous prit une petite vue de l'intérieur ou de 
la rue principale de Trè Castagne, et un autre 
dessina une vue de l'Etna, telle qu'on le voyait L'Ema.vude 

J^l • j^^ •^ . .la maison de& 

de la maison des Lapucms ou nous avions passé Capncins, 
la nuit. "^^ ^*^' 

A mesure que nous nous éloignions de la mon- 
tagne, nous calculions les frais de fatigue qu'il 
faudrait faire pour recommencer une entreprise 
que les mauvais temps nous avaient forcé d'aban- 
donner; elle est toujours si pénible qu'il n'y a 



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490 VOYAGE PITTORESQUE 

que la passion de l'histoire naturelle et une ex- 
trême curiosité qui puissent en dédommager, et 
qui soient capables d'y déterminer. 

Nous descendîmes encore douze milles pour 
arriver à Catane, qu'on aperçoit de trois milles 
de dessus la montagne. Cette ville, située sur le 
bord de la mer, a été bâtie sur la pente d'un 
cratère aussi ancien que le monde, et est enve- 
loppée de deux laves qui font frémir des dangers 
qu'elle a courus et peut courir encore, ainsi que 
du triste sort qu'elle a éprouvé il y a un siècle ; 
il est certain qu'il a fallu et l'abondance et la fer- 
tilité extrême de son territoire pour donner à 
ses habitans le courage, ou, pour mieux dire, 
l'obstination de bâtir et rebâtir dans une situa- 
tion presque sans port, sans rivières, sans for- 
tifications, qui d'ailleurs réunit peu d'aVantages 
pour le commerce, et où ils sont toujours expo- 
sés à de nouveaux malheurs. 

Catane est une des plus belles villes et des 
mieux bâties de la Sicile ; presque toutes ses rues 
ont été tirées au cordeau , ses places publiques sont 
décorées de colonnes et d'édifices réguliers , et les 
maisons qu'on y a élevées depuis peu d'années pa- 
raissent en général, et au premier abord, d'une 
architecture assez noble. On peut dire, il est vrai, 
que c'est aux fureurs et aux ravages encore ré- 
cens de l'Etna que Catane doit toute cette ma- 
gnificence, puisque ce sont ses malheurs et sa 



EN SICILE. 491 

destruction presque entière qui ont obligé ses 
habitans à la reconstruire de nouveau. 

C'est surtout du côté du port, et sur le bord ^ne gënéraïe 
de la mer, que l'aspect de Catane a une plus du port Ve* 
grande apparence : un quai magnifique orné des surîeLrdde 
plus belles maisons, le palais du prince de Bis- J^^™^'» 
caris, l'église et le couvent des Bénédictins, et 
dans l'éloignement ce mont formidable qui ter- 
mine le tableau ; tout cela réuni forme un coup 
d'œil imposant et de la plus grande variété. 

Cette ancienne et célèbre ville a été, sans con- 
tredit, une de celles de la Sicile qui, depuis qu'elle 
existe, ont passé par le plus de révolu tions, et dans 
tous les genres, puisque, indépendamment de 
celles auxquelles le voisinage de l'Etna l'a expo- 
sée tant de fois , la fertilité extrême de son terri- 
toire lui en a fait peut-être éprouver encore plus 
de la part des hommes et de tous les peuples qui 
se sont successivement établis dans la Sicile. 

Catane était déjà une ville lorsque les Tyriens, 
attirés par le commerce qu'ils avaient commencé 
à faire avec ses habitans naturels , parvinrent a s'y 
établir à leur place. Ceux-ci en furent a leur tour 
chassés par les Sicules , peuples venus de l'Italie, 
et, depuis, les Chalcidiens en dépossédèrent les 
Sicules, et s'y établirent sept ans après la fonda- 
tion de Syracuse. Alcibiade, dans la suite, la sur- 
prit, lors de l'expédition des Athéniens en Sicile, 
^t du siège que Nicias fit de Syracuse. L'armée 



49« VOYAGE PITTORESQUE 

s'étant présentée devant les murs de Catane, 
Alcibiade demanda à entrer seul, et à parler au 
peuple assemblé au petit théâtre , où il ne fut pas 
plus tôt arrivé que , avides d'entendre et de voir 
cet homme extraordinaire, les gardes quittèrent 
leurs postes pour y accourir; les Athéniens, qui 
le prévoyaient, saisirent ce moment, s'empa- 
rèrent des postes et se rendirent maîtres de la 
ville. 

Après le départ des Athéniens, Arcésilas, gé- 
néral des Catanois, la livra à Denys, qui en rasa 
ks murailles, en envoya les habitans à Syracuse, 
et donna son territoire aux Campaniens. Prise 
pendant la première guerre punique par Valérius 
Messala, l'an de Rome 49' % et devenue colonie 
romaine , elle suivit dans la suite des siècles le 
sort de la Sicile, fut dévastée par les Sarrasins, 
puis par les Normands, encore plus destructeurs : 
devenue le partage du comte Roger, ce prince 
en rétrécit l'enceinte pour la rendre plus forte , 

' Parmi le butin et les différentes richesses que Messala 

emporta de Gatane, une des principales curiosités qu'il fit 

porter à Rome fut un cadran solaire , instrument jusqu'alors 

inconnu des Romains : il fut placé sur une colonne , auprès 

de la tribune aux harangues. M. Varro primum statutum in 

publico secimdum rostra in columna tradit , bello punico 

primo , a M. Falerio Messala consule , Catina capta in Sici- 

lia: deportatum inde post XXX annos , quant de Papyriano 

horologio traditur, anno urbis CCCCLXXXXI, nec congriic- 

hant ad horas tjus îineœ. ( Plin. , Lib. VU. ) 



EN SICILE. 495 

ce qui ne l'empêcha pas d'être encore ravagée 
par Frédéric II , autre dévastateur de l'Italie. Ce 
fut cet empereur qui fit bâtir à Catane le château 
qu'on voit aujourd'hui entouré par cette lave 
terrible, qui, en l'année 1669, pensa détruire 
toute la ville, et lui forma comme un nouveau 
port bien avant dans la mer. 

Vingt-quatre ans après, en 1693, Catane fut 
de nouveau renversée presque en entier par un 
tremblement de terre qui écrasa dix-neuf mille 
de ses habitans, et la réduisit au seul château 
que la lave avait entouré, à quelques murs de la 
grande église, et à ce qui restait des antiquités, 
dont les bases solides n'avaient pu être déran- 
gées, et qui d'ailleurs conservaient trop peu d'élé- 
vation pour pouvoir être plus détruites à cette 
époque qu'elles ne l'étaient auparavant. Quel- 
ques années après, les habitans commençant à 
se rassurer un peu et à revenir de leur effroi, se 
logèrent dans de méchantes cabanes qui entou- 
raient les ruines de leur ville, jusqu'à ce qu'enfin 
elle ait été définitivement rebâtie, comme on la 
voit, sur un plan régulier, avec des rues droites, 
longues et larges. Tout ce qu'on pourrait repro- 
cher à la construction de la nouvelle Catane , 
c'est que, par la manière dont les rues sont dis- 
posées, dans les grandes chaleurs, et lorsque le 
soleil est à l'heure du midi, la direction en est 
telle qu'on y est presque toujours sans ombre. 



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i 



494 VOYAGE PITTORESQUE 

Cette incommodité pour les voyageurs et les 
étrangers, quiy sont moins accoutumés, est d'au- 
tant plus fâcheuse qu'il y a peu de villes dans la 
Sicile qui méritent autant de curiosité , et soient 
aussi intéressantes a parcourir pour leurs antiqui- 
tés et leurs anciens monumens. Malheureusement 
le plus grand nombre de ces édifices est telle- 
ment enseveli sous les ruines et les décombres 
de l'ancienne Catane , ou bien encore recouvert 
par les laves de l'Etna , qu'il a fallu tout le cou- 
rage et en même temps toutes les connaissances 
du prince de Biscaris dans les arts et les anti- 
quités pour parvenir à les déterminer; 

On aurait peut-être à regretter, dans la recon- 
struction actuelle de cette nouvelle ville, que 
toutes les dépenses faites par ses riches habitans 
n'aient pas été dirigées avec un peu plus de goût; 
car si au lieu des vastes palais et de presque toutes 
les églises, construites en général d'une architec- 
ture contournée ou surchargée d'ornemens, on 
y eût bâti dans un genre noble et simple, Cartane 
eût été, sans contredit, la plus magnifique ville de 
la Sicile. 
Place damar- Une des placcs publiques de Catane dont on 
n°4a8. ' cstîmc le plus et la forme et la construction, est 
la place du marché ; on peut même la regarder 
comme une des plus agréables et des plus régu- 
lières qui existent dans aucune ville : c'est un 
carré d'architecture d'un excellent genre, coupé 



? ^ 



EN SICILE. 495 

aux angles , et décoré d'arcs et de portiques sou- 
tenus sur des colonnes de marbre. 

La grande place, piazza del Duomo, est beau- Place de ro- 
coup plus vaste , mais n'est pas aussi régulière ; ^n^Tag^* 
elle possède deux fragmens d'antiquité fort cu- 
rieux et fort heureusement groupés. C'est un 
morceau d'obélisque de granit d'Egypte, qu'on 
a élevé sur le dos d'un éléphant formé de lave 
de l'Etna , symbole antique de Catane. On n'est 
point d'accord sur le temps où cet éléphant 
a été fait; quelques personnes le croient seu- 
lement du temps du Bas-Empire : cependant 
le plus grand nombre pensent que ces deux frag- 
mens curieux sont véritablement antiques , ainsi 
qu'une autre partie d'obélisque conservée dans 
le muséum du prince de Biscanis^ et que l'un 
et l'autre avaient autrefois servi d'ornemens 
aux anciens cirques de Catane. Quoi qu'il en 
soit, ce monument a été rétabli depuis peu, 
à l'imitation de la fontaine qu'on voit à Rome 
vis-à-vis l'église de la Minerve, d'après le 
dessin de Bernin, et dont il avait, dit -on, 
trouvé lui-même le modèle sur une médaille 
antique. 

On n'a pas fait un si bon usage d'un nombre 
de colonnes superbes qui ont été découvertes à 
l'ancien théâtre de Catane , et qu'on a adaptées à 
la façade de la principale église , bâtie d'abord 
par Roger, et rétablie sur ses mêmes ruines de- 



Il'» 



^ 



496 VOYAGE PITTORESQUE 

puis le tremblement de terre. On voit dans une 
des sacristies de cette église un tableau fait dans 
le temps, représentant avec exactitude le chemm 
qu'a parcouru la terrible lave de 1669, avec la 
vue <le la ville, telle qu'elle était alors. 
Vue de l'en- Ccst SOUS ccttc égUsc, ct dcvant son portail, 
va^lot'a":: qu'étaient autrefois les thermes de l'ancienne 
t::'::^^::: Catane. Le prince de Biscaris eut la bonté de 
^''^'''^^^''^ nous conduire lui-même à cette excavation, 
qu'il a fait faire à ses frais, ainsi que celles de 
l'amphithéâtre, entreprises et dépenses d'autant 
plus louables qu'elles trouvaient moins d'admi- 
rateurs parmi ses compatriotes. On peut dire 
que ce prince a rendu à la Catane moderne la 
gloire de son ancienne splendeur, puisque, par 
une étude réfléchie et des recherches très diffi- 
ciles à suivre, il a pu venir à bout d'expliquer, 
et de faire en partie connaître ce qui y reste en- 
core enseveli dans la nuit des attérissemens et de 
la destruction. 

Ce que le prince Biscaris a fait excaver des 
thermes de l'ancienne Catane, quoique considé- 
rable, n'est qu'une petite partie de ce grand édi- 
fice, et consiste dans une galerie extérieure, 
avec deux portes d'entrée, et un péristyle in- 
térieur qui distribuait peut-être dans des appar- 
temens de bains. Ce péristyle est composé de 
portiques portés sur des piliers avec des voûtes à 
plein cintre. Les voûtes sont enduites d'un stuc 



EN SICILE. 49^ 

qui paraît avoir été composé de cendres de lave, 
sur lesquelles étaient modelées des figures por- 
tant sur des rinseaux d'arabesques. On voit en- 
core, dans la manière dont le travail était fait, 
comment ces figures étaient tracées sur l'enduit 
avant d'y ajouter le relief, et comment les pre- 
mières masses.de l'édifice avaient été construites 
en laves avant de recevoir la couverte et l'enduit 
de stuc avec lequel on perfectionnait l'ouvrage. 

11 est difficile déjuger de la forme et des dé- 
tails de cet ancien édifice, l'eau qui s'échappe 
des anciens conduits ayant empêché de fouiller 
jusqu'à son premier sol; on voit seulement dans 
l'épaisseur des murs les aqueducs qui servaient 
de décharge aux eaux de la partie supérieure. 
On a trouvé dans celle-ci les chambranles et les 
trumeaux de pierre auxquels les portes étaient 
attachées ; mais les fondations de l'église qu'on a 
construite au-dessus, ainsi que celles des maisons 
particulières, ont arrêté des recherches qui au- 
raient pu devenir encore plus intéressantes. 

Le prince de Biscaris nous conduisit aux fouilles Raines et ex- 
de l'amphithéâtre, qui sont bien plus considé- rampS 
râbles, et peuvent donner une idée de la grandeur *^^^J^^*^^°«» 
de ce monument antique ; les uns croient que sa 
destruction doit être attribuée aux princes nor- 
mands; d'autres la font remonter jusqu'à ïhéo- 
doric, dans le cinquième siècle, et pensent qu'on 
se servit même alors des matériaux qui le com- 



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498 VOYAGE PITTORESQUE 

posaient, pour construire les murs de Catane. 
Ce qu'on voit aujourd'hui de cet édifice peut à 
peine faire juger des détails et de l'ensemble de 
son élévation ; ce n'est plus qu'un squelette dont 
on a ôté jusqu'aux briques ou mattoni dont il 
était revêtu , et auquel on n'a laissé que les 
grosses masses et des piliers construits en lave, 
qu'on n'a pu enlever, ainsi que la construction 
en moellons de même matière, qui ne valait pas 
la peine de l'être. 

Ces débris consistent en de gros pilastres car- 
rés, terminés par une corniche composée régu-r 
lièrement de quatre grosses pierres de lave, et 
portant les arcs qui formaient la galerie exté- 
rieure. Une seconde galerie sur laquelle était 
portée la rampe des gradins, distribuait par des 
escaliers dans des corridors supérieurs et dans les 
vomitoires. On a trouvé dans cette fouille une 
rue basse qui tournait autour de l'amphithéâtre, 
et l'isolait d'un terrain plus élevé dont il était 
environné. On croit remarquer, au dérangement 
des assises de pierres, qu'un tremblement de 
terre l'ayant ébranlé, on a adapté aux premiers 
pilastres d'autres piliers qui coupent la saillie de 
la corniche par de nouveaux arcs, et vont, en 
traversant la rue, poser sur le mur principal 
pour assurer tout l'édifice. 

Cette espèce de rue basse ou de galerie inté- 
rieure, est représentée dans la gravure n° 43ï- 



Ri, 



EN SICII^P. 4gg 

Au moyen des fouilles et des excavations qui ont 
été faites autour de l'amphithéâtre , il est possible 
de pénétrer assez avant dans cette première ga- 
lerie, où l'on distingue parfaitement la construc- 
tion des pilastres dont elle était formée, ainsi 
que la corniche ou entablement qui les couron- 
nait. La galerie était percée en arcades de huit 
pieds neuf pouces de large; les arcades décou- 
vertes, au nombre de douze, ont chacune neuf 
pieds quatre pouces de largeur, et seize pieds 
onze pouces de hauteur. Les pilastres, ou pieds- 
droits qui les séparent, ont quatre pieds un 
pouce de large sur quatre pieds neuf pouces 
d'épaisseur. • . 

On s'était servi sans doute de ses arcs-boutans 
pour communiquer de la rue haute aux gale- 
ries supérieures. On y trouve encore , comme à 
Orange, les pierres au travers desquelles pas- 
sait la charpente qui portait les toiles dont on 
couvrait l'amphithéâtre. La construction n'en 
est pas à pierre sèche, mais la lave grossière et 
spongieuse avec laquelle elle a été faite est liée 
par un ciment qui est demeuré aussi dur, aussi 
indestructible qu'elle. 

Ce monument était enseveli et oublié dans des 
décombres depuis des siècles, et ce n'est qu'en 
prenant des nivellemens lors de la dernière con- 
struction de Catane qu'on en a découvert les 
ruines, ou au moins ce qui suffisait pour indi- 



5oo VOYAGÇ PITTORESQUE 

qiier que le reste du monument était caché sous 
le sol d'une place publique appelée Piazza Ste- 
sicorea, ou Porta d'Aci. Une partie de ces 
ruines , qu'on aperçoit extérieurement , est très 
clairement indiquée par l'arrachement d'iùi mur 
circulaire qui paraît à fleur de terre, et qui 
portait la voûte de la plus basse des galeries in- 
térieures , de sorte que le sol actuel de la place 
n'est plus qu'à la hauteur de cinq gradins au- 
dessus du niveau de Taréne. Les mêmes inconvé- 
niens qui ont arrêté les déblaiemens des thermes, 
ont mis des bornes à la curiosité et aux géné- 
reuses recherches du prince de Biscaris. ' 
Rétablisse- Ccst pour y supplécr en quelque façon, et 
phitbéà'tre dé d'après les points dd constructions antiques en- 
qïîUxiste core apparens, et dont on a pu assurer la forme 
sous terre, ^^ Tétendue , que l'un de nos artistes a imaginé 

' Voici la description qu'il fait lui-même de ce monument : 
La longa età, il difuso di questo edificio, la barbarie de tempi, 
the non seppero conoscere il merito di si riguardevoli opère , 
ridussero l'anfiteatro di Catania al segno di essere stimato non 
piii un singolar preggio , ma una déforme rçvina. Talefu di- 
pinto al re Thcodorico per ottenerne il permesso di valersi 
délie piètre di esso per innalzare le mura délia citta ; onde 
distrutti i superiori ordini , ne rimase il solo inferiore ; ma le 
disgrazie de tremoti , innahando con le rovine délia citta il 
circonvicino ierreno , restb questo del tutto sepolto : in maniera, 
che a tempi nostri era già posta in dubbio la esistenza di 
esso, e ad onta dell' autorità de catanesi scrittori , fu dal 
signor Dorville totalmente negata. Ma sia il forestière giu- 
dicc di questapalpabile verità. Si conduca nella Piazza Stesi- 



l-jr ri '^* 



EN SICILE. 5oi 

d'élever le rétablissement de cet amphithéâtre , tel 
que nous le donnons sous le n"* 4^3 de notre At- 
las. Nous avons pensé qu'il serait agréable de 
réunir ce rétablissement, quoique absolument 
de l'invention du peintre , à la vue exacte qui le 
précède , afin de rappeler l'idée et la forme de 
ces édifices célèbres de l'antiquité. 

Les ruines et les excavations de l'antique théâtre 
de Catane ne sont pas moins curieuses à voir; 
mais ce monument est tellement dégradé, telle- 
ment dépouillé de tout ce qui a pu servir à son 
embellissement , qu'il nous a été impossible d'en 
prendre aucune vue ni aucune idée; la ville est 
remplie des richesses de tous les genres qu'on en 
a retirées, soit en statues, soit en colonnes, soit 
en marbres précieux qui ont été employés à dé- 
corer différens édifices. 

corea , oggi chiamata Porta di Aci , la superficie del terreno 
gli mostrerà gran parte di una délie muragUe, che informa 
circolare comparisce afior di terra. Indî entrando nella strada 
di rimpetto alla chiesa del S. Carcere , ivi trouera l'ingresso , 
che lo introduce nel sotterraneo , che era la loggia esteriore , 
che per longo tratto sotto terra cammina. Dove è maggiore lo 
scavo si scopre non picciola parte dell' esteriore , vedendosene 
ire archi perfettamente scoperti. Tutta la gran mole è formata 
di riquadrate piètre di lava , lavorate con artificio incredibile. 
Tutti gli archi erano formati di grossi mattoni, come mos- 
trano alcuni avanzi , e i sesti impressi nella fahbrica. Os servi 
ilviaggiatore, che uno de' granpilastri anticamente pati,forse 
non reggendo al gran. peso , ed il riparo datogli daÏÏ accorta 
architetto. ( Viaggio di S ici lia. ) 






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î't' 



5oa VOYAGE PITTORESQUE 

Nous sommes disposés à croire que ce théâtre 
a été autrefois placé dans la coupe d'un ancien 
cratère. Sa forme, naturellement circulaire, avait 
invité lés habitans de Catane à se servir de son 
emplacement; sa pente présentait des gradins fa- 
ciles à perfectionner; et sa position, qui procu- 
rait la vue de la mer et du paysage le plus riche, 
avait suffi pour déterminer les Grecs à la préférer 
à toute autre, suivant leur usage ordinaire de pla- 
cer ces sortes de monumens. 

Ce qui reste de celui-ci prouve incontestable- 
ment qu'il a été construit et revêtu avec la plus 
grande magnificence. Il parait qu'il était abso- 
lument de la même forme que le théâtre d'Her- 
culanum; quelques gradins conservés heureuse- 
ment, et un corridor qui prend depuis l'entrée, 
parallèlement et attenant à la scène , donnent la 
proportion juste de sa grandeur, et par le cintre 
des maisons modernes qui sont bâties sur les 
murs de la galerie supérieure; on peut encore 
distinguer la forme de son intérieur, avec la 
courbe delà portion du cercle qu'il décrivait. 

La scène, dont il n'existe plus rien, était dé- 
corée de grandes colonnes de granit. Ces colon- 
nes, placées aujourd'hui à la façade de la princi- 
pale église , étaient portées sur des piédestaux 
d'un seul morceau de marbre; il reste encore 
un de ces piédestaux que le prince de Biscaris a 
fait transporter dans la cour de son palais , et qui 



EN SICILE. 



5o3 



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est d'un très bon genre de décoration. La cour 
du muséum de ce prince est remplie de di- 
vers fragmens en marbre , des chapiteaux , bases^ 
frises et corniches de ce théâtre de Catane; et 
toute la ville est jonchée des fûts de colonnes en 
granit, de différente grandeur, qui entraient 
dans la composition de ce monument , et «ont 
autant de preuves de sa magnificence. 

Attenant à ce grand théâtre, il y en avait uif 
autre plus petit qui y communiquait par un 
escalier, et servait ou pour les répétitions, ou 
pour jouer a couvert; c'était peut-être encore un 
lieu destiné a faire de la^musique, comme nos 
salles de concert. Nous avons vu qu'on avait 
trouvé un semblable petit théâtre à Pompéi, en- 
core en grande partie couvert de cendres ; celui- 
ci est également trop encombré dans les ruines 
pour juger parfaitement de sa forme intérieure; 
tout ce qu'on peut apercevoir^ c'est que l'ex- 
térieur de. la partie circulaire était décoré de pi- 
lastres portant des arcs, et que ces arcs étaient 
surmontés d'un attique. Près de cet édifice , on 
voit les restes d'une petite chapelle en rotonde , 
aussi de construction antique, et qui probable- 
ment appartenait à des bains. Le forum , lieu où 
se rendait la justice, était très voisin de ces 
bains, ainsi que les prisons, dont il ne reste pres- 
que plus rien , mais qui ont été reconnues avant 
la dernière réédification de Catane. 



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4 • 

1 • 



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5o4 VOYAGE PITTORESQUE 

Il y avait encore dans remplacement où est 
aujourd'hui le riche couvent des Bénédictins 
d'autres thermes magnifiquement revêtus en 
marbre, décorés de figures et de pavés en mosaï- 
que : il en existe des fragmens considérables 
dans le palais du prince. Un morceau de cette 
mosaïque, placé à une des portes, avec une in- 
scription latine, pourrait faire croire qu elle était 
de construction romaine. Parmi ces différentes 
espèces de mosaïques antiques , on a été assez 
heureux d'en retirer une en compartimens de 
marbre de Grèce, et assez entière pour servir 
de pavé à un des appartemens de la princesse de 
Biscaris. 

Près du couvent des Bénédictins et des murs 
de la ville antique , on a trouvé les fragmens 
d'un ancien temple de Cérès, ceux d'un gym- 
nase , et une naumachie , dont on voyait des ves- 
tiges avant que la lave de 1669 les eût recou- 
verts, et dont on aperçoit encore dans la même 
lave deux arcades de l'aquéduc qui servait à con- 
duire les eaux. ' > 

La connaissance de tant d'édifices publics de 
tous les genres , construits et rapprochés dans 
un si petit espace, qu'ils en laissaient très peu 
aux maisons particulières, doit faire conclure 
que cette ville a été décorée à plusieurs époques 
différentes, ou, comme nous l'avons déjà fait 
remarquer à Pompéi , que les maisons étaient 



EN SICILE. 5o5 

infiniment petites , en comparaison des édifices 
publics; ou encore que l'ancienne Catane était 
plus décorée que grande , et, par conséquent, 
beaucoup plus riche que peuplée. On peut dire 
que la ville actuelle de Catane ressemble fort , à 
cet égard, à l'ancienne; car, quoiqu'on en fasse 
monter la population à soixante mille âmes, on 
ne rencontre dans les rues que des couvens, 
des églises et des palais , et dans les intervalles 
seulement quelques maisons particulières. 

11 est difficile d'assigner le beau temps de cette 
splendeur de l'ancienne Catane, si c'est depuis 
l'arrivée des Grecs jusqu'au temps d'Hiéron P', 
frère de Gélon, qui, après en avoir chassé les 
habitans et les avoir remplacés par des Pélopo- 
nésiensetdes Syracusains, la fit appeler Etnea, 
et chercha à en paraître le fondateur. Elle por- 
tait encore ce nom , lorsqu'ayant donné du se- 
cours aux révoltés de Syracuse, Denys, pour s'en 
venger, rasa ses murailles, et donna de nouveau 
son territoire aux Campaniens. Après la mort de 
ce tyran, les habitans de Catane ayant chassé à 
leur tour les Campaniens, rendirent à la ville 
son ancien nom ; ce sont tous ces changemens , 
ainsi que les médailles frappées dans ces divers 
temps , qui ont fait croire qu'Hiéron ou Denys 
avaient bâti une ville d'Etnea , qui a été placée au 
hasard dans toutes les géographies, sans cepen- 
dant qu'on en ait jamais pu savoir la véritable si- 



I -'1 . 






i 



5o6 VOYAGE PITTORESQUE 

tuation, ni qu'on en ait trouvé aucun vestige qui 
ait pu faire soupçonner son existence. U serait 
peut-être plus naturel de croire que cette e'poque 
de la magnificence de Tantiqué Catane arriva 
pendant la longue paix dont jouit la Sicile du- 
rant le règne d'Hiéron II ; ou après la troisième 
guerre punique , lorsque les Romains ayant dé- 
truit les dévastateurs de cette ile, en restèrent les 
tranquilles possesseurs. 

La grande quantité d'inscriptions latines trou- 
vées dans les diflérens édifices, les thermes, 
l'amphithéâtre, le gymnase et les naumachies, 
dont l'usage n'était connu que des Romains, 
pourraient faire pencher pour cette dernière 
époque, dont l'espace se prolonge jusqu'aux in- 
cursions des Sarrasins, qui commencèrent par 
piller les. temples, casser les statues, et fondre 
celles qui étaient de métal pour pouvoir les 
emporter. Ensuite vinrent les Normands, qui, 
non moins barbares, dépouillèrent pieusement 
les plus beaux édifices des marbres dont ils 
étaient revêtus pour en bâtir leurs gothiques 

églises. 

A ce temps de barbarie succédèrent les pré- 
tentions de tous les princes de l'Europe sur ce 
délicieux pays ; elles donnèrent lieu à nombre de 
forteresses , qu'on éleva à la hâte avec ces débris 
déjà dénaturés, et qui se trouvent aujourd'hui 
réduits a si peu de chose qu'on douterait presque 



EN SICILE. 5o7 

de leur ancienne existence , si dans le boulever- 
sement total, le désordre même n'en eût sauvé 
quelques échantillons en les enfouissant, et si le 
goût des arts, perpétué dans quelques heureux 
individus, ne dérobait chaque jour une petite 
partie de ces fragmens précieux aux injures du 
temps et de l'ignorance. 

Ce serait le moment de parler de l'immense et 
superbe cabinet du prince de Biscaris, qui forme, 
sans contredit, un des objets de curiosité les plus 
intéressans de toute la Sicile; car non seulement 
ce prince a fait découvrir, comme nous venons 
de le dire , tout ce qu'il a été possible de faire 
revivre des anciens monumens de Catane, mais 
il a rassemblé dans son muséum une si riche 
collection d'antiquités qu'un volume suffirait à 
peine pour la décrire, et nous ne l'entrepren- 
drons point. 

Ce précieux cabinet rassemble tout ce que la 
Sicile, et Catane en particulier, ont produit de 
plus curieux, comme vestiges et fragmens d'ar- 
chitecture des anciens, médailles , monnaies an- 
tiques et modernes de toutes les villes de la Sicile, 
mosaïques antiques, matériaux à bâtir à la ma- 
nière des Grecs et des Romains _, autels, patères, 
ustensiles de sacrifices, vases cinéraires, beaucoup 
de morceaux de sculpture antique, et dans le nom- 
bre un torse colossal, qui peut être comparé à ce 
qu'on connaît de plus beau en ce genre. 



5o8 VOYAGE PITTORESQUE 

Outre une collection de vases en terre cuite 
des plus précieuses, par le nombre, les formes et 
la pureté des figures qui y sont représentées, ce 
prince a réuni dans son muséum d'histoire na- 
turelle de toute la Sicile, soit des productions 
de la mer, comme plantes, coquillages, pois- 
sons, etc.; soit des productions de la terre, 
comme minéraux, végétaux, matières volcani- 
ques, marbres, pierres précieuses et animaux : 
ensuite les pétrifications, les congélations, les 
cristaux, lesdiamans, matrices de diamans, etc.; 
tout cela est arrangé avec un ordre qui indique 
à la fois la science , les connaissances et le 
goût : nous y remarquâmes encore une grande 
quantité d'armures antiques, et de costumes sin- 
guliers de différens pays, soit anciens, soit mo- 
dernes. 

Le Muséum des Bénédictins de Catane ren- 
ferme aussi une belle collection d'antiquités ; 
mais il serait nécessaire d y mettre plus d'ordre, 
et de distinguer les morceaux vraiment précieux 
d'avec une foule d'inutilités entassées sans choix 
et sans intérêt. On y trouve, parmi des quantités 
d'instrumens de cuisine en fonte qui n'ont 
d'autre mérite que leur ancienneté, plusieurs 
ustensiles antiques de la beauté et de la pureté , 
pour Texécution et les ornemens, de ceux du 
cabinet de Portici. L'histoire naturelle est en- 
core en plus mauvais ordre : des choses les plus 



EN SICILE. 5o9 

communes sont mêlées avec les curiosités les 
plus rares. 

Ce qu'on voit , entre autres , de plus remar- 
quable chez ces religieux, sont des vases anti- 
ques connus sous le nom à! étrusques. Cette col- 
lection, l'une des plus nombreuses qui existent, 
a été en entier découverte en Sicile. La ma- 
jeure partie de ses vases est de la plus grande 
beauté, pour la forme et la perfection des pein- 
tures. 

Le vaisseau ou la galerie dans laquelle on a 
réuni cette collection, est décorée avec une ri- 
chesse infinie, ainsi que la maison, dont les 
dehors fastueux sembleraient plutôt annoncer le 
palais d'un prince que la demeure de simples 
religieux ; leur église est également de la plus 
grande magnificence, mais, malgré tout ce faste 
répandu à grands frais, ce que nous trouvâmes 
vraiment de remarquable par sa singularité et sa 
perfection, ce sont des orgues faites par un reli- 
gieux de cette maison. Tous les jeux, et particu- 
lièrement ceux qui imitent les instrumens à 
hanche et à corde , y sont portés jusqu'à l'illu- 
sion la plus complète. Nous en remarquâmes 
un surtout qui imite l'écho d'une manière si 
parfaite qu'on suit le son dans les lointains, 
jusqu'au moment où il se perd dans l'espace. Ce 
même religieux a composé des clavecins et des 
forte-piano qui ne lui font pas moins d'honneur; 






l'/ 



5io VOYAGE PITTORESQUE 

nos facteurs les plus renoiïiniës en envieraient la 

« 

perfection. 

Nous allâmes, en sortant, voirie jardin qu'on 
a joint à cette superbe maison, et dont la prin- 
cipale curiosité est d'avoir été fait et planté d'un 
bout à l'autre dans la lave même. Les allées sont 
pavées avec une espèce de mosaïque, entière- 
ment composée de briques éraaillées en diffé- 
rentes couleurs, et les plates-bandes revêtues de 
pierres. Ce genre de décoration nous parut pré- 
senter plus de singularité que d'agrément et de 
goût , et ressemble assez à de grands plateaux 

de dessert. 

On voit au bout de ce jardin le chemin que 

parcourut la lave de 1669, après avoir comblé 

un marais qui bordait de ce côté les murailles de 

Catane ; elle entra assez avant dans la ville pour 

renverser trois cents maisons, et enterrer, entre 

autres , une partie de la construction de l'ancien 

couvent *des Bénédictins. 

Tombeau an- Lcs Capucins de Catane ont été moins mal- 

iaXtrca- traités que les Bénédictins par les laves de 

pucins.àCa- l'E^^a : on nous fît voir dans leur jardin plu- 

tane , ^ . I 

n''433. sieurs constructions antiques, et surtout quel- 
ques tombeaux, dont l'aspect et la forme pitto- 
resque méritèrent l'attention d'un de nos dessi- 
nateurs. 

L'un de ces tombeaux est carré, d'une con- 
struction très massive et sans nul ornement; 



EN SICILE. 5ii 

l'épaisseur de ses murs semble indiquer qu'il 
était terminé par une pyramide. La fabrique de 
ce tombeau, faite alternativement en mattoni et 
en pierres, ainsi que l'intérieur, décoré de niches, 
annoncent une construction romaine. Cette 
ruine nous parut peu intéressante; mais l'aspect 
et les accessoires pittoresques qui environnaient 
un autre monument du même genre méritèrent 
notre attention. Ce tombeau, de forme ronde, 
est de la même fabrique que le premier, et mieux 
conservé; revêtu en stuc, il est décoré de pilas- 
tres, avec une petite corniche. Plusieurs groupes 
de cyprès l'entourent et lui conservent encore le 
caractère de son antique usage : l'intérieur de ce 
tombeau est carré avec des niches ; au-dedans il 
y aune plate-forme ronde, sur laquelle devait 
être une statue ou une urne cinéraire. Tout ce 
quartier, construit hors de la ville, çtait, à ce 
qu'il paraît, consacré aux sépultures de l'ancienne 
Catane, car dès qu'on fouille et qu'on travaille à. 
la terre, on trouve des vestiges et des débris de 
monumens funèbres. 

On voit, au milieu du cloître de ces Capucins, 
un puits qui mérite d'être remarqué, a cause de 
la beauté des sculptures et des arabesques dont il 
est décoré. Ces ornemens sont de la main du 
Caggini, sculpteur sicilien, qui vivait dans le 
quinzième siècle; on peut dire qu'ils ont toute 
la beauté , le fini et l'élégance de l'antique. Nous 



^C 



Citerne re 
trouvée sous 
les 



n« 434. 



fi— 






n 



5i2 . VOYAGE PITTORESQUE 
vîmes aussi, dans une chapelle de l'église, un 
buste en marbre d'un évêque de la famille de 
Paderno, fait par le même artiste, et qui prouve 
qu'il avait un grand mérite en plusieurs genres. 
La terrible lave dont nous avons déjà parlé 
rufesT plusieurs fois, ce torrent enflammé sorti du pied 
^'^*"'' de Monte-Rosso , dans la fameuse éruption de 
1669, se répandit dans une étendue de près de 
quinze milles, et vint battre les murs de Catane, 
qui résistèrent à son choc et à ses efforts; mais 
après s'être élevé contre ces murs au point de 
former un massif égal à leur hauteur, il se ré- 
pandit de nouveau , et coula ensuite comme un 
fleuve de feu jusque dans la ville. 

Après avoir détruit une grande partie de Ca- 
tane, cette effroyable lave avait, dans ce dés- 
astre, comblé et fait disparaître une source d'eau 
qui coulait près des murs de la ville. La perte de 
cette source était d'autant plus fâcheuse pour 
les malheureux habitans de Catane, que l'eau 
en était très abondante et parfaitement bonne. 
Après des travaux considérables, et une fouille 
faite dans la lave même , à la profondeur de 
quarante pieds, on a été assez heureux pour re- 
trouver cette source précieuse qui coulait sur 
une autre lave encore plus ancienne, et se per- 
dait dans les sables. Dans ces excavations, on 
descend jusqu'à la source , par plusieurs escaliers 
adroitement construits dans la lave même, et 



EN SICILE. 5i3 

une partie de ces escaliers est appuyée sur les 
anciens murs de Catane. 

Tout près de là , et dans une autre excavation 
faite par les ordres du prince de Biscaris , on a 
trouvé les ruines d'un bain et d'une étuve, qui 
appartenaient sans doute à quelque maison par- 
ticulière de l'ancienne ville. En réfléchissant sur 
la quantité de monumens antiques dont on re- 
trouve à tout moment des vestiges , on ne peut 
douter que Catane n'ait, à plusieurs époques, 
éprouvé le sort des malheureuses villes d'Hercu- 
lanum et de Pompéi. 

Quoiqu'il soit bien difficile de se former une 
idée des révolutions par lesquelles elle doit avoir 
anciennement passé , il serait peut-être possible 
de faire le partage de ses différentes antiquités, 
et d'assigner à chaque âge ce qui peut lui avoir 
appartenu. On donnerait, par exemple, aux 
Grecs le temple de Cérès, le grand et le petit 
théâtre; l'histoire de ce temps, qui parle de ces 
trois monumens, parait s'accorder assez avec 
cette idée, puisqu'elle dit, entre autres, qu'à 
l'expédition d'Alcibiade, ce héros harangua le 
peuple dans le petit théâtre; ce qui prouve qu'il 
y en avait deux. L'amphithéâtre, lanaumachie, 
le gymnase et le grand aqueduc pourraient être 
postérieurs, et du temps de la colonie romaine 
qui vint s'établir à Catane, puisqu'on sait que ce 
genre de monumens était plus à l'usage des 

III. 33 



5i4 VOYAGE PITTORESQUE EN SICILE. 

Romains que du goût des Grecs, et que d'ail- 
leurs les fabriques en pierre et en mattoni indi- 
quent la manière de construire des Romains. 

Quant aux thermes, ils auront e'te' agrandis, 
décorés et restaure's pendant cette suite de siècles 
qui se sont écoulés jusqu'au temps de Tempire 
grec, dont on reconnaît le travail et le style 
dans les mosaïques trouvées près du couvent des 
Bénédictins. En suivant cette division, ou plu- 
tôt cette distinction d'époques, on sera moins 
étonné du rapprochement et de la quantité de 
grands édifices placés presque les uns sur les au- 
tres, dans une ville qui n'a jamais été même 
aussi étendue qu'elle l'est actuellement, et qui, 
si elle suit le même accroissement de population 
qui y existe depuis le tremblement de terre 
de 1693, deviendra la plus grande et la plus riche 
ville de la Sicile. 11 n'y resta, à ce qu'on assure , 
après cet affreux désastre , que seize mille per- 
sonnes, et on y compte aujourd'hui soixante- 
six mille habilans, une université, une académie, 
des manufactures et du commerce. 



FIN DU TOME TROISIEME. 



TABLE DES MATIÈRES 



CONTENUES 



DANS LE TROISIÈME VOLUME. 



plancb. folios 

. du texte. 

CHAPITRE III. 

Terre d'Otrante. — Route de Polignano jus- 
qu'à Gallipoli , en passant' par Brindes , 
Squinzano, Lecce, Soletta et^Otrante. 

322 Carte de la Capitanatc , de la Pouille , de la terre 

de Bari et de la terre d'Otranle j 

323 Vue de Brindes , g 

3a4 Vue du château et d'une partie du port de Brindes. ibid. 

325 Village de Squinzano ,3 

326 Cloître des Dominicains, à Lecce ^l 

327 Campanillo de Soletta , _ 

328 Village de Moglié _^ 

329 Port et ville d'Otrante ^2 

330 Port et ville de Gallipoli ^y 

33i Fontaine de Pline 35 

CHAPITRE IV. 

Province de la Basilicate ou l'ancienne Luca- 
NIE. — Route de Tarente'jusqu'a Héraclée, 

EN PASSANT PAR LES RUINES DE MÉTAPONTE , 
BeRNALUO, AnGLONE et POLICORO 38 

332 Ville et golfe de Tarente , ^ ^ ^ , 

333 Port de Tarente 7., 

ibid, 

"'• 34 



li 



5,4 TABLE DES MATIÈRES. 

j^oi ^^ du texte. 

334 Ruines du temple de Mélaponte 53 

335 Vue latérale du même temple 

336 Bourg de Bernaido 7 

337 Ancien port de Métaponte 9 

_ 00 

TORRE Dl POLICORO 

338 Son château 

Site et emplacement de l'antique Hér aclée ^7 

33o Vallée où Ton pense qu'Héraclée était située. ... 68 
340 Vue des Apennins et d'une vallée de la Basilicate, 

. . _ ibid. 

l ancienne Locanie 

CHAPITRE V. 

'Il' 

CaLABRE CTÉRIEURE. - RoUTE DE PoLICORO 
JUSQU'A CORIGLIANO, PRiS DU LIEU OÙ ÉTAIT 
SITUÉE L ANTIQUE SyBARIS , EN PASSANT PAR 
ROCCA IMPERIALE, CaSTEL RoSETTO ET CaSAL 

70 

Nuovo 

341 Vue de la Rocca impériale 7^ 

34'2 Castel Rosetto '^ 

343 Pont rustique sur le fleuve Sybaris 7^ 

344 Passage du fleuve Crati 7 

345 Vue générale de Corigliano 77 

346 Vue de Corigliano, prise du milieu de la mon- 

tagne ' '^ 

347 Vue prise sur les hauteurs de Corigliano , du côté 

• de la plaine de Sybaris ^^ 

'1%' 1 

348 Aqueduc de Corigliano ' ' ' 

349 Fabrique de réglisse, à Corigliano 81 

350 Vallée où était située l'antique Sybaris 83 



TABLE DES MATIÈRES. 5i5 

NO. j«. FoUo» 

", °?» du texte, 

plaach. 

CHAPITRE VI. 

CaLABRE CITÉRIEURE. — ROUTB DE CoRlGLIANO 

jusqu'à. Squillace , l'antique Scyllatium, 

EN PASSANT PAR MÉLISSA, StRONGOLI, CoTRONE, 

Capo delle Colonne et Catanzaro 89 

35 1 Carte générale et numismatique de la Basilicate 

avec la Calabre citérieure et ultérieure ibid, 

352 Tour de Mélissa 9* 

353 Strongoli , ancienne Pétilie 9^ 

354 Colrone ' 9^ 

355 Cap Colonna io3 

356 Village d'Isola • 1^4 

357 Catanzaro, capitale de la Calabre ullérieure 106 

358 Vue de la Rochetta »o^ 

359 Vue de Squillace , près des ruines de l'antique 

Scyllatium ' * ^ 

CHAPITRE VU. 

Calabre ultérieure. — Route de Squillace , 
l'antique Scyllatium , jusqu'à Reggio , en 
passant par la Rocella, Gérace, les ruines 

DE LoCRES , CONDOYANE, ClC. . o 1^3 

360 Bourg de la Rocella ^^ 

36 1 Gérace, près de l'ancienne ville de Locres 117 

362 Ruines de Locres et tour de Pagliapoli 124 

363 Vue de la ville de Condoyane 126 

364 Rochers et marine de Bova 1^9 

365 Passage du torrent ou fleuve Alice, à l'extrémité 

de la chaîne des Apennins 1 3 1 

366 Phare ou détroit de Messine du côté de la Calabre, 

en arrivant à Reggio 1^4 

» Erratum. Page 98, tome III, Usez eu marge Cotrone, et non Crotone. 



If 



5i6 TABLE DES MATIÈRES. 

planch. . Aatexte. 

367 Vue prise dans les environs de Reggio i35 

368 Port et ville de Reggio iàid. 

CHAPITRE VIII. 

Suite do voyage df. la Calabre. — Route de- 
puis LE DÉTROIT DE MeSSIWE JUSQU*AU NeRINO, 
EN PASSANT PAR TROPiEA , NiCASTRO, CoSENZA. 1 f^l 

369) Rocher et écueil de Scylla, dessinés en traversant 

370) le détroit de Messine i4^ 

371 Ville et port de Tropaea i47 

872 Ermitage de Tropaea i49 

873 Vue des Apennins , prise près du torrent il Fiume 

di Santo Polito , en arrivant à Nicastro i54 

874 Vue de Nicastro , située au milieu des montagnes 

de l'Apennin 1 55 

875 Vue de Cosenza 1 Sg 

876 Vallon de Sybaris , vu de dessus les hauteurs de 

l'Apennin 1 65 

CHAPITRE IX. 
Province de la Basilicate. — Route depuis les 

CONFINS DE LA CaLABRE JUSQu'a LA PRINCIPAUTÉ 

DE Salerne, en passant PAR Lago Negro,la 

POLLA ET PeSTUM l68 

^77 Vue de Lago Negro 170 

378 Cascades de Fiume Negro, et mouliu de la Per- 

tosa, dans la vallée de Diana 176 

879 Temples de Pestum , vus en arrivant du côté du 

couchant 17^ 

880 Vue générale des trois temples de Pestum , prise 

du côté du levant 188 



1 



planch. 



TABLE DES MATIÈRES. 



5i7 

Folios 
du texte. 



881 Petit temple hexastyle périptère de Pestum i85 

382 1 Vues extérieure et intérieure du grand temple pé- 
383) riptère de Pestum " 186 

384 _ 

385 (^^"P^* ' P^^'*^ ®^ détails du temple de Pestum.. . 190 



886 Vue de Salerne. 



194 



CHAPITRE X. 



Retour a Naples, en passant par Salerne, 
l'abbaye de la Cava Nocera , DEi Pagani , 
l'île de Caprée, Sorrente, Massa et Cas- 
tellamare ,q5 

887 Intérieur de l'église cathédrale de Salerne 198 

388 Cour et portique de l'église cathédrale de Salerne. 200 
889 Vue d'une ancienne église de Salerne, abandonnée 

à cause de sa vétusté 202 

390 Bourg de la Cava 204 

891 Ancienne abbaye de la Cava 2o5 

892 Intérieur d'un temple antique , à Nocera 206 

898 Coupe et élévation de ce monument ibid, 

894) 

|Vue de l'île de Caprée 211 

896 Vue prise le long de la côte de Sorrente , près 

de Massa 224 

897 Vue de la côte de Sorrente 225 

Carte Théodosiennk, connue sous le nom de 
Carte de Peutinger 284 

898 Fragment de la Carte Théodosienne ibid, 

899 Voie publique des anciens Romains ibitl. 

400 Colonnemilliaire,bas.relief et médailles antiques. 235 



5i8 TABLE DES MATIÈRES. 

Folio» 
N^'dei du texte, 

plancb. 

DES TREMBLEMENS DE TERRE 

IRBIVÉS DABS LES DEUX CiLABEES EH I783.. . . a J I 

401 Port de Messine ^^9 

RELATION 
Des trkmblemens de terre arrivés dans les 

ROYAUMES DE NaPLES ET DE SiClLE , dcpuîs IfS 

premiers jours de février jusqu'en mai 1783 j 
traduite d'une lettre du chevalier Hamilton au 
président de la Société royale de Londres 261 

DES TREMBLEMENS DE TERRE 

De la Calabre ultérieure pewdaiit l'ahhée 
1785, par le commandeur Déodat de Dolo- 
MIEU ^9 

VOYAGE PITTORESQUE 

EN SICILE. 

•Avant-Propos ^^^ 

Relation du tremblement de terre de Messine , 

par M. Lallement , vice-consul à Messine 365 

40a Messine renversée par un tremblement de terre , 

le 5 février 1783 '^'^• 

Introduction au Voyage pittoresque en Sicile. 875 
De la situation de la Sicile, de son étendue et de 

sa fertilité '^''^• 

Des premiers habitans de la Sicile , de ses plus 

anciennes villes , et des plus grands hommes 

qu'elle a produits dans l'antiquité 389 



TABLE DES MATIÈRES. 5 19 

N»» des FoUos 

pUodi. do texte. 

VOYAGE PITTORESQUE EN SICILE. 

CHAPITRE PREMIER. 

Vues et détails de la ville et du port de Mes- 
sine. — Route depuis Messine jusqu'à Taor- 

MINA 4l3 

403 Carte de la Sicile et des îles adjacentes ibid. 

404 Vue du port de Messine , dessiné avant le trem- 

blement de terre de 1783 417 

405 Ancienne cathédrale de Messine, place qui était 

devant cette église 419 

406 Palais des vice-rois 4^4 

407 Place Royale , avec une partie du port et du pa* 

lais des vice-rois 4^5 

408 Plan géométral du port et de la citadelle de Mes- 

sine 427 

409 Place de Saint-Jean-de-Malle 4^0 

410 j 

> Vue du phare ou détroit de Messine 4^7 

4 1 a Rochers ou cap délia Scaletta , et château de Sant- 

Alessio 445 

41 3 Passage du fleuve Lettoyano 446 

CHAPITRE IL 

Taormina. — Détails et vues de ses monumens 
antiques. — Son théâtre , etc. — Premier 
Voyage sur l'Etna, le Centum Cavalli 448 

4»4I 

^ /Environs de Taormina ibid. 

4i5^ 

416 Ruines de rancien théâtre de Taormina 460 

417 Ruines du proscenium de ce théâtre 45a 



522 TABLE DES MATIÈRES. 

P^"°*=*»- « du texte. 

4 18 Son plan géomëtral 462 

419 Rétablissement de'^l'avant-scène ou proscenium 

du théâtre de Taormina 463 

420 Vue de TElna et de la ville de Taormina , prise de 

ravant-scène du théâtre 466 

42i*Ruines d'un monument antique, vulgairement 

appelé /a Naumachie 4^9 

42a Vue de l'Etna, prise de la maison des Augustins, 

à Taormina 474 

4a3 Châtaignier de l'Etna, appelé Centum CawillL, , 479 

424 Sommité de l'Etna , appelée Regione scoperta, . . 484 

CHAPITRE III. 

Vues des environs de l'Etna. — Catane ; ses 
monumens et ses antiquités 4^9 

425 Village de Trè Castagne ibid. 

426 L'Etna , vu de la maison des Capucins ibid. 

427 Vue générale de la ville et du port de Catane , prise 

sur le bord de la mer 491 

428 Place du marché , à Catane 494 

429 Place de l'Obélisque 49^ 

430 Vue de l'entrée des excavations faites dans les 

thermes antiques de Catane 496 

43 1 Ruines et excavations de l'amphithéâtre de Catane. 497 

432 Rétablissement de l'amphithéâtre de Catane, tel 

qu*il existe sous terre 5oo 

433 Tombeau antique dans le jardin des Capucins, à 

Catane 5 1 o 

434 Citerne retrouvée sous les laves de l'Etna 5x2 

FIN DE LA TABLE DU TROISIEME VOLUME. 



i 



. ^'. ^... '. -jfMLjia .'-^•^i 



•^ ^â#« 









NEW YORK. 







\ j. 




I 



I 



VOYAGE PITTORESQUE 



NAPLES ET EN SICILE. 



TOME IV. 



/ 



et oe (z^ voile 

COMPREND : 

NAPLES ET SES ENVIRONS, TOUTE LA PARTIE MERIDIONALE 

DE l'iTALIE, CONNUE AUTREFOIS 

SOUS LE NOM DE GRANDE-GRECE, ET LA SICILE. 

SAVOIR : 

Naples et ses environs, Planches n°* i à -285. 

Grande-Grèce Planches n"* 286 \\ 4oo. 

Sicile Planches n"* l^Q\ à 558. 



VOYAGE PITTORESQUE 

1 

NAPLES ET EN SICILE 

2/ar eA - ©T U(ûùÂa/rd ae t7aù?î/'=/éon/ 

NOUVELLE ÉDITION, 

CORRIGÉE, AtTGMEITTÉE, MISE DAWS UW MEILLEUR ORDRE, 

ET DÉDIÉE 

par |J,-3* €l)amn. 



7 



TOME IV. 



DE L IMPRIMERIE DE CRAPELET, 

rut d« Vaugiiaid , u" 9. 



PARIS. 

DUFOUR ET C", LIBRAIRES-ÉDITEURS, 



RUE DU PAO», If° I. 



CHAILLOU-POTRELLE, MARCHAND D'ESTAMPES, 

KUE SAlIiT-HONOKK, 11° l4o. 



829. 



VOYAGE PITTORESQUE 



EN 



SICILE. 



i 

I 



CHAPITRE IV. 

LAVES AIVTIQUES DE l'eTOA , ROCHERS DES CYCLOPES. 
— SECOND VOYAGE SUR l'eTJYA.— • ROUTE DEPUIS 
CATAIYE jusqu'à ADERNO, l'aIVCIEN ADRANUM, 
PAR MISTER BIANCO, BEL PASSO , CAPO DAC- 

QUA , etc. , jusqu'aux bords du fleuve gi aretta 

OU FIUME GRANDE, AUTREFOIS LE SYMETHUS. 



écneîls d'Ya- 

ci, près de 

Catane, 

n«> 435. 



Toute la route, depuis Catane jusqu'à Castel châteanet 
d Yaci, le long de la côte, n'est presque entiè- "" ''" '"" 
rement formée que par d'anciennes laves de l'Et- 
na, escarpées dans toute leur hauteur, et dont 
la teinte, d'un brun foncé, et presque noire, les 
fait ressembler à autant de rocliers de fer; quel- 
ques uns de ces écueils ont cent pieds d'élévation 
au-dessus de la mer , et en ont peut-être autant 
sous son niveau. Il paraît aussi impossible d'ex- 
pliquer que de concevoir comment ces masses 



IV. 



«,| 



1 



/Si^ A»,' v_y .*- '■-./ 



H 



2 VOYAGE PITTORESQUE 

se sont ainsi isolées , et ont laissé dans quelques 
endroits des gouffres d'une profondeur qui en 
fait paraître Teau aussi noire que de l'encre , 
quoiqu'elle y soit plus limpide que partout ail- 
leurs. 

Il faisait un calme parfait lorsque nous al- 
lâmes voir cet endroit infiniment curieux des 
environs de Catane ; de sorte que nous pûmes 
tranquillement faire le tour de chacun de ces 
écueils. On leur donne encore dans le pays le 
nom de Porto d Ulysse y parce que, suivant les 
plus anciennes traditions, c'est par ce côté qu'Ho- 
mère a fait arriver autrefois son héros en Sicile. 
Le principal de ces rochers, celui sur lequel est 
bâti le château d'Yaci, est traversé horizontale- 
ment d'une lave grise qui est venue recouvrir 
de plus anciennes lavesnoires, et pareilles à celles 
dont les autres écueils sont formés. D'où ces 
masses prodigieuses de laves sont -elles autrefois 
sorties? Est-ce de l'Etna, ou de quelque autre 
cratère plus voisin de la mer? Quelle cause 
a pu les isoler ainsi , et les séparer de la rive ? 
sans doute quelque secousse de tremblement de 
terre qui , ayant fait ébouler le fond sablonneux 
sur lequel ces laves avaient pu couler ancien- 
nement , les aura ainsi laissées nues et escarpées 
de toutes parts. 

11 sera sans doute intéressant pour nos lecteurs 
de retrouver ici une description plus détaillée 



I 



EN SICILE. 3 

de ces masses énormes de laves, ainsi que quel- 
ques observations faites à ce sujet par un de nos 
plus habiles naturalistes. ' 

« Le promontoire , ou espèce de montagne sur 
« laquelle est placé le château d'Yaci , présente à 
i< la vue un gros massif carré et escarpé presque 
« de tous les côtés. Au pied de ce cube, sur le 
« rivage, on voit des groupes de petits basaltes 
w articulés , dont l'assemblage forme des pyra- 
»( mides à sommet pointu , où se réunissent les 
« extrémités de chaque colonne. Tout le sol est 
(( absolument composé de même; l'escarpement, 
« du côté de l'est, présente des boules de ces ba- 
w saltes qui, à la manière des pyrites globuleuses, 
« sont formées par des pyramides dont les som- 
»< mets se réunissent au centre, et dont les bases 
« aboutissent à la circonférence. Ces petites 
w boules basaltiques, où les pyramides sont bien 
« exprimées, etise détachent les unes des autres, 
(r peuvent avoir de trois à cinq pieds de diamètre. 
«Elles sont entassées comme des bombes, de 
w manière à former un massif solide : quelques 
w unes ne sont pas exactement rondes, mais un 
« peu comprimées et aplaties, pour occuper les 
« vides que les autres globes ont laissés entre eux. 
« Chaque boule est enveloppée d'une écorce gri- 

' Le commandeur de Dolomieu. Nous devons à son amitié 
plusieurs autres descriptions relatives à l'histoire naturelle de 
la Sicile. 



• I, 



) 



4 VOYAGE PITTORESQUE 

« sâtre et argileuse , qui remplit aussi les iii- 
« terstices. 

« Sur ces trois faces , la montagne n'offre que 
w des scories et des fragmens de laves poreuses 
« et solides, agglutinées par un impasto jaunâtre 
(( et par de la ze'olithe blanche. Je ne hasarderai 
w aucune conjecture pour expliquer la forma- 
u tion de ces boules de basalte, dont je n'ai vu 
« la description nulle part , et dont aucun autre 
« exemple n'est cité. 

« Lorsqu'on suit par mer la côte , pour revenir 
(( du château d'Yaci à Catane, on voit d'autres 
« escarpemens considérables formés par des ro- 
« chers de lave noire qui s'élèvent en masses 
ce informes du milieu des eaux, et présentent en 
H plusieurs endroits des grottes profondes dans 
« lesquelles viennent battre les flots. On voit, au 
(( milieu de quelques unes de ces laves , des ro- 
« gnons contournés beaucoup plus durs que la 
c( matière qui les enveloppe. Enfin on observe 
« d'une manière très distincte que, partout où 
w les laves sont arrivées danç la mer avec une 
w grande épaisseur, et qu'elles ont été jetées dans 
« une eau profonde, il en est résulté des basaltes; 
(f toute la partie du courant qui est plongée dans 
(( la mer est cristallisée en prismes qui s'élèvent 
« même d'un ou de deux pieds au-dessus de la sur- 
ce face de Feau. La portion supérieure de ces 
ce mêmes courans de laves est divisée par des fis- 



X 



EN SICILE. 5 

c< sures qui vont dans toutes les directions. Les 
u lavesantiquesetlesmodernesonttoutes éprouvé 
c< le même effet en arrivant à la mer dans de 
(( certaines dimensions, et elles fournissent une 
ce preuve certaine et sans réplique que la cristal- 
ce lisation des basaltes dépend uniquement du re- 
cc trait que produit le refroidissement de la lave 
c( parle contact de l'eau. Dans tous les endroits 
(c où ce refroidissement subit n'a pas eu lieu , 
ce le massif de lave s'est fendillé dans toutes les 
ce directions. Aussi les courans modernes qui 
ce n'ont pas gagné la mer , quelle que soit leur 
ce épaisseur, n'ont jamais formé de basaltes. Je 
ce pourrais fournir vingt autres preuves du même 
ce fait. » 

C'est au milieu de ces torrens de feu , de ces Vaedei'Etna 

y , ^ . j . j . prise d'un 

fleuves de laves accumulées et refroidies depuis parc creusé 

. . ^ . I 11 dans la lave 

des temps mfanis, que se trouve le pays le plus de 1669, 
cultivé et le plus fertile de la terre. Tous les '^''^^^ 
grains, tous les fruits qui croissent dans les envi- 
rons de Catane, sont de la plus grande beauté, 
et d'un goût exquis. 11 est vrai qu'il faut, comme 
nous l'avons dit, des siècles de repos à ces masses 
de lave avant que la nature y redevienne fé- 
conde; autrement, ce n'est que par des travaux 
forcés et des dépenses considérables qu'on peut, 
en détruisant ou en excavant ces terribles laves, 
rendre au sol sa première fertilité ; c'est ce qu'a 
fait le prince Biscaris dans sa nouvelle maison 



II 



!§; 



6 VOYAGE PITTORESQUE 

appelée la Sciarra, qu'on regarde comme un 

miracle de l'industrie humaine. 

Ce prince, qu'aucune difficulté n'arrête, a, 
dans un espace considérable, sur le bord de la 
mer, fait rompre et aplanir une grande partie de 
ces laves amoncelées les unes sur les autres, pour 
y tracer des chemins utiles et commodes; et 
après qu'on a eu creusé ces mêmes laves dans 
quelques endroits, il en a fait remplir les exca- 
vations avec de bonne terre , où l'on a planté 
des arbres de différente espèce, des opuntia, ou 
figuiers d'Inde , avec un grand nombre d'aloè's ; 
enfin il est parvenu à rappeler la végétation , la 
fertilité au milieu de ce sol brûlant et aride. 

Ce qui captiva surtout notre attention dans ce 
lieu, fut d'y jouir de la vue entière de l'Etna, 
et du spectacle qu'y présente ce volcan formi- 
dable , dont on peut découvrir de là l'étendue 
prodigieuse. Jamais il n'y eut, par un jour se- 
rein et au lever du soleil, un tableau plus noble, 
plus imposant et plus magique en même temps. 
Cet effet vaporeux produit par le vague im- 
mense de l'air, dans un espace de plus de 
soixante lieues qu'occupe la base de l'Etna, sur 
près de deux mille toises de hauteur perpendi- 
culaire, est plus aisé à imaginer qu'à décrire et 
à peindre; ou plutôt l'un et l'autre sont égale- 
ment impossibles : il faut l'avoir vu pour s'en 
former une idée, et ne l'oublier de sa vie. 



EN SICILE. 7 

Des dehors de Catane , et sur le bord de la 
mer où nous étions, jusqu'à la sommité même de 
l'Etna, on peut évaluer une distance de dix 
lieues au moins que l'œil parcourt, et dans la- 
quelle il est aisé de comprendre qu'il ne peut 
absolument distinguer d'autres détails que ceux 
des objets qu'il a le plus près de lui. Ainsi 
toutes ces peintures, tous ces tableaux enchan- 
teurs que fait Brydone dans ses descriptions de 
l'Etna, ces trois zones qui entourent la mon- 
tagne, et en désignent de loin les différentes élé- 
vations, n'ont pu frapper ses yeux que par son 
imagination. Ce n'est pas qu'elles n'existent 
réellement sur les lieux, mais il est impossible, 
même avec les meilleures lunettes , de les suivre 
et de les distinguer dans aucune distance que ce 
puisse être, parce que, si on est assez voisin de 
la montagne pour apercevoir quelque détail, 
l'œil n'en peut plus alors saisir ni réunir Ten- 

semble. ' 

Dans ces vues différentes de l'Etna, et en par- 

• « On voit beaucoup mieux l'Etna de dessus la mer que par- 
« tout ailleurs, l'œil embrasse une plus grande partie du cer- 
tt cle ; vous observerez plus distinctement comment il s'élève 
« également de tous côtés de son immense base , couverte de 
« belles collines, et vous pouvez suivre tous les progrès de 
« la végétation depuis les lieux oii elle est le plus abon- 
« dante jusqu'à ceux oii elle est entièrement arrêtée par une 
u chaleur ou un froid extrême : les couleurs et les productions 
« diverses de la montagne en distinguent clairement les diffé- 



„ 
I 






8 VOYAGE PITTORESQUE 

ticulier dans celle que nous donnons, on ne 
peut avoir qu'une idée très imparfaite de l'espace 
et de l'étendue immense qu'occupe cette terrible 
montagne, et, pour s'en convaincre, il sufBt 
de faire attention que dans le nombre de ces 
monticules (ou du moins qui paraissent tels 
par l'éloignement ) , parmi ces petits volcans qui 
entourent la base de l'Etna, il en est plusieurs 
qui ont en hauteur presque la moitié de celle du 
Vésuve, il Monte Rosso, par exemple, d'où 
sortit cette même lave , cette éruption épouvan- 
table qui, en 1669, P^nsa détruire toute la 
ville de Catane. 

^l\o^"^% '' ^^^^^ ^^t^ne et Yaci Reale sont placées les 
îiesdeiaTrîz- (f îles Cjclopes , Scopuli Cjclopum de Pline, 

^ ^> „ rentes régions , et l'œil enchanté y aperçoit tout d'un coup 
« chaque climat et chaque saison. La première région pré- 
« sente tous les objets qui caractérisent l'été et l'automne ; la 
«< seconde , le plus délicieux printemps ; la troisième , un 
« hiver continuel et rigoureux ; et , pour achever le contraste , 
« la quatrième offre le spectacle d'un feu qui ne s'éteint ja- 
« mais. » (Rrydone.) 

Tout cela existe , mais ne peut s'apercevoir ni se distinguer 
clairement, à cause de l'éloignement immense et des vapeurs 
dont la montagne est entourée. 

' Nous ne pouvions donner à nos lecteurs une description 
plus curieuse de ces îles ou rochers d'Yaci que celle que nous 
devons au commandeur de Dolomieu. Rien ne nous a paru 
plus ingénieux et plus vraisemblable que la cause qu'il croît 
devoir donner aux cristaux de basalte dont ces rochers sont 
entourés, et qu'on peut regarder comme une des productions 
volcaniques les plus extraordinaires. 



iii|i 



EN SICILE. 9 

nommées vulgairement aujourd'hui Fariglione 
délia Trizza. Elles sont au nombre de quatre, 
toutes à peu près sur la même ligne , et à peu 
< de distance les unes des autres; de manière 
( qu'on avait imaginé de les unir, en remplissant 
les intervalles qui les séparent , pour former 
un port avec le petit golfe qu'elles auraient 
( renfermé ; mais les flots se sont joués de toutes 
les tentatives et de tous les efforts qu'on a faits 
pour cela. Chacune de ces lies a des particula- 
i rites remarquables ; elles diffèrent entre elles 
( par leur forme, par leur nature, et par la po- 
sition des pierres dont elles sont composées. 
(c La plus étendue et la moins haute est celle 
qui est le plus près de la côte. Elle porte par- 
ticulièrement le nom d'ile de la Trizza, On y 
voit les ruines d'un ancien château de ce nom. 
Sa surface inégale ne s'élève que de cinq ou six 
toises au-dessus du niveau de la mer. Elle est 
formée de deux matières très distinctes entre 
elles. La base est une lave noire, extrêmement 
dure , divisée en blocs informes , qu'on pourrait 
cependant prendre pour une ébauche de cris- 
tallisation. Son sommet aplati, relativement 
à celui des trois autres lies, est formé d'une 
argile blanchâtre de trois à quatre toises d'é- 
( paisseur, et qui a des veines contournées sin- 
i gulièrement. Une fente verticale de six ou sept 
pieds de largeur traverse l'ile dans son moindre 



I 






'1 



10 VOYAGE PITTOKESQUE 

« diamètre , et la divise en deux. Je Tattribue à 
« l'effet d'un tremblement de terre. On trouve 
« sur son sommet une grotte percée des deux cô- 
« tés, et creusée dans l'argile. Je la crois faite 
i< de main d'homme. Ses laves, extrêmement 
(( compactes et pesantes, renferment dans quel- 
le ques cavités des cristaux de zéolithe très dure , 
« parfaitement transparente, et semblable, par 
c( l'éclat et le poli de ses faces, par la vivacité 
({ des arêtes, et le genre de cassure, au cristal 
(( de roche, pour qui on l'avait prise jusqu'à 
(( présent. Elle raie le verre ; ses cristaux sont des 
(( modifications du rhombe , dont les angles et 
(( les arêtes sont plus ou moins tronqués. On y 
« voit des cristaux dodécaèdres à plans penta- 
« gones d'une grande beauté^ quelques uns sont 
c( gros comme le pouce; l'argile, dans les en- 
« droits où elle avoisine la lave , contient aussi 
(( de petits cristaux de la même forme de zéolithe 
(( opaque. D'ailleurs cette argile^ ne porte aucun 
w caractère qui indique qu'elle ait été traitée par 
« le feu. Souvent mouillée par l'eau de la mer, 
(( lorsqu'elle est agitée, elle est imprégnée de sel 
« marin qui s'effleurit à sa surface. Cette pre- 
« mière lie peut avoir un demi-mille de circuit. 
« Les trois qui suivent sont beaucoup plus éle- 
« vées, et se terminent en pointe; elles portent 
« particulièrement le nom d'Iles Cyclopes ou de 
« FarigUoni, La première des trois, qui est la 



II 



EN SICILE. 

« seconde en partant du rivage, est la plus haute. 
« Elle a un sommet très pointu, et paraît de loin 
{( avoir la forme exacte d'une aiguille pyrami- 
{( dale. Elle est formée par des colonnes de ba- 
{< salte qui sont articulées , verticales , et qui 
w forment, parleur assemblage, un seul faisceau. 
(f Ces colonnes ne sont pas toutes de même hau- 
« teur, mais placées en échelons les unes der- 
(( rière les autres , de manière à ressembler à un 
{( jeu d'orgues. Le premier rang est très bas, et 
{< on peut aisément débarquer dessus ; les autres, 
(( plus élevées d'une ou de deux articulations, 
« forment des espèces de marches, par lesquelles 
(( on s'approche de grandes colonnes qui sont 
(c dans le centre; celles-ci ont deux ou trois pieds 
« de diamètre : presque toutes sont pentagones, 
w et elles paraissent disposées de manière à for- 
ce mer de petits faisceaux particuliers de six co- 
« lonnes chacun , dont l'une , un peu plus grosse, 
w occupe le centre. Les articulations sont à deux 
« pieds ou deux pieds et demi de distance ; quoi- 
« que très marquées, les vertèbres ne se séparent 
(( pas naturellement les unes des autres; il y a 
(( encore adhérence au milieu de l'articulation, 
w en sorte que, pour les diviser, il faut faire frac- 
« ture. Ces articulations sont à peu près à une 
« même hauteur dans les différentes colonnes, 
« et paraissent couper toute la pyramide paral- 
f< lèlement à sa base. Les plus hautes des co- 



2 VOYAGE PITTORESQUE 

lonnes peuvent avoir soixante pieds au-dessus 
du niveau de la mer, et sûrement autant au- 
dessous, où l'œil les suit; on les voit verticale- 
ment à une grande profondeur. Les colonnes 
du centre portent sur leurs sommets un massif 
de lave informe, recouvert d'une couche d'ar- 
gile de même nature que celle qui est à la 
surface de l'Ile de la Trizza. 
« La lave qui forme ces beaux basaltes est 
d'une couleur grise foncée : elle est très dure, 
a le grain auçsi marqué que le grès, et est pe'- 
nétrëe de zéolithe transparente, mais point 
( cristallisée, parce qu'elle n'a point trouve' de 
( cavité, et qu'elle n'a pu s'introduire que dans 
les porosités de la pierre, en augmentant sa 
densité et sa compacité. Lorsqu'on laisse quel- 
ques jours cette lave dans l'acide nitreux, la 
zéolithe sort en forme de gelée , et la pierre 
perd une partie de sa consistance et de sa pe- 
santeur; on pourrait l'appeler mine de zéoUÛie. 
La mer ronge, corrode la surface des colonnes 
qui sont battues par les flots, et extérieure- 
ment ces colonnes sont poreuses, inégales et 
remplies de cavités, mais ce n'est qu'à leur 
superficie, et sans que la couleur en soit alté- 
rée. Au milieu d'un groupe de colonnes, on 
voit un très gros morceau de lave poreuse très 
boursouflée, semblable aux scories, trois co- 
lonnes reposent dessus , et paraissent à chaque 



EN SICILE. i3 

« instant devoir l'écraser, cependant il les sup- 
(( porte depuis bien des siècles. 

« La troisième île , un peu moins haute et 
« moins pointue , est également formée de co- 
« lonnes de basalte; mais ici elles sont couchées, 
(( et présentent des deux côtés opposés leurs 
« bases et leurs sommets tronqués parallèlement; 
(c sur les autres côtés de la montagne, on voit les 
(( prismes posés sur leur longueur : les deux 
« bouts des colonnes ne sont pas d'égal diamètre, 
i( de manière que dans leur entassement, elles 
« ressemblent à des piles de bois, où les bûches, 
« plus minces à leur sommet qu'à leur base, for- 
te meraient un tas qui serait plus élevé du côté du 
(( gros. La lave est un peu plus noire et d'un grain 
u moins gros que l'autre; elle contient aussi un 
i( peu de zéolithe. 

c( La quatrième de ces îles, qui est un peu plus 
« basse que les deux dernières, est un assemblage 
f( de colonnes bien cristallisées , plus petites , mais 
(c entassées, amoncelées dans plusieurs sens et dans 
(( diverses positions. Elles semblent être divergen- 
(( tes d'un centre commun, présentant extérieu- 
« rement la partie la plus forte, et les sommets 
« amincis se réunissant vers le centre. La nature 
(( de leur lave est particulière, -elle est grise , dure, 
« pesante, le grain n'en est pas marqué; elle était 
u primitivement percée d'un nombre infini de 
(( petits trous ronds, qui ont été exactement rem- 



:iip 



SKi 
■pW 



i4 VOYAGE PITTORESQUE 

« plis par une zëolithe blanche, opaque, soyeuse, 
fc en petits filets divergens. Cette pénétration 
w d'une substance étrangère la rend d'une grande 
w densité, 

« Ces deux dernières îles portent aussi de Tar- 
« gile sur leurs sommets et sur les inégalités de 
« leurs flancs. 

« La formation de ces îles présente une question 
w intéressante et un phénomène très curieux : au- 
« cune d'elles ne peut être regardée comme un 
ce volcan particulier, elles n'ont jamais eu de cra- 
« tère; d'ailleurs toutes les montagnes coniques, 
« formées par les explosions ordinaires , ne sont 
u composées que de scories et de fragmens de laves 
c( amoncelés autour du foyer qui les lançait; ici, 
t( il n'y a point de scories; toute la lave est so- 
« lide, et, quoique cristallisée en prismes distincts, 
« elle forme des espèces de massifs qui n'ont pu 
« sortir ou être lancés^ tels qu'ils sont, par aucun 
w cratère. Touslesbasaltesqu'on aobservésjusqu'à 
« ce jour font partie d'un courant de lave, dont on 
u peut suivre la marche jusqu'aux lèvres du cratère 
« qui l'a versée, ou jusqu'au trou par où elle a 
« pris issue , à travers les flancs d'un volcan. Les 
« iles Cyclopes sont isolées , elles ne dépendent 
« d'aucun courant ; elles sont distinctes entre 
« elles, et séparées de la côte et des montagnes qui 
« la bornent par un espace d'un mille , et bai- 
i< gnées par une mer profonde; on ne peut sup- 



EN SICILE. i5 

« poser l'intersection du courant auquel elles au- 
rt raient appartenu , puisqu'il n'y en a point qui 
« se dirige vers elles, qui ait leur élévation et qui 
(( soit formé des mêmes laves; elles n'ont pu être 
« façonnées par les eaux à la manière des pics 
« calcaires , parce que cela annoncerait un massif 
« plus considérable, auquel elles auraient appar- 
(( tenu , qui aurait fait corps avec la grande mon- 
te tagne, et dont on ne peut soupçonner l'exi- 
« stence. Je crois donc qu'elles ont été poussées 
« du fond de la mer, qu'elles ont été formées 
a par un jet de lave qui s'est fait jour à travers 
w le sol, et qui s'est élevé verticalement au mi- 
te lieu des eaux qui l'environnaient. Elles auront 
« jailli à la manière de l'eau , par la pression 
« d'une grande quantité de matière fondue , dont 
« le réservoir, placé dans le corps de l'Etna, mais 
« beaucoup plus haut, aura, par des canaux de 
w communication , trouvé moins de résistance 
« dans cette partie , et aura fait sa percée dans le 
« fond de la mer. * 

(( Ceci n'est point une supposition vague. Ces 
M iles portent sur leurs sommets les preuves de 
i( leur origine ; cette argile grise , qui les re- 

» Faujas de Saint-Fond parle d'un roclier de lave qu'on 
pourrait comparer à ces îles , quoiqu'il ne soit pas cristallisé 
en basalte. Il paraît , comme elles , s'être élevé verticalement 
en soulevant le granit au travers duquel il faisait sa percée. 
( Volcans éteints du Vivarais. ) 



^r" 



16 VOYAGE PITTORESQUE 

« couvre toutes, n'est point volcanique; elle n'est 
«point altérée par le feu, elle happe à la langue, 
«et a de la ductilité. On ne peut l'avoir dépo- 
« sée sur ces sommets aigus. Elle n'est point un 
« effet de la décomposition de la lave. Si ces iles 
« eussent été arrachées par les courans de la terre 
« ferme à laquelle elles eussent été primitivement 
*< adhérentes, dans le temps que la mer couvrait 
(( nos continens^ l'argile n'aurait pas résisté à 
« l'impression de ce même courant; elle aurait 
« été délayée et emportée , et la lave serait res- 
« tée à nu. Cette argile paraît de même nature que 
(( le fond actuel de la mer; ces jets de lave ont 
(( donc enlevé avec eux la terre du sol sous le- 
(( quel ils faisaient une percée; ils en ont con- 
« serve les débris sur leurs sommets , pour attes- 
(( ter le secret de leur formation. Trois de ces 
« îles , qui ont leurs sommets plus étroits que 
« leurs bases, ne portent sur leur pointe qu'une 
« petite quantité de terre ; le reste s'est accroché 
(( aux inégalités des flancs. 

i( La circonstance de la formation de ces ro- 
u chers doit avoir contribué à la cristallisation 
« de leur lave, car je prouverai incessamment 
« que la forme prismatique du basalte n'est qu'un 
« effet du retrait. Le matière molle, a l'instant 
« où elle a fait sa percée , aura été coagulée par 
« l'eau de la mer, qui Faura environnée; elle ne 
« se sera donc point affaissée , comme il lui serait 



4 



EN SICILE. i^ 

t< arrivé sans cette prompte coagulation; une lave 
(( nouvelle aura élevé celle qui était déjà solide , 
« et peu à peu l'île entière sera sortie de l'eau et 
« aura acquis sa hauteur actuelle. Lorsque le jet 
« s'est fait bien verticalement , le pic a eu toute 
« l'élévation que pouvait lui donner la quantité 
« de matière , et les colonnes sont restées droites, 
cf appuyées sur leurs bases; mais lorsque le jet 
u s'est éloigné de la perpendiculaire , il y a eu 
c( affaissement d'un côté, et les colonnes sont res- 
te tées couchées ou inclinées. Qui sait même si 
« l'articulation des basaltes de la seconde de ces 
(( îles n'a pas eu pour cause la poussée interrait- 
« tente de la matière fluide, dont la partie su- 
(( périeure se coagulait, avant que celle qui la 
« soulevait ne se fût présentée à l'eau , et n'eût 
(( éprouvé l'effet de la condensation ? Alors chaque 
« articulation marquerait l'accès du mouvement 
« progressif du jeu de lave. S'il était sorti par un 
« mouvement prompt et subit, alors les colon- 
(( nés seraient entières et d'un seul bloc, comme 
« il est arrivé dans d'autres circonstances. J'in- 
« siste sur ces faits, parce qu'ils sont intéressans, 
i( et qu'ils expliqueront d'autres phénomènes 
« aussi singuliers. 

(( Les basaltes des îles Cyclopes ne sont pas les 
« seuls qu'on rencontre dans ces parages; il y 
« a dans la mer, à peu de distance du rivage, 
« et sur le rivage même, une infinité de petits 

IV. ^ 



* 



i8 VOYAGE PITTORESQUE 

(( groupes où les prismes ont différentes formes, 
« et affectent différentes positions. La plus com- 
K mune est celle où les prismes sont presque py- 
(( ramidaux, et divergent d'un centre commun; 
(( ils varient par le nombre des angles , depuis 
« trois jusqu'à sept ou huit ; par des articula- 
(( tions plus ou moins distinctes , et par la lon- 
(( gueur des vertèbres. Dans les uns, la lave est 
(( très noire, dans les autres elle est grise; mais 
« l'une et l'autre contiennent de la zéolithe. 

« A Fextre'milé du petit môle qui forme un 
u abri aux barques du village de la Trizza, il 
((y a un charmant groupe de basaltes en co- 
(( lonnes prismatiques pyramidales , dont les 
{( sommets se réunissent dans un centre, et qui 
(( s'en éloignent comme autant de rayons. Le 
(( groupe entier n'a pas plus de dix pieds de dia- 
« mètre; il ferait presque un morceau de cabi- 
« net , si on pouvait l'enlever en entier ; les ar- 
ec ticulations y sont marquées profondément , 
« quoique les vertèbres ne se détachent pas. 

(( Les montagnes qui sont en demi-cercle au- 
« dessus du village delaTrizza, sont aussi pleines 
« de basaltes; tout l'intérieur de ces montagnes 
(c en est formé , on le voit partout où les eaux 
« ont occasionné des dégradations et les ont dé- 
« pouillées de l'enveloppe mêlée d'argile et de 
« matières calcaires qui les recouvre. Toutes les 
u croupes sont couvertes de leurs fragmens, dont 



EN SICILE. ig 

(( quelques uns ont roulé jusqu'au pied. Les co- 
(( lonnes ont toutes les formes et les dimensions 
(( articulées, ou d'un seul jet : elles contiennent de 
a la zéolithe qui en remplit toutes les cavités. On 
(( trouve encore cette même^substance dans les 
« pores des scories qui avoisinent les basaltes. 
u Les bornes d'une lettre ne me permettent pas 
(( d'entrer dans tous les détails intéressans que 
(( fourniraient ces montagnes ; cette partie de 
(( l'Etna est sûrement la plus intéressante de sa 
« base. » 

Nous revînmes à Catane , en traversant de nou- viiie et forte - 
veau toutes les laves qui, à diverses époques, ont tan'^entour 
couvert tout le territoire de cette ville, et sou- dt'î'Etna pir 
vent l'ont totalement enveloppée ; quelques unes ^'^'^^p^^^»^ ^^ 
des plus anciennes sont, depuis plusieurs siècles , ^° *^S- 
recouvertes en grande partie d'arbres à fruit et de 
différentes productions de la terre; mais aucune 
de ces laves ne conserve, ne présente, comme 
celle de 1669, le tableau 'effrayant du ravage 
qui bouleversa toutes les campagnes des environs 
de Catane, ruina des villages entiers, détruisit 
une partie de la ville, et après avoir formé une 
nouvelle enceinte autour de ses murailles, finit ^ 

par aller se jeter dans la mer, et combler une 
partie d*e son port. 

Cette lave effroyable, comme un mur de fer, 
entoure le château de Catane, et se prolonge le 
long des remparts de la ville, à la hauteur de 



ffî 



m. 



Voyage sur 
l'Etwa. 



20 VOYAGE PITTORESQUE 

cinquante à soixante pieds; trop nouvelle encore 
pour pouvoir, d'ici à plusieurs siècles, être sus- 
ceptible de la plus légère végétation , elle ne pré- 
sente à la vue qu'un amas hideux de roches dé- 
chirantes, de l'aspçct et du noir le plus triste, et 
que Toeil ne parcourt qu'avec effroi. ' 

Le temps étant enfin remis au beau fixe, et la 
montagne absolument découverte, le chanoine 
Recupero, notre conseil, notre guide, nous dit 

• Quoiqu'il y ait sans doute bien de l'incertitude à juger de 
l'ancienneté des laves par l'épaisseur des terres végétales qui 
s'y sont amassées avec le temps, puisque, ainsi que nous 
l'avons dit, le volcan peut quelquefois les couvrir de cendres , 
qui deviennent par elles-mêmes , en fort peu d'années , pro- 
pres à la végétation , il n'eu est pas moins vrai que , lorsque 
la lave n'est recouverte d'aucune autre déjection volcanique, 
il lui faut des temps considérables pour réunir une épaisseur 
de terre suffisante à la plus légère production. 

D'après les observations de plusieurs voyageurs , et parti- 
culièrement du comte de Borch , dans ses Lettres sur la Sicile, 
il résulte qu'il faut l'écoulement d'un siècle pour former sur 
la lave une couche d'une ligne de terrain. « Le contact de 
« l'air, dit-il , et surtout l'haleine brûlante du schiroc, triom- 
H phent de sa dureté , et pratiquent dans son sein mille petites 
« piqûres imperceptibles à l'œil , mais suffisantes pour rece- 
« voir une infinité de semences de mousse et de lichens diffé 
« rens , qui, contens d'une nourriture légère , subsistent pen- 
u dant quelque temps, et qui, bientôt succombant sous le 
u poids de leur durée , remplissent ces pores de ItfUr propre 
«» destruclion. Leurs particules putréfiées rentrent dans le pre- 
« mier ordre de la nature, redeviennent terre végétale, péné- 
« trée de sels, d'alcalis, et présentent aux semences que le 
u* veut emporte , et qu'il leur confie , un sein plus fertile, n 



EN SICILE. 2[ 

que le moment était arrivé de recommencer 
notre voyage. Nous sortîmes donc deCatane a 
huit heures du matin, un vent du nord-est, très 
faible, laissait s'élever du cratère de la mon- 
tagne une fumée transparente , qui se découpait 
sur le ciel, et en s'ondulant comme une flamme 
de vaisseau, allait disparaître à plus de vingt 
lieues en mer. Nous marchions pleins de cou- 
rage et d'espoir; cependant, à peine eûmes-nous 
fait six milles, qu'il se forma perpendiculaire- 
ment sur le sommet du cratère, un petit nuage, 
qui nous paraissait de la grandeur et de la forme 
d'un chapeau ; ce point immobile commença à 
nous inqgiéter. 

Nous arrivâmes à Nicolosi , bourg considérable 
pour la population, mais qui nous parut mal- 
heureux, avec l'aspect triste et sauvage que pré- 
sentent toujours les constructions en laves. Nous 
nous assurâmes dans ce lieu d'un excellent guide, 
que le chanoine Recupero nous avait recom- 
mandé com me un des prem iers cicérones de l'Etna. 
Cet homme était effectivement fort intelligent, 
et la connaissance parfaite qu'il avait de tous les 
chemins et détours de la montagne lui avait fait 
donner, par tous les voyageurs , le surnom glo- 
rieux du Cyclope. 

Le pays que nous parcourûmes de Catane à 
Nicolosi, dans l'espace de douze milles, ne nous 
parut ni aussi beau , ni aussi fertile que celui que 



22 VOYAGE PITTORESQUE 

nous avions déjà vu à notre premier voyage, 
dans la même région de la montagne, en partant 
de Giari; ce n'est plus cette richesse, cette abon- 
dance de Tâge d'or, qui couvre de fleurs et de 
fruits ces antiques désastres : ici, trop nouveaux 
encore , on voit à découvert les funestes effets 
du volcan, ce n est presque partout que laves, 
scories, cendres, destructions et renversemens. 
C'est à un mille de Nicolosi qu'on trouve la 
montagne appelée Monte Rosso , dont nous avons 
déjà parlé. Ce volcan s'est ouvert tout à côté d'un 
autre très ancien, qui a la même élévation, et 
qui est aujourd'hui couvert de végétations. Ce 
Monte Rosso, bien qu'il ait plus d'un siècle, 
semble avoir cessé son éruption d'hier. Son cra- 
tère est encore de la couleur du ciment, et tous 
ses environs couverts d'une cendre cuite presque 
vitrifiée. Cette couche de cendres est si épaisse et 
si abondante qu'un espace de deux milles de dia- 
mètre, qui en est entièrement couvert, est resté 
jusqu'à présent sans la moindre espèce de végé- 
tation, et représente l'absolue et parfaite aridité 
des déserts de l'Arabie. La couleur triste de cette 
cendre grise , et les formes rondes et amollies de 
toutes les sinuosités du terrain , présentent à l'œil 
un accord de ton si tranquille et si uniforme, 
que le moindre objet s'y découvre au loin, et 
que d'un demi-mille on y apercevrait un pa- 
pillon. 



EN SICILE. 23 

Après Nicolosi on trouve un hospice appelé 
SanNicolo delV Arena, C'était autrefois une infir- 
merie , une espèce de maison de plaisance où ve- 
naient se rétablir les moinçs malades du couvent 
des Bénédictins de Catane, à qui les Normands 
avaient anciennement donné un désert sur la 
montagne, plus au couchant et plus élevé encore 
que cet hospice. Us avaient fait de ce lieu sau- 
vage leur principale habitation, lorsque le feu 
de l'Etna les obligea de l'abandonner. Ils vinrent 
alors bâtir un grand couvent à Catane; mais 
cette dernière maison ayant été détruite encore 
par le dernier tremblement de terre , ils ont été 
obligés de rebâtir le couvent qui existe. Enfin, de 
désastres en désastres, ces religieux sont aujour- 
d'hui réduits à habiter un palais immense, et 
qu'on pourrait regarder comme un monument , 
si le goût présidait un peu plus au choix que la 
plupart des maisons religieuses font des artistes 
qu'elles emploient : au reste , nous trouvâmes à 
San Nicolo dell' Arena toute la frugalité des an- 
ciens cénobites, c'est-à-dire quatre œufs cour 
huit convives que nous étions. 

Nous en partîmes à quatre heures après midi : 
le vent avait changé du côté du couchant , l'at- 
mosphère s'était épaissie, et ce même petit nuage, 
qui semblait s'épaissir de la fumée de l'Etna, 
était devenu très grand, et avait pris la forme 
concave d'un vaste bouclier qui couvrait tout le 



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24 VOYAGE PITTORESQUE 

sommet de la montagne. C'était de nature à nous 
effrayer; cependant nous traversâmes la foret 
qui sert de cordon à ce mont, et qui semble une 
ligne de dc'marcation d'une re'gion à une autre. 

Là nous ne trouvâmes plus ces immenses châ- 
taigniers que nous avions rencontrés de l'autre 
côté de l'Etna, mais de vieux chênes desséchés 
et tortueux ,• les frênes étaient remplacés par des 
bouleaux et des sapins. Diverses laves ont ren- 
versé des parties considérables de cette forêt; 
c'est là plus qu'ailleurs qu'on peut apercevoir 
combien la marche de ces torrens de feu semble 
tenir du caprice ou du hasard. Dans quelques 
endroits ils ont renversé des arbres monstrueux, 
et en ont ménagé de moins considérables en les 
isolant sans les toucher; dans d'autres, au con- 
traire, ils ont enflammé un arbre à cinquante 
pas y et tout à côté en ont conservé un en effleu- 
rant à peine son écorce. 

Ces phénomènes peuvent s'expliquer par la 
nature de la lave, qui, dès qu'elle s'éloigne 
de la bouche du volcan , se charge de scories, 
espèce de déjection volcanique, qui , étant d'une 
nature plus légère, surnage, se boursoufle d'air, 
se refroidit et se brise par le mouvement de la 
lave qui continue de couler en dessous, et charrie 
avec bruit cette écorce refroidie. Cette épaisse 
enveloppe de scories qui couvre la lave , s'amon- 
celle dans des endroits, et change la direction 



EN SICILE. 25 

du courant, ou bien, versée de côté, elle avoisine 
les arbres ou les maisons sans les enflammer, ce 
que fait au contraire la vraie matière de lave , 
qui, plus lourde, plus fluide, et conservant un 
degré de chaleur extrême , va quelquefois porter 
l'incendie même avant son arrivée. 

Après avoir traversé la hauteur de cette forêt, 
qui est de sept milles, nous arrivâmes à la fa- 
meuse grotte des Chèvres, sorte d'antre ou de 
cavité formée par la croûte ou la bouffissure 
d'une ancienne lave ; il ne faut pas que l'imagi- 
nation s'échauffe en pensant à cette grotte si re- 
nommée, et en fasse l'antre de Polyphême, car 
elle n'y ressemble pas plus que notre conducteur 
ne ressemblait à ce cyclope : rien n'est si chétif 
que cette retraite, à peine peut-elle tenir six 
personnes à l'ombre ; elle est même si basse qu'on 
peut à peine s'y tenir debout. ' 

Le vent était devenu assez fort, et fraîchit en- 
core au soleil couchant; malgré l'humeur qu'il 
donnait à notre cicérone , nous n'en sentions pas la 



' En parcourant le canton des laves , j'ai vu des grottes , 
l'une plus profonde que l'autre , formées dans la marche 
même de la lave enflammée. Pour connaître leur origine, il 
suffit d'observer que toutes , cintrées naturellement, forment 
des arcs plus ou moins grands , et qu'il en est qui dessinent 
des demi-cercles parfaits. Je crois qu'on peut les regarder 
comme partie des immenses bouillons de la lave en efferves- 
cence que l'air intérieur, raréfié par la chaleur, fait écla- 



Grotte des 

Chèvres , sur 

TEtna , 

n« 439. 



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a6 VOYAGE PITTORESQUE 

conséquence , et , tout enchantés de voir qu'il em- 
portait les nuages, nous soupâmes très gaîment 
et attendîmes avec impatience Theure de notre 
départ à côté du brasier, et dans la fumée d'un 
grand feu que nous avions allumé pour nous 
réchauffer; nous pressions notre conducteur, qui 
nous fit mettre de nouveau en route à onze 
heures du soir, et une heure trop tôt. 

Le vent, devenant toujours plus fort, ne nous 
permit pas long -temps de marcher avec nos 
flambeaux ; nous fûmes obligés , dans la nuit 
la plus obscure , de nous suivre , en faisant tou- 
cher à nos chevaux la tête au derrière l'un de 
l'autre , et de nous appeler continuellement, dès 
que le sentier devenait tortueux et nous obligeait 
de nous séparer. Un des nôtres pensa même 
perdre son cheval, pour en être descendu un in- 
stant. C'est ainsi que nous gravîmes huit milles 
d'un chemin qui, à la vérité, n'est ni dur, ni 
raboteux, mais rempli de sinuosités, et coupé 
de ravins périlleux que notre conducteur nous 
faisait éviter d'une manière miraculeuse. 

ter, et qui, en se refroidissant, conservent la configuration 
qu'avaient prise leurs diverses parties encore dans l'état d'in- 
tégrité. C'est ainsi qu'est formée la caverne des Chèvres , où 
tous les observateurs de l'Etna vont passer une nuit assez 
désagréable pour être à portée de se trouver au sommet de 
l'Etna avant le lever dû soleil. (Db Borch , Lettres sur la 
Sicile. ) 



. EN SICILE. 27 

Nous avions déjà passé plusieurs bancs d'une 
neige éternelle , et le froid était très vif , lorsque 
nous arrivâmes à une vaste plate - forme qu'on 
peut croire avoir été le cratère antique de l'Etna, 
et qui a trois milles de diamètre. C'est sur cette 
plate-forme, appelée Piano del Frumento^ qu'il 
s'est, depuis des siècles, formé trois monticules 
ou mamelons venant d'anciennes éruptions , et 
c'est de la bouche de celui du milieu , qui est le 
plus élevé, que s'exhalent perpétuellement les 
vapeurs de ce feu aussi ancien que le monde. Je 
n'oublierai de ma vie l'impression que me fit 
éprouver l'approche de ce lieu terrible qui sem- 
ble proscrit aux humains et dévoué aux divini- 
tés infernales. Tout y est étranger à la nature; 
nulle végétation , nul mouvement d'aucun être 
vivant n'y trouble le silence effrayant de la nuit; 
tout y est mort, ou plutôt rien n'a commencé 
d'y vivre. Dans ce chaos des élémens, un air 
éthéré qui vous presse de toutes parts, plus vif, 
plus subtil que celui auquel notre existence est 
accoutumée , étonne l'imagination et avertit 
l'homme qu'il est hors de la région où ses or- 
ganes l'enchaînent. Nulle autre lumière que celle 
des vapeurs enflammées du cratère ne nous éclai- 
rait , et cette lumière mystérieuse qui nous ser- 
vait de fanal , me faisait regarder le lieu où 
nous avions eu la hardiesse et le courage de pé- 
nétrer, comme le sanctuaire même de la nature. 



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18 VOYAGE PITTORESQUE 

Lorsque nous fûmes au milieu de la plate- 
forme, le feu se changea en un torrent de fu- 
mée. La lune, en se levant, colora ce lieu d'une 
autre manière, et en changea Faspect; tout au- 
trement terrible, il nous sembla préparé aux 
mystères ténébreux d'Hécate. Le jour était en- 
core trop loin, nos chevaux, qui entraient dans 
la cendre jusqu'à mi -jambe , ne pouvaient plus 
ni marcher ni respirer, le froid augmentait tou- 
jours; nous nous arrêtâmes contre une grosse 
pierre qui nous parut être un énorme bloc de 
lave. C'était le seul objet saillant qui apparût 
sur cette plaine; nous allâmes nous abriter contre 
elle, en nous enterrant dans le sable, et nous 
entassant , pour nous réchauffer. L'idée nous 
vint de boire de l'eau-de-vie que nous avions 
apportée avec nous : ce qui pensa nous endormir, 
et aurait pu devenir très dangereux, si l'on nbus 
eût laissés tranquilles. 

Après une heure de repos, l'aurore commen- 
çant à paraître, nous nous remîmes en route ; 
déjà l'obscurité n'existait plus pour nous, et 
toute la terre demeurait encore dans les ténè- 
bres. Le vent était devenu un ouragan , et, 
comme il nous fatiguait horriblement sur nos 
chevaux^ nous en descendîmes pour marcher 
avec moins de difficulté. Arrivés au pied de la 
dernière montagne , nous ne pûmes tenir à l'en- 
vie de l'escalader encore : notre cyclope eut beau 



EN SICILE. 29 

nous prévenir que l'entreprise en serait inutile , 
notre parti était pris, nous avions tous le même 
courage , et le guide fut obligé de nous suivi'e , 
en murmurant des observations que nous ne vou- 
lions pas écouter. 

Autant le reste de la montagne est aisé à mon- 
ter, autant cette dernière partie est difficile et 
presque impraticable; ce n'est plus qu'un mon- 
ceau de scories lancées depuis des siècles du cra- 
tère, et calcinées au point que, étant sans poids, 
elles s'enfoncent et s'écroulent sous les pieds : 
chaque pas vous laisse à peine gagner quelques 
pouces; enfin celte pente est si rapide que nous 
étions obligés de nous aider encore de nos mains 
pour ne pas nous précipiter et nous déchirer dans 
notre chute. Nous n'avions pas ce seul obstacle à 
combattre, un sable volatil, mêlé dans la fumée, 
nous déchirait les paupières et nous aveuglait. * 

La fumée, qui augmentait toujours, commen- 
çait à nous oppresser ; à trois cents toises du som- 
met, elle nous arrêta tout court et pensa nous 
suffoquer. Ceux de nous qui s'étaient le plus 
avancés, furent obligés de se jeter promptement 
à terre , et de redescendre vivement cinquante 
toises plus bas, où ils furent contraints de s'ar- 
rêter pour respirer un moment. Nous voulûmes 

' On assure que des nuages formidables de ces cendres vol- 
caniques sont souvent portés à de grandes dislances , et , dans 
quelques éruptions , jusqu'en Calabre et à Malte. 



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3o VOYAGE PITTORESQUE 

tenter une seconde épreuve, en tournant la mon- 
Ugne pour arriver à la crête , du côté du vent ; 
mais à peine tournions -nous le revers que le 
vent devint*d'une telle violence, que le poids de 
nos corps ne lui offrait plus d'opposition, et que 
nous ne pouvions lever une jambe, sans courir 
risque d'être renversés et précipités. 

Cependant le soleil allait se lever , nous allions 
perdre l'objet de notre curiosité , en luttant en 
vain contre un obstacle insurmontable. Nous re- 
vînmes donc encore sous le vent, et, malgré la 
fumée chaude et sulfureuse qui nous couvrait 
entièrement , notre courage nous soutint ; enfin 
nous vînmes à bout de gravir jusqu'au sommet 
de ce dernier cratère. 

Ce fut malheureusement à travers de cette va- 
peur épaisse que nous pûmes voir assez mal le 
lever du soleil , et sans distinguer aucun objet : 
mais lorsqu'il fut à quelque élévation, nous dé- 
couvrîmes très bien, du côté du couchant , l'om- 
bre portée de l'Etna , qui tenait encore toute cette 
partie de la Sicile dans l'obscurité. Le soleil, en 
s'élevant, rapprochait l'ombre, et découvrait par 
degrés une étendue de vue que l'Etna seul dans 
le monde peut offrir par sa grande élévation, et 
plus encore par sa position isolée. U y a sans 
doute des montagnes qui sont aussi élevées que 
l'Etna , et même davantage , mais presque tou- 
jours entourées et suivies par de longues chaînes 



EN SICILE. 3i 

d'autres montagnes; leur naissance et leur base 
restent toujours cachées bien au-delà de la portée 
de la vue , au lieu que l'Etna est tellement isolé 
de toutes parts que la totalité de la Sicile ne 
paraît être que sa base. 

Nous crûmes apercevoir File de Malte , parce 
que nous savions où elle était; mais nous vîmes 
très distinctement toute la côte de la Sicile jus- 
qu'aux montagnes dePalerme, et à l'extrémité de 
l'île , le mont Eryx ; Trapani, lacôtedu midi et la 
mer au-delà ; le cap Pachinum , Syracuse , Au- 
gusta , le lac de Lentini , la riche plaine de Leon- 
tium et le sommet des montagnes, qui, dans 
l'éloignement où on les voit, ne ressemblent 
qu'à de légères ondulations; du côté de l'Adria- 
tique, nous voyions une étendue de mer im- 
mense, mais sans distinguer aucun objet, et rien 
de l'Italie ni des îles de Lipari, que la fumée 
nous dérobait. ' 

' u Des différentes manières de prendre les hauteurs des 
montagnes , celle du baromètre est la plus aisée , parce qu'on 
peut l'employer à l'égard de toutes celles qui ne présentent 
point un terrain commode pour asseoir un triangle ; d'ail- 
leurs on n'a pas avec elle l'embarras de traîner des instru- 
meus très sujets à se déranger : aussi les physiciens l'ont-ils 
toujours préférée , et , pour la rendre aussi infaillible qu'il 
serait à désirer qu'elle le fût , ils ont cherché à établir des 
règles sûres pour déterminer l'équivalent de l'élévation 
d'une ligne du mercure renfermé dans le tube , à l'égard de 
la colonne plus ou moins grave de l'atmosphère. 
« Cassini met dix toises françaises d'élévation pour chaque 



1 





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32 VOYAGE PITTORESQUE 

Malgré Tenvic que nous avions de prendre 
quelques dessins sur le sommet de l'Etna , et les 

« ligne de mercure, en ajoutant un pied à la première dizaine , 
« deux à la seconde , trois à la troisième, etc. ; mais sûrement 
M la gravité de l'air diminue en bien plus grande proportion , 

u comme l'observe Brydone La Hire assigne douze toises 

u et quatre pieds pour chaque ligne de mercure, et Picard, 
u quatorze toises , etc. Dans ce conflit d'idées et d'opinions , 
« j'ai cru pouvoir , à la suite de plusieurs expériences faites h 
« ce sujet, suivre une méthode différente. Je ne compte que 
u soixante-douze pieds par ligne, et je crois, par ce moyen, 
« mettre un juste équilibre entre les différentes couches d'air, 
« si j'ose le dire, qu'on traverse, et qui diminuent plus ou 
M moins sensiblement en raison (ie leur gravité. » ( Lettres sur 
la Sicile, du comte de Borch. ) 

Le même auteur indique aussi , par une seconde table d'ex- 
périences faites avec le thermomètre, les différens degrés de 
chaleur qu'il a éprouvés dans son voyage sur l'Etna. Ces dif- 
férentes observations nous ont paru également intéressantes et 
curieuses à joindre ici. 

Hauteurs barométriques. 

Le la dec. Au bord de la mer a^ 8 4 

LeiS.... A Catane -xn » « 

A Masca Lucia. 37 3 » 

A Prati ^n » ^ 

A Montpeilleri a6 7 » 

A Nicolosi a6 x | 

Au niveau de Monte Rosso. .* a6 i » 

Chez les Bénédictins a5 3 » 

A la caverne des Chèvres a4 6 » 

Le i4« • . . A la moitié de la montagne où cesse toute 

végétation 20 7 » 

Au pied de la montagne 011 est la tour du 

Philosophe 18 a » 

Au pied du cône du cratère 18 i i 

Au sommet de l'Etna 17 i » 

Hauteur du mercure 10 7 ~ 

qui équivalent à 9180 pieds ou i53o toises 
environ d'élévation. 



EN SICILE. 33 

beaux projets que nous avions formes avant d y 
arriver , nous n'eûmes ni le courage ni la force 
de nous en occuper, et cela me parait être en 
tout temps impossible. Il serait cependant inté- 
ressant de pouvoir conserver une idée de ce loin- 
tain infini , de cet espace immense sur lequel on 
domine de toutes parts , de donner la vue , Ten- 
semble de cette innombrable quantité de vol- 
cans qui ne paraissent, dans Téloignement où on 
les voit,, que comme autant de buttes d'une 
forme variée, et plus oli moins chargées de pro- 
ductions, à proportion de leur ancienneté. 

D'objets en objets, nos regards se portèrent 
sur nous, et, soit la fatigue extrême, soit l'effet 
de l'impression de l'air et du froid, nous fûmes 
effrayés de la décomposition de nos figures. 

Hauteurs thermométriques, 

Fahrenheit. Reaumur. 

Le 12 déc. Au bord de la mer. . . 5n 1 j^ i 

Lei3.... A Catane 56 ^ 12 - 

A Masca Lucia 58 5i i3 1 

• A Montpeilleri * 67 ^ ^„ 1 

A Nicolosi , à midi ... 63 6î i5 ^ 

Aux Bénédictins , à trois heures " * 

. après midi g, g j/ j^ 

A 1 entrée des neiges 55 2- t i il 

A la grotte des Chèvres, à cinq ' ' 

heures du soir 4n i^ 8 :^ 

A six heures du soir 43 6| 5 i 

Le 14.... Pendant la nuit 36 a'f 2 1 

A quatre heures du matin 40 2I 4 \ 

A la tour du Philosophe 27 i^ 3 ' 

Au pied du cratère ^7 I 3 »^ 

Au sommet de l'Etna 21 6^ o -i 

Différence 35 1,1 

IV. 3 



34 



VOYAGE PITTORESQUE 



EN SICILE. 



35 



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L'un paraissait avoir soixante-Klix ans, tant ses 
muscles s'étaient retirés; l'autre était devenu 
livide, un troisième enflé ; enfin nous étions tous 
changés au point de ne pouvoir presque nous re- 
connaître. 
Sommité de Nous dcscendîmes avec autant de difficultés 
delà piaTne quc dc périls cc' dcmicr monticule que nous 
""^TdJiVrt' avions eu tant de peine a escalader , bien con- 
mento, vaincus qu'il y a peu de personnes qui tentent de 
le franchir : c'est ce qui^nous fut confirmé par 
notre guide , encore plus: fatigué que nous ; aussi 
nous assura-t-il que le plus grand nombre des 
voyageurs avaient coutume de rester à la tour 
du Philosophe, que nous n'avions pu voir la 
nuit , et où nos chevaux nous attendaient. Cette 
fameuse tour, l'objet de tant de dissertations 
• vaines, et que la tradition vulgaire attribue à 

Empedocles, qui s'en était fait un observatoire , 
n'est plus maintenant qu'un monceau de ruines 
informes, que les sables mouvans de la plate- 
forme de l'Etna couvrent et découvrent alterna- 
tivement par tourbillons. 

Lorsque nous y arrivâmes , elle n'était qu'à 
deux ou trois pieds du niveau du sable ; jamais 
ruine ne fut moins imposante que cette tour du 
Philosophe ; son nom et sa situation seuls en 
font toute l'importance. Il est aisé de voir, mal- 
gré son délabrement, qu'à l'extérieur, elle était 
carrée, et que dans l'intérieur, elle formait 



un ovale; mais cette découverte n était pas 
fort intéressante, et ne pouvait nous donner de 
grands éclaircissemens sur sa destination et sur 
son origine. 

^ Une remarque qui nous parut mériter plus 
d'attention, c'est que la construction de cette 
ruine a été sûrement romaine, c'est-à-dire que 
l'on y voit alternativement un lit de briques ou 
de mattoni, et un au tre lit en moellons de pierres, 
suivant la manière de construire le plus en usage 
chez les Romains. Ce qu'il y a encore de certain, 
c'est que cette fabrique a été autrefois revêtue de 
marbre blanc , dont nous trouvâmes et prîmes 
même quelques morceaux. 11 en existe encore à 
Catane un grand panneau sur lequel il y a une 
petite moulure; il est certain qu'un revêtisse- 
ment pareil, et une magnificence si peu utile 
aux arts, et si peu du goût d'un philosophe, n'a 
pu être ajoutée à cette antique construction pour 
une destination ordinaire. * 

Ces observations réunies nous firent naître une 
idée qui n'est peut-être pas dénuée de fondement. 

' On nous a fait mille contes à Catane sur les restes de cet 
ancien monument, sans nous convaincre sur aucun. Les uns 
croient que c'était une tour de garde j mais cette idée n'est pas 
recevable, puisque, dans toute l'année, elle n'eût été habi- 
table que trois mois ; que , dans ces trois mois , on n'eût été 
dans le cas d'y faire apercevoir des signaux que quinze jours 
au plus ; et enfin que l'habitation eût été presque toujours 



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36 VOYAGE PITTORESQUE 

On sait que l'empereur Adrien, au retour de 
ses courtes et de ses recherches, fit -un voyage 
en Sicile, et qu'il voulut voir lever le soleil sur 
l'Etna ; ne serait-il pas vraisemblable que cette es- 
pèce de tour ou d'observatoire a été élevé pour 
cet empereur; on peutcroire d'ailleurs que de son 
temps, c'est-à-dire vers l'an 877 de Rome, le cra- 
tère le plus élevé de l'Etna n'était qu'a cette hau- 
teur, quoiqu'il en soit maintenant à un mille et 
demi, et qu'il ait cent toises de plus d'élévation. 
C'est ce cratère même, cette sommité de 
l'Etna que l'on voit représentée sous le n« 44o 
de notre Atlas. Le point de vue en est pris de la 
tour même du Philosophe, ou plutôt de l'amas 
de ruines qui en porte le nom , et avant d'arriver 
à cette plaine de neiges éternelles qu'on appelle, 
on ne sait trop pourquoi. Piano del Frumento. 
C'est dans le milieu de ces trois pointes, de ces 
trois monticules glacés, si difficiles à gravir, 
qu'est placé le gouffre formidable de l'Etna. 

Le froid commençant à nous gagner horrible- 
ment , nous nous déterminâmes à quitter le tom- 
beau du redoutable Encelade, et à remonter sur 

impraticable , à cause du froid et de la difficulté d'y transpor- 
ter des provisions ou d'y entretenir du feu. Imaginer que ce 
pouvait être lin tombeau , la fantaisie eût été étrange ; peut- 
être serait-il plus naturel de penser que ce fut, dans son ori 
gine , un observatoire construit pour pouvoir y déposer à 
l'abri quelques instrumens. 



EN SICILE. 37 

nos chevaux, qui mouraient de froid et trem- 
blaient de tous leui's membres. Malgré leur fa- 
tigue, ces pauvres animaux étaient si contens 
de rentrer dans un air et un climat plus tem- 
péré , qu'ils traversèrent en peu de temps tout 
le pays que nous avions parcouru si lentement 
dans l'obscurité de la nuit. 

Le chemin était d'ailleurs si sur, si doux et si 
rapide, que nous fûmes bientôt arrivés à cette 
fameuse grotte des Chèvres, où nous étions con- 
venus de faire halte, et où nous mangeâmes 
presque sans appétit le reste de nos provisions, 
tant la fatigue nous excédait. Quant à moi, 
j'étais si accablé lorsque je remontai à cheval, 
que je dormis pendant tout le trajet jusqu'à Ca- 
tane, où nous arrivâmes a trois heures après 
midi, par une chaleur aussi fot'te que le froid 
avait été violent sur le haut de l'Etna. Ce con- 
traste frappant dans l'espace de douze heures, 
produit une sensation si extraordinaire qu'elle 
laisse toujours l'impression d'un rêve à ceux qui 
l'éprouvent. 

Indépendamment des vues et des sites pi tto- CaneoiTcto- 

j i,T-,. , . , graphique «l© 

resques de 1 Etna, que nous réunissons- dans cet l'Etna, 
ouvrage, nous avons cru intéressant de présenter 
sur une carte particulière l'aspect et la totalité de 
cet immense volcan. Quoique bien éloignés de 
prétendre à une exactitude certaine sur les posi- 
tions et les distances des villes et des villages 



n°44i. 



38 VOYAGE PITTORESQUE 

situés dans la partie habitée de la montagne, non 
plus que sur la forme et le nombre de tous les 
monticules et cratères de volcans dont FEtna 
est entouré depuis sa base jusqu'à son sommet, 
il nous parait que cette carte, dressée d'après les 
meilleures observations, fixera au moins un peu 
plus Fidée qu'on peut se former de sa hauteur et 
de son étendue, et pourra mettre plus à portée 
de suivre le voyageur dans tous les endroits et 
les lieux principaux où il aura passé. 

Nous avons l'avantage de pouvoir joindre à 
cette carte de l'Etna le récit d'un voyage qu'y 
a fait le commandeur de Dolomieu. Ce récit 
paraîtra d'autant plus intéressant qu'il se trouve 
accompagné de plusieurs détails infiniment Cu- 
rieux, et d'observations relatives à l'histoire na- 
turelle. ^ 

RELATION. 

Le 22 juin 1781 , je partis de Catane à la pointe du 
jour, pour faire mon premier pèlerinage au sommet 
de l'Etna. J'étais à la tête d'une troupe de huit per- 
sonnes, composée du chevalier de Bosredon, mon ca- 
marade de voyage, d'un architecte de Catane , qui avait 
fait plusieurs fois cette courte, et qui s'était offert 
pour diriger ma marche, de domestiques, conduc- 
teurs de mulets , et de guides. Je pris la route ordi- 
naire de Nicolosi, comine la plus agréable. Je par- 
courus une campagne superbe, couverte d'arbres, de 
villages et de maisons de campagne. Je fis quelques 



EN SICILE. 39 

contours, en m'acheminant toujours sur Nicolosi , pour 
visiter successivement Sant-Agatha , Trapetto , San- 
Gregorio, Valverde, Aci-Bonacorsi , Via grande, Pe- 
dara et Trè Castagne. 

Notre architecte avait des amis et des connaissances 
dans tous ces villages, de sorte que nous pûmes faire 
dans chacun d'eux une petite station : nous fûmes très 
bien accueillis partout; on nous recevait avec gaîté, 
avec empressement , on nous offrait du vin et des fruits, 
on nous accablait de questions sur l'objet de notre 
voyage : venir d'aussi loin pour voir une montagne, 
paraissait le comble de la folie et de la déraison. L'es- 
pèce d'homme qui habite ces villages est la plus 
belle de toute la Sicile; la plupart des femmes ont des 
figures grecques , dont le front et le nez sont sur la 
même ligne , leurs sourcils ne sont pas arqués , et sont 
même un peu relevés en sens contraire. Ces singula- 
rités donnent à la figure un air et un caractère de 
noblesse , mais en général plaisent peu aux Français , 
qui se sont formé une idée de beauté sur des traits 
peut-être moins réguliers. 

Une chaleur moins forte qu'à Catane , et une atmo- 
sphère plus pure, plus d'aisance que dans la ville, 
plus degalité'dans les fortunes, sont autant de causes 
qui se réunissent pour donner aux hàbitans de cette 
partie de l'Etna une apparence de gaîté, de force et 
d'opulence qu'on ne rencontre point ailleurs : il fal- 
lait que Brydone fût dans un violent accès d'humeur, 
pour comparer ces honnêtes gens à des sauvages ou 
à de noirs cyclopes toujours prêts à assassiner ceux 
qu'ils rencontrent. 



4o VOYAGE PITTORESQUE 

La fraîcheur de l'atmosphère, les positions char- 
mantes de toutes les maisons , les arbres qui les en- 
tourent, une campagne dune fertilité prodigieuse, la 
vue de la mer et de Catane, le soleil levant, qui, en 
frappant de ses rayons cette partie de la montagne, y 
répandait la vie et l'action, tout, en un mot, se réu- 
nissait pour nous offrir le spectacle le plus ravissant. 
Chaque nouvelle position me paraissait préférable aux 
autres; je ne quittais pas un groupe mêlé d'arbres et 
d'habitations, que je ne me promisse d'y revenir passer 
quelque temps: il me fallut un effort pour m'arracher 
à tout ce que je voyais; mais, à titre de naturaliste, 
un objet plus intéressant encore m'appelait au sommet 
de la montagne. J'abandonnai donc avec regret un 
des plus beaux pays de la nature, pour m'enfoncer, 
par une nuit assez noire , dans un bois triste et som- 
bre, où tous les objets faisaient contraste avec ceux 
qui avaient occupé ma matinée; mais avant de vous 
conduire à la région du feu et des neiges, je vous dois 
quelques observations sur ce que j'ai vu avant d'y ar- 
river, et quelques détails sur les iacidens de mon 
voyage. 

Vous ne pouvez vous former l'idée de la fertilité 
de la partie de l'Etna qu'on nomme Piemontese ; le 
grand nombre d*arbres fruitiers de toute espèce et 
de mûriers qu'on y rencontre, donne l'apparence 
d'un bois touffu à toute cette région; et cependant 
sous cçs arbres, et , quoique à l'ombre, les vignes , 
les légumes, le blé et autres espèces de production y 
viennent parfaitement; mais, quelque indulgence que 
j'aie pour les habitans de ce beau pays , je ne puis 



EN SICILE. 4i 

leur faire honneur de l'abondance qui y règne, elle 
appartient à la nature- seule : l'indolence sicilienne 
pour la culture des terres se montre ici autant qu'ail- 
leurs; nous étions à la fin de juin, et cependant les 
vignes n'avaient encore reçu aucune façon depuis 
la récolte de l'année précédente. Beaucoup de ter- 
rains sont en friche ; mais sans le secours de l'homme, 
sans son travail, la végétation est si abondante que 
tout est couvert de plantes et d'arbrisseaux, l'herbe 
est si haute et si épaisse , même dans les chemins et 
dans les sentiers, qu'elle m'empêchait de marcher; 
elle donne une nourriture si succulente, que les bes- 
tiaux qui la mangent sont sujets à beaucoup de mala- 
dies de plénitude et de surabondance de graisse, ce 
qui oblige de les saigner très souvent : on rencontre 
dans plusieurs endroits des coulées de laves qui ont 
encore leur aspérité et leur couleur noire très foncée, 
de manière qu'elles tranclient fortement sur ce fond 
de verdure. Celles sur lesquelles la végétation com- 
mence à s'établir, annoncent d'avance, par la vigueur 
des premières plantes qui y poussent, la fertilité dont 
elles seront, après que Taction combinée de l'air et 
des pluies aura opéré une pli^s grande destructionde 
leur surface. 

L'Etna na point, du côté de Catane, une pente 
uniforme et égale, qui conduise jusqu'à son sommet ; 
c'est une succession de collines et de plaines qui s'é- 
tendent circulairement autour de ses flancs, et qui 
forment comme des espèces d'échelons pour y arriver. 
Le pied de la montagne est beaucoup plus évasé de ce 
côté que dans le reste de son contour. C'est sur cette 



42 VOYAGE PITTORESQUE 

face que se sont portés les plus grands efforts des feux 
souterrains; les laves abondantes qui sont sortie»'des 
flancs de la montagne ont empiété sur les mers , et y 
ont prolongé sa base de quinze milles de plus que 
dans les autres parties; elles ont aussi établi une 
pente beaucoup moins rapide, et offrent un plus 
grand espace à la culture et à la végétation. 

Souvent des courans de lave ont marché paral- 
lèlement et ont transformé en vallons les intervalles 
qui les séparent. Ces vallons offrent de nouveaux 
lits pour les laves à venir; elles viendront les oc- 
cuper à l'exemple de la lave de 1669, qui a rempli 
plusieurs intervalles de cette espèce. Ces laves, qui 
portent dans leur sein les principes de la plus grande 
fertilité , ne les développeront que pour les généra- 
tions à venir, et font le malheur et la désolation des 
générations présentes. Combien de familles, réduites 
à la mendicité par l'invasion de ces déluges enflam- 
més , ont vu disparaître à jamais le sol sur lequel 
elles ont pris naissance et qui renfermait toutes leurs 
richesses, pendant que ce fléau destructeur prépare 
en faveur des races futures un terrain qui , pour sa 
fertilité, le disputera à celui qui a été enseveli. 

J'arrivai à midi à Nicolosi. Ici l'aspect de la cam- 
pagne change; toute la plaine inclinée qui est au- 
dessus du village ne présente plus que l'image de la 
dévastation ; on y voit un espace de deux milles de 
diamètre, couvert de cendres noires et rougeâtres 
très 'mobiles, et auxquelles les vents donnent une 
forme d'ondulation semblable à celle de la mer. Au 
centre est une montagne conique, formée de scories 



EN SICILE. 43 

rougeâtres, très obscures, qui lui ont fait donner le 
nom de Monte Rosso. De son pied s'échappe un cou- 
rant de lave, à qui cent douze ans d'ancienneté n'ont 
encore changé ni l'intensité de sa couleur noire très 
foncée, ni diminué les aspérités de sa surface. Cette 
lave est sortie du pied de la montagne par une ouver- 
ture d'un pied et demi de diamètre qui est semblable 
à la percée faite à l'œuvre d'un fourneau de fusion; 
on est étonné qu'une aussi énorme quantité de ma- 
tière ait pu s'échapper par un trou si petit. La lave, 
en sortant, n'avait que peu de largeur et d'épaisseur, 
mais en descendant son courant s'est étendu jusqu'à 
prendre trois milles de largeur sur une épaisseur 
énorme ; elle parcourut ainsi toute la région piémon- 
tèse , franchissant tous les obstacles qui s'opposaient à 
son cours pour aller traverser Catane et se précipiter 
dans la mer. 

Cette lave, dans les endroits où elle a sa plus grande 
dimension, porte avec elle l'image de l'enfer ou du 
chaos, et fait une impression extraordinaire sur ceux 
qui la voient pour la première fois. Elle présente dans 
des parties des crevasses et des cavités profondes , et 
dans d'autres des masses énormes de scories et de ma- 
tières fondues, qu'on ne peut concevoir s'être ainsi 
soutenues et être restées presque suspendues en l'air. 
Ces détails appartiennent aux peintres et aux poètes; 
mais, comme naturaliste, je dois vous expliquer pour- 
quoi une coulée de lave dont la surface est unie et 
convexe lorsqu'elle est fluide et en mouvement, a 
autant d'irrégularités et d'aspérités lorsqu'elle est 
coagulée. 



44 VOYAGE PITTORESQUE 

La surface de la lave se refroidit par le contact de 
l'air, elle forme une croûte solide qui s'attache des 
deux côtés au sol sur lequel la lave se re'pand , et qui 
devient ainsi une espèce de pont sous lequel la ma- 
tière fluide continue à couler ; mais si cette matière 
augmente en quantité, elle ne peut plus être con- 
tenue dans un canal aussi étroit, elle fait effort pour 
rompre cette croûte sous laquelle elle est enfermée, 
elle l'ouvre avec violence, avec fracas, et la renverse 
des deux côtés du courant; si au contraire la matière 
fluide est plus appelée par la pente , et qu'elle s'é- 
chappe de dessous la croûte qui l'environne, elle laisse 
sous le pont une vaste cavité*, et les parois n'ayant 
plus le soutien de la masse fluide, s'affaissent et pro- 
duisent des crevasses et des inégalités de toute espèce. 
Si au contraire cette surface a eu le temps d'acquérir 
assez de solidité et d'épaisseur, elle fait alors l'effet 
d'une voûte qui se soutient d'elle-même, et lorsque la 
lave fluide s'est écoulée, elle forme de vastes grottes , 
dont quelques unes ont une très grande étendue et 
une régularité qui les ferait ressembler aux ouvrages 
des hommes. Il y a de ces grottes qui ont trois ou 
quatre lieues de longueur sur une largeur de trois ou 
quatre toises et une hauteur de dix à vingt pieds; les 
murs latéraux et la voûte sont aussi lisses que s'ils 
avaient été taillés à main d'homme. Ces vastes gale- 
ries souterraines, telles qu'il y. en a plusieurs sur 
l'Etna, doivent entrer pour beaucoup dans l'explica- 
tion de certains phénomènes singuliers que présentent 
les volcans. 

Cette digression est assez longue et ne sera pas 



EN SICILE. 45 

peut-être la seule que vous ayez à me pardonner; mais 
revenons au Monte Rosso. 

Il est à un demi-mille au-dessus de Nicolosi; sa 
hauteur peut être de trois cents toises. L'accès de son 
sommet est fort difficile, parce que les fragmens de 
scories dont il est composé s'échappent sous les pieds 
et font enfoncer ou glisser. Je vous ai déjà dit que 
cette montagne avait extérieurement une forme à peu 
près conique , mais son sommet n'est point tronqué 
parallèlement à sa base, il présente deux écliancrures 
opposées, et deux pointes ou deux cornes également 
en opposition. Cette figure est celle de presque toutes 
les montagnes volcaniques qui chargent les flancs de 
l'Etna. Ce n'est point une coupe ou un seul cratère 
qui occupe l'intérieur de cette montagne, mais deux 
cratères à peu près de même grandeur et séparés par 
une arête un peu moins haute que les bas-côtés du 
contour extérieur; les bords de ces coupes et leur 
intérieur sont d'une couleur rouge très vive, les sco- 
ries et les cendres sont formées par une chaux de fer 
presque pur et en état de colcotar. * 

Jamais aucun de ces cratères n'a contenu de lave 
proprement dite , et celle qui s'est écoulée du pied 
de la montagne est sortie par la même ouverture qui 
a lancé cet amas de scories et de cendres ; mais elle a 
fait sa percée par-dessous sans monter dans ces coupes, 
qui n'auraient pas eu assez de résistance pour la ren- 
fermer. 

Les deux cratères que je viens de décrire , né sont 

* Colcotar est une terre martiale surcharge'e de vitriol et calci- 
ne'e ; effet produit par la chaleur souterraine. 



|j4 



ïk 



46 VOYAGE PITTORESQUE 

pas les seuls qui aient contribué à la formation du 
Monte Rosso ; il y en a deux autres à ses pieds du côté 
de l'ouesl ^ qui confondent leurs scories avec celles 
des deux premiers, mais qui ne les élèvent qu'à vingt 
toises autour d'eux. Un très grand nombre de cratères , 
à peu de distance de sa base, n'ont point amoncelé 
d'entourage de ce genre. Ce ne sont que des excava- 
tions qui lançaient des cendres, et qui servaient 
d'évent au foyer commun , pendant le temps de la 
fameuse éruption de 1669; et long-temps après il en 
sortait un courant d'air très violent et de la fumée. 
Plusieurs de ces excavations communiquent ensemble 
par des galeries profondes et intérieures, qui s'éten- 
dent sous le Monte Rosso. 

Un de ces cratères, placé à cent cinquante pas au 
nord-ouest de la montagne, et plus profond que les 
autres, porte le nom de Fossa, U est de forme circu- 
laire, et il peut avoir quarante pieds de profondeur; 
ses bords sont escarpés, mais point assez pour empê- 
cher d'y descendre. 11 y a dans le fond de l'entonnoir 
un trou ou espèce de puits de trois pieds de diamètre 
et environ trente pieds de profondeur perpendiculaire 
par lequel il communique à un vaste Canal, dans le- 
quel j'aî pénétré avec une peine infinie, et en m'ac- 
crochant aux inégalités des laves : je me trouvai alors 
dans une galerie inclinée, dont le sol pouvait faire un 
angle de trente degrés avec le plan de l'horizon. Elle 
a plus de vingt pieds de hauteur, et autant de largeur. 
J'y descendis environ cinquante pas, et je vis alors 
qu'elle se rétrécissait, s'abaissait, et que son inclinai- 
son s'approchait de la perpendiculaire : je n'osai plus 



EN SICILE. 47 

avancer, personne n'ayant pu me suivre, à cause de 
la difficulté de la descente : je n'avais point de lumière, 
et cette grotte n'était éclairée que par le trou du cra- 
tère. J'accoutumai peu à peu mes yeux myopes à cette 
obscurité, et alors j'aperçus que cette galerie traver- 
sait un courant de lave solide, compacte, d'une ex- 
trême dureté et d'une grande épaisseur, puisque j'a- 
vais pénétré de plus de deux cents pieds dans le même 
massif. Elle est divisée, par des tissures, en blocs de 
forme irrégulière , ce qui prouve que la cristallisation 
du basalte n'est pas le produit d'un refroidissement 
lent, et qu'elle n'appartient pas à toute lave accumu- 
lée en grosses masses, car toutes ces conditions se 
trouvent ici , et il n'y a point de basaltes; combien de 
temps n'a-t-il pas fallu pour refroidir une lave aussi 
volumineuse et aussi compacte '. Il se fait dans cette 
galerie une grande infiltration d'eau qui coule à tra- 
vers les fentes , et qui forme une espèce de pluie dont 



* On voit que c'est par un de'chirement de cette masse solide, 
qui présentait une croûte de la plus grande résistance , et après les 
plus violens efforts , que cette galerie et tous les cratères qui se 
sont forme's au-dessus ont pu y être cause's. Cela indique quelle de- 
vait être la force des vapeurs qui cherchaient à prendre issue par 
ces cavile's , et qui rejetaient devant elles les débris de tout ce qui 
s'opposait à leur passage; car le feu n'a de force de projection que 
lorsqu'il raet en action des substances aériformes qui ont une très 
grande élasticité et beaucoup de ressort ; souvent même ces éjec-^ 
tions se font sans flamme , et alors les matières sortent intactes de 
l'intérieur de la terre , d'où elles sont arrachées par le passage 
d'un courant d'air d'une violence extrême. La quantité des ma- 
tières différentes, et sans altération, que lance le Vésuve sont un 
exemple que tout ce que vomit un volcan n'a pas été contenu dans 
son foyer. 



48 VOYAGE PITTORESQUE 

je fus bientôt trempé. Cependant il ne se forme point 
ici de zéolithê ; il faut donc que la formation de cette 
substance dans l'intérieur des laves demande encore 
une autre circonstance. Je fus étonné d une infiltra- 
tion aussi abondante sous un terroir qui me parais- 
sait de la plus grande sécheresse , puisque la surface 
extérieure n'est couverte que de cendres sans cesse 
échauffées par un soleil brûlant. Cette eau doit venir 
de la sommité de l'Etna; elle passe entre la couche 
de cendre et la lave dure , et elle rend raison de la 
prompte végétation des plantes qui viennent sur des 
terrains en apparence de la plus grande aridité, mais 
dont le fond fournit l'humidité nécessaire aux racines. 
Pendant plus d'une demi-heure que je restai dans 
cette galerie, je ressentis une extrême fraîcheur, et je 
m'aperçus que j'étais au milieu d'un courant d'air qui 
allait du fond à l'ouverture. Le chevalier de Bosredon 
et les autres personnes qui étaient restées dans le fond 
du cratère, sur le bord du puits, me dirent qu'ils avaient 
senti une alternative de bouffées de vent frais et de 
vent chaud. Ce canal est donc encore l'évent d'un 
foyer où toute fermentation n'a pas cessé. ' 

Du sommet de Monte Rosso , on voit au-dessous de 
soi, à peu de distance, une montagne ancienne dite 
Mont Pelliero, qui se fait remarquer par la vivacité de 
sa végétation. Monte Rosso est destiné à la même fer- 



' J'ai rapporte au jour quelques échantillons de la lave de l'in- 
térieur du massif; elle est de couleur grise , d'une dureté compa- 
rable au porphyre , sans la moindre porosité , et sans contenir rien 
d'e'tranger à ce qui forme sa pâte, c'est-à-dire ni schorls , ni chry- 
solithes , ni feld-spath : elle ressemble à un pe'trosilex. 



EN SICILE. 4g 

lilité,etle temps n'est peut-être pas éloigné où il 
sera également couvert d'arbres et de végétation. Les 
habitans de Nicolosi ont déjà entrepris de hâter le 
travail de la nature : ils ont planté des vignes au pied 
de la montagne, et dans quelques parties de la mer de 
sable qui l'environne; ils ont mis au pied de chaque 
cep un panier de fumier, et, avec ce secours, ils réus- 
sissent bien. On voit aussi quelques grosses touffes de 
figuiers qui s'élèvent à travers l'épaisseur des cendres, 
et qui, parleur vert très vif, tranchent fortement sur 
ce fond noir. Ces figuiers sont, dit-on, antérieurs à 
l'éruption de 1669, qui ensevelit tout ce canton sous 
une grande épaisseur de cendres. Ils furent desséchés 
et ne donnèrent aucun signe de végétation pendant 
un grand nombre d'années ; mais depuis trente ou 
quarante ans, ils ont poussé de fortes branches. Ce 
fait n'est pas hors de vraisemblance, puisque nous sa- 
vons que des branches et des troncs d'arbres, tels que 
ceux de l'oranger, coupés et desséchés depuis nombre 
d'années, sont encore susceptibles de reprendre de 
bouture, et de donner des racines et des feuilles. 

Je remarquai aussi le Monte Veturo, qui est au mi- 
lieu de la forêt. Sa base est un cercle parfait, sa forme 
un cône tronqué par un plan incliné, et son cratère , 
exactement rond, représente un mortier à bombes, 
dirigé à quarante-cinq degrés de l'horizon. ' 

• On trouve dans les scories qui forment le Monte Rosso une 
immense quantité de schorls en cristaux isole's, dont la forme est 
un prisme octaèdre aplati (ce qui rend ses côtes inégaux) , terminé 
par deux sommets dièdres , dont les plans sont des hexagones irré- 
guliers. D'autres présentent le même prisme octaèdre aplati , ter- 
IV. 4 



5o VOYAGE PITTORESQUE 

Dans Vendroil k peu près où commence la rëgion 
des bois, on voit une grande quantité de montagnes 
volcaniques, produites par autant d'éruptions; elles 
forment, pour la vue, nne espèce de chapelet autour 
de l'Etna, parce qu'étant en opposition les unes der- 
rière les autres , elles paraissent sur la même lignes 
la croupe de toutes celles qui sont hors des bois, est 
couverte de vignes, et leurs sommets sont couronnes 
de bois qui remplissent aussi les cavités de leurs cra- 
tères Ce n'est pas absolument le progrès de la végéta- 
tion et la grandeur des arbres qui doivent faire juger 
de l'antiquité de ces montagnes, comme 1 ont répète 
plusieurs voyageurs, puisque parmi les scories dont 
elles sont formées, il y en a qui sont plus susceptibles 
de décomposition et de devenir terre végétale, et 
que d'ailleurs une pluie de cendre argileuse, telle 
qu'en vomit souvent l'Etna, peut rendre subitement 
à la végétation «ne lave dont la décomposition aurait 
peut-être demandé des siècles avant qu'elle fût sus- 
ceptible de nourrir les moindres plantes; il y a de ces 
cendres argileuses qui sont assez ductiles pour être 
travaillées au tour et faire de la poterie ; il y en avait 
une. manufacture auprès du bois de Santa Venere , il 

miné d'un côté par un sommet tétraèdre à plans pentagones , et de 
l'autre par un sommet fourchu , creusé en dedans, présentant u„ 
creux semblable au relief du sommet opposé. Les schor s qui se 
trouvent dans les scories de cette montagne, quoique de même 
espèce que ceux qui sont dans les cendres d^la plame, sont mieux 
ronlvl; les premiers ont encore le poli ^if et le lustre nature 
de leur surface , et les autres sont ternes , un peu boursouflés et 
plus fragiles : il faut donc que les cendres soient le produit d un feu 
plus actif que les scories et les laves 



EN SICILE. 5| 

est au contraire des laves dont la surface lisse et 
unie ne présentera jamais qu'une roche pelée, dont 
l'eau enlèvera toujours le peu de terre que le laps de 
temps peut y former. 

Je partis de Nicolosi à cinq heures du soir ; j'étais 
très content de ma journée, et je marchais en chan- 
tant à la tête de ma petite troupe; je ne m aperçus 
point que mon architecte s'était arrêté à l'entrée du 
bois, et lorsque je le demandai quelque temps après, 
j'imaginai , ou qu'il avait voulu s'éviter la fatigue d'une 
mauvaise nuit, ou qu'il viendrait nous joindre à la 
grotte où nous devions nous reposer. La montée de- 
vient très roide lorsqu'on est entré dans la forêt, mais 
les chemins sont assez beaux ; nous ne fûmes pas long- 
temps sans nous apercevoir du changement de tempé- 
rature, et sans être obligés de nous envelopper dans 
nos manteaux. Les arbres de la forêt sont des chênes 
verts et des chênes ordinaires dont quelques uns 
sont assez beaux, mais en général très clairsemés, les 
habitans des villages du bas de la montagne ne cessant 
de les dégrader. 

Nous arrivâmes avant la nuit au lieu que nous avions 
désigné pour notre station , c'est-à-dire à cette grotte 
des Chèvres, fameuse par le rôle qu'elle joue dans les 
relations de tous les voyageurs depuis Fazelli : ce n'est 
cependant qu'une excavation faite par la dégradation 
des eaux sous un très gros rocher de lave , de forme 
aplatie, qui, en s'avançant, fait une espèce de toit. La 
grotte n'est pas assez élevée pour qu'on puisse s'y te- 
nir debout ; elle va toujours en s'abaissant dans le 
fond , et peut contenir une douzaine de personnes.' 



52 VOYAGE PITTORESQUE 

Pour nous préserver du froid, nous coupâmes, selon 
l'usage, un gros arbre , et nous établîmes un très 
arand feu dans renfoncement en face de la grotte. 
Nous avions recueilli des feuilles pour nous coucher 
dessus, et après avoir coupé de l'herbe pour nos che- 
vaux, que nous laissâmes dehors, nous fîmes un re- 
pas frugal, après lequel tous mes compagnons de 
voyage s'abandonnèrent au sommeil; moi seul je 
veillai pour écrire et pour avertir de l'heure du de- 
part. A minuit ,'appelai tout le monde, je demanda, 
mes chevaux , et je me préparai à partir. Mais je fus 
fort étonné quand on vint mapprendre que les che- 
yaux s'étaient détachés, et qu'on ne les retrouvait 
plus; les pauvres animaux, gelant de froid et aban- 
donnés à eux-mêmes , étaient descendus , apparem- 
ment pour chercher un climat plus doux. 

J'étais au désespoir de ce contre-tenjps : la nuit, 
quoique obscure, était belle, le ciel serein, tout an- 
nonçait une superbe matinée; l'heure pressait puisque 
je Toulais arriver sur le cratère au soleil levant. Je 
demandai à combien de distance nous en étions en- 
core- douze milles que l'on m'annonça sur une pente 
très roide et au milieu d'une cendre mouvante ne 
m'effrayèrent point; je résolus de les faire à pied; je 
le proposai à un de mes guides , qui consentit a me 
suivre , mais le chevalier de Bosredon ni aucun de mes 
gens ne se sentaient le courage de faire vingt-quatre 
milles , en comptant le retour. Je chargeai mon homme 
dune bouteille de vin , et me voilà en marche. 

Je n'eus pas fait une demi-lieue, que mon guide 
s'égara, perdit la route tracée, et me conduisit au 



ti 



EN SICILE. 53 

milieu d'un courant de lave qui ne m'offrait que des 
précipices de tous côtés. J'imaginai alors que cet 
homme m'avait conduit dans ces abîmes pour m'assas- 
siner : je croyais avoir remarqué sur sa figure quelque 
chose de sinistre , et l'embarras de ses réponses aug- 
mentait encore mes inquiétudes. Je cherchai comment 
je pourrais me défendre; je n'avais aucune espèce 
d'armes , et je ne trouvai sur moi que mon couteau , 
que je pris en main sans l'en avertir, et je le fis mar- 
cher en avant pour examiner ses mouvemens ; mais le 
pauvre homme, qui n'avait aucune mauvaise inten- 
tion , était aussi embarrassé que moi : nous eûmes 
beaucoup de peine à nous dégager de ce courant de 
lave; je fis plusieurs chutes, je me -déchirai les jambes, 
mais enfin nous sortîmes de la forêt pour entrer dans 
la région découverte, Regione Scoperta, où il n'y a 
plus de chemin tracé et d'où l'on ne peut plus que di- 
riger à peu près sa marche vers le sommet de l'Etna , 
en passant entre Monte Frumento et Monte Nuovo, 
et laissant sur la droite une montagne prolongée, à 
laquelle on a donné le nom de Schiena d'Asino(ç.x\ 
forme de dos d'âne ). 

Je me réjouissais de n'avoir plus d'obstacle à mon 
voyage , lorsque j'entendis au-dessus de moi de grands 
cris qui étaient répétés par des échos; mon guide 
effrayé me dit que ce ne pouvait être que des vo- 
leurs; je ne partageai pas ses craintes, n'imaginant 
pas que des voleurs pussent trouver une station fort 
lucrative dans un lieu aussi abandonné, e: qu'ils 
l'eussent choisi de préférence. Je m'acheminai vers le 
lieu d'où partait la voix , je répondis par d'autres cris 



i 

t. 



54 



VOYAGE PITTORESQUE 



et enfin je retrouYai mon architecte, auquel je ne pen- 
sais plus; il était juché sur sa mule, mort de faim et 
de froid ; après s'être égaré , il n'avait jamais pu re- 
trouver la route de la grotte; la nuit l'avait surpris, 
et cheminant toujours devant lui, il s'était enfin arrêté 
à tout hasard dans ce lieu pour attendre l'instant où 
je passerais et m'acconipagner au sommet de l'Etna. 
Je le restaurai de mon mieux avec un peu de vin; 
mais lorsqu'il voulut se remettre en marche, sa mule, 
qui commençait apparemment à avoir grand faim , et 
qui ne prévoyait pas trouver de quoi la satisfaire sur 
le haut de la montagne, prit sa course malgré lui du 
côté opposé; le pauvre garçon , craignant qu'elle ne le 
précipitât dans un courant de lave, prit le parti de 
se jeter à terre, et se fit assez de mal en tombant 
pour ne pouvoir plus marcher. J'allai à lui; mais 
voyant que je ne pouvais lui être d'aucun secours, je 
fus obligé de le laisser là, lui promettant de le re- 
prendre à mon retour, et je continuai ma route. 

Je ne vous décrirai point le pays que je parcourais, 
nous marchions presque à tâtons; je ne distinguais 
que les plus grosses masses des laves dont j'étais en- 
touré , et évitais seulement de passer dans d'immenses 
cavités qui étaient pleines des neiges que l'on conserve 
pour la provision de Catane et des pays circonvoisins. 
Le froid était très vif, mais le mouvement que je me 
donnais en marchant m'empêchait de le sentir: j'allais 
même si vite que souvent la respiration me manquait, 
et que j'étais obligé de m'arrêter tout court pour re- 
prendre haleine et prévenir de fortes palpitations 
que je ressentais dans les artères pulmonaires. Je 



EN SICILE. 55 

m'assis quelques minutes au pied d'un rocher de lave 
taillé perpendiculairement et qui faisait une sorte 
d'abri. Les différens incidens de ma route m'ayant fait 
perdre du temps, je vis qu'il fallait doubler le pas; 
mon ardeur croissait à mesure que j'avançais; mais il 
n'en était pas de même de mon guide, qui me criait 
sans cesse de marcher plus doucement ; et lorsque 
j'arrivai sur la plaine, auprès de la tour du Philo- 
sophe, il me déclara qu'il ne pouvait aller plus loin, 
qu'il se sentait très mal , et effectivement un moment 
après il tomba sans connaissance, la pâleur de la mort 
sur la figure , et dans l'état le plus fâcheux. Vraiment 
effrayé de son état , je n'avais cependant d'autres se- 
cours à lui donner que quelques gouttes de vin, qui 
le firent un peu revenir; mais il était sans force, et 
semblable à un homme qui va mourir. Ce nouvel ac- 
cident était désespérant, mais je pris dans l'instant 
le parti de continuer ma route tout seul : voyant 
d'ailleurs que je ne pouvais rien faire à cet homme et 
qu'il lui était impossible d'aller plus loin, je lui dis 
que le repos le rétablirait, et qu'il n'avait qu'à seule- 
ment m'indiquer à peu près le chemin que je devais 
prendre; je me saisis de la bouteille, où il y avait en- 
core un peu de vin, et me voilà m'acheminant vers le 
sommet si désiré. 

Il faut convenir que ma position était capable d'em- 
barrasser tout autre qu'un naturaliste aussi déterminé 
que je l'étais alors. L'obscurité, le silence et la soli- 
tude la plus absolue autour de moi , ne pouvant aper- 
cevoir ni la moindre végétation , ni la plus légère 
trace d'aucun être vivant, la fianime et la fumée que 



56 VOYAGE PITTORESQUE 

je voyais de loin sortir du milieu des glaces et des 
neiges; tout, je l'avoue, était fait pour m'inspirer de 
l'effroi; mais mon goût, ma passion pour les non- 
velles découvertes me soutenait, je me sentais comme 
élevé au-dessus de moi-même : seul , abandonné sur 
ce théâtre des grandes catastrophes de la nature , ne 
connaissant ni la route, ni les dangers que je pouvais 
rencontrer, je n'avais qu'une seule crainte, celle de 
ne pas arriver assez tôt à mon but. 

Cependant l'aurore commençait à rougir l'horizon, 
moi-même je me voyais éclairé par une flamme blan- 
che et tranquille, qui s'élevait de la sommité de l'Etna 
et au-dessus d'une des pointes du cratère. Je traversai 
avec empressement la plaine qui me séparait du pied 
du cône enflammé , je marchais tantôt sur une neige très 
dure et très compacte , tantôt sur une cendre noire 
et mouvante, où je m enfonçais jusqu'aux genoux, et 
plusieurs fois je pensai me précipiter dans des espèces 
d'entonnoirs d'un ou deux pieds de diamètre, qui 
étaient semblables à rellipse d'un fourneau, et d'où 
sortait continuellement une fumée blanche et brù- 

lante. 

Arrivé au pied du cône, je me trouvai alors au plus 

difficile de l'entreprise. D'après les conseils que j'avais 

reçus de mon guide, et pour éviter la fumée qui était 

poussée par un vent de nord-ouest, je fis un contour 

pour monter du côté de l'ouest , mais je trouvai une 

pente si rapide , et tant de scories amoncelées, que les 

plus grands efforts me permettaient à peine d'avancer 

de quelques pas. Lorsque j'avais monté dix toises , je 

reculais d'autant et me trouvais enseveli sous les sco- 



EN SICILE. 57 

ries. Enfin , après des peines inouïes , après m' être 
écorché les mains et le visage , j'arrivai sur les lèvres 
du cratère, un peu après le lever du soleil. Là, je 
m'assis pour jouir du prix de mes peines; je pris ma 
bouteille et fis une libation à l'honneur de la physique 
et des physiciens, je bus le peu de vin qui me restait, 
et je jetai la bouteille dans le milieu du cratère, afin 
que si une éruption la transportait un jour au milieu 
d'un courant de lave, elle excitât les raisonnemens et 
les recherches des naturalistes qui la trouveraient. 

Je fus quelques momens à reprendre haleine et à 
me préparer au grand spectacle qui se présentait à 
moi. L'air était pur, et le ciel serein; ma vue se por- 
tait sur une étendue immense, le soleil s'élevant der- 
rière les montagnes de la Calabre, frappait de ses 
rayons la masse de l'Etna; et une partie de l'île, qu'il 
couvrait de son ombre , restait encore dans les ténè- 
bres. A mesure que le soleil montait au-dessus de l'ho- 
rizon , toutes ces contrées paraissaient sortir du néant, 
et je croyais présider à leur création. Jamais spectacle 
plus grand et plus imposant ne pouvait s'offrir à mes 
regards. La Sicile était sous mes pieds ;il me paraissait 
que j'aurais pu lancer des pierres aux trois extrémités 
du triangle , tant l'illusion de l'optique les rapprochait 
de moi; mais je ne m'étendrai pas davantage sur une 
description qu'on peut retrouver dans toutes les rela- 
tions des voyageurs. ' 



' Brjdone, dans sa description vraiment poétique de l'Etna , rend 
compte, d'une manière très satisfaisante, de cet effet d'optique, 
qui parait être constant sur tous les lieux fort élevés. « Tous ces 
• objets , dit-il , par une espèce de magie d'optitjue que j'ai peine 



58 VOYAGE PITTORESQUE 

Le cratère était pour moi d'un tout autre intérêt, 
aussi ne tarda-t-il pas à attirer mes regards. La mon- 
tagne qui le contient n'a pas trois cents toises de hau- 
teur ; elle est formée de scories et d'autres matières 
qui n'ont point de consistance entre elks , et à travers 
lesquelles la fumée passe continuellement. On voit, 
par les escarpemens intérieurs, qu'elle est formée de 
couches successives et distinctes, à raison de la dif- 
férente nuance des matières qui se sont accumulées 
en différons temps , en se modelant toujours sur la 
base qu'elles rencontraient , de manière que ces cou- 
ches parallèles entre elles ressemblent à celles qui 
sont formées par le dépôt des eaux, et l'on pourrait 
appeler celles-ci les dépôts de l'air. 

Le cône n'est pas tronqué horizontalement, ni par 
un même plan ; mais sa sommité présente quatre 
pointes ou cornes principales qui s'élèvent séparément 
dans les airs , et qui sont réunies par les lèvres du 
cratère qui vont âe l'une à l'autre : Téchancrure qui 
les sépare a ainsi la forme d'un croissant; trois de ces 
pointes sont très hautes, la quatrième est plus basse; 
elles divisent inégalement le cratère en quatre par- 
ties, dont trois décrivent autour de la cavité inté- 

■ à expliquer, semblent être rapprochas et placés autour de la base 
« de l'Etna : la distance qui est entre eux paraît réduite à rien. 
« Cet effet singulier provient peut-être de ce que les rayons de lu- 
« mière passent d'un milieu plus rare dans un milieu plus dense ^ 
.( car, par une loi très connue en physique , les objets qui sont au 
« fond d'un milieu dense paraissent , à un observateur placé dans 
« le milieu rare , au-dessus de leur véritable position , ainsi qu'on 
« le remarque à l'égard d'une pièce d'argent mise dans un vas* 
H quVn remplit ensuite d'eau. » 



EN SICILE. 59 

rieure un arc de cercle assez exact ^ et la quatrième 
rentre un peu en dedans , sans doute par l'effet d'un 
éboulement. J'étais arrivé vers le milieu de Téchan- 
crure de l'ouest, j'avais iur ma droite la corne en- 
flammée, sur ma gauche celle qui est la moins élevée, 
et vis-à-vis moi au-delà du cratère, la plus haute des 
quatre. La flamme qui m avait éclairé depuis l'instant 
où j'étais arrivé sur le dernier plateau, n'était pas, 
comme je le pensais, lancée par le volcan lui-même, 
aussi je ne concevais pas comment une cheminée avait 
pu s'établir dans une pointe aussi mince; mais c'était 
la corne elle-même qui servait de torche ; une grande 
quantité de soqfre s'y était attachée par sublimation , 
et il y brûlait avec une flamme tranquille, que fit 
disparaître l'éclat du jour ; alors je ne vis pliis qu'une 
fumée blanche et épaisse qui ne s'élevait pas au- 
dessus de douze pieds. 

Le diamètre du cratère n'est pas d'un demi-mille ou 
cinq cents pas; l'intérieur ne présente plus ce vaste 
gouffre décrit dans plusieurs relations, mais il ren- 
ferme une espèce de plaine qui n'est qu'à douze 
pieds au-dessous des bas-bords du cratère, et qui est 
entourée d' escarpemens. Il ne me fut pas possible de 
descendre dans ce bassin, quelque désir que j'en 
eusse , et les tentatives que je fis furent périlleuses , 
mais sans succès. Je vis du lieu où j'étais qu'il ren- 
fermait plusieurs monticules coniques ressemblant 
parfaitement à des pyramides ou cônes de charbon 
dans lesquels le feu serait , et dont la fumée sortirait 
de tous les points de la surface. Je comptai sept de 
ces monticules élevés sur ce plafond à différentes 



1 s*-, 1 



- } 



r,o VOYAGE PITTORESQUE 

distances les uns des autres : le plus haut peut avoir 
vingt toises. Chacun d'eux a sur son sommet une pe- 
tite ouverture d'où la fumée sortait par bouffée ; dans 
le centre de cette plaine >aperçus une cavité en 
forme d'entonnoir d'une vingtaine de toises de dia- 
mètre, mais dont je ne pus juger la profondeur. Il 
en sortait, ainsi que d'une infinité de petits trous 
de ce même sol et des bords du cratère, une fumée 
abondante , dont l'odeur me parut semblable à celle 
de l'acide sulfureux. 

Je n'entendis aucim bruit sourd qui put m'annoncer 
une fermentation intérieure , tout me parut dans l'état 
le plus tranquille, mais cet état n'est que momentané 
et existe depuis bien peu de temps, car pendant tout 
le mois de mai la montagne n'a cessé d'être en tra- 
vail , ses efforts ont occasionné plusieurs tremblemens 
de terre , dont un , assez fort , que je ressentis à Syra- 
cuse, le i'" mai. Le sommet était alors couvert de 
flammes et de fumée , que j'observai plusieurs jours 
de suite de Sortino et de Lentini; les mugissemens et 
les tonnerres étaient si violens qu'ils furent entendus 
de Malte; il n'y a point eu d'irruption , et tout le tra- 
vail du volcan s'est borné à remplir son cratère, et à 
lui donner sa forme actuelle , qui ne subsistera peut- 
être plus dans fort peu de temps. 

Les escarpemens intérieurs du cratère , ainsi que 
ces cornes dont je viens de parler, sont tapissés de 
soufre jaune et rougeâtre ; toutes les laves et les sco- 
ries y sont teintes de jaune et de blanc par la péné- 
tration des vapeurs acido-sulfureuses; les bords sur 
lesquels j'étais assis étaient si étroits, la croûte si 



4f 



EN SICILE. 6i 

mince et si peu résistante , qu'il était à peine possible 
de s'y tenir debout et d'y faire un pas; aussi je me 
couchai sur le ventre pour voir plus commodément 
dans l'intérieur, et lorsque je voulais changer de place, 
je descendais quelques pas pour remonter ensuite 
obhquement. Je restai à peu près une heure et demie 
à observer tout ce qui m'entourait; enfin je fus chassé 
de ma station par le froid , qui m avait pénétré jus- 
qu'aux os, quoique je fusse extrêmement couvert, et 
que de temps en temps je me chauffasse les mains à 
la fumée qui sortait de toutes parts autour de moi '. 
Cependant mon thermomètre n'était qu'à quatre de- 
grés au-dessous de zéro. Le vent avait tellenient aug- 
menté de force à mesure que le soleil s'élevait au- 
dessus de l'horizon, que je craignis qu'il ne préci- 
pitât, moi et le sol mobile qui me soutenait, dans 
l'intérieur du cratère. 



' Une observation assez curieuse qui a e'të faite à ce sujet par 
plusieurs voyageurs sur la sommité de l'Etna , c'est que , quoique 
tout le terrain qui entoure et avoisine le cratère soit couvert d'une 
épaisse et profonde couche de neige , on voit des flammes et des 
vapeurs brûlantes de soufre sortir de l'intérieur de cette neige, sans 
qu'elle en soit alte're'e. Nous voyons ce contraste frappant, cet effet 
naturel , mais bien extraordinaire en même temps, de la chaleur 
concentrée et toujours agissante des gouffres du volcan , et du froid 
excessif qu'il fait dans ces régions e'ieve'es de l'Etna , rendu avec 
beaucoup d'e'nergie dans ces vers de Silius Italiens : 

Sed (fuanquam largo Jlammarum exœstuat intus 
Turbine , et assidue, suhnascens projluit ignis , 
Summo cana jugo cohibet ( mirabile dictu) , 
Vicinam flammis glaciemj œternoque rigore 
Ardentes hon-ent scopuli j stat vertice ceisi 
Collis hiems , calidamque nivem tegit alrafavUla. 



mm''!m*>mmÈammmk. 



H 



62 VOYAGE PITTORESQUE 

La hauleur du sommet de TElna, mesurée par le 
baromètre , est de 1680 toises, à peu de chose près, 
puisqu'il y a une différence de dix pouces huit lignes 
entre l'élévation où se soutient le mercure au bord de 
la mer, à Catane , et sur la sommité de la montagne; 
compensation faite de la différence de chaleur entre 
ces deux stations, qui est de plus de 20 degrés du ther- 
momètre de Réaumur. Ces mesures de hauteur n'ont 
pas l'exactitude géométrique , puisque deux baro- 
mètres ne conservent pas toujours la même élévation 
respective dans les deux stations. 

Je descendis avec presque autant de peine que j en 
avais eu à monter, tombant à chaque pas, et toujours 
enseveli sous des scories légères , qui s'éboulaient avec 
moi. Je trouvai, au pied du monticule, un énorme 
bloc de lave compacte, isolé, et qui avait été lancé 
presque perpendiculairement par la bouche du vol- 
can , dans l'éruption de 1780 : ce bloc doit peser plus 
de mille quintaux, puisqu'il a au moins dix pieds de 
longueur, sur une largeur et une épaisseur de six à sept. 
Quelle force ne doit-on pas supposer pour une pareille 

projection ! 

J'examinai, avec plus d'attention que je n'avais pu 
le faire en montant, le plateau sur lequel repose le 
cône qui maintenant renferme la bouche du volcan, 
et j'ai pensé qu'il avait dû former l'emplacement du 
vaste et ancien cratère de l'Etna , dans des temps où les 
éruptions étaient sans doute encore plus formidables, 
où la montagne lançait de son sommet ces torrens de 
matières enflammées qui, en se précipitant sur une 
pente rapide, allaient donner des limites à la mer, et 



EN SICILE. 63 

lui présenter ces énormes rochers de lave, contre les- 
quels la fureur des flots ne peut rien. Il est certain 
que ces anciennes laves étaient plus étendues et cou- 
vraient de plus grands espaces. Quelle immensité de 
matières n'a-t-il pas fallu , par exemple, pour former 
l'énorme promontoire sur lequel est bâtie aujourd'hui 
la ville d'Yaci Reale ! ' 

Les ruines auxquelles on a donné le nom de tour 
du Philosophe sont à l'entrée de ce plateau, dans la 
partie du sud. Si ces ruines, qui n'ont jamais été celles 
d'une tour, puisque les fondemens ont une forme 
carrée , étaient, ainsi que je le suppose , les débris d un 
petit pavillon bâti pour l'empereur Adrien, qui monta 
deux fois au sommet de l'Etna , comme le dit Spar- 
tien , je croirais qu'alors Tancien cratère existait en- 
core, et qu'on avait placé cet abri auprès des bords du 
gouffre pour lui en faciliter l'observation. Le plateau 
supérieur peut être regardé comme le vrai sommet de 
l'Etna , l'autre étant sujet à des variations continuel- 
les, et même à rentrer dans les entrailles de la mon- 
tagne, comme il arriva dans l'éruption de i53y, 

' Cet ancien cratère peut avoir deux milles de diamètre ; sa sur- 
face est inégale , sillonnée , et elle est devenue un peu convexe par 
la quantité de cendres qui s'y sont accumulées. Tous les endroits 
creux ou surabaissés sont couverts d'une neige très dure , mêlée de 
sable noir j elle remplit aussi des espèces de fosses naturelles , lon- 
gues et profondes de plus de quarante pieds. Ce sont des réservoirs 
que la nature a établis là pour suppléer à la neige rassemblée dans 
les grottes inférieures lorsqu'elle est épuisée ou fondue. Ce n'est pas 
exactement au milieu de cette plaine haute qu'est placé le nouveau 
cône , mais plus dans la partie du nord; de manière qu'au-dessus de 
Maretto , sa base repose exactement sur la circonférence , il n'y » 
point de corniche , et la pente est continue. 



64 



VOYAGE PITTORESQUE 



Sur les bords de cet ancien cratère on voit plusieurs 
courans de lave, qui, selon toute apparence, remplis- 
saient cette vaste coupe, et se répandaient par-dessus 
ses bords. Les uns ont coulé très bas , les autres n'ont 
fait que déborder. Au-dessous sont deux grandes mon- 
tagnes qui sortent des flancs de l'Etna : dans de cer- 
taines positions, elles paraissent confondre leurs som- 
mets avec le sien, et même le cachent entièrement 
aux habitans de Catane, quoiqu'il s'en manque peut- 
être de quatre cents toises qu'elles n'élèvent leurs têtes 
aussi haut que la sienne. L'une, au sud-ouest, est le 
Monte Frumento, ainsi nommé parce qu'il ressemble , 
dit-on, à un tas de blé. On le laisse à gauche en mon- 
tant ; sa base fest de forme ovale ; il a deux échan- 
crures opposées, et par conséquent deux cornes. Une 
cavité profonde , dans son intérieur , annonce son 
cratère^ on ne sait à quelle époque il s'est formé. 
L'autre montagne au sud-est, et qu'on laisse à sa 
droite, est nommée Monte Nuovo, Cette montagne est 
le produit de l'éruption de 1 763 , et s'est élevée comme 
une protubérance sur la colline dite Schiena (TAsino, 
Elle paraît avoir eu d'abord une forme conique, mais 
une moitié semble ensuite s'être écroulée de manière 
qu'elle ne présente plus qu'une pointe avec une con-> 
cavité sur le flanc,. et point de cratère. Ce sont ces 
deux montagnes, et leurs différentes oppositions avec 
le sommet, qui font varier les points de vue de l'Etna , 
selon les endroits d'où on le considère. ' 

• Je trouvai sur le plateau du sommet une jurande quantité de 
hlocs isolés de lave d'une couleur blanchâtre, qui lui donne l'ap- 
parence de la pierre calcaire ; elle est d'une extrême dureté, donne 



EN SICILE. 65 

Je vins repasser près de la tour du Philosophe 
pour reprendre mon guide, et lui donner des secours 
s'il en avait besoin. Je ne le trouvai plus; sans doute 
qu'un peu de repos l'avait rétabli, et que, s'étant en- 
nuyé d'attendre, il avait pris le parti de s'en retour- 
ner , mais il ne m'était plus nécessaire , et je lui souhai- 
tai un bon voyage. Je m'orientai pour reconnaître 
par où je devais rentrer dans la forêt, ensuite je me 
permis quelques courses hors de ma route, pour sa- 
tisfaire le désir que j'avais de connaître tous les détails 
de cette montagne. 

Je me dirigeai d'abord vers l'est , et, après être des- 
cendu dans un petit vallon que je traversai, je me trou- 
vai au bord d'un escarpement affreux; il semble que, 
dans cette partie de l'Etna, une portion de la mon- 
tagne ait été enlevée ; on y voit un bouleversement 
incroyable et les traces d'une infinité d'éruptions qui 
l'ont déchirée et ouverte à une très grande profon- 
deur, telles que celles de i339, 1682, 1755, etc. Le 
vent était si violent que je ne pouvais plus lui résister ; 
plusieurs fois je me jetai à terre, dans la crainte d'être 
emporté. Je résolus donc de descendre dans une ré- 
gion inférieure; à mesure que je m'abaissais, le vent 
diminuait; il était même devenu très supportable 
quand je sortis de la forêt. 

Guidé par les seules indications que j'avais prises, 
et par la carte du chanoine Recupero, je passai au 



de vives étincelles avec le briquet, et est très difficile à écorner avec 
le marteau ; intérieurement , elle est d'une couleur grise rougeâtre, 
et contient quelques cristaux de feld-spath blanc ; ce qui la rappro- 
che de la nature du porphyre, qui a dû lui servir de base. 

^v. 5 



66 VOYAGE PITTORESQUE 

pied du Monte Frumento, et, me dirigeant vers l'ouest, 
j'allai voir l'issue de la nouvelle lave, qui était celle 
de l éruption de 1780; cette lave est sortie sans avoir 
élevé de monticule ; l'ouverture qui lui a donné is- 
sue est même très petite, et semblable, ainsi que je 
l'ai déjà dit, à la percée qui se voit faite à l'œuvre d'un 
fourneau de fusion. La lave coulait sur une pente assez 
roide ; aussi n'est-il point resté de lave compacte et 
solide dans son lit, qui est une fosse creuse, dont les 
bords sont couverts de scories noires , légères , très 
boursouflées , et chatoyant les couleurs de l'iris. 11 
n'y avait qu'un an que l'éruption avait cessé , et il ne 
restait plus ni chaleur ni fumée. 

Je continuai à descendre en faisant plusieurs con- 
tours ; je trouvai des laves qui , à différentes époques, 
étaient également sorties par des ouvertures pareilles; 
quelques unes, en s'échappant comme un torrent im- 
pétueux , ont creusé dans leur cours les flancs de la 
montagne , à la manière des eaux et des pluies abon- 
dantes sur les terrains sablonneux et argileux. Les 
coupures opérées par ces ravins font voir que la mon- 
tagne est formée , dans son intérieur, de couches suc- 
cessives mêlées de cendres et de scories , et que les 
laves solides ne sont que la charpente de ce vaste 
échafaudage. Je rencontrai un grand courant de lave 
blanchâtre sorti du pied de la Schiena d' Asino , et qui , 
après avoir creusé un lit très profond , s'est précipité 
dans la forêt en se divisant en plusieurs branches. 
Je le retrouvai encore plusieurs fois dans ma route: 
j'ignore son ancienneté. 

J'arrivai ensuite à l'éruption de 1766, dont la lave 



EN SICILE. 67 

se dirigeait vers Nicolosi et a fait craindre encore 
une fois la destruction de ce malheureux village. Elle 
a recouvert et traversé le courant ci-dessus en plu- 
sieurs endroits. Cette éruption présenta un phéno- 
mène singulier j l'ouverture qui se fit commença par 
rejeter une grande quantité de scories , qui formèrent 
une espèce de retranchement circulaire ; elles firent 
ainsi obstacle au cours de la lave qui sortit peu après 
et s'y accumula comme dans un bassin j lorsqu'il fut 
plein elle passa par-dessus ses bords, et présenta alors 
le superbe spectacle d'une cascade de feu et de ma- 
tières enflammées qui avaient presque autant de fluidité 
À que l'eau. 

La végétation , qui est absolument nulle au sommet 
de l'Etna, recommence au-dessous de Monte Fru- 
mento; on voit d'abord quelques touffes de mairi- 
caire et de genêt épineux; peu à peu elles se multi- 
plient; ensuite viennent quelques arbustes , qui s'élè- 
vent toujours de plus en plus jusqu'aux chênes de la 
forêt. Ce n'est que par un préjugé aussi faux que ridi- 
cule qu'on suppose les productions végétales des deux 
Indes réunies sur cette montagne et établies dans la 
région des bois. Comment peut-on croire que des 
plantes qui ne trouveraient pas la température du 
pied de la montagne et du reste de l'île assez chaude 
pour subsister, puissent croître sous un climat aussi 
âpre que celui de la forêt.? d'ailleurs toutes les plantes 
herbacées sont fort rares dans tout ce canton, parce 
qu'elles sont sans cesse ensevelies sous de nouvelles 
cendres , et que leurs racines ne peuvent arriver à 
l'humidité de l'intérieur. 



I 



68 VOYAGE PITTORESQUE 

En me rapprochant de la forêt, sur les onze heures 
du malin , j'aperçus de loin un groupe d'hommes et 
de chevaux réunis, qui m'ëtonnèrent dans le premier 
moment : je m'étais accoutumé à me croire seul dans 
la nature , mais bientôt je reconnus mon camarade le 
chevalier de Bosredon qui m'attendait avec mes gens. 
Ils avaient eu aussi leurs aventures , mais le hasard les 
servit mieux que moi : ils furent assez heureux pour 
retrouver les chevaux qui s'étaient échappés pendant 
la nuit, et s'en servirent pour monter sur l'Etna. 

Le côté du sudest qu'ils avaient pris, étant beau- 
coup moins rempli dt scories , et le chemin moins 
difficile que celui par où j'étais monté seul et sans 
guide, ils purent arriver sur la sommité de l'Etna 
long-temps avant moi : ils eurent de plus le bonheur 
de trouver un talus assez praticable pour leur per- 
mettre de descendre dans le cratère même, ce que je 
n'avais pu faire, et de se promener sur une petite 
plaine intérieure qu'ils trouvèrent percée d'une infi- 
nité de trous d'où sortait une fumée continuelle. Ils 
ne jugèrent pas à propos de rester longtemps sur celte 
croûte convexe et fragile , et , ayant pris très prudem- 
ment le parti de redescendre du cratère, ils rencon- 
trèrent , en revenant, l'architecte qui s'était égaré aussi 
de son côté, et ensuite ce pauvre guide que j'avais été 
obligé d'abandonner; enfin, après nous être réunis, 
nous nous mîmes tous en chemin pour regagner la 
grotte où nous avions laissé quelques provisions. 

J'avais fait plus de douze lieues à pied , et j'avais 
encore plus besoin de manger que de me reposer. 
Après un repas très frugal, mais qui n'est pas un des 



4 



EN SICILE. 69 

moins agréables que j'aie faits dans ma vie , je me 
remis en route en côtoyant le vaste courant de lave 
qui^ en i538, inonda et condamna à la stérilité une 
partie des superbes campagnes de San Nicolo del 
Arena, de Nicolosi et de Montpellieri. Cette lave, 
quoique ancienne de deux cent quarante ans, est 
encore absolument aride, sa surface est blanchâtre, 
extrêmement dure; son intérieur, rougeâtre, contient 
une très grande quantité de cristaux defeld-spath blanc, 
semblables à ceux des porphyres. Cette lave sera plus 
long- temps à devenir productive que celle de 1669, 
qui a cent quarante ans de moins, mais dont la surface 
est plus raboteuse et moins dure : ce qui prouve en- 
core plus combien sont peu fondés les calculs de l'an- 
cienneté des laves par le progrès de la végétation. 

Un des monumens les plus considérables de Restes d'une 

1> • r^ . 'x •. 'j antique con- 

i ancienne Catane était son aqueduc : on en a stmction ser- 
vu long-temps les ruines sur les flancs et à la ^*°' ^f, ^°^' 

o i serve d eau a 

base de l'Etna. L'abondance, l'excellence des <^apod'Ac- 

qna , près de 

eaux qu'il apportait à la ville , son étendue , sa Catane , 
grande solidité, le rendaient également curieux 
et intéressant à conserver. 

Cet antique monument avait résisté pendant 
des siècles à toutes les causes réunies de destruc- 
tion , à des tremblemens de terre , aux érup- 
tions de l'Etna , et aux dévastations des Barbares 
qui se sont tour à tour disputé l'empire de la 
Sicile : mais enfin , les habitans de Catane ont fait 
ce que n'avaient pu opérer ni détruire les rêvo- 



ns 44 u. 



riii iiiim«ÉJÉÉiMii t • «if«i|ÉyÉ»itiii 



rjo VOYAGE PITTORESQUE 

lutions physiques et politiques. Ils Vont renversé 
presque en entier à la fin du seizième siècle pour 
en employer les matériaux à reconstruire les 
murs de leur ville, et il n'en reste plus aujour- 
d'hui que six arcades , à peu de distance de Ca- 
tane, dans le lieu dit du Sardo. 

Nous fumes curieux d'aller voir l'endroit où 
étaient les sources qui fournissaient ancienne- 
ment de l'eau à cet aqueduc, et où nous trouvâ- 
mes effectivement une partie des murs et de 
l'antique construction. C'est ce qu'on nomme 
dans le pays la Botte ou Capo d'Acqua, entre 
Paterno et Aderno , à droite du chemin qui con- 
duit à cette dernière ville. Quatre sources très 
abondantes s'y réunissent encore, et sont reçues 
dans une espèce de piscine carrée. Elle était 
autrefois couverte d'une voûte très solide, et 
divisée par un mur dont il n'existe plus qu'une 

partie. 

l.a fête de Sainte-Rosalie, à Palerme, ne nous 
laissant pas le temps d'aller voir Syracuse , Malte 
et la côte du midi avant le lO juillet, époque 
où cette fête commence, nous changeâmes notre 
marche et allâmes parcourir l'intérieur de la Si- 
cile, que nous ne devions voir qu'après avoir 
fait le tour de l'ile ; nous quittâmes donc Catane, 
avec le dessein d'y repasser à notre retour, et nous 
nous dirigeâmes vers Aderno, Centorbi, Castro- 
giovani, Termini et Palerme. 






EN SICILE. 71 

Nos premiers guides, qui ne connaissaient pas 
cette route, et qui savaient d'ailleurs que nous 
devions les laisser à Palerme , nous prévinrent de 
vitesse et nous abandonnèrent à Catane. Nous en 
choisîmes d'autres plus instruits , et nous ne prî- 
mes qu'un cambieri au lieu de deux; c'était déjà 
une folie de moins , mais encore une de trop ; car 
ces gens vous coûtent le prix de deux chevaux, 
et ne sont presque d'aucune utilité ; pourtant cette 
fois il eût été difficile de nous en passer; le cam- 
bieri étant le propriétaire des chevaux ^ nous les 
eût refusés sans cette condition. 

Nous sortîmes de Catane à six heures du ma- 
tin , et , cheminant entre la base de l'Etna et la 
plaine de Lentini, nous rencontrâmes d'abord à 
six milles un petit village appelé Misterbianco y 
bâti sur la lave. On doit encore aux recherches 
du prince de Biscaris, et aux fouilles qu'il a fait 
faire dans ce lieu, la découverte de quelques 
constructions antiques; mais, comme elles nous 
ont paru d'un léger intérêt, nous ne nous y som- 
mes pas arrêtés. Au surplus, il semble que c'é- 
taient les restes de quelque conserve d'eau, jadis 
destinée à des bains qui existaient dans les envi- 
rons, et dont on voit encore des ruines, mais 
très informes. A deux mille pas de là , nous ren- 
contrâmes, sur notre route, deux autres villages, 
mais pauvres, misérables, et absolument aban- 
donnés à cause du mauvais air qui y existe presque 




;$ 






iH 



72 VOYAGE PITTORESQUE 

toute Tannée. Ce fut à l'un de ces villages , celui 
de Belpasso, où vint aboutir de ce côté une par- 
tie de la terrible lave de 1669, qui détruisit, 
comme nous avons vu, une grande partie de 

Catane. 

Ce malheureux village est peut-être , parmi 
tous ceux qui sont situés dans la partie habi- 
table de FEina, celui qui a le plus souffert des 
fureurs du volcan. Depuis cette époque de 1669, 
les courans de lave en ont trois fois chassé les 
habitans, obligés de reconstruire d'autres de- 
meures dans de nouvelles positions. On ajoute 
que, chaque fois, ce village a seulement changé 
de nom et pris pendant quelque temps celui de 
Malpasso, pour reprendre successivement le 
premier ( Belpasso ) , qu'il ne devait sans doute 
qu'à la fertilité extrême de tout ce territoire. 

C'est sur une montagne à quatre milles plus 
loin, qu'est située la ville de Paterno, l'antique 
Hybla major. Elle fut détruite par les Sarrasins, 
et depuis, les Normands y ont construit un châ- 
teau qui sert aujourd'hui de prison. U y a, dans 
les environs, plusieurs sources d'eau minérale, 
mais qui, n'étant point entretenues, se perdent 
dans les terres où elles séjournent et forment des 
marais qui rendent l'air et le séjour de Paterno 
très malsains : la population y est cependant en- 
core de douze mille âmes. 

Après avoir diné à la hâte dans un mauvais ca- 



EN SICILE. 73 

baret , nous en partîmes pour gagner Aderno , 
qui est à dix milles p*r-delà; le chemin que 
nous avions à faire, en côtoyant toujours la 
basç de l'Etna, est si souvent traversé par les 
laves et si embarrassant a suivre que nous ne pû- 
mes y arriver qu'un moment avant la nuit. L'en- 
trée d' Aderno semblerait annoncer une ville 
considérable, par l'étendue du grand nombre 
de bâtimens qui la composent, mais qui sont 
presque tous ou des églises ou des couvens ; ils 
se trouvent dominés par un château construit du 
temps des Normands et qui est d'un gjenre assez 
pittoresque. 

On nous conduisit d'abord aux Capucins , où 
nous couchâmes j et le lendemain un chanoine, 
aussi obligeant qu'instruit de l'histoire de son 
pays, vint nous proposer de nous faire voir les 
restes de l'antique Adrano ou Adranum, épars 
et perdus dans les campagnes de la ville actuelle. 
Il nous mena en premier lieu au temple de Mars , 
hors de la ville ancienne et moderne. Ce temple, 
qui fut dédié à Saint-Jean dans l'établissement 
du christianisme , puis abandonné on ne sait 
pourquoi , est aujourd'hui en grande partie 
tombé en ruines; il ne l'est cependant pas assez 
pour qu'on n'en puisse distinguer le plan , la 
construction , et qu'on n'y aperçoive même 
quelques restes de décorations , qui , quoique 
simples, paraissent avoir été d'un bon style. On 



Raines da 
temple de 

Mars, à 
Aderno , 

n» 443. 



74 VOYAGE PITTORESQUE 

voit encore devant la porte remplacement d'un 
péristyle surmonté d'un fronton , mais il n'existe 
plus aucun vestige des colonnes. 

Près de là, on trouve les débris d'un grand 
tombeau carré, élevé sur des gradins, avec une 
voûte souterraine. Ce monument est si ruiné et 
si couvert de lierre et d'arbustes de toute espèce , 
que ce n'est plus maintenant qu'une touffe de 
verdure. Quant à ce temple de l'ancien Adra- 
num , toutes nos recherches se bornèrent a dis- 
tinguer quelques fragmens d'une grande con- 
struction, qui éuit, suivant toute apparence , la 
base d'un temple; mais les colonnes et les con- 
structions élevées auront été sans doute renver- 
sées par quelque torrent de lave , quoique bâ- 
ties autrefois avec des pierres énormes , et posées 
à sec l'une sur l'autre. 

On voit dans Diodore que ce fut ce temple 
élevé au dieu Adranum , qui donna le nom à la 
ville ' . Elle fut rebâtie par Denys le tyran , dans la 
quatrième année de la quatre-vingt-quatorzième 
olympiade , quatre cents ans avant J.-C. , lorsqu'il 
eut détruit les fortifications de Catane, et donné 
son territoire aux Campaniens. Aderno se flatte 
encore d'être cette prétendue Etna bâtie par De- 
nys , et fonde cette origine sur quelques médailles 

• Inter hœc gesta Dionysius in Siciliœ oppidum sub jElnœ 
collem exlruxit, quod ab insigni qiiodamfano Adranum vo- 
casfit. 



EN SICILE. 75 

trouvées dans son territoire , où l'on voit écrit ce 
nom d'Etna, en grec aitnaiQN. Il parait cepen- 
dant que ces médailles étaient plutôt celles que 
frappèrent les Campaniens , lorsque Denys leur 
donna Catane, en changeant son nom en celui 
d'Etna, qu'elle porta jusqu'au temps de Timoléon. 

Il y avait autrefois , sous les murs de ce tem- 
ple, une petite rivière, qui, absorbée dans sa 
source par la grande lave qui entra dans la 
ville, a formé apparemment cette quantité de 
sources jaillissantes qu'on rencontre dans les en- 
virons : elle fertilise le territoire, qui est très 
abondant en fruits, en mûriers , en toutes sortes 
d'espèces de jardinage. La ville actuelle, malgré 
un grand nombre de monastères , renferme en- 
core dix milles habitans. 

La principale église est construite sur un assez 
beau plan ; elle est surtout ornée de superbes co- 
lonnes de lave , qui sont d'une grande et belle 
proportion. On y trouvait autrefois beaucoup de 
vases et de monnaies antiques , mais le prince de 
Biscaris les a épuisés. Les médailles de cette an- 
cienne ville portaient pour empreinte une tête 
de Mars d'un côté, et au revers un chien , avec 
l'inscription grecque AaPANOT ou aapanitan. 
On en voit encore une qui porte une tête d'A- 
pollon, et au revers, une lyre avec la même 
légende. ' 

• Il y a lieu de croire que la représentalion d'un chien sur 



Aqnédac du 

prince de Bîs< 

caris, 

n* 444. 



76 VOYAGE PITTORESQUE 

Nous partîmes d'Aderno, et arrivâmes, après 
avoir descendu l'espace de cinq milles, au pied 
de l'Etna, où coule le fleuve Symethus, aujour- 
d'hui Giaretta , et qu'on appelle encore il Fiume 
Grande. C'est effectivement une des plus grandes 
rivières de la Sicile, elle a plus de soixante-douze 
milles de longueur, environ trente de nos lieues. 
C'est dans Fendroit où nous vînmes passer ce 
fleuve qu'existait, il y a peu d'années, un im- 
mense pont ou vaste aqueduc élevé en entier aux 
frais du prince de Biscaris , et auquel il ne man- 
quait que d'avoir été construit avec plus de soli- 
dité, pour être un monument à comparer à ce 



les médailles d' Adranum avait rapport à ce que Plutarque , 
Éliea et d'autres auteurs racontent d'un temple célèbre élevé 
dans cette ville , dont la garde était confiée à des chiens d'une 
grosseur énorme. Ces animaux étaient dressés à accueillir et à 
recevoir avec des caresses ceux qui, pendant le jour, venaient 
apporter leurs offrandes à la divinité , mais ils ne manquaient 
pas de devenir redoutables, pendant la nuit, pour les ivro- 
gnes et les malfaiteurs. 

Différens auteurs qui ont traité des médailles de Sicile , tels 
que Goltzius , Paruta et après lui Havercamp , nous en don- 
nent deux ou trois d'Adranum qui portent d'un côté un crabe 
ou écrevisse de mer, et de l'autre un aigle qui déchire un 
lièvre. Mais le prince de Torremuzza , qui a donné un excellent 
ouvrage que nous croyons devoir suivre de préférence, croit 
ces médailles douteuses , ou du moins pense qu'elles appar- 
tiennent à Agrigente ; il ne donne à Adranum que celles dont 
nous venons de parler, et qu'on trouvera gravées dans notre 
collection. 






EN SICILE. 77 

que les anciens ont jamais entrepris de plus con- 
sidérable. 

Cet aqueduc, fait pour rassembler toutes les 
eaux d'Aderno, et les porter d'une colline à 
l'autre, en traversant le vallon où coule le Symè- 
the, était élevé à plus de cent vingt pieds au-dessus 
du niveau du fleuve, et composé de trente et une 
grandes arches de vingt-cinq pieds de largeur, et 
de quarante-sept petites au-dessus. La princi- 
pale de toutes ces arches, celle sous laquelle pas- 
sait le fleuve, avait soixante et dix à quatre-vingts 
pieds d'ouverture. 

En élevant ce monument utile, le prince de 
Biscaris devait augmenter considérablement le 
revenu d'une de ses terres appelée Aragona^ que 
le défaut d'eau obligeait de laisser en friche, et 
qui étant abondamment arrosée serait devenue 
d'une grande fertilité; mais malheureusement 
l'aquéduc avait été si mal construit , les piliers 
qui soutenaient les arcs étaient si élevés et si 
minces, la maçonnerie, dans laquelle on avait 
épargné la chaux, si mauvaise, qu'il était aisé de 
prévoir que le pont n'existerait pas long-temps. 
Effectivement, à peine était-il terminé, qu'il fut 
renversé par un tourbillon de vent, qui, en 1780, 
passa par-dessus et culbuta plus des trois quarts 
de l'édifice. Ce terrible ouragan était d'une telle 
violence qu'il enleva et dispersa les matériaux 
à une distance considérable : il ne reste de cet 



m 



5 



j8 VOYAGE PITTORESQUE 

aqueduc que quatre ou cinq des arcades , dont 
les piliers paraissent plutôt de simples colonnes 
que des soutiens propres à une construction de 

cette espèce. 

L'un de nos dessinateurs, en représentant la 
vue de ce monument, l'a orné d'accessoires 
agréables, dont son imagination a fait tous les 
frais : car il est impossible que des voitures atte- 
lées de beaucoup de chevaux puissent jamais 
pénétrer dans un lieu où l'on ne peut aborder 
qu'à cheval ou en litière. Mais cette petite incor- 
rection est, dans le fond, de peu d'importance, et 
produit un effet trop agréable pour lui en savoir 
mauvais gré. 



EN SICILE. 



79 






I 



CHAPITRE V. 

SUITE DU VOYAGE DANS l'iNTÉRIEUR DE LA SICILE, 
EN PASSANT PAR CENTORBI , SAN FILIPPO d'aR- 
GYRO , LEON-FORTE , CASTRO GIOVANI OU l'aN- 
TIQUE ENNA , ALIMENA ET CALATA VETURO. 



Les environs d'Aderno seraient aussi intéres- 
sans , aussi curieux à parcourir pour des peintres 
qu'ils peuvent l'être pour les naturalistes; l'abon- 
dance des eaux qui descendent du sommet de 
l'Etna, et qu'on voit sortir de dessous les laves, 
donne à la végétation une force, une activité 
qu'on ne peut se lasser d'admirer. La vivacité de 
la verdure tranche fortement sur le fond noir du 
sol , et donne au paysage une vigueur de ton ex- 
traordinaire et un caractère singulier. 

Les bords de la rivière Aderno , Y Àdranicus ^If^^Z '*'^' 



raees aa mi- 



Amnis de Diodore , présentent surtout une suite ^^\^^ ^*^** 
de points de vue infiniment pittoresques, ses la rivière et 

les sources 

eaux, augmentées par un grand nombre de d'Ademo, 
sources , se précipitent au milieu des laves qui ob- 
struent et embarrassent son cours, et y viennent 
produire plusieurs cascades diversement acci- 
dentées : la plus considérable est celle de San 
Domenico , qui tire son nom d'une petite cha-* 



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2" 

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80 VOYAGE PITTORESQUE 

pelle qui est au-dessus. Cette cascade singulière 
et vraiment curieuse à voir, est distante d un 
mille du pont de Carcaci, où elle a ete formée 
par une lave qui a traversé le lit dans lequel la 
rivière coulait. I.a lave ayant résisté par sa du- 
reté au frottement et a Feffort des eaux, qui par- 
tout ailleurs creusent les laves les plus com- 
pactes , y a opposé une digue inébranlable que 
les eaux sont obligées de surmonter pour retom- 
ber en plusieurs cascades de près de vmgt pieds 
de hauteur, et se joindre ensuite avec le Syme- 

tho ou Giaretta. 

Nous allâmes de là passer un autre fleuve, qui 
va se réunir à la petite rivière de Regalbuto, a 
peu de distance .du lieu où était construit le pont 
ou aqueduc du prince de Biscaris. C'est la, enfin, 
où , cessant de fouler les laves, on commence a 
trouver un terrain différent, un autre sol, et a 
gravir en sens opposé à l'Etna. Nous montâmes 
perpendiculairement par le plus périlleux de 
tous les chemins, pour arriver à Centorbi, an- 
cienne ville dont Cicéron fait mention dans ses 
Oraisons contre Verres, et qu'il dit être une des 
plus grandes et des plus riches de la Sicde. 

Centorbi, posée sur cinq pointes de rochers, 
présente dans son plan la figure d'une étoile de 
mer. Jamais il n'y eut de situation plus étrange 
et plus incommode à habiter : cette ville fut ce- 
pendant très peuplée du temps des Romains , 



EN 'SICILE. 8, 

mais elle ne conserve plus aujourd'hui de son an- 
cienne splendeur que quelques tristes ruines. Ses 
longs faubourgs, terminés en pointe, sont arides, 
mal peuplés, isolés, sans commerce, et sans 
argent. 

Notre arrivée à Centorbi fit événement. Nous 
allâmes descendre aux Augustins réformés, 
grand couvent aussi dépeuplé que le reste de 
la ville; à peine fumes -nous entrés dans la 
cour que nous nous trouvâmes entourés de 
toute la noblesse,. de tous les curieux du pays, 
peu accoutumés sans doute à voir des visages 
nouveaux, à entendre parler un autre lan- 
gage que le patois sicilien. On voulut savoir 
quelle était notre patrie, d'où nous venions , etc. 
Et quand on eut appris que nous étions Fran- 
çais, cela parut si nouveau, si extraordinaire, 
qu'une question n'attendait pas l'autre. On 
nous accompagna dans une des cellules du cou- 
vent, maïs comme il n'y avait pas assez de place 
pour contenir tout le monde, on se relayait 
pour faire chambrée nouvelle, et on ne nous 
laissa enfin libres qu'en convenant d'une heure 
pour le lendemain. 

Nous trompâmes une attente aussi flatteuse 
pour nous, en sortant le matin avant que le so- 
leil parût, pour aller visiter des ruines assez 
considérables de thermes antiques que Ton 
trouve dans un vallon au couchant de la ville. 



IV. 



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8a VOYAGE PITTORESQUE 

Il parait que ces bains avaient été autrefois dé- 
corés avec magnificence , àr en juger par les res- 
tes de revétissemens en marbre que nous vîmes: 
mais toutes ces anciennes constructions ont été 
si dénaturées, si détruites dans les différentes 
guerres de la Sicile , qu'il est impossible de pou- 
voir s'en former une idée. Cest cependant le 
lieu où l'on a trouvé le plus long-temps des mon- 
naies d'or, d'argent, des pierres gravées de toute 
espèce, des vases, des tombeaux et des urnes 
cinéraires. Une grande partie des richesses du 
muséum du prince de Biscaris provient, dit-on, 
des fouilles faites dans cette ville et ses environs. 

La population de Centorbi est réduite mainte- 
nant à trois mille habitans assez pauvres. La plus 
grande partie du territoire est. plantée en vignes 
qui produisent de mauvais vin. Les rochers nous 
parurent d'un grès mal formé, mêlé de tuf ma- 
rin jusqu'au sommet de la montagne. Nous re- 
marquâmes aussi , dans une des places de la ville , 
que le sol était formé de concrétions marines 
mêlées de coquillages , et l'on nous assura qu'en 
creusant, on trouvait après la terre et ce grès 
mêlé de tuf, des scories et de la lave , ce qui est 
d'autant plus aisé à croire qu'on en rencontre 
sur la superficie nombre de fragmens mêlés avec 
l'autre pierre. Quel bouleversement annonce cet 
ordre et cette succession de matières, et quelle 
ancienneté a du avoir le volcan qui a produit 



1 



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EN SICILE. 83 

cette lave recouverte de concrétions marines à 
six cents pas au-dessus du niveau actuel de la 



mer: 



T 



Nous descendîmes de Centorbi par un chemin 
aussi périlleux que celui par lequel nous étions 
montés. Nous traversâmes un pays vaste, cou- 
vert de blés, mais sans arbres, et où les monta- 
gnes dont on aperçoit au loin les cimes multi- 
pliées, ressemblent aux vagues d'une mer agitée. 
A neuf milles, nous trouvâmes le superbe village 
de Regalbuto , posé sur une colline, et qui pré- 
sente un aspect aussi opulent que pittoresque. 
Ici, la campagne change et devient abondante 
en toutes sortes de productions jusqu'à la ville de 
San Filippo d'Argyro, l'ancien Agjrium, en 
grec ArTPiNAïQN. • 

Cette ville, autrefois renommée par ses riches- San Fii.ppo 
ses, la beauté de ses monumens et l'excellence de ^nule"!' 
son territoire , cette ancienne Agjrinum ou Agy- 
rium , plus connue encore par le nom de l'histo- 
rien Diodore de Sicile, dont elle était la patrie, 
n'est plus aujourd'hui qu'une petite ville assez 
misérable, et bâtie en amphithéâtre le long d'un 
rocher qui se termine en pain de sucre. Nous y 
arrivâmes si tard et il faisait déjà si obscur, que 
nous primes les rochers pour des maisons , et les 
maisons pour des palais, d'autant plus qu'elle 
était illuminée pour la fête de Saint-Pierre, jour 
de notre arrivée, ce qui donnait à toute la ville 







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'" 



84 VOYAGE PITTORESQUE 

un air de magnificence et (le fête; Argyro se pré- 
sentait à nous dans son ancienne splendeur, telle 
enfin que Diodore nous la peint lorsque Timo- 
léon , après avoir chassé tous les tyrans de la Si- 
cile, en augmenta la population, et la rendit 
considérable par son commerce et le nombre de 
ses habitans. Agyrium s'embellit alors, dit 
l'historien , de plusieurs monumens; on y voyait 
un théâtre presqu'aussi grand que celui de Syra- 
cuse , et de magnifiques tombeaux en forme de 

pyramides. ' . . > 

Dans cette superbe ville qui bruissait de 
toutes parts de réjouissances publiques , d ar- 
tifice de toutes espèces, nous pensâmes cou- 
cher au milieu de la rue, sans la charité des pau- 
vres Franciscains, notre ressource ordmaire. 
La nuit acheva d'emporter l'illusion , et le len- 
demain , nos chétifs hôtes nous parurent pres- 
que les plus opulens de la ville. Nous gravîmes 
à travers des maisons entassées sans ordre les 
unes au-dessus des autres; car on ne peut don- 
ner le nom de rues aux sentiers tortueux et 

« 

. In urbibm quoque minoribus aliquidfactum est, sicutiJgjr- 
rinœ quo ob soli fœcunditatem coloniam deductam esse paulo 
ante 'docuimus. Theatrum , sjmcusnno excepta , omnium qiiœ 
inSiciliasunt,pulcherrimwn:Deorujn templa, cunœ , fora , 
turres opère egrcgio visendœ , et monumenta , cum pjrami- 
dibus plurinds et ingenlibus, et accurato artificio maxime œsti- 
mandis , extructa fuerunt . ( Diod. , Sic. , L. XVI. ) 



1 



EN SICILE. 85 

escarpes qui en tiennent lien, et par lesquels 
nous parvînmes jusqu'au-dessus de la montagne. 
11 ne reste d'un peu ancien, que les murs d'un 
château bâti autrefois par les Sarrasins, et un 
souterrain avec des voûtes a ogive, qui leur ser- 
vait sans doute de magasin , mais pas une seule 
pierre qui pût nous faire reconnaître au moins 
l'emplacement de ce beau théâtre , pas un tom- 
beau, pas le plus petit morceau de marbre avec 
l'indice d'une forme antique. 

Nous ne fûmes pas plus heureux dans la re- 
cherche du temple d'Hercule, ni du lac qu'il y 
fit creuser par son neveu lolas. On nous montra 
seulement le lieu où l'on croit qu'il existait, 
et cet emplacement porte même encore le nom 
de Lago di Hercole, Tout ce qui reste de ces 
vieilles histoires, de ces antiques rêveries, c'est 
l'usage qui s'est conservé parmi les habitans 
d'Argyro, de se couper les cheveux, comme la 
fable nous rapporte que les anciens Argyriens 
se les coupèrent, pour les sacrifier à Hercule; 
si on en croit la tradition du pays, ce fut en re- 
connaissance des soins et des travaux avec les- 
quels ce héros vint à bout de procurer de l'eau 
a Argyre, qui en manquait avant lui, en creusant 
un lac dans les environs de cette ville; effective- 
ment, soit par cette raison , soit pour leur plus 
grande commodité , les Argyriens modernes se 
coupent les cheveux près de la nuque, et n'en 



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86 VOYAGE PITTORESQUE 

conservent qu'une houppe à chaque tempe. U 
serait assez étrange qu'ils eussent conservé cet 
usage , depuis trois mille ans qu'ils ^n firent le 
sacrifice. 

L'abondance et la richesse de l'antique Argyre 
se retrouvent encore dans le sein de son territoire, 
et y seraient même plus considérables s'il était plus 
cultivé, et si les habitans avaient des chemins 
pour transporter leurs denrées. Outre les autres 
productions ordinaires à la Sicile , les environs 
d' Argyre en ont qui leur sont propres, telles 
que le safran, qui y vient naturellement, et qui , 
quand on le cultive, y est de première qualité et 
du plus haut prix. Il y existe aussi une espèce 
de terre glaise d'une nature particulière, telle- 
ment onctueuse que le peuple s'en sert au lieu 
de savon ; elle en fait l'effet et dégraisse parfai- 
tement. Au reste, les amateurs d'antiquités trou- 
veraient encore à ce pays un mérite de plus, 
c'est une grande quantité de camées et de pierres 
gravées que les habitans rencontrent souvent 
dans les environs d'Argyro, en travaillant a la 
terre. 

On y découvre aussi des urnes antiques de 
l'espèce de celles que les anciens Grecs renfer- 
maient dans leurs sépulcres avant l'usage de 
brûler les corps. On a trouvé, dans plusieurs de 
ces vases funéraires, une sorte d'essence conge- 
lée par le temps et ressemblant à du savon ; 



1 



EN SICILE. 87 

c'étaient peut-être les restes, le résidu de l'huile 
naturelle qu'on mettait dans ces petits vases à 
côté des corps. Quelques uns renfermaient des 
amandes très bien conservées, et ayant la consi- 
stance du charbon , ainsi que celles qui ont été 
trouvées à Pompéi. 

Nous ne pouvions nous déterminer à quitter 
cette ville anciennement si renommée sans 
faire quelques recherches nouvelles : nous re- 
tournâmes donc encore à l'emplacement du Lago 
d'Hercole, mais toutes nos découvertes se bor- 
nèrent à quelques fragmens de mosaïque et à 
deux ou trois inscriptions grecques , trop déla- 
brées pour qu'il nous fût possible de les déchif- 
frer. Nous trouvâmes ces différens vestiges d'an- 
tiquité parmi quelques arrachemens de vieux 
murs, qui nous parurent avoir entouré autrefois 
un espace plan , et ressemblant assez à l'aire ou 
au sol de quelque grand édifice, d'où nous con- 
clûmes que c'était peut-être dans ce lieu qu'avait 
été bâti le fameux temple d'Hercule. Ce ne sont, 
au reste, que des conjectures élevées sur des 
bases bien détruites ; mais, avec des antiquités 
de trois mille ans, il faut en tirer ce qu'on peut. 

Nous nous contentâmes donc de prendre une 
vue des dehors et de la situation même de San 
Filippo d'Argyro. On prétend dans le pays que 
ce furent les Sicaniens, c'est-à-dire les premiers 
peuples de la Sicile, quji fondèrent cette ville, 



lï*i;4 






Chàtean de 

Sjperlinga , 

n* 447' 



Hi 



88 VOYAGE PITTORESQUE 

et qui s'y étaient établis de préférence à cause 
de sa position escarpée et difficile à aborder. 
Voilà comme la faiblesse, dans différens temps, 
a porté et fait construire un grand nombre de 
villes anciennes sur le sommet des montagnes, 
où le seul approvisionnement est déjà une fati- 
gue, un emploi nécessaire de temps, d'hom- 
mes, d'animaux , et une des principales causes de 
l'abandon et de la misère qui régnent aujour- 
d'hui dans l'intérieur d'un grand nombre de 
villes d'Italie. 

Un des lieux les plus sauvages, les plus étran- 
gement escarpés qu'il y ait dans la Sicile, est le 
château de Sperlinga. Quoique cette vieille for- 
teresse se trouvât assez éloignée de notre chemin, 
et à environ dix-huit milles de San Filippo d' Ar- 
gyro où nous étions , nous nous déterminâmes à 
aller la voir. La curiosité n'était pas notre seul 
motif: un sentiment plus noble et plus attrayant 
pour des Français fut ce qui nous y conduisit. 
La petite ville de Sperlinga mérite effective- 
ment un hommage de reconnaissance de la part 
de tous les Français qui voyagent dans l'intérieur 
de la Sicile, puisque ce fut la seule de toute File, 
dont les habitans ne voulurent pas consentir au 
massacre de» Français qui s'y trouvèrent lors des 
Vêpres Siciliennes, en 1282. 

On voit dans les historiens contemporains, 
que, non seulement ces généreux habitans de 



EN SICILE. 89 

Sperlinga ne craignirent pas de se dévouer à toute 
la fureur du parti aragonais, en sauvant la vie à 
un grand nombre de Français qui s'étaient réfu- 
giés dans leur ville, mais qu'ils y furent assiégés 
eux-mêmes , et moururent de faim et de misère 
avec ceux dont ils avaient pris la défense. Cet at- 
tachement à la nation française est consigné à la 
postérité dans une inscription qui a été gravée 
dans le temps, sur la porte même du château. 
Quod Slculis plaçait , Sperlinga sola nega^it. 

Ce château , creusé dans l'épaisseur et sur la 
crête d'un énorme rocher de grès, était autre- 
fois regardé comme imprenable; maintenant 
qu'il est presque en ruines, il n'offre plus qu'un 
site et un paysage dont le pittoresque fait seul 
tout le mérite. La ville, ou plutôt le village qui 
est au-dessous , présente l'image de la misère , et 
ses habitans demi-sauvages n'ont rien conservé 
de leur ancienne bienveillance pour les Français. 
On ne voulut pas, même en payant, nous y 
donner un abri pour nous soustraire au sbleil à 
l'heure de midi, et on nous y refusa un vase 
pour aller chercher de l'eau. 

Entre Sperlinga et San Filippo d'Argyro, on 
rencontre la ville de Nicosia, qui est une des plus 
considérables du centre de la Sicile. Sa popula- 
tion est de dix-neuf à vingt mille âmes. La ville, 
placée sur la croupe d'une montagne, est assez 
mal bâtie et sur un sol fort irrégulier. Elle est 



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90 VOYAGE PITTORESQUE 

surmontée de grands rochers calcaires qui por- 
tent les ruines d^uji vieux château. Une partie de 
la ville fut emportée, il y a environ soixante ans, 
par une avalanche ou éboulement de neiges. 
Les maisons fondées sur une argile qui recouvrait 
un rocher contre lequel elle était simplement 
appuyée, s'écroulèrent avec Targile que les eaux 
avaient délayée et dégradée par le pied , et le 
rocher est resté à découvert. Cette ville manque 
d'eau, ainsi que presque toutes les villes de l'in- 
térieur de la Sicile; on y supplée par des ci- 
ternes, et les habitans vont la chercher à une 
grande distance au pied de la montagne. 

Les environs de Nicosia sont assez intéressans 
à observer par des naturalistes; on y trouve des 
fontaines sulfureuses, et à quatre milles de la 
ville il y a une mine de sel gemme fort abon- 
dante. Cette mine est exploitée par le moyen de 
plusieurs puits qui communiquent à des gale- 
ries creusées horizontalement dans le massif du 
sel. ' 



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' « A un raille au sud-est de Nicosia , on voit une fontaine 
« bitumineuse que son odeur annonce d'assez loin. L'eau , qui 
« en est claire et limpide , a une saveur de bitume et de soufre 
« très désagréable. Elle est ordinairement recouverte d'une 
« pellicule jaunâtre qu'on reconnaît aisément pour être du 
« soufre. En creusant deux ou trois pieds dans la vase noire 
« qui est au fond de la source et dont le bassin a deux pieds 
a de diamètre , on trouve une poix minérale , noire , gluante , 



EN SICILE. gr 

Après avoir laissé San Filippo d'Argyro, 
nous nous rendîmes à dix milles de là , par un 
beau pays et un assez bon chemin , à Léon Forte, 
un des plus grands et des plus beaux bourgs 
modernes de la Sicile, bâti sur une colline de la 
plus grande fertilité, et orné d'une quantité de 
jardins et de vergers infiniment agréables par la 
richesse et l'abondance de leurs productions ; ce 
lieu appartient à une branche de la maison de 
Branci 'Forte, qui a un fort beau château bâti au 
milieu de la ville. 

Nous logeâmes, suivant notre coutume, à la 
capucinière de Léon Forte , une des plus consi- 
dérables du pays. Il faut voir dans l'église de ce 
couvent , un tombeau de Morealese, peintre peu 
connu hors de la Sicile, mais peut-être fait pour 
être mis à coté des plus grands peintres de l'Italie, 
par la fierté du dessin, le large du pinceau, la 
force de l'expression, la pureté des détails et le 
beau choix des draperies ; il serait même préfé- 



« et très pissicante. Les apothicaires en font des emplâtres. Ce 
« bitume gluant est plus abondant l'hiver que l'été. 

« Cette ville a une autre mine de bitume sec. Elle est sous la 
« montagne dans la partie dite San Michèle; elle a été ouverte 
« par les eaux , et dans la coupe perpendiculaire qu'elles ont 
« faite , on voit une alternative de plus de soixante couches 
« d'argile , de pierre calcaire , et de bitume noir et sec. Ce bi- 
« tume se divise en lames très minces , et toutes ses surfaces 
« sont saupoudrées de fleur de soufre. » (Le commandeur de 

DOLOMIKU.) 



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gi VOYAGE PITTORESQUE 

rable à l'Espagnolet, à la manière duquel il res- 
semble le plus, s'il avait eu le coloris de ce 

dernier. • 

La population de Léon Forte , quoiqu'il y ait 
à peine un siècle qu'il soit bâti , est déjà de huit 
raille âmes. La beauté et la fertilité de son terri- 
toire semblaient nous annoncer les délicieuses 
campagnes que nous devions trouver aux ap- 
proches d'Enna, et nous fît hâter notre départ. 
Cependant nous voulûmes encore, avant de 
Environs de partir, dcssincr d'après nature deux vues prises 

Léon Font ,* . irr'i.fri 

no 448. des dehors et des environs de Léon rorte, et qui 
vae générale gont dcux dcs aspccts Ics plus ricUcs et les plus 

de Léon * ' • * 

Forte, agréables que nous ayons rencontres sur notre 
route.* 

* « Il n'est si petite ville, ni si petit bourg en Sicile , qui ne 
prétende à une origine ancienne , et qui ne veuille avoir eu 
les Grecs pour premiers habitans. Léon Forte , pour ne le 
point céder aux autres sur un objet dans lequel les Siciliens 
mettent beaucoup d'amour -propre, veut être l'ancienne 
Tabas, quoiqu'il ne reste aucune ruine, aucun vestige, ni 
dans son emplacement ni dans ses environs, qui indiquent 
que cette ville citée par les anciens auteurs, et entre autres 
par Silius , pour être située entre Assoro et Enna , fût placée 
sur le monticule occupé maintenant par la ville barounale de 

Léon Forte. 

« Son territoire est montueux , mais très fertile ; une des 
sources de la rivière anciennement appelée Chrysas , au- 
jourd'hui DittamOy en est à peu de distance. Ses eaux char- 
gées de parties terreuses produisent beaucoup de con- 
crétions calcaires formées de couches concentriques qu'on 
appelle bezoarts minéraux. On trouve aussi près de là , dans 



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C'est a très peu de distance de Léon Forte en 
descendant un peu vers le midi, qu'était située 
l'ancienne ville d' Assorus , Assororum oppidum , 
bâtie sur le sommet d'une montagne escarpée 
et inaccessible de trois côtés. On y voit encore 
les ruines d'un ancien château bâti depuis par 
les Sarrasins. Ce n'est plus aujourd'hui qu'un 
village qui porte le nom d'Azaro, où l'on aper- 
çoit encore quelques ruines antiques, et même 
une partie des portes et des murs de l'ancienne 
ville. Cicéron fait mention, dans ses harangues 
contre Verres , de cette ville d' Assorus et d'un 
temple qui y était élevé au fleuve Chrysas : il ra- 
conte avec quelle valeur les habitans défendirent 
une belle statue de leur dieu, que Verres avait 
voulu faire enlever, et comment ils mirent en 
fuite ses émissaires, qui ne purent s'emparer que 
d'une petite statue en bronze. * 

« les environs d'Azaro , l'ancienne Assorus , des objets très 
<t intéressans et curieux à examiner, comme de très beau 
« gypse sous forme d'albâtre, des mines de sel gemme et des 
« mines dé soufre. Les mines de sel ne sont point exploitées, 
« on les reconnaît aux sources de sel qui coulent dans les en- 
« virons. Les mines de soufre ont été travaillées , mais on les 
« a abandonnées à cause de la rareté des bois dans le pays. » 
(Le commandeur de Dolomieu. ) 

Chrysas est amnis , quiper Afsorinum agrosjluit. Is apud 
illos deus, et religione maxime colitur. Fanum cjus est in agro 
propier ipsam viam , qua Assoro itur Ennam. In eo Chrysœ est 
simulacrwn , prœclarèfactum e marniore. Id iste ( Verres ) /7o.v- 









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tro Giovani , 
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94 VOYAGE PITTORESQUE 

Après avoir fait depuis Léon Forte cinq a six 
milles de chemin dans un pays assez uni , nous 
montâmes à peu près six autres milles pour at- 
teindre à la hauteur de Castro Giovani , cette 
fameuse Enna, une des plus anciennes villes con- 
nues de la Sicile. C'était, suivant l'opinion de 
toute l'antiquité, le séjour de Cérès, et la capi- 
tale du royaume de cette déesse fille de Saturne 
et de Cybèle. On sait que les anciens l'avaient 
mise au rang des immortels pour avoir donné 
aux hommes l'art du labourage; et, si on en 
croit la iable , ce fut un des pays où l'on com- 
mença à en faire usage. L'origine de cette ville 
se perd dans la nuit des temps et des siècles, 
même des siècles héroïques. Elle fut célébrée 
comme le lieu où Pluton avait enlevé Proser- 
pine, au milieu des nymphes, et dans des cam- 
pagnes si délicieuses que, devenue déesse, elle 
venait les habiter avec Diane et Minerve. C'était 
enfin un pays que les descriptions des poètes 
avaient rendu magique pour l'imagination. * 

cere Assorinos propter singularem ejus fani religionem non 
ausus est. Tlepolemo dat Hieronique negotium. IIU noctu ,facta 
manu^ armatique veniunt .fores œdis cffringunt , œditui , cus- 
iodesque mature sentiunt ; signum quod crat notum vicinitati 
buccina datur : homines ex agris concurraM, ejicitur, fuga- 
turque Tlepolemus ; neque quicquam ex fano Chrjsœ, prœter 
unum perparvulum signum ex cere , desideratum est. ( Cicer. 
in Ferr.) 

* Cette ville était anciennement une des plus célèbres de la 



EN SICILE. . 95 

'Malheureusement pour nous , il fallut qu'elle 
en fit tous les frais, car rien ne répondit à ces 

Sicile par la magnificence et la richesse de ses monumens. Le 
temple ^consacré à Cérès était un de ceux pour lesquels les 
anciens avaient le plus de vénération : de tous les pays on 
allait en pèlerinage au temple d'Enna , ainsi qu'aujourd'hui 
de quelques parties de l'Espagne et de l'Italie , le peuple va 
visiter l'église de Notre-Dame de Lorette ou de Saint-Jacques 
de Compostelle. Diodore de Sicile , Tile Live, et surtout 
Cicéron , ont laissé à ce sujet les descriptions les plus cu- 
rieuses , et nous avons pensé qu'on en verrait ici une partie 
avec plaisir. 

L'antique ville d'Enna était située sur le sommet d'une très 
haute montagne isolée et escarpée de tous les côtés ; c'est ainsi 
que Tite Live nous l'a dépeinte in excelso loco et prœrupto 
undique sita , inexpugnabilis est. Cette montagne est efièctive- 
ment si élevée et sa pente si rapide , que la plus faible gar- 
nison placée dans un vieux et mauvais château qui est sur son 
sommet pourrait résister aux efforts d'une armée entière. Une 
singularité particulière à cette montagne de Castro Giovani , 
c'est que bien qu'elle soit absolument isolée, et le point du 
centre de la Sicile le plus élevé après l'Etna, qui en est très 
éloigné , on y rencontre à tout moment des sources d'eau très 
abondantes, qui de toutes parts sortent du rocher, même jusque 
dans la partie la plus élevée. 

Cette abondance de sources et de fontaines a fait penser à 
quelques antiquaires que c'était de là que venait l'origine du 
nom actuel de Castro Giovani, attendu, à ce qu'ils disent, 
que Hanni ou En Noam y en langue punique ou arabe, a voulu 
dire source délicieuse, et que par la suite les Sarrasins ayant 
bâti un château sur le sommet de cette montagne, on était 
venu, par corruption , à le nommer Castro ou Castrum Gio- 
vani. Quoi qu'il en soit, cette opinion s'accorderait avec la 
peinture charmante que Diodore de Sicile fait de l'ancienne 
situation de cette ville et des lieux dont elle était environnée, 






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96 VOYAGE PITTORESQUE 

riantes et magnifiques descriptions. La tristesse 

du paysage que nous avions sous les yeux nous 

beaucoup plus qu'avec ce qu'elle est aujourd'hui. »« Proche de la 
« ville ( dit cet auteur) est un. lac dont les rives sont jonchées 
« de violettes et de fleurs de toute espèce. Leur parfum s'y fait 
« ressentir à un tel point qu'il ôte aux chiens de chasse la 
« faculté de suivre les bctes fauves, en leur en faisant perdre 
« la trace ; la prairie qui est au sommet est unie et sans cesse 
« baignée par des ruisseaux. Les fleurs les plus odoriférantes 
u y croissent toute l'année , et en forment le spectacle le plus 
« agréable et le plus délicieux à voir. » Lacus prope urbem 
est, viôlis, aliisque Jlorum generibus renidcns , et spectatu 
dignus.... Tantaque illic odorum fragrantia est, ut canes 
ad feras indagandas emissi , facultate sensus imyedila, odo- 
ratii feras itwesilgare haud posse dicantur. Est pratum illud 
in summo dorso planum et irriguum ... e propinquo etiam 
lacus ,• etprata habet , paradisosque , et circa hoc lacus. . . • 
Cœterum violœ , cœterique flores odoriferi per totum annum 
florent, totamque faciemfloridam cijucundam coniemplantibus 

ostendunt. 

Ce qui avait le plus contribué à la grande vénération que les 
anciens avaient pour ce lieu d'Enua , c'est leur croyance que 
Cérès y était née , et que ce fut sur cette montagne même que 
Pluton enleva Proserpine. Cette opinion se trouve consignée 
dans tous les écrivains de l'antiquité ; et nous voyons que l'en- 
lèvement de Proserpine a formé le sujet d'un nombre prodi- 
gieux de compositions que les anciens se sont plu à représen- 
ter, soit en bas-reliefs, soit en pierres gravées, camées , etc. 
C'était un des points de leur religion le plus accrédités , et 
pour lequel on avait, en Sicile surtout, le plus de véné- 

l*ation . 

Cicérondit dans une de ses oraisons contre Verres : « Les plus 
« anciennes traditions , les écrits des Grecs et une foule de mo- 
M numens nous attestent que la Sicile fut de tout temps consa- 
« crée à Cérès et à Proserpine. Les autres peuples ne se refu- 



EN SICILE. 



97 



fit d'abord croire que la partie délicieuse et tant 
vante'e de l'antique Enna, devait être de l'autre 

« sent pas à cette croyance , mais la persuasion qu'en ont les 
« Siciliens est si intime qu'on croirait que cette foi est adhé- 
u rente à leurs esprits , et que c'est un sentiment qui naît avec 
u eux. Ils croient fermement que c'est là où l'on a recueilli 
« pour la première fois des fruits , et que les déesses Cérès et 
M sa fille y ont pris naissance. Ils ont donné à cette dernière 
« le nom de Proserpine , d'un bois de la ville d'Enua , qui est 
« située au centre de la Sicile , et appelée par cette raison Um- 
« bilicus Siciliœ. 

et Enna , où l'on dit que tous ces évéuemens se sont passés , 
« est bâtie sur une montagne très élevée et absolument isolée : 
« il y a sur la sommité de cette montagne une plaine unie 
u et arrosée sans cesse de diverses sources. Escarpée de tous 
« les côtés, l'accès en est infiniment difficile. Au bas de la 
.. montagne, il y a un lac et plusieurs bois, et, pendant toute 
u l'année , ce lieu agréable est semé de fleurs ; de sorte qu'on 
.. peut dire qu'il n'en est point qui puisse mieux rappeler à 
« l'imagination et l'enlèvement d'une vierge , et toutes les {a- 
«« blés que nous avons entendu répéter à ce sujet dès notre 
« enfance. Tota vero omni aditu circumcîsa, atque direpta 
« est: quam circa lacus, lucique sunt plurimi , et lectissimi 
i^ flores omni tempore anni; locus ut ipse raptum illum virginis, 
« quem apueris accepimus , dcclarare videatur. 

« On voit dans le milieu, du côté du nord, une grotte très 
« profonde, d'où l'on dit que Pluton sortit tout à coup avec 
« son char, et enleva la fille de Gérés. C'est dans ce temple 
" d'Enna , où, jusqu'à ce jour, les Syracusains ont célébré des 
« fêtes anniversaires avec un concours prodigieux d'hommes 
« et de femmes qu'y a attiré l'ancienne opinion, qu'on aperçoit 
« encore les traces de ces dieux, et qu'on y voit , pour ainsi 
« dire , leurs berceaux. Incunabula rcperiuntur. 

« On rend un culte i^articulier, surtout dans la Sicile, à 
« Cérès Ennécnuc, et non seulement les hàbitans de la Si- 
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08 VOYAGE PITTORESQUE 

côté de la montagne , et que nous ne pouvions 

la voir d'où nous étions. 

u cile, raais d'autres nations, ont encore pour elle la plus 
« grande vénération. Si l'on va rendre de toutes parts à 
« Athènes un culte au temple de cette déesse en reconnais- 
« sance de ce que , dans sa course , elle s'y arrêta et y ensei- 
•( gna l'art du labourage, avec quel zèle doivent célébrer ce 
(< même culte , ceux chez qui elle a pris naissance. Nous voyons 
« que dans les circonstances critiques de la république ro- 
u maine, lorsqu'après la mort de Tibère Gracchus, des pro- 
« diges annonçaient les plus grands dangers, les consuls 
u P. Mutins et L. Calphurnius consultèrent le livre des si- 
« bylles, qui leur apprit qu'il fallait aller apaiser Cérès la 
« plus antique; quoique nous eussions à Rome un temple su- 
«( perbe et très pompeux , on envoya dix députés en Sicile à 
« celui d'Enna , dont le culte était si avéré , et tellement con- 
« sacré par l'antiquité , qu'en y allant on croyait moins se 
« rendre au temple de Gérés qu'auprès de Gérés elle-même. » 
On trouve dans Diodore une magnifique description du 
temple d'Enna , qui, selon cet historien , fut élevé par Gélon , 
tyran de Syracuse. On y voyait ime statue colossale, en mar- 
bre , de la déesse , et une autre , en bronze , d'une très grande 
antiquité , et dont la fonte avait été faite avec un art admirable. 
Dans le vestibule du temple , il y avait encore deux statues , 
une de Gérés , tenant dans une main l'image de la Victoire, et 
une autre représentant Triptolème , qui, le premier, inventa 
la charrue et l'art du labourage. 

• Ce sont sans doute ces statues dont parle Cicéron dans la 
même harangue contre Verres , et qu'il cile comme étant deux 
chefs-d'œuvre des plus grands statuaires de l'antiquité ; elles 
étaient d'une proportion si élevée, que leur grandeur les mit 
à l'abri de la rapacité du préteur, il n'y eut que la petite statue 
d'une Victoire placée dans une main de la Cérès , que Verres 
put faire enlever, malgré les représentations des ministres de 
la déesse, et les cris de tous les habitans d'Enna. Aussi voyous- 



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EN SICILE. gg 

La ville même de Castro Giovani, toute pit- 
toresque par son site et sa construction qu'elle 
nous parût au premier aspect , offre le tableau 
de la misère la plus déplorable. Elevée sur une 
plate-forme escarpée , les maisons qu'on ren- 
contre pour y arriver sont semées ça et là sur 
des rochers coupés à pic et creusés en forme 
de grottes. Ces laides cavités d'où l'on a tiré les 
matériaux pour bâtir, remplacent les maisons 
quand le temps les a détruites, sans qu'on se 
mette en peine d'en reconstruire de nouvelles. 

nous que ce fut le crime que Cicéron reproche à Verres , 
comme le sacrilège le plus horrible. 

« Gomment peut-il soutenir, dit l'orateur romain, le récit 
" de ses impiétés, lorsque moi, qui ne fais qu'en rappeler 
« le souvenir, non seulement j'en suis ému, raais j'en frémis 
« d'horreur, car l'idée de ce temple, de ce lieu, de ce culte, 
« se retrace encore à mes yeux. Le jour que j'entrai dans Enna ,' 
« les prêtres de Gérés vinrent me trouver avec leurs mitres et 
« leurs couronnes de verveine, cum infulis ac verbenis , ac- 
« compagnes des principaux citoyens. Tandis que je les ha- 
« ranguais, ce n'était que pleurs , que gémissemens, toute la 
«« vdle était plongée dans la plus amère douleur. Je ne vis 
« point ses habitans se plaindre ni de la tyrannie de Verres 
« ni de leurs biens enlevés , ni de ses jugemens injustes ; ill 
«< demandaient seulement que le supplice du préteur impie et 
« audacieux vengeât la divinité de Gérés, l'antiquité de son 
« culte et la sainteté de son temple. Enfin la douleur était si 
« générale et si vive , qu'on eût dit qu'un autre Pluton était 
« venu dans Enna , non pour enlever Proserpine , mais pour 
« en arracher Cérès elle-même , car cette ville paraissait moins 
" une ville que tout un temple de la déesse. .. 






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Dans Fintérieur de la ville , des rues tristes et 
dépeuplées n'offrent guère plus d'intérêt. Ce 
qu'il y a, ce sont des églises, des couvens, avec- 
quelques grandes maisons désertes et abandon- 
nées. Telle est la misérable Castro Giovani , qui 
a cependant remplacé cette antique Enna, que 
tous les historiens se sont plu à peindre comme 
le centre des richesses, de Tabondance; le sanc- 
tuaire de la religion, et le lieu où était établi le 
culte le plus révéré des anciens. 

Un des premiers habitans de la ville ^ au- 
quel nous avions été recommandés, chercha à 
nous consoler en nous assurant qu'il nous ferait 
voir sur les lieux mêmes les antiquités les plus 
curieuses; il nous parlait du temple de Cérès, de 
son palais , de la grotte de Pluton. Nous brûlions 
de voir des restes de ces monumens respectables; 
mais quel fut notre étonnement quand on nous 
eut conduits au haut de la montagne, et à ce 
qu'on appelle le château de Castro Giovani, de 
ne trouver que de grands murs à créneaux, de 
hautes tours carrées, des portes cintrées en 
o^^ive. en un mot un véritable château gothi- 
que du temps le plus barbare. Sa situation dans 
un lieu très élevé, et d'où l'on découvre une 
grande partie de la Sicile , est sans doute ce 
qui, dans des temps de guerre, avait pu dé- 
terminer les Normands ou les Sarrasins à le con- 
struire. 






EN SICILE. TOI 

Entourés de toutes parts de montagnes, sans 
arbre ni verdure, jamais site plus pauvre et plus 
misérable ne s'était présenté devant nous; cepen- 
dant du haut des murailles de cette espèce de 
forteresse, qui n'avait rien de remarquable, ni 
pour la construction, ni pour la forme, nous 
aperçûmes à peu de distance comme une espèce 
de tertre assez pittoresquement dégradé , et une 
partie considérable du rocher absolument isolée, 
dont la vue paraissait être la seule qui fût un peu 
intéressante a conserver. 

Les traditions les plus anciennes du pays pré- 
tendent effectivement que c'est sur le sommet de 
cette montagne isolée qu'était autrefois le temple 
célèbre de Cérès ; si cela a pu jamais être , il faut 
convenir que ce pays a prodigieusement changé 
de forme , dénature, et que son climat, sa tem- 
pérature, étaient même fort différens; car, pen- 
dant l'hiver, le haut de la montagne est presque 
toujours couvert de neige, et le froid y est très 
vif. 

Quant au rocher sur la sommité duquel était 
placé le temple de Cérès, il y a lieu de penser 
qu'une grande partie s'est écroulée par quelque 
ancienne révolution ou quelque tremblement de 
terre, et qu'il ne reste plus aujourd'hui que ce 
qui formaitle centre et le noyau de la montagne; 
mais comme nos dessinateurs voulaient voir en- 
core dans ce lieu quelques restes d'un temple de 



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I02 VOYAGE PITTORESQUE 

Cerès , il leur parut que la masse seule du rocher 
dans son délabrement , pouvait en retracer 
Fide'e : la forme de ce rocher, à peu près pyrami- 
dale , quelques gradins grossièrement taillés pour 
monter sur la superficie, et les restes d'une 
croix tombée en ruines , dont le piédestal ressem- 
blait assez à un autel antique, suffirent pour 
rappeler à leur imagination l'autel de Cérès, 
et rendre agréable à leurs yeux la vue d'un 
des sites les plus sauvages qu'on puisse rencon- 
trer. 

Nous chargeâmes notre paysagiste de prendre 
avec la plus scrupuleuse exactitude une vue à 
laquelle le prestige seul de Fart pouvait apporter 
quelque prix, et nous nous consolâmes en pen- 
sant qu'il était bien difficile qu'un monument, 
un édifice quelconque, quelque solidité qu'il ait pu 
avoir, ait résisté au temps qui s'est écoulé depuis 
la fille de Saturne jusqu'à nous; mais du moins 
nous espérions trouver le lac de Proserpine, 
cette grotte de Plu ton, cette prairie délicieuse 
dont les anciens nous ont laissé de si belles des- 
criptions; si lesmonumens tombent en ruines, la 
nature est plus constante, plus durable dans ses 
formes et dans ses productions. Tous les anti- 
quaires , les cicérones du pays , nous garantis- 
saient que nous verrions et le lac et la grotte : 
il était impossible de ne pas croire à leurs pro- 
messes . 



EN SICILE. io3 

Nous partîmes donc pleins d'ardeur et dans 
l'espérance de dessiner d'après nature un sujet 
si souvent peint d'imagination, mais nous ne 
fûmes pas plus heureux ; nous descendîmes d'a- 
bord l'espace de trois milles sans retrouver ni 
ces bosquets, ni ces sources charmantes que 
nous devions rencontrer à tout moment, sans 
apercevoir ni ces fleurs, ni ces violettes dont la 
terre devait être jonchée sous nos pas, et qui 
devaient parfumer l'air. Dans notre humeur, 
nous étions tentés de ne plus regarder Diodore 
que comme un vieux rêveur qu'on ne peut 
croire sur parole. Une grande et fastidieuse val- 
lée fut la seule chose qui remplaça toutes ces 
belles chimères. 

Nous entrâmes ensuite dans une autre vallée Lac Proser. 
plus petite, où nous ne trouvâmes pour toute 
fontaine que quelques méchans ruisseaux bour- 
beux, et enfin le lac tant désiré, nommé encore, 
il est vrai, le lac de Proserpine^ mais qui n'est 
plus qu'un grand marais de quatre milles de 
tour, sans bocages, sans prairies, sans ombre, 
sans rives fleuries, sans plage digne de recevoir 
le pied d'une nymphe ; ces bords sont tristes et 
arides, des joncs marécageux, des crapauds 
énormes, et surtout un air empesté qui en rend 
les approches dangereuses , et le repos qu'on y 
pourrait prendre , mortel. 

La sombre grotte de Pluton se trouvait rem- 



, 



pine, 



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L% 



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"Vues du 
bonrg de Cas- 
tro Giovani , 

n»» 462 et 
453. 



104 VOYAGE PITTORESQUE 

placée par de vilains trous carrés de huit à dix 
pieds de profondeur; excavations faites pour 
tirer des pierres, î>vec lesquelles on a bâti quel- 
ques cassines des environs. Nous nous désolions : 
l'imagination des poètes avait tout fait, et la na- 
ture ne se prêtait à rien. Enfin, à force de tour- 
ner et de prendre le lac sur tous les sens , nous 
trouvâmes cependant un aspect qui pouvait 
fournir un tableau assez agréable. 

Des habitans de Castro Giovani qui s'étaient 
rassemblés sur les bords du lac pour tremper leur 
chanvre, vinrent très à propos meubler et orner le 
premier plan du tableau. Quelques petits arbres , 
un peu de verdure, coloraient heureusement dans 
cette partie les rives les plus voisines du lac; et 
enfin l'Etna, quoiqu'à quarante -huit milles de 
distance , fournit au peintre un fond et un loin- 
tain superbe, et nous fit oublier pour un mo- 
ment l'humeur dont nous n'avions pu nous dé- 
fendre en Voyant ce pays, autrefois tant vanté, 
aujourd'hui dans un abandon si déplorable. 

En revenant mécontens d'avoir fait d'inutiles 
recherches, nous prîmes deux petites vues de 
Castro Giovani, de l'Enna moderne, qui n'a 
d'autre mérite que le pittoresque de son site. 
Nos guides nous promettaient de nous dédom- 
mager de toutes nos peines, en nous montrant 
un grand nombre de médailles, de vases et d'an- 
tiquités qu'un curieux de Castro Giovani avait 



EN SICILE. io5 

rassemblés sur les lieux'. Ce pouvait être en 
effet une sorte de dédommagement, mais notre 
espoir fut encore trompé; ces précieuses anti- 
quités se réduisirent a quelques monnaies d'Es- 
pagne, du règne de Philippe II, et à un vieux 
plat de cuivre sur lequel on voyait quelques 
mauvaises peintures en émail. 

Nous étions émerveillés, comme on le peut 
croire, du goût et des connaissances des habitans 
d'Enna, aussi les quittâmes-nous promptement 
sans regret, d'autant plus qu'à notre retour nous 
fûmes assourdis par le bruit des cloches qu'on 
mettait en branle pour la fête du saint, et un 
feu roulant de plusieurs milliers de boîtes qu'on 
rechargeait à mesure qu'elles étaient tirées. Nous 
descendîmes par le plus détestable chemin , et 
plutôt un précipice qu'une route, du côté de 
Calata Scibetta , bourg bâti sur une autre pointe 
de rocher, à peu de distance de celui de Castro 
Giovani , mais dont l'éloignement, soit en mon- 



• Toutes les médailles qu'on conserve de l'antique Enna , 
ou Henna , peuvent être regardées comme autant d'emblèmes 
de la fertilité prodigieuse de ce lieu. Indépendamment de la 
tête d'une Cérès couronnée de blé qu elles portent d'un côté , 
sur les revers , on voit des épis avec leurs tiges et leurs feuilles, 
et sur quelques unes une fleur naissante au-dessous d'une es- 
pèce de bouc ou chevreau, sorte d'animal qui se plaît à ha- 
biter les lieux escarpés. On voit encore sur plusieurs médailles 
d Enna un (lambeau allumé , pour faire sans doute allusion aux 
torches ou brandons avec lesquels Cérès cherchait sa fille. 



r*'. 



II'. 



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salines d'Ali 
mena, 
n° 454. 



106 VOYAGE PITTORESQUE 

tant, soit en descendant, forme trois milles de 
chemin. Ce lieu de Calata Scibetta nous parut si 
misérable que nous ne jugeâmes pas à propos 
de nous y arrêter. 
Montagnes et Nous eûmes fait à peine cinq ou six milles , que 
nous entrâmes dans un désert inculte, environne 
de montagnes d'un très beau gjpse blanc spécu- 
laire; nous passâmes ensuite un ruisseau d'une 
eau jaunâtre, puis im petit lac d'une eau noire et 
salée. Il y a tout lieu de croire que toutes ces eaux 
ont contracté cette saveur et ce goût acre , à cause 
du voisinage d'une montagne de sel gemme ou 
sel fossile qu'on rencontre à très peu de distance : 
on la nomme Jlimena. Cet énorme amas de sel 
naturel est exploité comme une carrière de 
pierres ; on y emploie même souvent le jeu de 
la mine pour en enlever des parties considéra- 
bles ; on en voit des quartiers posés naturelle- 
ment par lits les uns au-dessus des autres, et 
séparés par des couches d'une glaise fine et dé- 
trempée , qui renferme aussi beaucoup de par- 
ties salines; Ce sel est, de sa nature, blanc 
comme du marbre de Paros : nous en choisîmes 
des morceaux qui avaient la transparence du 
cristal brut; on en trouve aussi quelques uns 
avec une teinte violâtre, comme la prime d'amé- 
thyste. 

Le produit de cette carrière de sel est affermé 
pour le compte du roi ; mais le revenu doit en 



EN SICILE. 107 

être peu considérable, car nous ny trouvâmes 
personne pour la garder; on nous dit que la 
charge pesant quarante-cinq livres, se vendait 
dix-huit sous. Ce sel, quand il est pilé, devient 
d'une blancheur éblouissante; mais il est d'une 
âcreté un peu corrosive. Il y a a côté de la car- 
rière des sources qui déposent une effloraison 
qu'on prendrait pour de la neige. ' 

Le voisinage et l'exhalaison de ces terres sa- 
lées, ou peut-être la hauteur du terrain, rafraî- 
chissent prodigieusement la température de l'air 
dans ce canton , car nous fûmes fort étonnés de 
nous trouver tout à coup comme transportés 
dans un nouveau climat, non seulement par 
l'impression du froid que nous ressentions, mais 
même pour les productions de la terre , qui y 
étaient retardées d'un mois. Le blé y était vert 

' Les mines de sel gemrae sont très communes en Sicile, il y 
a une infinité de montagnes dans l'inlérieur de l'île qui en sont 
entièrement formées. Celle d'Alimena , sans être la plus con- 
sidérable, est cependant la plus connue, et est exploitée de- 
puis plus long-temps que les autres. Elle fournit un sel plus 
acre que le sel marin , mais qui cependant a une saveur assez 
agréable. Le noyau de la montagne est tout sel : il y est disposé 
par couches , et est recouvert de gypse blanc , à grains fins ou 
alabrasîites, et d'une argile grise qui forme souvent des veines 
au milieu des bancs de sel. Cette mine offre souvent des mor- 
ceaux qui sont intéressans pour les naturalistes, savoir des 
cristaux cubiques de sel coloré en bleu , en rouge et en vio- 
let , de manière à représenter les cristaux de spath fluor. ( Le 
commandeur de Dolomiku. ) 



io8 VOYAGE PITTORESQUE 

encore, tandis que nous l'avions vu recueilli 
depuis long-temps sur toute notre route. 

A quelques milles plus loin, nous arrivâmes 
au lieu même d'Alimena, après avoir fait dix- 
huit milles dans cette journée. Alimena est un 
gros village fort bien bàli et presque tout neuf. 
Nous allâmes, comme de coutume, coucher à 
la maison des Capucins, qui est une des plus 
belles de la Sicile. De grands escaliers en 
amphithéâtre conduisent au couvent, dont le 
cloître, sans être d'une construction bien riche, 
est d'un fort bon style. Tout ce pays est fort 
sec, fort aride, et manque si absolument de 
bois , qu'on est obligé d'y chauffer le four avec 
du feu de paille. 

Nous partîmes d' Alimena avant le jour, et, 
quoique nous fussions au 2 juillet et au trente- 
huitième degré de latitude, nous y eûmes aussi 
froid que si nous eussions été en hiver. Nous 
entrâmes de nouveau dans le pays le plus désert 
et le plus triste. Peut-être que l'histoire natu- 
relle de cette partie de la Sicile et l'étude des 
richesses intérieures de son sol pourraient dé- 
dommager de sa sécheresse et de sa monotonie ; 
mais nous n'avions malheureusement pas assez 
de temps pour nous occuper de ces recherclies. 

Nous fîmes encore près d'une journée de che- 
min, sans trouver ni une maison habitée, ni un 
paysage supportable; puis le pays changea tout * 



EN SICILE. 109 

a coup de nature, et devint aussi grand, aussi 
sublime que nous l'avions trouvé pauvre, in- 
grat depuis quelque temps. Au milieu des mon- 
tagnes dans lesquelles nous étions engagés, nous 
fûmes étonnés de rencontrer les tableaux, les 
points de vue les plus imposans , des vallons 
riches et fertiles , de vieux châteaux ruinés, des 
sites si grandioses et si magiques que les plus 
grands paysagistes n'en pourraient composer de 
plus heureux. 

C'est vers cette côte septentrionale de la Sicile 
que sont situés les fameux monts Nebrodes, an- 
ciennement Heréens ou Herculéens, parmi les- 
quels on remarque, pour la hauteur et l'escar- 
pement, les montagnes appelées di Madonia^ 
que nous avions sur notre droite. Un de nos des- 
sinateurs voulut prendre, en passant, la vue d'un 
petit village appelé Calata VeturOy qui était le village de Ca 

1 , lata Vetaro , 

•seul que nous ayons rencontre sur notre route dans les 
depuis Alimena. Ce village est situé au pied Tode^'" 
d'une masse énorme de rochers escarpés qu'il "^^ ^^^' 
environne. L'aspect en est sauvage , mais offre en 
même temps quelque chose de piquant par sa 
singularité. Nous en partîmes pour faire les dix- 
huit milles qui nous restaient encore avant d'ar- 
river à Termini, et pour traverser entièrement 
ces monts Nebrodes. 

Après avoir circulé dans des vallées étroites et 
excessivement resserrées, on voit enfin les mon- 



«5f»t. 



^Iv- .= 



iio VOYAGE PITTORESQUE 

tagnes s'éloigner insensiblement , le pays s'apla- 
nir peu à peu , et les valle'es en s'élargissant 
arriver jusqu'à la mer par une pente impercep- 
tible. Une petite rivière embellit encore cette 
plaine par mille contours , et s'avance tout dou- 
cement à la mer en se re'pandant sur la plus 
belle plage. On ne peut, dans aucun pays, trou- 
ver une position plus riche et plus heureuse ; 
c'était le site de l'ancienne Himera , détruite 
autrefois de fond en comble par Annibal. Ce 
fut ensuite celui des thermes, ou bains d'eaux 
chaudes, que les habitans d'Himera construi- 
sirent et habitèrent après la destruction de leur 
ville. Us leur donnèrent, par cette raison, le 
nom de Thermitan , QepixtTCùv tfjiîpetim, qui est 
aujourd'hui remplacé par la ville de Termini. 



EN SICILE. 



III 



k«>«,-a,%<W%<«'«i«/»«,%/%/«%/v%«/%^ 



CHAPITRE VI. 



TKRMFNl, PALERME. FIÊTES DE SAINTE-ROSALIE, 

A PALERME. 



A peine eûmes-nous tourné le mont Termini 
que le climat et le pays changèrent tout à la fois; 
autant celui que nous venions de traverser de- 
puis Castro Giovani jusqu'à la mer nous avait 
paru triste et sauvage , autant celui dans lequel 
nous nous trouvions comme transportés nous 
parut frais et riant, surtout aux approches de 
Termini; une multitude de sources aussi vives 
qu'abondantes répandaient partout avec elles la 
plus grande fertilité : aussi les anciens regar- 
daient-ils cette partie de la Sicile comme un lieu 
véritablement chéri des nymphes , et comme le 
séjour des divinités des fontaines. 

A trois milles de la montagne on voit Termini 
s'avancer en demi-cercle dans la mer. Nous des- 
cendîmes dans une auberge , car on en trouve 
enfin une dans cette ville. Notre première sortie 
eut pour objet d'aller voir les bains fameux et 
ces sources d'eaux chaudes que, suivant Diodore, 
les nymphes , en faveur de Minerve, firent sor- 



112 VOYAGE PITTORESQUE 

tir du rocher pour baigner et délasser Hercule . 
Nous n'y trouvâmes ni nymphes ni Hercule , 
mais de pauvres paralytiques auxquels on dis- 
tribuait force douches d'une de ces sources dont 
Feau nous parut brûlante , et dont on nous vanta 
les effets merveilleux. 

11 serait difficile d'assigner l'antiquité de ce • 
qui reste des bains de Termini. Le genre de la 
fabrique n'est pas de nature à pouvoir faire pen- 
ser que ce soit un ouvrage des Romains, et moins 
encore des Grecs. Sans être absolument d'un 
mauvais genre , ces bains sont sans aucune es- 
pèce de magnificence dans leur construction; le 
plan de ce qui subsiste est une double galerie 
voûtée en demi-cercle, dont la partie du fond 
contient la source qui est employée à former les 
étuves : c'est sous le pavé de cette étuve que sort 
la vapeur de l'eau chaude qui s'écoule de droite 
et de gauche dans les deux galeries. Il est pro- 
bable qu'autrefois elles formaient le cercle en- 
tier; que l'eau venait se réunir au milieu, dans 
un bassin, et n'était plus qu'une eau tiède où on 
pouvait se baigner. 

Nous allâmes de ces bains antiques à la prin- 
cipale église de Termini. Elle n'est pas encore 
achevée, mais sa décoration intérieure est d'un 
assez bon genre. Cette église a été bâtie sur les 
débris d'un palais antique, qu'on reconnaît en- 
core aux murs extérieurs et à un morceau de 



EN SICILE. ij3 

corniche en marbre, dont la grandeur, le style 
et le travail attestent la magnificence de l'ancien 
édifice. On croit, à Termini, que c'était le palais 
de Stenius, proconsul romain. 

Devant le mur de l'hôtel-de-ville on a placé 
un fragment d'une figure consulaire qui a été 
trouvé dans le même lieu que la corniche, et qui 
est également en marbre. Ce morceau a été dé- 
figuré en y ajoutant une mauvaise tête et de 
plus mauvaises mains. X)n nous fit voir encore 
un busfe de femme qui a été trouvé dans la 
même fouille ; il est aussi antique, aussi tron- 
qué, mais d'un très beau travail; on ne manque 
pas d'en faire la femme du proconsul, quoique 
rien n'annonce que cette figure ait été son por- 
trait. 

On a réuni, sous le même portail de l'hôtel- 
de-ville de Termini, beaucoup de fragmens d'in- 
scriptions romaines de différentes époques , et 
d'autres du Bas-Empire, du temps des Sarrasins, 
des Arabes et des empereurs grecs. Tous ces frag- 
mens ont été incrustés au hasard, avec une re- 
présentation de chacune des médailles connues 
de l'ancienne Hiraère , gravée sur une tablette 
de marbre. Mais rien n'est plus bizarre que cet 
assemblage fait sans ordre et sans goût; il Test 
d'autant plus que toutes ces médailles sont mal 
sculptées , et ne donnent pas une grande idée de 
la perfection dont sont en général les anciennes 

IV. g 






1,4 VOYAGE PITTORESQUE 

médailles grecques de la Sicile. On sait que celles- 
ci portent presque toutes pour type la figure 
d'un coq, avec l'inscription grecque HIMEPA, ou 
HIMEPÀTON, et au revers un crabe, une poule ou 
une peau de lion. Il y en a encore une sur laquelle 
on voit une tête d'Hercule , et au revers les trois 
nymphes qui le servaient aux bains; une autre 
représente d'un côté un char à deux chevaux , 
et au revers une femme offrant un sacrifice; en- 
fin une dernière avec une tête d'Hercule , et au 
revers une femme qui tient une corne d'abon- 
dance , avec l'inscription 0OPMITAK. « 

Dans le nombre des autels ou piédestaux qui 
sont rassemblés dans le naéme péristyle, il y en 
a un avec cette inscription à l'empereur Com- 
mode. "• 



« Ces dernières médailles n'appartiennent point à Himère, 
et sont toutes de Terraini , qui ne fut construite qu'après la des- 
truction d'Himera , ainsi que le porte l'inscription 0OPMITAN. 
Mais une des plus curieuses, et dont il n'est point fait mention 
ici dans le nombre de ces anciennes médailles d'Himère , est 
celle qui représente la ville même d'Himère , indiquée par 
une femme qui offre un sacrifice, et, dans le fond, un satyre ou 
faune qui se lave les mains à une fontaine dont l'eau s'échappe 
par une gueule de lion. Dans quelques autres, on voit une 
figure de vieillard qui reçoit sur le corps la douche de cette 
même source d'eaux chaudes. 

> Cette inscription antique , quoiqu'elle paraisse d'abord bien 
peu intéressante par elle-même, a cependant une sorte de cu- 
riosité , î» cause de la conservation bien entière du nom de 



EN SICILE. 

DIVO 

COMMODO 

AVG. 



ii5 



D. 



On croît que la ville de Termini fut bâtie par 
lesCarthagmoi., après qu'ils eurent détruit Hi- 
mère et qu elle devint un de leurs ports en Si- 
cile On nous confirma que nous avions passé 
sur le territoire d'Himère, et que cette "lille 
avait ete consU-uite où nous l'avions soupçonné 
Nous y trouvâmes effectivement le local décri; 
par llnstoire, la plage où Amilcar fit tirer à 
erre les vaisseaux avec lesquels il avait amené 
son armée, ainsi que la place du camp des trou- 
pes de terre posé en face des murailles de la 

toute la plaine, il ne nous fut pas possible de re- 
connaître cet emplacement d'Himère, si ce n'est 
a quelques fragmens de mattoni épars sur la 
superficie de la terre : toute cette partie des en- 
virons de Termîni est maintenant labourée, et 
produit du blé et du riz en abondance. 

sÏTsIe ''°" ""'T """' '"'"''"^^ <ï- '- -'el» et les 

^"a ::: \t "■:;'"'"'' ''"'"'"'' ^"-' --.. 

pre:, sa moi t , par un ordre et un décret du spnot «f i 
.nàd'r "■ ""''''•"^"' '"' '»"' '- "— ' eues 



<1 



ii6 VOYAGE PITTORESQUE 

Les seules fabriques ou constructions antiques 
que nous trouvâmes sur tout ce territoire, et 
qui semblent avoir e'chappé à la rage et à la- ven- 
geance carthaginoise , sont quelques voûtes rom- 
pues, des arrachemens de gros murs, qui ap- 
partenaient sans doute à un édifice considérable. 
Il parait qu'il était adossé contre une montagne, 
et que depuis long-temps Féboulement de la 
montagne en aura conservé quelques débris, en 
écrasant le reste et recouvrant de terre la plus 
grande partie. Ce qui en subsiste encore peut 
faire croire, par l'épaisseur des murs ainsi que 
par la forme des voûtes, et surtout par un sur- 
enduit de stalactite qu'on distingue dans quel- 
ques endroits , que c'était ou des bains ou une 
conserve d'eau dont les sources peu éloignées 
étaient conduites et distribuées dans la ville : au 
reste , cette fabrique , construite de toutes sortes 
de matériaux , n'a aucun des caractères des édi- 
fices grecs, et nous parut même trop peu inté- 
ressante pour en prendre aucune vue. 

Ce lieu, célèbre dans l'histoire de la Sicile , cet 
emplacement de l'ancienne Himera , fut le 
théâtre des plus terribles scènes que la fureur des 
hommes ait pu produire. Diodore est, parmi les 
historiens, celui qui rapporte avec le plus de 
détails l'action mémorable qui se passa alors 
entre les Carthaginois commandés par Amilcar, 
et les Grecs à la tête desquels était Gclon; action 



•t 



» 



EN SICILE. ,j^ 

dont les suites afireuses amenèrent la haine, l'i- 
nimitié cruelle , qui depuis existèrent toujours 
entre ces anciens peuples, et dont nous verrons 
les Grecs et les florissantes colonies qu'ils avaient 
établies en Sicile , devenir successivement les 
victimes. 

Les préparatifs que les Carthaginois avaient 
faits pour le siège de la ville d'Himère étaient 
immenses. Diodore fait monter à trois cent 
mille hommes l'armée que Carthage donna â 
commander à Amilcar. II eut, outre cela, une 
flotte composée de deux mille grands vaisseaux, 
et trois mille qui étaient chargés de tous les 
vivres et de toutes les munitions possibles. ' 

L'historien nous raconte ensuite qu'Amilcar, 
a la tête de ces trois cent mille Carthaginois,' 
après avoir débarqué à Panorme, aujourd'hui 
Palerme, et amené ses troupes devant Hi- 

• Carthaginenses namque principio cum Persis confœdevaii 
per Idem tcmpus , uti dictumfuit, ingentem rcrum pubUcarum 
Jecerant apparatum ad dehcliandos , uti inter cos et regem con- 
^nerat, Grœcos qui SiciUam incolebant. Igitur uhi parata 
sibifuere omnia , duccm belli deligunt Himilconem , qui tum 
inter eos admirabili ingenio , rerumqm peritia bellicarum 
prœstare videbatur. Hic accepto aditoque imperio , cum copias 
omncs pédestres nauticasque coegisset , Carthaginem proficis- 
citur, exercitum pedestrem ducens , haud trecentis millibus 
pauciorem : naines longas supra duo millia, exceptis onerariis , 
et lus quœ ad vcctabilia porianda statuta erant , quarum mul 
titudo plus tribus millibus habcbatur. (Diod. , de Sic. 
Lib. XI. ) _ * 



ii8 VOYAGE PITTORESQUE 

mère, fit tirer ses vaisseaux à terre, les envi- 
ronna d'un fossé revêtu d'une palissade con- 
fiée «à la garde des Phéniciens, et établit son 
camp sur la colline; que, d'un autre côté, Ge- 
lon, chef des Syracusains, à la sollicitation de 
Theron son beau-père, roi d'Agrigente, vint 
au secours d'Himère ; qu'ayant intercepté les 
courriers qui annonçaient à Almicar l'arrivée de 
la cavalerie que ce général attendait des Sélinun- 
tins , il y envoya la sienne à* la place , avec ordre 
d'assassiner Amilcar, et de mettre le feu à ses 
vaisseaux, dont ils devaient par cette feinte se 
rendre les maîtres. Cette ruse produisit effecti- 
vement tout le succès qu'il en attendait; cent 
cinquante mille Carthaginois furent massacrés et 
le reste fut fait prisonnier. 

L'histoire fournit peu de batailles aussi terri- 
bles, et la nature peu de sites aussi vastes et 
aussi développés pour pouvoir se la représenter; 
mais on doit se rappeler aussi que ce fut cet évé- 
nement qui, soixante-dix ans après^ attira sur 
les Siciliens la vengeance d'Annibal, petit-fils 
d' Amilcar. Ce général, irrité de cette horrible 
perfidie , détruisit Himère jusqu'aux fondations , 
il fit amener devant lui six mille prisonniers qui 
avaient échappé au carnage, et les immola aux 
mânes de son grand-père, au lieu même où il 
avait été tué. 

Nous quittâmes en frissonnaiil un pays qui 



A 



iiiiià. 



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Palerme , 
H" 456. 



EN SICILE. , ,g 

nous rappelait d'aussi horribles tragédies, et 
nous nous rapprochâmes de Termini, que nous vuedeiei- 
voyions devant nous, à l'extrémité d'une pénin- "^^l^^iT 
suie étroite et se prolongeant assez en avant dans ^^*^- J"^'^»'^ 
la mer. La vue du port et de la ville de Termini , 
prise de la montagne où nous étions, et, jointe 
avec toutes les côtes dont elle est entourée, nous 
offrait une étendue immense. C'est le sujet de la 
gravure n° 456, qui présente la chaîne de mon-, 
tagnes qui bordent la mer le long de cette côte 
delà Sicile, et qu'on voit terminée par un ro- 
cher très élevé, au pied duquel est située la ville 
de Palerme. 

Nous partîmes de Termini au soleil levant, et 
continuâmes notre voyage l'espace de quatorze 
milles, par la plus agréable route. Le pays, à 
mesure qu'on s'approche de Palerme, commence 
à se meubler d'habitations et de villages. Le plus 
considérable est celui de la Bagaria , où les sei- 
gneurs palermitains ont cherché à vaincre la 
nature aride de leur territoire , et, par de grandes 
dépenses en édifices et en jardins , sont parvenus 
à rendre ce lieu peut-être plus magnifique qu'a- 
gréable ; on ne peut même en excepter la mai- 
son et le jardin du prince Valguernera , qui , 
plus magnifique encore que toutes les autres par 
Tagrément et la richesse de ses détails, se ressent 
toujours de l'aridité du sol qu'il est impossible 
de vaincre. 



I20 VOYAGE PITTORESQUE 

C'est vis-à-vis de cette belle maison de plai- 
sance que se trouve celle du prince Palagonia ^ 
devenue fameuse par toutes les folies et les extra- 
vagances que ce prince y a réunies avec une pro- 
fusion dont il est impossible de se faire une idée. 
Ce goût bizarre Ta engagé à surcharger les 
murs, les avenues, la façade, les intérieurs, et 
jusqu'à la chapelle de sa maison , de figures mon- 
strueuses et sous les formes les plus ridicules. 
C'est au point qu'on n'emporte en sortant qu'un 
sentiment de pitié pour la personne du maître , 
qui, d'ailleurs, à ce que tout le monde assure, 
est un homme estimable. Heureusement que la 
confusion des objets les fait oublier à mesure 
qu'on les voit, et qu'il ne reste qu'une idée 
vague et confuse de folies étranges , entassées , 
sans projet, sans motif, et aussi difficiles à dé- 
crire que désagréables à voir. Aussi nos crayons 
se sont-ils refusés à rien tracer de ces absurdités , 
et aucun de nos artistes ne put prendre sur lui 
d'en conserver le moindre ressouvenir. ' 

* Le nombre prodigieux de statues qui environnent la mai- 
son , dit Brydone , semble être de loin une petite armée , ran- 
gée en bataille pour sa défense; mais lorsqu'on en approche, 
et qu'on voit la figure de chacune , on croit être transporté 
dans un pays d'illusion et d'enchantement. Parmi ce groupe 
immense , il n'y a pas une seule pièce qui représente un objet 
existant dans la nature , et l'on n'est pas moins étonné du dés- 
ordre de l'imagination folle qui en inventa la forme , que de 
sa fécondité merveilleuse. Je ferais un volume si je décrivais en 



Vaes de la 
ville et dn 



458. 



EN SICILE. 121 

Nous partîmes de la Bagaria pour Palerme , 
qui n'en est plus qu'à huit milles; on y arrive 
par une large route sablée comme un jardin. 
La ville ne se présente pas de ce côté avec tous 
ses avantages : bâtie sur un terrain qui n'a de p^o^i^depr. 
mouvement que celui de creuser un peu vers le n-'/ls^'ei 
centre, les édifices, à la vue extérieure, s'y dé- 

éntier cette scène d'extravagances. Il a mis des têtes d'homme 
sur les corps de différens animaux, et des têtes de toutes sortes 
d'animaux sur des corps humains. Quelquefois il a fait une 
seule figure de cinq ou six animaux qui n'ont point de modèle 
dans la nature. On voit une tête de lion sur le col d'un oie, 
avec le. corps d'un lézard , les jambes d'une chèvre et la queue 
d'un renard ; sur le dos de ce monstre il en place un autre 
encore plus hideux , qui a cinq ou six têtes et un grand nombre 
de cornes. Il a rassemblé toutes les cornes du monde, et son 
grand plaisir est de les voir toutes élevées sur la même tête. 
Sa femme est prête d'accoucher, et plusieurs personnes de 
Palerme m'ont assuré qu'il désire sincèrement qu'elle mette 
au jour un monstre. 

Les statues qui embellissent , ou plutôt qui défigurent la 
grande avenue , et bordent la cour du palais , montent déjà à 
six cents. Le dedans de ce château enchanté répond exacte- 
ment au dehors : on retrouve partout la folie et la bizarrerie du 
maître, et de quelque côté qu'on se tourne, on aperçoit des 
figures originales. 

Quelques uns des appartemens sont très vastes et magni- 
fiques : on y voit des plafonds en grande voûte, qui, au lieu 
de plâtre ou de stuc , sont entièrement recouverts de larges 
miroirs joints ensemble très exactement : chacun de ces mi- 
roirs faisant un petit angle avec son voisin , produit l'effet d'un 
multipliant, de sorte que si trois ou quatre personnes se 
promènent au-dessous, il paraît toujours y en avoir trois ou 



122 VOYAGE PITTORESQUE 

truisent et se masquent les uns par les autres. 
Son territoire, -qui n'est qu'une plate-forme 
d'un niveau presque parfait , disparaît absolu- 
ment par l'effet des montagnes élevées qui le 
bordent , et semblent toucher aux murailles de 
la ville. 

La vue du port présente du côté de la mer, un 
aspect et un coup d'œil plus agréables. On voit à 

quatre cents qui marchent dans la voûte. Toutes les portas 
sont aussi couvertes de petits morceaux de glace taillés sur les 
formes les plus ridicules , et entrefnélés d'une grande quantité 
de crbtaux et de verres de différentes couleurs. Les cham- 
branles, les fenêtres et les encognures sont garnis de pyra- 
mides et de colonnes formées de théières, chandeliers , coupes^ 
tasses , saucières , cimentés ensemble. L'une de ces colonnes a 
pour base un grand pot de chambre de porcelaine, et un 
cercle de jolis pots de fleurs pour son chapiteau. Le fût , qui a 
plus de quatre pieds de long , est co'mposé entièrement de ca- 
fetières de différentes grandeurs , et qui diminuent par degrés 
depuis la base jusqu'au chapiteau. 

La plupart des chambres sont parées de tables de marbre de 
différentes couleurs , qui ressemblent à autant de tombeaux ; 
quelques unes sont richement ornées de lapis-lazuli , de por- 
phyre et d'autres pierres précieuses ; leur beau poli est main- 
tenant passé, et elles ressemblent à du marbre ordinaire. En 
place de ces jolies tables, il en a mis à quelques endroits 
d'autres de sa propre invention , qui ne sont pas sans mérite. 
Ce sont de très belles écailles de tortue mêlées avec de la 
nacre de perle , de l'ivoire et divers métaux. 

Les fenêtres de ce château de fée sont composées d'un grand 
nombre de verres de toutes couleurs ; bleu , rouge , vert , jaune, 
pourpre et violet , mêlés sans ordre et sans régularité , de sorte 
que , pour voir le ciel et la terre de la couleur qu'on désire y 



EN sicilt:. J23 

droite, en arrivant, la tour du Mole, construite 
à l'extrémité d'une petite langue de terre qui 
s'avance dans la mer, et qui est ornée d'une jo- 
lie plantation et de plusieurs édifices employés 
pour la marine ; c'est le point de vue que pré- 
sente l'une de nos planches. L'autre est pris 
dans l'intérieur même du port. On voit dans 
tous deux le mont Pellegrino , au pied duquel 

il n'y a qn'à les regarder à travers le panneau correspondant 
de la fenêtre. 

L'horloge est enfermée dans le corps d'une statue , les yeux 
de la figure se meuvent avec le pendule , et ils montrent alter- 
nativement le blanc et le noir, ce qui produit un effet hideux. 

La chambre à coucher et le cabinet de toilette ressemblent à 
deux appartemens de l'arche. de Noé, le prince y a placé 
toutes sortes d'animaux, même les plus vils, des crapauds, 
des grenouilles , des serpens , des lézards , des scorpions , tous 
travaillés en marbre de diverses couleurs ; il y a aussi plusieurs 
bustes , qui ne sont pas moins singulièrement imaginés. Quel- 
ques uns ont un très beau profil d'un côté , de l'autre , ce n'est 
qu'un squelette. Ici vous voyez une nourrice qui tient dans ses 
bras une figure dont le dos est exactement celui d'un enfant, 
et qui a le visage ridé d'une vieille femme. 

Les bustes de famille sont très beaux ; ils ont été exécutés 
d'après quelques anciens portraits , et ils forment une suite 
respectable. Il les a habillés de la tête aux pieds de nouveaux 
costumes de marbre élégant, et qui produit l'effet le plus ridi- 
cule qu'on puisse imaginer. Leurs souliers sont de marbre 
noir, les bas rouges, les habits de diverses couleurs, avec un 
riche galon de jaune antique; les perruques des hommes el 
les coiffures des femmes sont de marbre blanc , ainsi que leurs 
chemises, qui out de grandes manchettes d'albâtre. (Brydone 
lom.IL) 



124 VOYAGE PITTORESQUE 

est située la ville de Païenne , mais comme elle 
occupe le fond du golfe de Fautre côte de la 
montagne, on ne Faperçoit point de l'inteVieur 
du port. 

Palerme est entièrement différente de ce qu'elle 
fut autrefois; on ne trouve de l'antique Panorme 
que l'emplacement , qui est toujours le même. 
Cette ville était séparée d'abord en trois parties ; 
celle du milieu, la plus ancienne, fut appelée 
par les Grecs Panormos , en latin, Totus Por- 
tus, port de toutes les nations : elle formait une 
presqu'île entourée d'un côté par la mer, qui 
s'avançait par un canal bien avant dans les terres, 
de l'orient au couchant, et baignait les murs de 
la ville; ensuite la rivière d'Oretho, qui, après 
avoir coulé quelque temps dans un vallon agréa- 
ble au pied des montagnes, bordait la ville du 
côté du midi. 

Au-delà de la rivière, on avait bâti un fau- 
bourg appelé Néopolis ou Nouvelle Hlle, qui 
formait une seconde partie de l'ancienne Pa- 
norme; les Romains l'entourèrent de palissades, 
lorsque, dans la première guerre punique, ils la 
prirent sur les Carthaginois , l'an de Rome 499. 
Enfin la ville antique avait encore un port inté- 
rieur qui, par le canal et le lit de la rivière, re- 
cevait les vaisseaux jusque dans son centre et 
presque tout à l'entour des murailles de la vieille 
ville. Il n'est resté de cet ancien port qu'une 



EN SICILE. ,25 

petite baie propre à tenir des barques siciliennes, 
et quelques vaisseaux qu'on n'oserait y laisser en 
hiver, à cause des vents du nord qui les amène- 
raient à terre. Cette baie, ainsi que Palerme, se 
trouvent au fond d'un golfe formé par le cap 
Lazarano, la montagne Catalfano au levant, et 
au couchant le mont Éreto, aujourd'hui le mont 
Pellegrino. 

C'est sous ce mont qu'on a construit un môle 
qui donne au port de Palerme un abri assez sûr 
pour des vaisseaux d'une moyenne grandeur. Le 
territoire de la ville, qui se trouve derrière, ne 
laisse pas d'être considérable; il est abondant 
très cultivé, et d'ailleurs fertilisé par une grande 
quantité de sources, qui y font croître les plus 
beaux arbres, y répandent de l'ombre et de la 
fraîcheur. En tout temps cette partie des envi- 
rons de Palerme fut plantée de beaucoup d'ar- 
bres; Tite Live rapporte que les Romains firent 
d'autant plus facilement la palissade dont ils en- 
tourèrent le quartier de Néopolis, que le pays 
était couvert de bois. Aujourd'hui il l'est de jar- 
dins, de maisons de campagne, d'autant plus 
agréables qu'elles contrastent singulièrement 
avec les fonds majestueux de la mer et les mon- 
tagnes escarpées et arides qui les avoisinent. 

Plus on voit Palerme, plus cette ville paraît 
s'embellir dans ses détails; de belles rues bien 
alignées, de vastes, de magnifiques portiques, 



MMHnil.lMW<M«>ii 



126 VOYAGE PITTORESQUE 

tels que la Porta Nuova et la Porta Felice ; plu- 
sieurs places publiques, dont la plus remarquable 
est celle située devant F hôtel-de-ville , // Pa- 
lazzo Sénatoriale; des fontaines publiques et des 
fontaines particulières, jusqu'au quatrième étage 
de plusieurs maisons ; des églises superbes , des 
promenades charmantes; un air sain, une grande 
population, et une propreté qu'on ne trouve 
dans aucune ville de la Sicile : un commerce as- 
sez. considérable, une grande quantité de mai- 
sons nobles, riches, fastueuses, un climat chaud, 
des passions vives, de jolies femmes et des mœurs 
de Sybarites : on peut juger d'après cela, si le 
séjour de Palerme doit être agréable aux étran- 
gers. 

Nous arrivâmes à Palerme le 2 juillet,, dix 
jours avant la fête de sainte Rosalie, ancienne 
citoyenne de cette ville , qu'on s'est avisé d'aller 
déterrer dans une grotte du Monte Pellegrino, 
au milieu des sépultures et des ossemens gigan- 
tesques des Sarrasins, enterrés dans le même 
lieu ; on l'a rapportée à Palerme, où elle ne cesse 
de faire annuellement et journellement des mi- 
racles, et notamment de mettre en mouvement, 
cinq jours de l'année , un des plus graves peuples 
de l'Europe. 

Les auberges.étaient pleines d'étrangers, nous 
ne pûmes loger dans celle qu'on nous avait indi- 
quée et que tenait une Française, ressource or- 



I 



EN SICILE. ,3 

dinaire des voyageurs à Palerme; mais elle nous 
avait loué une maison sur le vieux port, où nous 
eûmes bientôt monté notre ménage de peintres. 

Nous visitâmes d'abord la mère église, la Poruii de Pé- 
Matrice, c est ainsi qu'on nomme toutes les ca- &7^: 
thedrales en Italie : ceUe-ci otTre à l'extérieur un 'r/' 
des beaux monumens qui restent du douzième " ' **" 
siècle, pour le style ainsi que pour les détails 
prodigieux de cette architecture gothique, qui 
sont à l'infini, et qui donnent à ce vaste édifice 
ainsi qu'à la place sur laquelle il est construit 
un air et un caractère asiatiques qui nous plurent 
assez. Cette église fut bâtie par Gauthier, arche- 
vêque de Palerme, sous le règne de Guillaume II. 
L inteneur ne répond pas à l'extérieur; quoique 
le plan en soit assez beau, la décoration en est 
dun genre mixte, qui est d'ailleurs rempli de 
défauts. 

Chaque pilier, composé de quatre colonnes 
courtes et accouplées, porte un arc gigantesque 
surmonté d'un grand attique terminé par une 
charpente. Au reste, cet intérieur, qui menace 
ruine, va être refait sans y gagner beaucoup, 
1 emploi des mêmes colonnes qui a déjà gâté la 
première construction gâtera lencore la seconde; 
trop courtes pour entrer dans la principale déco^ 
ration d'un grand édifice, elles gêneront toujours 
tous les projets. Cependant comme elles sont de 
granit, et d'un grand prix dans l'imagination 






128 VOYAGE PITTORESQUE 

des Palermitains, ils en veulent absolument voir 
l'emploi dans leur e'glise, et viennent d'adopter 
pour cette reconstruction, un projet où il est 
vraisemblable qu'elles feront le même tort qu'elles 
ont déjà fait dans la première. 

C'est a droite du chœur que sont les tombeaux 
des empereurs Henri et Frédéric. Ces tombeaux 
sont d'une rare beauté pour la matière, et pres- 
que pour le style, ce qui souvent a fait croire 
qu'ils étaient antiques. Us sont de porphyre 
rouge d'un seul et même bloc. Leur forme res- 
semble beaucoup à celle du fameux tombeau 
d' Agrippa, qui était à la Rotonde, et qu'on voit 
maintenant dans l'église de SaintJean-de-Latran 
à Rome. 

La grandeur, la beauté de ces morceaux de 
porphyre, a donné l'idée que ces princes sici- 
liens avaient peut-être délogé quelques consuls 
ou généraux romains pour se mettre à leur 
place, de même qu'on a fait à Rome du tombeau 
d' Agrippa celui du pape Corsini. Mais il est 
aussi naturel de penser que dans les onze et dou- 
zième siècles, où le faste des sépultures était 
revenu en usage, ces princes auront rapporté 
des croisades , ou fait revenir par les flottes 
qu'ils y envoyèrent, ces blocs magnifiques, et 
que la ressemblance de la matière aura pu déter- 
miner à les faire tailler sur le même modèle. D'ail- 
leurs le mauvais goût de la corniche, des colonnes. 



EN SICILE. ,^^ 

des accessoires qui entourent ces sarcophages 
p